Les voix de Maria

Les voix de Maria

ouis HÉMON (1880-1913) Maria Chapdelaine (1916) Maria Chapdelaine Sinscrit dans la vague idéaliste du roman du terroir. Bien que certains personnages remettent en question le travail de la terre ou encore que Maria exprime des doutes quant au respect des valeurs traditionnelles, le roman confirme le triomphe de la thèse agriculturiste. Maria a trois prétendants.

Son préféré, François Paradis, est un coureur de bois qui a peu à lui offrir sinon l’amour — il mourra tragiquement , Lorenzo Surprenant s’est exilé en Nouvelle- Angleterre et lui propose la vie urbaine ; Eutrope Gagnon, installé ur une terre de colonisation, lui offre de prolonger le rêve de ses parents. Un soir, Chapdelaine. La mèr es Voix de Maria assage chez les ec lui. p g Maria se demandait encore : pourquoi rester là, et tant peiner, et tant souffrir ? Pourquoi ? Et comme elle ne trouvait pas de réponse voici que du silence de la nuit, à la longue, des voix s’élevèrent.

Elles n’avaient rien de miraculeux, ces voix ; chacun de nous en entend de semblables lorsqu’il s’isole et se recueille assez pour laisser loin derrière lui le tumulte mesquin de la vie journalière. Seulement elles parlent plus haut et plus clair

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aux cœurs simples, u milieu des grands bois du Nord et des campagnes désolées. Comme Maria songeait aux merveilles lointaines des cités, la première voix vint Sv. ‘ipe to lui rappeler en chuchotant les cent douceurs méconnues du pays qu’elle voulait fuir. ‘apparition quasi miraculeuse de la terre au printemps, après les longs mois d’hiver…

La neige redoutable se muant en ruisselets espiègles sur toutes les pentes ; les racines surgissant, puis la mousse encore gonflée d’eau, et bientôt le sol délivré sur lequel on marche avec des regards de délice et des soupirs d’allégresse, comme en une exquise convalescence… Un peu plus tard les bourgeons se montraient sur les bouleaux, les aunes et les trembles, le bois de charme se couvrait de fleurs roses, et après le repos forcé de l’hiver le dur travail de la terre était presque une fête ; peiner du matin au soir semblait une permission bénie…

Le bétail enfin délivré de l’étable entrait en courant dans les clos et se gorgeait dherbe neuve. Toutes les créatures de l’année les veaux, les jeunes volailles, les agnelets batifolaient au soleil et croissaient de jour en jour comme le foin et l’orge. Le plus pauvre des fermiers s’arrêtait parfois au milieu de sa cour ou e ses champs, les mains dans ses poches et savourait le grand contentement de savoir que la chaleur du soleil, la pluie tiède, l’alchimie généreuse de la terre — toutes sortes de forces géantes — travaillaient en esclaves soumises pour lui… our lui… Après cela, c’était l’été : l’éblouissement des midis ensoleillés, la montée de l’air brûlant qui faisait vaciller l’horizon et la lisière du bois, les mouches tourbillonnant dans la lumière, et ? 2 faisait vaciller l’horizon et la lisière du bols, les mouches tourbillonnant dans la lumière, et a trois cents pas de la maison es rapides et la chute — écume blanche sur l’eau noire — dont la seule vue répandait une fraîcheur délicieuse. Puis la moisson, le grain nourricier s’empilant dans les granges, l’automne, et bientôt l’hiver qui revenait…

Mais voici que miraculeusement l’hiver ne paraissait plus détestable ni terrible : il apportait tout au moins l’intimité de la maison close, et au dehors, avec la monotonie et le silence de la neige amoncelée, la paix, une grande paix… Dans les villes il y aurait les merveilles dont Lorenzo Surprenant avait parlé, et ces autres merveilles qu’elle imaginait elle- ême confusément : les larges rues illuminées, les magasins magnifiques, la vie facile, presque sans labeur, emplie de petits plaisirs.

Mais peut-être se lassait-on de ce vertige à la longue, et les soirs où l’on ne désirait rien que le repos et la tranquillité, où retrouver la quiétude des champs et des bois, la caresse de la première brise fraîche, venant du Nord-Ouest après le coucher du soleil, et la paix infinie de la campagne s’endormant tout entière dans le silence ? « Ça doit être beau pourtant ! » se dit-elle en songeant aux grandes cités américaines. Et une autre voix s’éleva comme une éponse.

Là-bas c’était l’étranger : des gens dune autre race parlant d’autre chose dans une autre langue, chantant d’autres chansons… Ici.. Tous les noms de son pays, ceux qu’elle entendait 3 autre langue, chantant d’autres chansons… Ici… Tous les noms de son pays, ceux qu’elle entendait tous les jours, comme ceux qu’elle n’avait entendus qu’une fois, se réveillèrent dans sa mémoire : les mille noms que des paysans pieux venus de France ont donnés aux lacs, aux rivières, aux villages de la contrée nouvelle qu’ils découvraient et peuplaient à mesure… lac à l’Eau-Claire… Famine… Saint-Cœur-de-Marie… Trois Pistoles… Sainte-Rose-du-Dégel… Pointe-aux-outardes… Saint-André-de- l’Épouvante… Eutrope Gagnon avait un oncle qui demeurait à Saint-André-de- l’Épouvante ; Racicot, de Honfleur, parlait souvent de son fils, qui était chauffeur à bord d’un bateau du Golfe, et chaque fois c’étaient encore des noms nouveaux qui venaient s’ajouter aux anciens : les noms de villages de pêcheurs ou de petits ports du Saint-Laurent, dispersés sur les rives entre lesquelles les navires d’autrefois étaient montés bravement vers l’inconnu…

Pointe- Mille-Vaches… es Escoumains… Notre-Dame-du-portage… les Grandes-Bergeronnes… Gaspé. Qu’il était plaisant d’entendre prononcer ces noms, lorsqu’on parlait de parents ou d’amis éloignés, ou bien de longs voyages ! Comme ils étaient familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation chaude de parenté, faisant que chacun songeait en les répétant : «Dans tout ce pays-ci nous sommes chez nous… hez nous Vers l’Ouest, dès qu’on sortait de la province, vers le Sud, dès qu’on avait passé la frontière, ce n’était plus 4 sortait de la province, vers le Sud, dès qu’on avait passé la rontière, ce n’était plus partout que des noms anglais, qu’on apprenait à prononcer à la longue et qui finissaient par sembler naturels sans doute ; mais où retrouver la douceur joyeuse des noms français ? Les mots dune langue étrangère sonnant sur toutes les lèvres, dans les rues, dans les magasins…

De petites filles se prenant par la main pour danser une ronde et entonnant une chanson que l’on ne comprenait pas… Ici… Maria regardait son père, qui dormait toujours, le menton sur sa poitrine comme un homme accablé qui médite sur la mort, et tout de suite elle se souvint des cantiques et des chansons naves u’il apprenait aux enfants presque chaque soir. À la claire fontaine, M’en allant promener… Dans les villes des États, même si l’on apprenait aux enfants ces chansons-là, sûrement ils auraient vite fait de les oublier !

Les nuages épars qui tout à l’heure défilaient d’un bout à l’autre du ciel baigné de lune s’étaient fondus en une immense nappe grise, pourtant ténue, qui ne faisait que tamiser la lumière ; le sol couvert de neige mi-fondue était blafard, et entre ces deux étendues claires la lisière de la forêt s’allongeait comme le front d’une armée. Maria frissonna ; l’attendrissement qui était venu baigner son cœur s’évanouit ; elle se dit une fois de plus «Tout de même… c’est un pays dur, icitte.

Pourquoi rester Alors une troisième voix plus grande que les autres s’éleva dans le silence : la voi S rester ? » Alors une troisieme voix plus grande que les autres s’éleva dans le silence : la voix du pays de Québec, qui était à moitié un chant de femme et à moitié un sermon de prêtre. Elle vint comme un son de cloche, comme la clameur auguste des orgues dans les églises, comme une complainte naiVe et comme e cri perçant et prolongé par lequel les bûcherons s’appellent dans les bois.

Car en vérité tout ce qui fait l’âme de la province tenait dans cette voix : la solennité chère du vieux culte, la douceur de la vieille langue jalousement gardée, la splendeur et la force barbare du pays neuf où une racine ancienne a retrouvé son adolescence. Elle disait : «Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous sommes restés… Ceux qui nous ont menés ici pourraient revenir parmi nous sans amertume et sans chagrin, car s’il est vrai que nous n’avons guère appris, assurément nous n’avons rien oublié. ?Nous avions apporté d’outre-mer nos prières et nos chansons : elles sont toujours les mêmes.

Nous avions apporté dans nos poitrines le cœur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la pitié qu’au rire, le cœur le plus humain de tous les cœurs humains : il n’a pas changé. Nous avons marqué un plan du continent nouveau, de Gaspé à Montréal, de Saint-Jean-d’lberville à l’Ungava, en disant : ici toutes les choses que nous avons apportées avec nous, notre culte, notre langue, nos vertus et jusqu’à nos faiblesses deviennent des choses sacrées, intangibles t qui devront demeurer jusqu’? et jusqu’à nos faiblesses deviennent des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu’à la fin. ?Autour de nous des étrangers sont venus, qu’il nous plaît d’appeler les barbares ; ils ont pris presque tout le pouvoir ; ils ont acquis presque tout l’argent ; mais au pays de Québec rien n’a changé. Rien ne changera, parce que nous sommes un témoignage. De nous-mêmes et de nos destinées, nous n’avons compris clairement que ce devoir-là : persister… nous maintenir… Et nous nous sommes maintenus, peut-être afin que dans lusieurs siècles encore le monde se tourne vers nous et dise Ces gens sont d’une race qui ne sait pas mourir… Nous sommes un témoignage. ?Cest pourquoi il faut rester dans la province où nos pères sont restés, et vivre comme ils ont vécu, pour obéir au commandement inexprimé qui s’est formé dans leurs cœurs, qui a passé dans les nôtres et que nous devrons transmettre à notre tour à de nombreux enfants : Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit changer. ‘immense nappe grise qui cachait le ciel s’était faite plus opaque et plus épaisse, et soudain la pluie recommença à tomber, pprochant encore un peu l’époque bénie de la terre nue et des rivières délivrées.

Samuel Chapdelaine dormait toujours, le menton sur sa poitrine, comme un vieil homme que la fatigue d’une longue vie dure aurait tout à coup accablé. Les flammes des deux chandelles fichées dans le chandelier de métal et dans la coupe de verre vacillaient sous la brise tiède, de sort dans le chandelier de métal et dans la coupe de verre vacillaient sous la brise tiède, de sorte que des ombres dansaient sur le visage de la morte et que ses lèvres semblaient murmurer des prières ou chuchoter des secrets. Maria Chapdelaine sortit de son rêve et songea : «Alors je vais rester ici… e même car les voix avaient parlé clairement et elle sentait qu’il fallait obéir. Le souvenir de ses autres devoirs ne vint qu’ensuite, après qu’elle se fût résignée, avec un soupir. Alma- Rose était encore toute petite ; sa mère était morte et il fallait bien qu’il restât une femme à la maison. Mais en vérité c’étaient les voix qui lui avaient enseigné son chemin. La pluie crépitait sur les bardeaux du toit, et la nature heureuse de voir l’hiver fini envoyait par la fenêtre ouverte de petites ouffées de brise tiède qui semblaient des soupirs d’aise. ? travers les heures de la nuit Maria resta immobile, les mains croisées dans son giron, patiente et sans amertume, mais songeant avec un peu de regret pathétique aux merveilles lointaines qu’elle ne connaîtrait jamais, et aussi aux souvenirs tristes du pays où il lui était commandé de vivre ; à la flamme chaude qui n’avait caressé son cœUr que pour s’éloigner sans retour, et aux grands bois emplis de neige d’où les garçons téméraires ne reviennent pas. HÉMON, Louis, Maria Chapdelaine, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1990, p. 190-195. 8