l’enfant de sable

l’enfant de sable

Tahar Ben Jelloun L’ENFANT DE SABLE Roman Homme Il y avait d’abord ce visage allongé par quelques rides verticales, telles des cicatrices creusées par de lointaines insomnies, un visage mal rasé, travaillé par le temps. La vie-quelle vie ? une étrange apparence faite d’oubli – avait du le malmener, le contrarier ou même l’offusquer. On pouvait y lire ou maladroit de la main malintentionné suffisaient à rouvrir. or 203 to View nextggge ssure qu’un geste œil scrutateur ou lumière crue et se cachait les yeux avec son bras.

La lumi re du jour, d’une lampe ou de la pleine une lui faisait mal : elle le dénudait, pénétrait sous sa peau et y décelait la home ou des larmes secrètes : Il la sentait passer sur son corps comme une flamme qui brûlerait ses masques, une lame qui lui retirerait lentement le voile de chair qui maintenait entre lui et les autres la distance nécessaire. Que serait-il en effet si cet espace qui le séparait et le protégeait des autres venait à s’annuler ?

II serait projeté nu et sans défenses entres les mains de ceux qui n’avaient cessé de le poursuivre de leur curiosité, de leur méfiance et même d’une haine tenace;

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ils ‘accommodaient mal du silence et de Pintelligence d’une dans cette chambre haute, voisine de la terrasse, il ne supportait plus le monde extérieur avec lequel il communiquait une fois par jour en ouvrant la porte à Malika, la bonne qui lui apportait la nourriture, le courrier et un bol de fleur d’oranger. Il aimait bien cette vieille femme qui faisait partie de la famille.

Discrète et douce, elle ne lui posait jamais de questions mais une complicité devait les rapprocher. Le bruit. Celui des voix aiguës ou blafardes. Celui des rires vulgaires, des chants lancinants des radios. Celui des seaux d’eau verses dans la cour. Celui des enfants torturant un chat aveugle ou un chien à trois pattes perdu dans ces ruelles ou les bêtes et les fous se font piéger. Le bruit des plaintes et lamentations des mendiants. Le bruit strident de l’appel à la prière mal enregistré et qu’un haut-parleur émet cinq fois par jour.

Ce n’était plus un appel à la prière mais une incitation ? l’émeute. Le bruit de toutes les voix et clameurs montant de la ville et restant suspendues la, juste au-dessus de sa chambre, le temps que le vent les disperse ou en atténue la force. Il avait développé ces allergies; son corps, perméable et irrité, es recevait à la moindre secousse, les intégrait et les maintenait vives au point de rendre le sommeil très difficile, sinon impossible. Ses sens ne s’étaient pas détraqués comme on aurait pu le penser. Au contraire, ils étaient devenus particulièrement aigus, actifs et sans répit.

Ils s’étaient développés et avaient pris toute la place dans ce corps qu aigus, actifs et sans répit. Ils s’étaient développés et avaient pris toute la place dans ce corps que la vie avait renversé et le destin soigneusement détourné. Son odorat recueillait tout. Son nez faisait venlr à lui toutes les deurs, même celles qui n’étaient pas encore là. Il disait qu’il avait le nez d’un aveugle, l’ouïe d’un mort encore tiède et la vue d’un prophète. Mais sa vie ne fut pas celle d’un saint, elle aurait pu le devenir, s’il n’avait eu trop à faire. Depuis sa retraite dans la pièce den haut, personne n’osait lui parler.

Il avait besoin d’un long moment, peut-être des mois, pour ramasser ses membres, mettre de l’ordre dans son passe, corriger l’image funeste que son entourage s’était faite de lui ces derniers temps, régler minutieusement sa mort et faire le propre dans le grand cahier ou l consignait tout : son journal intime, ses secrets – peut-être un seul et unique secret – et aussi fébauche d’un récit dont lui seul avait les clés. l_Jn broulllard épais et persistant pavait doucement entouré, le mettant à l’abri des regards suspects et des médisances que ses proches et voisins devaient échanger au seuil des maisons.

Cette couche blanche le rassurait, le prédisposait au sommeil et alimentait ses rêves. Sa retraite n’intriguait pas outre mesure sa famille. Elle s’était habituée à le voir sombrer dans un grand mutisme ou dans des colères brutales et surtout Injustifiables. Quelque chose d’indéfinissable s’interposait entre lui et le reste de la famille. Il devait bien avoir des d’indéfinissable s’interposait entre lui et le reste de la famille. Il devait bien avoir des raisons, mais lui seul pouvait les dire.

Il avait décidé que son univers était à lui et qu’il était bien supérieur à celui de sa mère et de ses sœurs – en tout cas très diffèrent. Il pensait même qu’elles n’avaient pas d’univers. Elles se contentaient de vivre à la surface des choses, sans grande exigence, suivant son autorité, ses lois et ses volontés. Sans vraiment en arler entre elles, ne supposaient-elles pas que sa retraite avait du s’imposer ? lui parce qu’il n’arrivait plus à maîtriser son corps, ses gestes et la métamorphose que subissait son visage à cause des nombreux tics nerveux qui risquaient de le défigurer ?

Depuis quelque temps, sa démarche n’était plus celle d’un homme autoritaire, maître incontesté de la grande maison, un homme qui avait repris la place du père et réglait dans les moindres détails la vie du foyer. Son dos s’était légèrement courbé, ses épaules étaient tombées en disgrâce; devenues étroites et molles, elles n’avaient plus la rétention de recevoir une tête aimante ou la main de quelque ami. Il sentait un poids difficile à déterminer peser sur la partie supérieure de son dos, il Marchait en essayant de se relever et de se renverser.

Il traînait les pieds, ramassant son corps, uttant intérieurement contre la mecanlque des tics qui ne lui laissait aucun répit. La situation détait brusquement détériorée alors que rien ne lalssait prévoir une telle évolution. L’insomnie était une brusquement détériorée alors que rien ne laissait prévoir une telle évolution. L’insomnie était une perturbation banale e ses nuits tant elle était fréquente et indomptable. Mais, depuis qu’entre lui et son corps il y avait eu rupture, une espèce de fracture, son visage avait vieilli et sa démarche était devenue celle d’un handicapé.

Il ne lui restait plus que le refuge dans une totale solitude. Ce qui lui avait permis de faire le point sur tout ce qui avait précédé et de préparer son départ définitif vers le territoire du silence supreme. Il savait que sa mort ne viendrait ni d’un arrêt du cœur ni d’une quelconque hémorragie cérébrale ou intestinale. Seule une profonde tristesse, une espèce de mélancolie déposée sur lui par une main alhabile mettrait fin, sans doute dans son sommeil, à une vie qui fut simplement Exceptionnelle et qui ne supporterait pas de tomber, après tant d’années et d’épreuves, dans la banalité d’un quotidien ordinaire.

Sa mort sera à hauteur du sublime que fut sa vie, avec cette différence qu’il aura brûlé ses masques, qu’il sera nu, absolument nu, sans linceul, à même la terre qui rongera peu à peu ses membres jusqu’à le rendre à lui- même, dans la vérité qui fut pour lui un fardeau perpétuel. Au trentième jour de retraite, il commençait à voir la mort envahir sa chambre. Il lui arrivait de la palper et de la tenir à distance comme pour lui signifier qu’elle était un peu en avance et qu’il lui restait quelques affaires urgentes à régler.

Il la représentait dans ses nuits sous qu’il lui restait quelques affaires urgentes à régler. Il la représentait dans ses nuits sous la forme d’une araignée ramollie qui rodait, lasse mais encore vigoureuse. Le fait de flmaginer ainsi raidissalt son corps. Il pensait ensuite à des mains fortes – peut-être métalliques – qui viendraient d’en haut et s’empareraient de l’araignée redoutable; elles l’ôteraient de son espace le emps pour lui de finir ses Travaux. A l’aube, il n’y avait plus d’araignée. Il était seul, entouré de rares objets, assis, relisant les pages qu’il avait écrites la nuit.

Le sommeil viendrait au cours de la matinée. Il avait entendu dire un jour qu’un poète égyptien justifiait ainsi la tenue d’un journal : « De si loin que l’on revienne, ce n’est jamais que de soi-même. Un journal est parfois nécessaire pour dire que l’on a cessé d’être. » Son dessein était exactement cela : dire ce qu’il avait cesse d’être. Et qui fut-il ? La question tomba après un silence d’embarras ou d’attente. Le conteur assis sur la natte, les jambes pliées en tailleur, sortit d’un cartable un grand cahier et le montra à l’assistance. Le secret est là, dans ces pages, tissé par des syllabes et des images.

Il me l’avait confié juste avant de mourir. Il m’avait fait jurer de ne l’ouvrir que quarante jours après sa mort, le temps de mourir entièrement, quarante jours de deull pour nous et de voyage dans les ténèbres de la terre pour lui. Je rai ouvert, la nuit du quarante et unième jou J’ai été inondé par le parfum du paradis, un parfum telle ouvert, la nuit du quarante et unième jour. J’ai été inondé par le parfum du paradis, un parfum tellement fort que j’ai failli suffoquer. J’ai lu la première phrase et je n’ai rien compris. J’ai lu le deuxième paragraphe et je n’ai rien comprls.

J’ai lu toute la première page et je fus illuminé. Les larmes de l’étonnement coulaient toutes seules sur mes joues. Mes mains étaient moites; mon sang ne tournait pas normalement. Je sus alors que j’étais en possession du livre rare, le livre du secret, enjambé par une vie brève et intense, écrit par la nuit de la longue épreuve, garde sous de grosses pierres et protégé par ‘ange de la malédiction. Ce livre, mes ams, ne peut circuler ni se donner. Il ne peut être lu par des esprits innocents. La lumière qui en émane éblouit et aveugle les yeux qui s’y posent par mégarde, sans être préparés.

Ce livre, je l’ai lu, je l’ai déchiffré pour de tels esprits. Vous ne pouvez y accéder sans traverser mes nuits et mon corps. Je suis ce livre. Je suis devenu le livre du secret; j’ai payé de ma vie pour le lire. Arrive au bout, après des mos d’insomnie, j’ai senti le livre s’incarner en moi, car tel est mon destin. pour vous raconter cette histoire, je n’ouvrirai ême pas ce cahier, d’abord parce que j’en ai appris par cœur les étapes, et ensuite par prudence. Bientôt, ô gens de Bien, le jour basculera dans les ténèbres; je me retrouverai seul avec le livre, et vous, seuls avec l’impatience.

Débarrassez-vous de cette fébrilité malsaine qui court dans votre regard. Soye court dans votre regard. Soyez patients; creusez avec moi le tunnel de la question et sachez attendre, non pas mes phrases – elles sont creuses mais le chant qui montera lentement de la mer et viendra vous initier sur le chemin du livre à Fécoute du temps et de ce qu’il brise. Sachez ussi que le livre : a sept portes percées dans une muraille large d’au moins deux mètres et haute d’au mains trois hommes sveltes et vigoureux. Je vous donnerais au fur et à mesure les clés pour ouvrir ces portes.

En vérité les clés, vous les possédez mais vous ne le savez pas; et, même si vous le saviez, vous ne sauriez pas les tourner et encore moins sous quelle pierre tombale les enterrer. A présent vous en savez assez. Il vaut mieux nous quitter avant que le ciel ne s’enflamme. Revenez demain si toutefois le livre du secret ne vous abandonne. Les hommes et les femmes se levèrent en silence et se ispersèrent sans se parler dans la foule de la place. Le conteur plia la peau de mouton, mit ses plumes et encriers dans un petit sac.

Quant au cahier, il l’enveloppa soigneusement dans un morceau de tissu en soie noire et le remit dans son cartable. Avant de partir, un gamin lui remit un pain noir et une enveloppe. Il quitta la place d’un pas lent et disparut in son tour dans les premières lueurs du crépuscule. 2 La porte du jeudi Amis du Bien, sachez que nous sommes réunis par le secret du verbe dans une rue circulaire eut-être sur un navire et pour nous sommes réunis par le secret du verbe dans une rue irculaire, peut-être sur un navire et pour une traversée dont je ne connais pas l’itinéraire.

Cette histoire à quelque chose de la nuit; elle est obscure et pourtant riche en images; elle devrait déboucher sur une lumière, faible et douce; lorsque nous arriverons à l’aube, nous serons délivrés, nous aurons vieilli d’une nuit, longue et pesante, un demi-siècle et quelques feuilles blanches éparpillées dans la cour en marbre blanc de notre maison à souvenirs. Certains d’entre vous seront tentés d’habiter cette nouvelle demeure ou du moins d’y occuper une petite place aux dlmensions de leur corps.

Je sais, la tentation sera grande pour l’oubli : il est une fontaine d’eau pure qu’il ne faut approcher sous aucun prétexte, malgré la soif. Car cette histoire est aussi un désert. Il va falloir marcher pieds nus sur le sable brûlant, marcher et se taire, croire à l’oasis qui se dessine à l’horizon et qui ne cesse d’avancer vers le ciel, marcher et ne pas se retourner pour ne pas être emporté par le vertige. Nos pas inventent le chemin au fur et à mesure que nous avançons; derrière. Ils ne laissent pas de trace, mais le vide, le précipice, le néant.

Alors nous regarderons toujours en avant et ous ferons confiance a nos pieds. Ils nous mèneront aussi loin que nos esprits croiront à cette histoire. Vous savez à présent que ni le doute ni l’ironie ne seront du voyage. Une fois arrives à la septième porte, nous serons peut-être les vrais gens du Bien. Est-ce voyage. Une fois arrives à la septième porte, nous serons peut être les vrais gens du Bien. Est-ce une aventure ou une épreuve ? Je dirais l’une et l’autre. Que ceux qui partent avec moi lèvent la main droite pour le pacte de la fidélité. Les autres peuvent s’en aller vers d’autres histoires, chez d’autres conteurs.

Moi, je ne conte pas des histoires uniquement pour passer le temps. Ce sont les histoires qui viennent à mai, m’habitent et me transforment. J’ai besoin de les sortir de mon corps pour libérer des cases trop chargées et recevoir de nouvelles histoires. J’ai besoin de vous. Je vous associe a mon entreprlse. Je vous embarque sur le dos et le navire. Chaque arrêt sera utilise pour le silence et la réflexion. Pas de prières, mais une foi immense. Aujourd’hui nous prenons le chemin de la première porte, la porte du jeudi. Pourquoi commençons-nous par cette porte et pourquoi est-elle ainsi nommée ?

Le jeudi, cinquième jour de la semaine, jour de l’échange. Certains disent que c’est le jour du marché, le jour ou les montagnards et paysans des plaines viennent en ville et s’installent au pied de cette porte pour vendre les récoltes de la semaine. C’est peut- être vrai, mais je dis que c’est une question de coïncidence et de hasard. Mais qu’importe ! Cette porte que vous apercevez au loin est majestueuse. Elle est superbe. Son bois a été sculpte par cinquante-cinq artisans, et vous y verrez plus de cinq cents motifs différents. Donc cette porte lourde et belle occupe dans le livre la place prim PAGF 03