TOUS LES MATINS DU MONDE DE P. QUIGNARD

TOUS LES MATINS DU MONDE DE P. QUIGNARD

Issu d’u de chœur à Saint-Ger ff ue Pascal Quignard ‘après les éléments usicien est né le il devient enfant ans, il quitte cette fonction et tente de se perfectionner à la viole auprès de Sainte Colombe. II ne reste que six mois son élève, avant d’entrer dans l’orchestre de l’Académie royale de musique. A vingt ans, il joue la cour. Il se marie et aura dix-neuf enfants. En 1679, il est nommé « Ordinaire de la Musique de la Chambre du Roi Il compose divers opéras et mène une carrière de musicien pendant quarante ans, publiant, de 1686 à 1725, cinq livres de pièces pour viole.

Vers 1704, il devient chef d’orchestre à l’Opéra. Il meurt en 1728. Concernant le personnage de Sainte Colombe, les éléments biographiques, moins nombreux il est vrai, dont dispose Pascal Quignard en 1991 se réduisent à la notice de Tito to Wew next page Titon du Tillet parue dans Le Parnasse français en 1732. Celle- ci indique que Sainte Colombe, maître de Marin Marais, préféra s’effacer devant ce dernier : « Sainte Colombe fut le maître de Marais ; mais s’étant aperçu au bout de six mois que son élève pouvait le surpasser,

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il lui dit qu’il n’avait plus rien à lui montrer. Du Tillet mentionne également la cabane dans le mûrier, ainsi ue les concerts donnés par Sainte Colombe avec « deux de ses filles Ce sont les seuls éléments dont dispose Quignard. L’invention de Quignard les transforme en deux personnages romanesques Pourquoi peut-on considérer Marin Marais comme un personnage romanesque ? Cimaginaire de Quignard comble d’abord les manques, les silences de PHistoire : ainsi, au chapitre VIII, le romancier reprend l’épisode de la mue mais il l’intègre dans un récit qui a pris singulièrement de l’ampleur – c’est Marais par exemple qui raconte son départ à Sainte Colombe.

Cet événement est surtout désormais un support pour imaginer es états d’âme du personnage après son renvoi : il évoque successivement son enfance, les coups de marteau de son père cordonnier, la haine de celui-ci (pp. 42-44). Les pensées attribuées à Marais sont alors fictives, entièrement subordonnées aux thèmes que Quignard développe dans le roman. C’est d’ailleurs un procédé très efficace que de laisser affleurer ces sentiments par les propos de Marais : nous entrons à l’intérieur du personnage, nous partageons son humiliation avec lui.

Ses sentiments gouvernent en outre le récit filmique puisque celui-ci se présen 20 humiliation avec lui. Ses sentiments gouvernent en outre le récit filmique puisque celui-ci se présente comme un récit-confession, un récit-confidence. Autre invention de Quignard : Pultime leçon. Cet événement permet de structurer le roman, d’en faire une quête dont les péripéties convergent vers une révélation finale le musicien ambitieux et orgueilleux, après un détour par la Cour, vient rechercher les valeurs d’humilité, de perfection, de solitude prodiguées par son ancien maître.

Cette invention romanesque donne ainsi une cohérence aux informations dont nous disposons sur ce personnage. D’autre part, le romancier choisit de placer Marin Marais dans deux relations : l’une, d’apprentissage, avec Sainte Colombe ; l’autre, amoureuse, avec Madeleine puis Toinette. Si fHistoire fournit la matière de la première, la liaison avec les filles de Sainte Colombe est fictive, même si elle rejoint la réalité historique puisqu’elle permet de montrer Marais au sommet de sa gloire : c’est Toinette qui va le chercher à Versailles pour une ultime rencontre avec Madeleine.

De Sainte Colombe, le romancier invente le veuvage, qui inaugure le roman, provoque l’enfermement du personnage dans la usique et le pousse à une quête de perfection artistique. Autre invention probable de Quignard : le jansénisme. En effet, dans le récit, le roi demande à ses courtisans de ne plus se rendre aux concerts parce que Sainte Colombe « avait eu partie liée avec ces Messieurs de Port-Royal » (p. 32). De fait, détestant la cour et ses mondanités, Sainte Colombe cherche dan (p. 32).

De fait, détestant la cour et ses mondanités, Sainte Colombe cherche dans la solitude et l’austérité toutes jansénistes, un absolu musical. Le recours au jansénisme permet de faire de et absolu le but d’une quête spirituelle bâtie sur le recueillement et la pureté. Quignard invente donc avec Sainte Colombe un personnage de guide spirituel. Enfin, l’auteur prend quelques libertés avec les éléments biographiques : il ne s’intéresse pas aux autres enfants de Sainte Colombe, et en réduisant leur nombre à deux, peut créer une dualité sororale symbolique.

Surtout, le romancier modifie la relation entre Marin Marais et Sainte Colombe : en effet, ce dernier, dans Tous les matins du monde, congédie son élève non pas parce qu’il est plus doué que lui, ais parce que, au contraire, il s’avère incapable de progresser. Cette modification permet de construire une véritable quête où le disciple doit être capable de suivre son maître. 2) Une même Importance dans l’économie de l’œuvre Quelle place occupent les deux personnages dans le roman et dans le film ?

Sainte Colombe est le personnage central dans le roman de Pascal Quignard : en effet, la fiction couvre la dernière partie de sa vie, celle ouverte par la mort de sa femme dont il « ne se consol[e] » point, et qui est marquée par une réclusion volontaire hors du monde et de sa fureur. Nous partageons ses sensations, ses sentiments, jusqu’à son rêve de noyade au chapitre VI. Les apparitions de sa défunte épouse ne sont réservées qu’à lui et constituent le point culminant de sa vie intérieure. Le r 4 20 épouse ne sont réservées qu’à lui et constituent le point culminant de sa vie intérieure.

Le roman pousse l’intimité fort loin en évoquant les pratiques onanistes du personnage au chapitre VII. Sainte Colombe est donc au centre de la plupart des événements et lorsque Marin Marais apparait – tardivement, au chapitre VIII, c’est pour être son élève. Dans l’œuvre d’Alain Corneau, si Marin Marais ouvre le récit filmique, il disparaît ensuite en tant que tel pour n’être plus que le récitant et laisser place à l’action principale, celle qui met en scène le personnage de Sainte Colombe.

En tant que maître de musique, il domine son disciple comme il domine les autres personnages. Si M. de Sainte Colombe est en priorité dans la fiction romanesque majoritairement présent, Marin Marais a bien dans le film d’Alain Corneau un rôle dramatique moteur puisque le récit filmique fait de ce personnage le narrateur d’une histoire personnelle mettant en scène M. de Sainte Colombe, son maître. I joue donc d’emblée un rôle majeur, celui de la mise en route du récit.

Bien qu’il n’apparaisse ensuite, dans la fiction à proprement parler, qu’à la séquence 19 (chapitre 7 du DVD), après trente-cinq minutes de film, ou qu’au chapitre VIII du roman, Marin Marais joue un rôle très fort dans l’action qui nous est racontée. De fait, celle-ci semble construite en deux temps différents : un premier temps concerne exclusivement Sainte Colombe et son choix de vie après la mort de sa femme, illustré par quelques moments forts. Ce premier temps constitue en fait un cadre, à partir duque s 0 illustré par quelques moments forts.

Ce premier temps constitue en fait un cadre, à partir duquel peut démarrer le second temps de l’action, celui où intervient « [uln jour, un grand enfant de dix- sept ans », c’est-à-dire Marin Marais. L’indication temporelle « Un jour » suggère un changement à venir dans la continuité des jours justement, puisque ce jour-là est remarquable. Il semble que l’action redémarre, connaisse une nouvelle direction. Le film, lui, nous montre le personnage en marche vers la demeure des Sainte Colombe, signalant par ce mouvement le rôle dynamique qu’il aura dans la vie de celui qu’il vient solliciter.

Ainsi, l’irruption de Marin Marais chez les Sainte Colombe bouleverse les équilibres. L’intrigue est désormais régie par sa présence. Une intrigue bicéphale Les deux personnages sont fortement corrélés Le personnage de Sainte Colombe, qui se trouve au cœUr du récit romanesque et du récit filmique, n’existe si fortement que parce qu’il est lié à celui de Marin Marais. Ainsi, dans la scène de réconciliation finale, le maître manifeste enfin pour la première fois son humilité, comme s’il lui avait fallu à lui aussi un long temps pour accepter de rentrer en relation avec son élève. Si

Marin Marais ose frapper à la porte de la cabane cette nuit-là, après trois ans d’attente et d’écoute silencieuse, c’est parce qu’il entend son maître exprimer le regret de sa solitude : « Ah ! je ne m’adresse qu’à des ombres qui sont devenues trop âgées ! ] Ah ! si en dehors de moi il y avait au monde quelqu’un de vivant qui appréciât la musiq 6 0 âgées ! Ah ! si en dehors de moi il y avait au monde quelqu’un de vivant qui appréciât la musique ! Nous parlerions ! Je la lul confierais et je pourrais mourir ! Le musicien qui refusait la renommée et la postérité en vient donc à espérer que sa usique vive après lui.

Le roman et le film tissent ainsi la légende selon laquelle la musique de Sainte Colombe nous est parvenue grâce à Marais, son héritier désigné. Réciproquement, le personnage de Marin Marais n’a d’intérêt que parce qu’il permet d’accéder à la vérité délivrée par son maitre. En effet, l’élève doit tout à son maître : s’il a pu produire une œuvre musicale de haute volée, c’est grâce à Sainte Colombe, qui a ajouté une septième corde à la viole, permettant à cet instrument d’imiter « toutes les inflexions de la voix humaine » – Marais est ‘ailleurs connu pour une œuvre intitulée Les Voix humaines.

Le film, en plaçant le récit sous l’égide d’une confession rétrospective, fait de Sainte Colombe un personnage clé dans la vie du musicien du roi : Marin Marais est comme hanté par le souvenir de son maître ; le prologue permet à Marais vieillissant d’avouer avoir tout volé à son maître, et tout lui devoir. Son récit devient donc un hommage à Sainte Colombe. Les deux artistes sont donc bien d’égale importance : pas de Marin Marais sans Sainte Colombe ; pas de Sainte Colombe sans Marin Marais. Il. Deux univers contrastés 1) Deux portraits antithétiques

En apparence, tout semble opposer les deux personnages : Le vieux / le jeune Sainte Colombe, homme du temps de Louis XIII – « deux personnages Sainte Colombe, homme du temps de Louis XIII – « Il avait été présenté au feu roi dans sa jeunesse » Il, p. 15 habillé à la mode de cette époque : « Il n’était guère assidu à suivre la mode. Il portait les cheveux noirs ramassés comme au temps des guerres, et, autour du cou, la fraise quand il sortait. Il ne qu’tta plus le noir pour les habits » (II, p. 15).

Son deuil l’oriente vers le passé, ses « amis sont les souvenirs » (IV, p. 26). En revanche, le roman nsiste sur la jeunesse de Marin Marais : il est qualifié de « grand enfant de dix-sept ans » (VIII, p. 40), d’ « adolescent » (VIII, p. 43), d’ « enfant » (VIII, p. 43), de « jeune garçon » (VIII, p. 45).. Sa première scène le montre en effet perdu comme un enfant plein de confusion : il tripote sa perruque (p. 45), il « bégay[e] de tristesse » (VIII, p. 47), il a la « face rouge, épouvantée » (VIII, p. 48).

Ce personnage a donc toute la vie devant lui ; il a d’ailleurs de grandes ambitions (« il s’était dit qu’il deviendrait musicien, qu’il se vengerait de la voix qui pavait abandonné, qu’il deviendrait n violiste renommé » VIII, p. 44), il veut apprendre, découvrir… Le film exploite cette différence à travers les couleurs : au costume et aux cheveux noirs tirés avec austérité de Sainte Colombe, filmé toujours dans l’obscurité, s’oppose la blancheur de Marais, tout habillé de rouge et de doré, filmé en pleine lumière.

Enfin, le jeune homme est souvent représenté en mouvement, allant et venant à pied dans la grande allée verdoyante, à cheval souvent représenté en mouvement, allant et venant à pied dans la grande allée verdoyante, à cheval ou en carrosse. Le vieux usicien reste très statique : il toujours « le dos très droit » (Il, p. 15 ; VIII, p. 43), « les traits impénétrables » (VIII, p. 43), « le regard fixe » (Il, p. 15) ; il reste confiné dans sa salle sombre ou sans cabane close : « Sainte Colombe s’enferma chez lui et se consacra à la musique » (l, pp. 1-12). Le maigre 1′ le gras Le roman signale plusieurs fois cette opposition, dès les premiers mots qualifiant les héros. Si Sainte Colombe est « très maigre » (Il, p. 15), Marais est « joufflu » (VIII, p. 41) et Madeleine remarquera, lors de leur dernière entrevue au chapitre XXIV, qu’il st « gras » (p. 101 Au dernier chapitre, le contraste est marqué quand Sainte Colombe prend « la main grasse de Marin Marais dans sa main décharnée » (XXV , p. 15). Il s’agit bien sûr d’une opposition symbolique entre un être qui a renoncé à la vie et ses plaisirs « visibles » pour se consacrer à sa quête de l’invisible et de l’immatériel, et le jeune Marais qui est au contraire plei d’appétit de vivre, – ses lèvres sont du reste toujours très rouges dans le film C’est la raison pour laquelle il dira à Madeleine au chapitre XVIII : « Nos cœurs sont des affamés » (p. 7). Cette pposition connaît un traitement visuel très fort dans le film, notamment grâce au casting : Jean-Pierre Marielle est tout en longueur et en gravité et s’oppose à la jeunesse sensuelle de Guillaume Depardieu, incarnant Marin Marais jeune, et l’embonpoint d jeunesse sensuelle de Guillaume Depardieu, incarnant Marin Marais jeune, et à l’embonpoint de son père, Gérard Depardieu, interprétant Marais courtisan.

Le sauvage / le courtisan Sainte Colombe est un noble nanti d’un petit viticole dans le Berry. Il peut vivre de ses rentes et se consacrer à la musique. Il va jusqu’à se faire construire une cabane « dans le jardin, dans es branches d’un grand mûrier » dans laquelle il se retire pour jouer en toute tranquillité. Le lieu est désigné par le mot « vorde » un « vieux mot qui désigne le bord humide d’un cours d’eau sous les saules » (II, p. 20).