Zweig Le Joueur Dechecs

Zweig Le Joueur Dechecs

Stefan Zweig Le joueur d’échecs BeQ nouvelle La Bibliothèque électronique du Québec Collection Classiques Volume 51 : version 1 2 or79 Sni* to View Cette nouvelle a été publi e en Su de titre posthume – Zweig s’étant donné la mort, le 22 février 1942. Elle n’a paru en Allemagne qu’en 1957. Le texte français a paru en 1944 chez Delachaux et Niestlé (Neufchâtel-Paris). Il a été reprls en 1981 aux éditions Stock, sans nom de traducteur. ?dition de référence Le Livre de Poche, no 7309. d’explication : « Mirko Czentovic, le champion mondial des échecs. Il a traversé les États-Unis d’est en ouest, sortant vainqueur de ous les tournois, et maintenant il s’en va cueillir de nouveaux lauriers en Argentine. » je me souvins alors de ce jeune champion et de quelques particularités de sa fulgurante carrière. Mon ami, qui lisait les journaux mieux que moi, compléta mes souvenirs d’une quantité d’anecdotes.

Il y avait environ un an, Czentovic était devenu tout d’un coup l’égal des maîtres les plus célèbres de l’échiquier, comme Aljechin, Capablanca, Tartakower, Lasker ou Bogoljubow. Depuis qu’en 1922 Rzecewski, le jeune prodige de sept ans, s’était distingué au tournoi de New York, on n’avait vu personne d’aussi

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obscur ttirer avec autant d’éclat rattention du monde sur Pillustre confrérie des joueurs d’échecs. Car les facultés intellectuelles de Czentovic n’eussent permis en aucune façon de lui prédire un brillant avenir.

Jabord tenu secret, le brut courut 6 bientôt que ce champion était incapable en privé d’écrire une phrase, même dans sa propre langue, sans faire des fautes d’orthographe, et que, selon la raillerie d’un partenaire rageur, « son inculture dans tous les domaines était universelle Czentovic était le fils d’un misérable batelier slave du Danube, dont la toute petite embarcation ut coulée une nuit par un vapeur chargé de blé.

Son père mourut ; fenfant qui avait alors douze ans, fut recueilli par le charitable curé de son village et l’excellent prêtre s’effor a honnêtement de faire répéter à ce parco OF ag s’efforça honnêtement de faire répéter à ce garçon au large front, apathique et taciturne, les leçons qu’il n’arrivait pas à retenir à l’école. Mais ses tentatives demeurèrent vaines. Mirko fixait d’un œil vide les caractères d’écriture qu’on lui avait déj? expliqués cent fois ; son cerveau fonctionnant avec effort était impuissant à assimiler, même les otions les plus élémentaires. ? quatorze ans, il s’aidait encore de ses doigts pour compter et quelques années après, il ne lisait encore un livre ou un journal qu’au prix des plus grands efforts. On n’eût pu dire cependant qu’Il y mettait de la mauvaise volonté ou de l’entêtement. Il faisait 7 avec docilité ce qu’on lui ordonnait, portait l’eau, fendait le bois, travaillait aux champs, nettoyait la cuisine ; bref, il rendait consciencieusement, bien qu’avec une lenteur exaspérante, tous les services qu’on lui demandait. Mais ce qui chagrinait surtout le bon curé, c’était l’indifférence totale de son bizarre protégé.

Il n’entreprenait rien de son propre chef, ne posait jamais une question, ne jouait pas avec les garçons de son âge et ne s’occupait jamais spontanément, si on ne lui demandait rien ; sitôt sa besogne finie, on voyait Mirko s’asseoir quelque part dans la chambre, avec cet air absent et vague des moutons au pâturage, sans prendre le moindre intérêt à ce qui se passait autour de lui. Le solr, le curé allumant sa longue pipe rustique, faisait avec le maréchal des logis ses trois parties d’échecs quotidiennes.

L’adolescent approchait alors de la table sa tignasse blonde et fixait en silence l’échiquier, vec des veu PAGF OF ag alors de la table sa avec des yeux qu’on croyait endormis et indifférents sous leurs lourdes paupières. Un soir d’hiver, tandis que les deux partenaires étaient plongés dans leur jeu, on entendit tinter de plus en plus près les clochettes 8 d’un traîneau qui glissait à fond de train dans la rue. un paysan, la casquette blanche de neige, entra précipitamment, demandant au prêtre s’il pouvait venir sur-le-champ administrer l’extrême-onction à sa vieille mère qui se mourait.

Le curé le suivit sans tarder. Le maréchal des logis, qui n’avait pas encore vidé on verre de bière, ralluma encore une dernière pipe et se mit en devoir de renfiler ses lourdes bottes pour s’en aller, lorsqu’il s’aperçut tout ? coup que le regard de Mirko restait obstinément fixé sur l’échiquier et la partie commencée. « Eh bien ! veux-tu la finir ? » dit-il en plaisantant, car il était persuadé que le jeune endormi ne saurait pas déplacer un seul pion correctement sur l’échiquier. Le garçon leva timidement la tête, fit signe que oui, et s’assit à la place du curé.

En quatorze coups, voilà le maréchal des logis battu et en plus, obligé de reconnaître qu’il ne devait pas sa défaite à une égligence de sa part. La seconde partie tourna de même. « Mais c’est l’âne de Balaam ! » s’écria PAGF OF lg s’était produit, une créature muette ayant soudain prononcé des paroles pleines de sagesse. Malgré l’heure avancée, le curé ne put réprimer son envie de se mesurer avec son protégé. Mirko le battit lui aussi aisément. Il avait un jeu lent, tenace, imperturbable, et ne relevait jamais son large front, penché sur l’échiquier.

Mais la sûreté de sa tactique était indiscutable ; ni le maréchal des logis ni le curé ne parvinrent, les jours suivants, ? gagner une seule partie contre lui. Le prêtre, qui connaissait mieux que personne le retard de son pupille dans d’autres domaines, devint extrêmement curieux de savoir si ce don singulier se confirmerait face à des adversaires plus sérieux. Il conduisit Mirko chez le barbier du village, fit tailler sa tignasse couleur de paille, pour le rendre plus présentable ; après quoi, il l’emmena en traîneau à la petite ville voisine.

Il connaissait là quelques joueurs d’échecs enragés, plus forts que lui, et toujours attablés dans un 10 coin du café de la Grand-Place. Quand le curé entra, poussant devant lui ce garçon de quinze ns aux cheveux blonds, aux joues rouges, les épaules couvertes d’une peau de mouton retournée et chaussé de grosses bottes lourdes, les habitués ouvrirent de grands yeux. Le jeune gars resta planté là, le regard timidement baissé, jusqu’à ce qu’on rappelât à l’une des tables d’échecs.

Il perdit la première partie, n’ayant jamais vu son excellent protecteur pratiquer ce qu’on appelle l’ouverture sicilienne. La seconde fois, il faisait déjà partie nulle contre le meilleur joueur de la société, et dè et la PAGF s OF lg déjà partie nulle contre le meilleur joueur de la société, et dès la troisième et la uatrième, il les battait tous l’un après l’autre. C’est ainsi qu’une petite ville de province yougos ave fut le théâtre d’un événement des plus palpitants et que ses notables au grand complet assistèrent aux débuts sensationnels de ce champion villageois. ? l’unanimité, on décida de retenir en ville le jeune prodige jusqu’au lendemain, pour pouvoir informer de sa présence les autres membres du club, et surtout pour prévenir dans son château le vieux comte Simczic, un fanatique du jeu d’échecs. Le curé, qui regardait son pupille avec une fierté toute nouvelle, ne pouvait cependant pas, malgré la oie de cette découverte, négliger ses devoirs dominicaux ; il se déclara prêt à laisser Mirko ? ces messieurs, pour qu’il fit mieux encore ses preuves.

Le jeune Czentovic fut alors installé ? l’hôtel, aux frais des joueurs, et il vit ce soir-l? pour la première fois de sa vie un cabinet muni dune chasse d’eau… Le dimanche après-midi suivant, dans une salle comble, Mirko demeura assis sans bouger quatre heures durant devant l’échiquier et sans prononcer une parole, ni même lever les yeux, il vainquit tous ses adversaires. Quelqu’un proposa une partie simultanée. On eut mille peines à expliquer au rustaud qu’on ntendait par là le faire jouer seul contre plusleurs partenaires.

Mais sitôt que Mirko eut compris le principe, il s’exécuta sans retard, alla lentement d’une table à l’autre en faisant craquer ses gros souliers et pour finir, gagna se t arties sur les huit. gros souliers et pour finir, gagna sept parties sur les Alors commencèrent de longues délibérations. Bien que le nouveau champion ne fût pas un ressortissant de la ville au sens étroit du mot, 12 l’esprit de clocher se réveilla très fort. Qui sait si la petite localité, dont l’existence était à peine relevée sur la carte, n’allait pas s’illustrer pour la remière fois en donnant au monde un homme célèbre ? n impresario nommé Keller, qui s’occupait d’habitude seulement de fournir des chansons et des chanteuses au cabaret de la garnison, s’offrit à conduire le jeune phénomène à Vienne, chez un maître remarquable, disait-il, qui achèverait de l’initier à son art – il fallait seulement que l’on voulût bien pourvoir aux frais d’un an de séjour dans la capitale. Le comte Simczic, qui, en soixante ans de pratique quotidienne, n’avait Jamals rencontré d’adversaire aussi étonnant, signa un chèque surle-champ.

Ainsi commença l’extraordinaire arriere de ce fils de batelier. En six mois, Mirko apprit tous les secrets de la technique du jeu d’échecs : ses connaissances étaient étroitement limltées, il est vral, et l’on devait en rire souvent dans les cercles qu’il fréquenta par la suite. Car Czentovic ne parvint jamais à jouer une seule partie dans l’abstrait, ou, comme on dit, à l’aveugle. Il était absolument 13 PAGF 7 OF ag blanches, et les trente-deux figures du jeu.

Même lorsqu’il fut célèbre dans le monde entier, il prenait avec lui un échiquier de poche, pour mieux se mettre dans l’œil la position des pièces, s’il voulait résoudre n problème ou reconstituer une partie de maître. Ce défaut, négligeable en lui-même, décelait assez son manque d’imagination, et on le commentait vivement dans le milieu qui l’entourait, comme on eût fait, parmi les musiciens, d’un virtuose ou d’un chef d’orchestre distingué qui se fût montré incapable de jouer ou de diriger sans avoir la partition ouverte devant lui.

Mais cette particularité ne retarda nullement les stupéfiants progrès de Mirko. À dix-sept ans, il avait déjà remporté une douzaine de prix ; ? dix-huit ans, il était champion de Hongrie ; et enfin à vingt ans, champion du monde. Les plus hardis joueurs, ceux qui par l’intelligence, l’imagination et l’audace dépassaient infiniment Czentovic, ne purent résister à son implacable et 14 froide logique, pas plus que Napoléon devant le lourd Koutousow, ou Annibal devant Fabius Cunctatar, dont Tite-Live rapporte qu’il présentait lui aussi dans son jeune âge des signes frappants d’indifférence d’imbécillité.

L’illustre galerie des maîtres de l’échiquier comprenait jusqu’alors les types de haute intelligence les plus divers, des philosophes, des mathématiciens, cerveaux ima inatifs et souvent créateurs ; pour la premiè onnaee ourdaud et taciturne, auquel les plus habiles journalistes ne parvinrent jamais à soutirer le moindre mot qui pût servir ? leurs articles. Il est vrai qu’on se rattrapait largement en anecdotes sur son compte.

Car, si la maîtrise de Czentovic était incontestable devant l’échiquier, il devenait dès l’instant qu’il le quittait, un individu comique et presque grotesque, en dépit de son cérémonieux habit noir et de ses cravates pompeusement ornées d’une perle un peu voyante. Malgré ses mains soignées aux ongles laborieusement polis, il gardait les manières et le maintien du jeune paysan borné 15 ui balayait autrefois la chambre du curé de son village. Avec un maladroit et impudent cynisme, qui faisait tour à tour la joie et le scandale de ses collègues, il ne songeait qu’à tirer tout l’argent possible de son talent et de son renom.

Sa cupidité ne reculait devant aucune mesquinerie, fût-ce la plus ordinaire. Il voyageait beaucoup, mais descendait toujours dans les hôtels de troisième ordre, et acceptait de jouer dans les clubs les plus ignorés, pourvu qu’il touchât ses honoraires. On le vit sur une affiche faire la réclame d’un savon et, sans se soucier des moqueries de ses concurrents qui le savaient ncapable d’écrire trois phrases correctement, il vendit sa signature à un éditeur qui publiait une « philosophe du jeu d’échecs En réalité, l’ouvrage était écrit par un obscur étudiant de Galicie pour cet éditeur, habile homme d’affaires.

Comme tous les têtus, Czentovic n’avait aucun sens du ridicule. Depuis qu’il était champion du monde, il se croyait le pe PAGF ç OF lg ridicule. Depuis qu’il était champion du monde, il se croyait le personnage le plus important de l’humanité, et la conscience qu’il avait de ses victoires sur des hommes intelllgents, brillants causeurs et grands clercs en écriture, le 6 fait tangible surtout qu’il gagnait plus gros qu’eux dans leur propre domaine, transformèrent sa timidité native en une froide présomption qu’il étalait souvent grossièrement. ? Mais comment un si prompt succès n’eût-il pas grlsé une cervelle aussi vide ? » conclut mon ami, après m’avoir conté quelques traits caractéristiques de la puérile suffisance de Czentovic. « Comment voulez-vous qu’un petit paysan du Banat, âgé de vingt et un ans, ne soit pas ivre de vanité en voyant qu’il lui suffit de déplacer des pièces sur une planche à carreaux pour gagner, en une semaine, plus d’argent que ous les habitants de son hameau n’en gagnent en une année de bûcheronnage et autres travaux éreintants ?

Et puis, n’est-il pas diablement aisé, en fait, de se prendre pour un grand homme quand on ne soupçonne pas le moins du monde qu’un Rembrandt, un Beethoven, un Dante ou un Napoléon ont jamais existé ? Ce gaillard ne sait qu’une chose, derrière son front barré, c’est que depuis des mois, il n’a pas perdu une seule partie d’échecs, et comme précisément il ne soupçonne pas qu’Ily a d’autres valeurs en ce monde que les 17 échecs et l’argent, il a toutes les raisons d’être enchanté de lui-même. » Ces propos de mon ami n pas