Une Vie

Une Vie

Une vie. Simone Veil La déportation (P. 61 à 80) « Au début, notre bloc était presque uniquement constitué de Françaises. Petit à petit, au gré des commandos auxquels nous étions affectées, quelques changements sont intervenus, mais nous sommes essentiellement restées entre Françaises. La surveillance et le contrôle étaient assurés par celles qu’on appelait les stubova, me nous, le plus nt le privilège des souvent polonaises. or 17 SS, mais ces filles ne gê, us distribuer des gifles et des coups. lion, elles se sont montrées plutôt gen es l’étaient d’ailleurs avec les plus jeunes.

Nous nous heurtions alors à un autre problème : il fallait se méfier lorsqu’elles venaient trop entreprenantes. La plupart d’entre nous avions beau être naiVes et innocentes, nous étions suffisamment alertées. Nous savions que si une kapo offrait une tartine avec du sucre, elle ne tarderait pas à dire : « Ah, si on dormait la toutes les deux, ça serait si bien. » Il fallalt avoir le courage de lui répondre : « Merci, ça va, je n’ai pas sommeil. » Cette ambiguïté sexuelle rôdait en permanence dans les rapports de ces femmes avec les plus jeunes.

Aujourd’hui il suffit d’évoquer ce genre de situation pour ue

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d’anciens déportés s’en scandalisent. Ils oublient que des jeunes gens ont survécu grâce à des protections de ce genre, accompagnées ou non de contrepa contreparties. Quant à moi je me refuse à tout jugement dans ce domaine. Vaille que vaille, nous nous faisions à l’effroyable ambiance qui régnait dans le camp, la pestilence des corps brûlés, la fumée qui obscurcissait le ciel en permanence, la boue partout, l’humidité pénétrante des marais.

Aujourd’hui, quand on se rend sur le site, malgré le décor des baraques, des miradors et des barbelés, presque tout ce qui faisait Auschwitz a disparu. On ne voit pas ce qui a pu se dérouler en ces lieux, on ne peut l’imaginer. Cest que rien n’est à la mesure de l’extermination de ces millions d’êtres humains conduits là depuis tous les coins de l’Europe. Pour nous, les filles de Birkenau, ce fut peut-être l’arrivée des Hongrois qui donna la véritable mesure du cauchemar dans lequel nous étions plongées.

L’industrie du massacre atteignit alors des sommets : plus de quatre cent mille personnes furent exterminées en moins de trois mois. Des blocs entiers avaient été libérés pour les accueillir, mais la plupart ont été gazés tout de suite. Cest pour ela que nous avions travaillé à prolonger la rampe à l’intérieur du camp jusqu’aux chambres à gaz. À partir de début mai, les trains chargés de déportés hongrois se sont succédé de jour comme de nuit, remplis d’hommes , de femmes, d’enfants, de vieillards.

J’assistais à leur arrivée, car je vivais dans un bloc très proche de la rampe. Je voyais ces centaines de malheureux descendre du train, aussi démunis et hagards que nous, quelques semaines plus tôt. La plupart étaient directement envoyés à la chambre ? gaz Parmi les survivants, PAG » 7 tôt. La plupart étaient directement envoyés à la chambre ? gaz. Parmi les survivants, beaucoup partirent rapidement pour Bergen-Belsen, camp d’une mort plus lente, mais tout aussi certaine.

Ceux qui restèrent à Auschwitz-Birkenau se retrouvèrent particulièrement isolés, faute de ne pratiquer aucune autre langue que le hongrois. Dans leur pays, les événements étaient survenus sans préavis. La guerre y était longtemps demeurée marginale. La présence militaire allemande, récente, n’avait rien à avec l’occupation des autres pays d’Europe, au point que les nazis avaient dû s’entendre avec les milices hongroises pou mener à bien les arrestations de Juifs. La logique des camps st implacable : le malheur des uns y atténue celui des autres.

L’arrivée en masse des Hongrois à Birkenau a créé une sorte d’abondance. Ils étaient chargés de victuailles, entre autres des pâtés, des saucissons, du miel, ainsi que du pain noir qui n’avait rien à voir avec notre pain à la sciure de bois. Ils débarquèrent aussi avec des valises pleines de vêtements. Une épouvantable tristesse m’étreignait en voyant, éparpillés au sol, les vêtements des personnes qui venaient d’être gazées. Toutes ces affaires étaient ensuite ramassées et expédiées au Canada, surnom du commando où s’effectuait le tri des bagages.

Cest là que des déportés triaient les vêtements avant leur envol en Allemagne. Plus il arrivait d’affaires dans le camp, plus les vols étaient nombreux. Je me souviens d’être passée une fois devant le bloc où habitaient les filles du Canada. Elles avaient réussi à aménager leur baraque, et même si où habitaient les filles du Canada. Elles avaient réussi a aménager leur baraque, et même si elles dormaient toujours sur des châlits, leur confort était sans rapport avec le nôtre. Elles portaient une lingerie magnifique. ar contraste avec l’absolue misère qui régnait, le Canada constituait une sorte d’enclave magique u cœur du camp, d’abord parce qu’en émanait une image de richesse et d’abondance, ensuite parce que le Canada alimentait toutes sortes de trafics. Encore fallait-il, pour y accéder à ce commerce, qu’on ait quelque chose à échanger, ce qui n’était le cas que d’une infime minorité à laquelle, étant démunies de tout, nous n’appartenions pas. Dans ce trafic hétéroclite, on trouvait des objets de valeur, qui circulaient sous le manteau, ou bien étaient cachés dans l’espoir d’une récupération ultérieure.

Les bijoux n’étaient pas cachés étaient troqués : une alliance en r contre un pain, ce qui donne une idée de la hiérarchie des valeurs de la hiérarchie des valeurs dans le camp. Si on voulait une cuillère pour manger, il fallait l’ « organiser selon le terme consacré ; on se privait pendant deux jours de pain pour payer la cuillère. En dehors du Canada, l’échange fonctionnait aussi, mais à des niveaux plus modestes. Par exemple, si quelqu’un avait besoin d’une paire de chaussures, il se privait de pain pour l’acheter à quelqu’un d’autre. Un peu partout, le chapardage était monnaie courante.

Même si l’on gardait ses chaussures sur soi, il arrivait tout de même qu’on vous les vole pendant la nuit. J’étais au camp depuis deux mois lorsque j’ai croisé une archit 13 vous les vole pendant la nuit. J’étais au camp depuis deux mois lorsque j’ai croisé une architecte polonaise survivante du ghetto de Varsovie. Elle faisait partie des gens qui s’étaient enfuls par les égouts avant d’être rattrapés, puis envoyés dans le ghetto de Lodz et enfin déportés ? Auschwitz. Issue de la bourgeoisie de Varsovie, cette jeune femme parlait français.

Nous avons sympathisé. Me voyant vêtue de haillons – quand on arrivait au camp, on n’avait jamais droit qu’à des haillons, car les SS n’hésitaient pas à déchirer les êtements pour mieux nous humilier -, elle tint à m’offrir deux robes assez jolies, à ma taille, qu’elle avait sans doute « organisées » au Canada. Je portais donc une vraie robe, ce qui constituait un bonheur sans nom. J’ai fait cadeau de l’autre à une amie que je rencontre toujours, et qui aujourd’hui encore s’étonne : « Quand je pense que tu mias donnée une robe au camp ! ? Lorsque le prolongement de la rampe a été terminé, les SS nous ont astreintes à des tâches inutiles dont le résultat, sinon l’objet, était de nous affaiblir encore plus : porter des rails, creuser des trous, charrier des pierres. Nous savions que bientôt, à l’issue de la quarantaine, nous serrions affectées à un commando. Lequel ? Les déportées pouvaient aussi bien être envoyées au Canada, pour trier des vêtements qu’assujetties à poursuivre des travaux épuisants, à terrasser, à porter des rails, à creuser des fossés.

Personne n’avait la moindre idée de ce qui l’attendait. Les affectations étaient entièrement soumises au bon vouloir et ? « humeur des kapos et des SS. Les affectations étaient entièrement soumises au bon vouloir et ? l’humeur des kapos et des SS. Entre-temps, nous avons appris, dès le 7 juin je crois, que les Alliés venaient de débarquer. Le bruit en avait souvent couru. Ce jour- à, c’est un fragment de journal reproduisant la carte de la côte normande et précisant les lieux du débarquement que j’ai ramassé par terre. Je demeure convaincue que la femme SS qui nous sup. illait l’avait laissé traîner à dessein. Un matin, alors que nous sortions du camp pour aller au travail, la chef du camp, Stenia, ancienne prostituée, terriblement dure avec les autres déportées, m’a sortie du rang : « Tu es vraiment trop jolie pour mourir ici. Je vais faire quelque chose pour toi, en t’envoyant ailleurs. ? Je lui ai répondu : « Oui, mals j’ai une mère et une sœur. Je ne peux pas accepter d’aller ailleurs si elles ne viennent pas avec moi. » À ma plus grande surprise, elle a acquiescé : « D’accord, elles viendront avec toi. ? Tous les gens auxquels j’ai par la suis raconté cet épisode sont restés stupéfaits. Il s’est pourtant déroulé ainsi. Fait incroyable, cette femme, que je n’ai par la suite croisée que deux ou trois fois dans le camp, ne m’a jamais rien demandé en échange. Tout s’est donc passé comme si ma jeunesse et le désir de vivre qui m’habitaient m’avaient protégée ; ce qui en moi semblait encore appartenir ? n autre monde m’avait sortie du lot par l’intermédiaire de cette Polonaise brutale devenue, par je ne sais quelle chance, une bonne fée pour ma mère, ma sœur et moi-même.

En effet, elle tint sa promesse. Quelques jour une bonne fée pour ma mère, ma sœur et moi-même. En effet, elle tint sa promesse. Quelques jours plus tard, nous avons été toutes les trois transférées dans un commando moins dur que les autres, à Bobrek, où l’on travaillait pour Siemens. Avant notre départ, nous avons subi un visite médicale. Sans l’insistance de Stenia, le docteur Mengele, déjà bien identifié dans e camp comme criminel, aurait écarté Maman dont la santé avait déjà décliné. Nous sommes restées à Bobrek à quatre ou cinq kilomètres de Birkenau de juillet 44 à janvier 45. ont parties avec nous trois femmes communistes, déportées comme juives, une Polonaise et deux Françaises. Toutes les trois avaient d’abord étaient affectées au bloc d’expériences médicales, où elles n’avaient subi que des prélèvements anodins pour leur santé. Cest la protection de femmes médecins communistes qui leur permit ensuite d’aller à Bobrek, ces médecins leur ayant précisé : « On nous demande maintenant de nous livrer sur vous à des xpériences dont nous sommes incapables de mesurer les conséquences.

Nous allons tout faire pour que vous partiez parce que nous ne savons pas du tout comment les choses vont tourner. » Et c’est ainsi que ces trois femmes sont parties avec nous. Nous sommes arrivées à Bobrek, deux ou trois jours avant mon anniversaire. Je me souviens que le SS du camp m’a donné à cette occasion ce que lion appelait eine Zulage, une prime, c’est-à-dire un morceau de pain C’était quelques jours avant la tentative d’attentat contre Hitler. Nous avons appris l’événement de la bouche de ceux qui travaillaient dans les PAGF70F17