Emergence Des FMN Du Sud Et Lecture Du Capitalisme

Emergence Des FMN Du Sud Et Lecture Du Capitalisme

EMERGENCE DES FIRMES MULTINATIONALES «DLJ SUD» ET LECTURE DU CAPITALISME pa Joël RUET Longtemps le terme «firme multinationale» (FMN) a rimé avec firme (nord)-américaine ou (ouest)-européenne. Longtemps ce terme a aussi rimé, pour nombre de critiques de gauche, avec «pays du Nord», tant il Y avait adéquation entre int Sni* to View entreprises dans une economie jusque dans les miques et de leurs ement fermée années 1970 – il faudra en effet attendre cette décennie pour connaître ? nouveau le taux d’ouverture mondial de 1913.

Epoque où ce qui était «bon our General Motors» était «bon pour l’Amérique» et recproquement. Ces temps ont changé avec l’apparition des firmes «globales», dont la majorité de la production est située hors de leur pays d’«origine» et ou, libéralisation des marchés financiers aidant, la propriété de entreprises est devenue plus diffuse. Depuis les années 1980, ce qui est bon pour une multinationale «européenne» ou «américaine» n’a plus de raison de nécessairement coïncider avec les intérêts de ces également.

Cette évolution traduit deux phénomènes majeurs. En premier lieu, rapparition de firmes multinationales «tout implement globales», véritables acteurs économiques, qui s’autonomisent complètement de tout terrltoire, qu’il soit d’«origine» ou pas. Cette évolution n’est plus uniquement tirée par des échanges

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et le commerce international inter-entreprises, mais s’appuie de plus en plus sur la globalisation des processus de production intra-entreprise.

Cette évolution détermine en conséquence, et c’est le second phénomène observé, des repositionnements des territoires économiques eux- mêmes dans l’organisation (i) Chercheur au CERNA de l’Ecole des Mines (France) et à l’Asia Research Centre de la London School f Économics (Royaume-Uni). firmes multinationales «du sud» et lecture du capitalisme 809 mondiale de la production : les concepts de «Sud» et «Nord» perdent de leur sens sur le plan industriel. Pour comprendre les dynamiques actuelles, il est utile de passer en revue les origines de ces groupes.

Après quelques chiffres-clefs sur l’émergence de firmes multinationales «du Sud», nous montrerons en particulier que leurs caractéristiques présentes sont encore aujourd’hui le produit des régulations industrielles et des trajectoires «nationales» des trois dernières décennies — ‘exemple des firmes indiennes et chinoises illustrera le propos. Cela étant, il apparaît que leurs stratégies de multinationalisation et leurs modèles PAGF 5 firmes globales «historiques».

L’emergence de firmes multinationales «du Sud» : quelques faits En 1990, 91 des firmes multinationales sont Issues des pays développés (Japon et Corée du Sud inclus). Au début des années 2000, ce ne sont plus que 70,7% d’entre elles qui sont dans ce cas. Sur la même période, la part des FMNs des pays en transition progresse, mais de manière limitée, passant de 2 à du total. Le fait majeur de la décennie est donc l’essor es FMNs du Sud : en dix ans, en ratio du nombre de firmes, la part de celles-ci a quadruplé, passant de 6,6% à 26,3% (1).

La progression en nombre total est plus impressionnante encore : alors que, sur la période, le nombre total de FMNs recensées par le rapport mondial sur l’investissement est luimême proche du doublement (2), le nombre de FMNs du Sud passe, lui, de près de 2 800 à presque 18 000 entreprises (3). Cette progression est très largement expliquée par l’émergence des FMNs asiatiques, qui sont passées de à 21 du total des FMNs. On verra que cet essor est en partie lié à l’émergence d’un système de roduction asiatique intégré, qui voit les firmes asiatiques globaliser leur processus de production sur plusieurs pays du continent.

Toutefois, cela ne saurait cacher l’essor des firmes asiatiques au plan mondial. L’essor des firmes multinationales issues d’Amérique latine, passant de 1,6 ? (4) du total des FM Ns, confirme l’émergence des firmes des grandes économies du Sud. Les avec un facteur (1) CNUCED, World Investment Report 2004 table 1. 1; World Investment Report 2005, table 1. 1 . On ne dispose pas de statistiques sur la capitalisation, beaucoup des FMNs émergentes étant soit publiques soit rivées sous contrôle familial, soit encore privées mais non cotées. 2) De 37 530 en 1990 à 69 727 en 2000. (3) Calculs de Fauteur à partir des données du World Investment Report. (4) Et donc une multiplication par 4,9 en termes de nombre d’entreprises. 810 joël ruet multiplicatif de presque 70 : de à Ces derniers chiffres montrent à eux seuls plusieurs choses : d’une part, ils soulignent le potentiel des entreprises indiennes, qui semble être plus important que celui des chinolses, et, d’autre part, ils révèlent le brldage que les entreprises indiennes ont connu jusqu’aux réformes de 1991.

Ils suggèrent en outre que le dynamisme des firmes peut être décorrélé de celui des territoires – entre- temps, la Chine a pris des parts importantes du marché mondial, mais pas l’Inde micro-économie et macro-économie ne suivent plus la «loi de General Motors », en réalité loi du fordisme. A ces développements correspondent des investissements directs étrangers en provenance du Sud et des fusions- acquisitions provoquées par le Sud. Ceux-ci (chiffres pour éveloppement et en l’autre moitié est consacrée à l’achat d’actifs industriels et commerciaux dans les pays de l’OCDE (6).

Les fusions Sud-Sud sont essentiellement intra-régionales et c’est donc d’abord à que se situe la multinationalisation des firmes émergentes : sur la période 2002-2004, on compte 47,8 milliards de dollars intra- Asie — alors même que les IDE croisés entre Inde et Chine n’ont pas encore vraiment démarré -r 2,7 en intra-Amérique latine, 2,1 intra-africains. Les IDE de fusion-acquisltion de l’Amérique latine vers l’Asie représentent sur la même période 750 millions de dollars, pour un flux inverse de 400 millions, un flux Asie-Afrique de 1,2 milliard et un flux inverse de 700 millions.

Les lux entre Amérique latine et Afrique sont négligeables à ce jou cela traduit le fat que l’économie asiatique est en voie d’intégration rapide; cette intégration avait été amorcée dès les années 1970, par les investissements du Japon vers les nouvelles économies industrialisées (à savoir les Dragons Hong-Kong, Taiwan, Singapour et Corée du Sud, puis les Tigres, Malaisie, Thaïlande, Indonésie), puis par les IDE de ces derniers vers la (5) Sur la même période de 10 ans, entre 1993 et 2003, la Chine passe de 3,8 à 7,7 % des exportations mondiales de produits manufacturés et de 3,0 à 5,2 % des importations.

Sur la même période, l’Inde n’accroît ses exports que mar inalement, passant de 0,7 à % des exportations mondial usement plus important PAGF s 5 dans les services, mais la montée en puissance de ses firmes multinationales s’opère tout aussi bien sur les produits manufacturés. Dans le cas de la Chine, il s’agit d’une spécialisation internationale macro- économiquement massive, mais avec essor international des firmes qui est comparativement limité, alors que, pour l’Inde, un dynamisme réel de ses firmes à l’étranger peine encore à se traduire en un effet d’entraînement en terme de spécialisation internationale. ) Tous les chiffres de ce paragraphe sont tirés du site Internet de la CNUCED. (7) Même si des firmes brésiliennes commencent à exporter de manière notable vers certains pays d’Afrique de fouest, en particulier dans l’industrie agro-alimentaire. Source : entretiens personnels, conduits lors de la 17e foire internationale de Dakar, déc. 2006. firmes multinationales «du sud» et lecture du capitalisme 81 1 Chine dans les années 1990 et par la multinationalisation des firmes japonaises (8).

Cependant, les données générales regroupent aussi bien les petites que les plus grandes FMNs. Il est utile de traiter à part les plus grandes FM Ns, qui sont précisément celles qui «sortent de leurs zones géographiques». Le classement le plus objectif repose sur les chiffres d’affaire, mais ceux-ci ne sont pas toujours connus. La CNUCED suit cette classification, pour les 50 premières FMNs.

L’indicateur de transnationalité (9) des 50 premières FMNs émergentes rejoint celui des 100 premières FMNs toutes origines confondues : de 20 contre 46 en 1993, on passe à 47 contre 55 en 2003. un récent rapport du BCG (10) se concentre sur les entreprises provenant des économies émereentes (? pide) et inclut quelques ntreprises provenant des économes émergentes (à croissance rapide) et inclut quelques dont la taille est plus faible mais dont les modèles daffaire montrent une croissance particulièrement rapide.

Selon les critères retenus par le BCG, dans les 100 premières FMNs «issues des économies à croissance rapide» – cette classification n’exclut pas les pays en transition —, on compte – entreprises publiques et privées confondues – 44 entreprises chinoises, 21 indiennes, 12 brésiliennes, 7 russes, 6 mexicaines (et 10 «autres»). Le problème est précisément qu’il n’est pas tout à fait équivalent de parler de FM Ns soutenues par leurs Etats et de firmes privées ou encore des firmes recherchant les matières premières et ressources naturelles d’une part et des firmes à modèle industriel et commercial d’autre part.

Pour comprendre plus avant les dynamiques actuelles de cette dernière catégorie, il faut en réalité observer au niveau micro-économique les modèles d’affaire des firmes elles-mêmes. Or, ceux-ci portent encore souvent en eux la marque des trajectoires de régulation industrielle nationales dont les structures des firmes sont les héritières. (8) Le Japon opère d’abord son rattrapage et son industrialisation ar des biens de grande consommation sur son marché interne, durant les années 1960.

Lors de son insertion progressive dans l’économie mondiale par les exportations dans les années 1 970, il doit redéfinir son industrie. Dès 1970, la part du textile décline dans ses exportations et, mos, les entreprises PAGF 7 5 part de l’acier dans les exportations japonaises culmine en 1974 (1 9%), pour ensuite voir les capacités de production transférées (en partie sous captal japonais) en Corée du Sud; il en va de même de la construction navale. La décennie 1970 voit l’essor des exportations automobiles japonaises (de en 1970 ? 1796 dès 1980, elles verront leur pallier en 1985 à 1896).

Ensuite l’histoire de l’automobile japonaise est asiatique dans les années 1980 : les entreprises automobiles seront les premières firmes japonaises multinationales, avec un appareil de production présent dans la majeure partie de PAsie. En 1982, si les Etats-Unis sont la destination de des investissements extérieurs japonais (excédent record de 40 milliards de dollars oblige! ), la Corée du Sud et l’Indonésie représentent déjà respectivement 4,9 et 11 des IDE japonais. 9) Nombre de pays dans lequel une FMN a une présence permanente, c’est-à-dire au moins un bureau ermanent de vente ou un site de production ou de développement. Pour un groupe de FMNs, il s’agit du nombre moyen. (IO) The New Global Challengers : How 100 Top Companies From Rapidly Developing Economies Are Changing The World, Boston Consulting Group, mai 2006, 32 p. 812 Des firmes qui aujourd’hui encore sont le produit des anciennes régulations industrielles nationales Compte tenu du poids de la Chine et de l’Inde dans l’émergence des FM Ns du Sud, ces pays seront privilégiés dans l’analyse.

Le plus grand dynamisme d’ensemble d nnes a été souligné plus nombreuses, il s’agit dans la majeure partie des cas de firmes publiques et/ou e firmes orientées vers la recherche de matières premières : même si ce n’est évidemment pas le seul modèle, dans nombre de cas leur essor est assez fortement soutenu par l’Etat. Pour ces raisons, on privilégie ici le rappel de la trajectoire indienne, mieux à même d’expliquer les dynamiques proprement capitalistes associées à l’essor des firmes émergentes industrielles.

L’Inde a amorcé son rattrapage économique, avec, depuis la décennie 1980, une croissance moyenne de et un niveau actuel en tendance de Cela est d’abord le résultat d’un effort d’investissement public et privé ontinu dans le capital physique et humain depuis l’indépendance de 1947. Au XIXe siècle, le pays possédait il est vrai une base industrielle parmi d’autres, le groupe Tata — aujourd’hui le premier du pays – est né à cette époque. En 1947, l’Inde est certes «dans ses villages», selon l’expression chère à Gandhi, mais l’industrie naissante est à propriété des entrepreneurs indiens.

A la tête du pays, Jawaharlal Nehru, soutenu par le «Club de Bombay», réseau qui regroupes les grandes familles du monde des affaires, lance un système de planification économique dans le double but de oderniser les campagnes et de développer l’industrie. La planification façon Nehru (Premier ministre de 1947 à 1 964) ou même à la manière de sa fille Indira Gandhi, qui lui succède au poste de Premier ministre de 1966 d’affecter les ressources aux secteurs considérés comme prioritaires; par rapport à la Chine ou à l’URSS, la planification de la production proprement dite ne concerne que quelques activités stratégiques.

Un «socialisme mixtes, en somme : certains pans de l’industrie sont «réservés» au secteur public, tandis qu’un système d’autorisations administratives de production (12) ouvre au privé es secteurs «mixtes» dans certaines limites et restrictions de capacité productive.

Dans chaque secteur, le gouvernement alloue d’abord un rôle au privé afin de favoriser son développement initial, puis, passé un seuil de production, le (11) Le gouvernement central planifie directement la production de près de 20 000 produits en URSS jusqu’en 1990, contre 700 au maximum du socialisme chinois, avec dans les deux cas 100% de la production réalisée par le public.

En Inde, au maximum de 1981, seulement de la production industrielle des grandes entreprises sont publics et l’Etat est absent du secteur des PME comme de ‘important secteur informel : seuls 8 secteurs sont réservés à l’Etat et si 52 secteurs demandent des «licences», l’exploitation privée y reste autorisée. Cf. Joël Ruet, «lJne libéralisation sans privatisation réformes et nouvelle économie politique de l’Inde», Critique Internationale, déc. 006. (12) Le «Licence Raj» ou le «règne des licences» par référence au « British Raj», le pouvoir colonial. firmes multinationales «du sud» et lecture du capitalisme 813 public bride ensuite le développement du privé pour prendre le relais, mais en général sans privatiser pour autant les capacités existantes. Ce système