Laberge Scouine

Laberge Scouine

Albert Laberge La Scouine BeQ roman La Bibliothèque électronique du Québec Collection Littérature Volume 65 : version 1 2 or 123 Sni* to View Albert Laberge est l’auteur de 14 volumes publiés en éditions privées entre 1918 et 1955. Il n’a publié qu’un seul roman, La Scouine, en 1918. Il a pourtant laissé le manuscrit d’un roman inachevé, Lamento. Son œuvre comprend sept recueils de nouvelles : Visages de la vie et de la mort (1936). Scènes de chaque jour (1942). La fin du voyage (1942). Le destin des hommes (1950). Fin de roman (1951). Images de la vie (1952). Le dernier souper (1953). Quatre volumes de critiques et de souvenirs .

Peintres et écrivains d’hier et d’aujourd’hui (1938). Journalistes, écrivains et artistes (1945). le mode de vie campagnard. Il a sans doute ainsi voulu un peu renier ses origines. 1887-1892 – Études au collège de Beauharnols, puis à Montréal au collège Sainte-Marie, chez des Jésuites. On l’y chasse en 1892 parce qu’il a lu un livre défendu. 1892-1896 – Emploi de commis à Montréal. En même temps il suit, le soir, des cours de droit. 1895 – En avril, il publie quelques récits dans le Samedi. Il fréquente certains membres de

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L’École littéraire de Montréal (Gill, Nelligan, Jean Charbonneau, Louvigny de Montigny… Il participera d’ailleurs à la première réunion de cette école, en novembre 1895 ; mais il ne se liera pas au groupe, le quittant très vite, pour n’en revenir qu’en 1909. Il se lie d’amitié avec des écrivains et des artistes de l’époque. 1896 — Il devient chroniqueur sportif à La Presse, poste qu’il occupera jusqu’en 1932. En 1907, il cumule la fonction de critique d’art dans ce même journal. 1903 — Quelques passages de son roman La Scouine commencent à paraitre dans divers périodiques. 1910— Il marie Églantine Aubé. Le couple aura un eul enfant, Pierre, qui sera aussi ecrivain. 918- Il publie à compte d’auteur son unique roman, La Scouine, auquel il avait mis plus de quinze ans à le rédiger. Quelques épisodes du livre avait d’abord paru dans des revues. L’ouvrage est tiré à 75 exemplaires. La critique est très frolde. Mgr Bruchesi condamna ce roman (avant même sa publication ! ) comme une « ignoble pornographie » et mit en demeure le journal La Presse de licencier Laberge. Cependant, Olivar Asselin en présente une criti ue sympathique. journal La Presse de licencier Laberge. Cependant, Olivar Asselin en présente une critique sympathique. 32 — Laberge prend sa retraite et partage son temps entre Montréal et Beauharnois. Commence alors sa véritable carrière ittéraire. De 1936 à 1955, il publie treize livres, tous à compte d’auteur, et dans des tirages de moins de cent exemplaires. Il ne vend pas ses livres, mais consent parfois à les donner à ses amis. 1960 (4 avril) – II meurt d’une pneumonie ? Montréal, à l’âge de 89 ans. Il avait exigé d’être incinéré sans aucun appareil religieux. 1962 — Paraît en librairie une Anthologie d’Albert Laberge préparée par Gérard Bessette, qui fait en quelque sorte découvrir cet écrivain méconnu. ?dition de référence Les Éditions de l’Actuelle, 1972. 7 À mon cher frère Alfred qui, près des grands peupliers verts, pointus comme des clochers d’église, laboure et ensemence de ses mains le champ paternel, je dédie ces pages… Albert LABERGE De son grand couteau pointu à manche de bois noir, urgèle Deschamps, assis au haut bout de la table, traça rapidement une croix sur a femme Mâco soigneusement dans le creux de sa main, les miettes à côté de son assiette et les avala d’un coup de langue.

Pour se désaltérer, il prit une terrine de lait posée là tout près, et se mit à boire à longs traits, en aisant entendre, de la gorge, un sonore glouglou. Après avoir remis le vaisseau à sa place, il s’essuya les lèvres du revers de sa main sale et calleuse. Une chandelle posée dans une soucoupe de faiènce ébréchée, mettait un rayonnement à sa figure barbue et fruste de travailleur des champs. L’autre bout de la table était ? peine éclairé, et le reste de la chambre disparaissait dans une ombre vague. 9 Un grand silence régnait, ce silence triste et froid qui suit les journées de dur labeur.

Et Mâço allait et venait, avec son ventre énorme, et son goitre semblable à un battant de cloche qui lui retombait ballant sur la oitrine. Elle parla . – Mon vieux, j’cré ben que j’vas être malade. -À soir ? – J’cré qu’oui. – Ça serait teut ben mieux d’aller cri le docteur. J’cré qu’oui. – J’irai après manger. Dans la pièce où l’ombre écrasait le faible jet de lumière, le silence se fit plus profond, plus lourd. Soudain, un grondement souterrain ressemblant à un sourd roulement de tonnerre se fit entendre. C’était une manœuvre, le Petit Baptiste, qui venait de basculer dans la cave profonde un tombereau de pommes de terre.

L’instant d’après, il entrait dans la cuisine où Deschamps attendait d’un air morne. L’homme de peine, très p aideur grandiose. Une tête énorme de mégacéphale surmontait un tronc très court, paraissait devoir l’écraser de son poids. Ce chef presque complètement dépourvu de 10 cheveux, ressemblait à une aride butte de sable sur laquelle ne poussent que quelques brins d’herbe. La picotte avait outrageusement labouré ses traits et son teint était celui d’un homme souffrant de la jaunisse. Ajoutons qu’il était borgne.

Sa bouche édentée ne laissait voir, lorsqu’il l’ouvrait, que quelques chicots gâtés et noirs comme des souches. Il se nommait Baptiste Bagon dit le Coupeur. En entrant, il jeta dans n coin son vieux chapeau de paille, puis ayant relevé les manches de sa chemise de coton, se mit à se laver les mains dans un bassin en bois. Pendant qu’il procédait à cette sommaire toilette, la porte s’ouvrit brusquement, et trois bambins entrant à la course, allèrent s’asseoir côte à côte sur un sofa jaune disposé le long du mur. Bagon s’essuya les mains au rouleau en toile accroché à la cloison, et vint se mettre à table.

Gourmandement, il examina d’un coup d’œil ce qu’il y avait à manger et sa figure exprima une profonde déception. Il avait espéré mieux et était cruellement déçu. Les enfants s’approchèrent à leur tour et le repas commença. Deschamps tenait son bol de soupe à la hauteur de sa bouche pour aller plus vite. Comme lui, les autres lapaient rapidement, et les cuillers frappèrent bientôt bruyamment le fond des assiettes vides. Bagon piqua de sa fourchette un morceau de lard et deux grosses pommes de terre à la coque, à la mode de Mâço, c’est-à-dire non pelée deux Mâço, c’est-à-dire non pelées, et cuites dans le canard. ? la première bouchée, il fit une vilaine grimace et ses joues eurent des ballonnements grotesques, de brusques et successifs mouvements de droite et de gauche. Batêche, jura-t-il enfin, c’est chaud ! Il s’était brûlé la bouche. Des larmes lui étaient venues à l’œil et roulaient sur sa face ravagée. Les petits, amusés, riaient en se poussant du coude. Au dehors, les voitures revenant de porter des charges de grain au village passaient au grand trot avec un bruit de ferrailles et de sabots sur la route dure comme la pierre.

Elles s’entendaient de très loin dans la nuit noire et froide et tenaient tard en éveil les chiens qui jappaient au passage. La Saint-Michel, date des paiements, approchait, et les fermiers se hâtaient de vendre leurs produits. Granges et hangars se vidaient et l’on ne gardait que juste la semence pour le printemps suivant. Le repas continuait monotone et triste. Et chacun mastiquait gravement le pain sur et amer, lourd comme du sable, que Deschamps avait marqué d’une croix. – Allez donc m’cri ane tasse d’eau, dit Bagon en regardant du côté des jeunes. 12 Pas un ne bougea. Alors Bagon se leva lui-même mais il en fut pour son trouble.

Le eobelet ré nd du seau. il alluma sa courte pipe de terre, et une fumée bleue et âcre s’éleva lentement au plafond traversé de solives équarries. Repus, les enfants regardaient les figures fantastiques ue leur imagination leur faisait entrevoir dans le crépit du mur. Ils voyaient là des bêtes monstrueuses, des îles, des rivières, des nuages, des montagnes, des guerriers, des manoirs, des bois, mille autres choses… De temps à autre, Bagon lançait devant lui un jet de salive. Les pieds de Mâço, en ses continuels va-et-vient, pesaient plus lourdement, traînaient comme ceux des vieux mendiants à la fin de la journée.

Le silence régnait depuis longtemps. – Habillez-vous, fit tout à coup Deschamps, en s’adressant à sa progéniture. Vous allez aller coucher su les Lecomte. Ce fut une stupeur chez les trois bambins qui egardèrent avec ennui du côté de la porte. Charlot, le plus jeune, ne parvenait pas à trouver son chapeau. Sur l’ordre de Deschamps, Bagon alla atteler un 13 cheval à la charrette. Le père et les enfants sortirent alors et se suivant l’un l’autre, se rendirent chez le voisin. Lorsqu’ils revinrent chez eux le lendemain avantmidi, les jeunes virent une mare de sang à l’endroit où d’ordinaire, on jetait les eaux sales.

La mère Lecomte était en train de préparer le dîner. Elle leur apprit qu’ils avaient deux petites sœurs nouvelles. Enveloppées dans un couvrepied multicolore, fait de centaines de petits arrés d’indienne, la plupart d’une couleur et d’un dessin différents, les deux jumelles grimaçaient en geignant auprès de leur mère malade. Après les deux jumelles grimaçaient en la grand-messe le dimanche sulvant, Deschamps, en attendant la soupe, inscrivit sur la garde de son paroissien, à la suite d’autres notes, la date de naissance de ses deux filles.

La page se lisait comme suit : Joseph Zéphirin Raclor est éné le 12 janvier 1846 et a été batisé le 15 janvier. Joseph Claude Télesphone est éné le 10 marre 1847 et a été batisé le 13 marre. Joseph Henri Charles est éné le 20 mai 1848 et a été atisé le 23 mai. Marie Caroline est éné le 29 sectembre 1853 et a été batisé le 2 octobre. 14 Marie Rose Paulima est éné le 29 sectembre 1853 et a été batisé le 2 octobre. 15 Des années ont passé. Le fermier Deschamps acharné à la tâche, et voulant acquérir de beaux deniers pour ses enfants, n’épargnait ni peine ni misères.

Patient et opiniâtre, il était satisfait de travailler toute sa vie, pourvu qu’un jour, il put réaliser son ambition. Âpre au gan et peu scrupuleux, il avait parfois des difficultés avec ses voisins et alors, il cognait. À différents intervalles, il avait acheté à côté de la sienne, es terres pour Raclor et Tifa. Dernièrement enfin, il était devenu le propriétaire d’un troisième terrain qu’il convoitait depuis longtem t le patrimoine lourd comme du sable.

Caroline et Paulima étaient maintenant d’âge à aller à l’école et Mâço leur fit à chacune une robe d’Indienne rose dont elles furent très fières. Les deux sœurs les étrennerent un dimanche de mai et le lundi matin, elles partirent pour la classe. Elles emportaient, enveloppé 16 dans un mouchoir rouge, leur dîner consistant en une couple de tartines arrosées de mélasse. Un peu intimidées tout d’abord, les bessonnes eurent vite falt e se dégêner. Elles occupèrent sur le banc des filles, les deux dernières places, toutes labourées d’inscriptions au canif et tachées d’encre. ? midi, l’angelus récité, ce fut une brusque explosion de cris, de rires ; une échappée vers la porte des enfants allant dîner chez eux. Comprimée, étouffée pendant trois heures, cette jeunesse reprenait enfin ses droits. À la contrainte et au silence auxquels elle était forcée depuis le matin, succédait une exubérance de vie et de gaieté. Chacun mordait avec appétit à la tranche de pain de son dîner. Clarinda et François Potvin eux-mêmes semblaient rouver délicieuse leur éternelle compote de citrouille. Tout de suite, Caroline et Eugénie Lecomte étaient devenues camarades.

Très blanche de cette blancheur de clair de lune particulière à certaines religieuses ayant passé quelques années enfermées dans un cloître, blancheur rehaussée, exagérée par d’abondants cheveux châtain foncé, Eugénie avait une figure d’infinie douceur qu’illuminait à des minutes précieuses, un fin et discret sourire. Son air était modeste, timide, et ses yeux possédaient un charme une atti yeux possédaient un charme, une attirance irrésistibles. Le groupe de jeunes filles alla voir les garçons jouer 17 à la Clef.

Après la prière, le soir, la maîtresse fit passer les élèves dans sa chambre afin de réciter l’office du mois de Marie. Décorée avec un goût pieux, l’étroite et modeste pièce avait une apparence de chapelle. Des images du Sacré-Cœur de Jésus, du Sacré-Cœur de Marie, de Saint Joseph, de Saint Louis de Gonzague et de Saint JeanBaptiste étaient épinglées aux murs. Sur la haute commode brune, recouverte de toile blanche, des branches fleuries de pruniers, placées dans des vases en porcelaine, de chaque côté d’une statuette de la Vierge, épandaient un délicat parfum.

On aurait cru qu’un vol de séraphins venant des jardins célestes avait passé par là. Des cierges allumés, à la flamme blanche et douce, créaient une atmosphère rellgieuse, impressionnaient ces jeunes âmes. Eugénie entra sur le bout du pied comme dans une chambre mortuaire. Les élèves agenouillés au hasard, mangeaient les réponses des litanies. De sa petite voix grêle, l’institutrice lançait les invocations, et les enfants répondaient – Ra p’nobis, ra p’nobis, ra p’nobis. C’était une fuite, un galop furieux : 18 Au Souvenez-vous, on res ira un eu. Paulima se grattait obstin PAGF 93