Docteur Tulp

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La Leçon d’Anatomie » du Docteur Tulp est l’un des tableaux les plus connus de Rembrandt. Un examen détaillé de la scène représentée conduit à conclure que Tulp démontre l’action du muscle fléchisseur superficiel des doigts sur la flexion des articulations interphalangiennes proximales. Outre sa précislon anatomique, le tableau de Rembrandt représente une véritable leçon de physiologie fonctionnelle qui s’accorde avec l’atmosphère intellectuelle du XVIIe siècle, marquée par le renouvellement de la problématique du mouvement des corps, en physique. ? La Leçon d’Anatomie » du Docteur Tulp témoigne ?galement d’une rupture épistémologique avec l’anatomie descriptive de Vésale. n Summary The Dr Tulp’s Anato randt’s most or 16 famous paintings. An sis hat Dr Tulp is to View um superficialis demonstrating the a muscle on the flexio Rembrandts painting is a true lesson ot the connection between an anatomic structure and a function. It alsa bears witnesse of the intellectual atmosphere of the 17th centrury, centered on a new theory of movement, and symbolizes an epistemological break With the descriptive anatomy of Vesalius.

INTRODUCTION « La leçon d’anatomie » est l’une des œuvres es plus célèbres de Rembrandt. Elle a donné lieu à de multiples commentaires liés à la composition du tableau et

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à l’utilisation du clair-obscur. En revanche, le contenu de la leçon n’est presque jamais évoqué. Les interprétations réalistes s’avèrent imprécises et souvent erronées tandis que Swipe to page que les interprétations symboliques négligent les indices qui permettraient une reconstitution cohérente de la scène représentée par Rembrandt.

IJne approche que l’on pourrait qualifier à la fois de sémiotique et phénoménologique permet e soutenir la thèse qui fait l’objet de cet article : « La leçon danatomie » du Docteur Tulp n’est pas du registre de l’anatomie descriptive. Elle est une véritable démonstration expérimentale d’une corrélation entre une structure anatomique et la physiologie des mouvements de la main.

Je commencerai donc par l’éclairage des contextes dans lesquels s’insèrent le tableau réalisé puis j’enchainerai par l’analyse du tableau notamment de l’attitude et de l’action du Docteur Tulp et je terminerai enfin par une discusslon des interprétations les plus courantes. Les contextes Deux contextes me semblent devoir être identifiés dans cette première moitié du xviie siècle. D’une part le climat social, économique et politique de la Hollande, d’autre part le contexte scientifique, notamment l’état d’avancement des connaissances anatomiques.

Le contexte politique et social Après trente ans de lutte sept provlnces des pays Bas dont la Hollande se sont libérées du joug espagnol et ont formé les Provinces Unies. Championnes de la tolérance, elles accueillent juifs et calvinistes. Le prudent Descartes y prend demeure en 1 628 et observe de loin les démêlés de Galilée avec la Papauté. Mais surtout la Hollande du xviie siècle connait un essor économique foudroyant, une prospérité insolente grâce au commerce outre-mer. La moitié du négoce européen transite sur des navires hollandais.

Deux grandes compagnies, la Compagnie des 16 négoce européen transite sur des navires hollandais. Deux grandes compagnies, la Compagnie des Indes Orientales et la Compagnie des Indes Occidentales, se partagent le monde. Les comptoirs fleurissent au Brésil, aux Carabes, au Japon, à Formose, à Java et même sur le Continent Nord Américain ou la « Nouvelle Amsterdam ultérieurement échangée aux Anglais contre le Surinam, deviendra New York. Amsterdam est le centre économique, politique et culturel des Provinces Unies. Une opulente bourgeoisie aime y vivre et se regarder vivre.

Une foultitude d’artistes se nourrit en effet de cette représentation permanente grâce à la mode des portraits de groupe. La Hollande du xviie siècle pose pour l’histoire à travers l’exposition picturale de ses groupes sociaux : familles aisées, syndics de corporation, milices en tous genres, personnagesûimportants dont on recherche les faveurs et en compagnie desquels il importe d’être u et regardé ad aternam. Nicolas Tulp, l’homme de la leçon, est l’un des personnages clés d’Amsterdam. Il sera huit fois trésorier de la ville et bourgmestre à quatre reprises.

C’est assurément un grand politique. Mais Tulp est aussi anatomiste et chirurgien. L’année du tableau (1 632), il est depuis quatre ans le Praelector de la Guilde des chirurgiens, élu par la Cité pour enseigner l’ostéologie, la physiologie, la zoologie et l’anatomie chirurgicale, deux fois par semaine. Cest ? ce titre qu’il s’entoure des chirurgiens les plus connus de la ville pour immortaliser une dissection publique. ? La leçon d’anatomie » est, en première approche, la mise en scène d’une corporation sociale influente.

Le contexte scientifique Même approche, la mise en scène d’une corporation sociale influente. Même si Tulp n’a pas laissé son nom dans Phistoire de l’anatomie, on lul doit quelques avancées : ses travaux sur les monstres sont célèbres, il a décrit l’anatomie de la valvule iléo-caecale que l’on attribue à tort au Suisse Bauhin, il a montré en son temps les méfaits du tabac sur l’appareil respiratoire. La secrète ambition que nourrit Tulp est, en réalité, d’être onsidéré comme le Vésale du xviie siècle.

Mais moins d’un siècle plus tôt Vésale a opéré une rupture radicale dans la connaissance anatomique. Il a définitivement réglé son compte à Galien surtout dans la deuxième édition de la « Fabrica » où la communication inter-ventriculaire, nécessaire pour la théorie galénique du flux sanguin, est formellement réfutée. Cependant, [‘anatomie de Vésale, si précise soit-elle, reste une anatomie descriptive. Or le climat intellectuel du xviie siècle est celui d’une remise en cause profonde de la conception aristotélicienne du mouvement.

Préparée par l’hypothèse copernicienne de l’héliocentrisme la révolution du xviie siècle aboutit à l’édifice intellectuel le plus prodigieux de Ihistoire humaine puisqu’il a façonné le monde d’aujourd’hui. Je veux parler de la mathématisation de la nature issue notamment des travaux de Galilée, Descartes, Leibniz, Pascal, Gassendi et Newton. Désormais, les lois de l’univers s’écriront en des termes mathématiques qui assurent l’universalité et la prédictibilité des phénomènes. Le xviie siècle est le siècle du mouvement qui clôt définitivement Punivers d’Aristote et de Galien.

C’est d’ailleurs en 1 628 que Harvey, exp 6 clôt définitivement l’univers d’Aristote et de Galien. C’est d’ailleurs en 1628 que Harvey, exposant sa découverte du mécanisme de la petite et de la grande circulation sanguine dans « De motu cordis et sanguinis donnera le coup d’envoi de l’étude des phénomènes physiologiques. Cest dans ce double contexte social et scientifique que s’inscrit la leçon d’anatomie du Docteur Tulp. Le tableau de Rembrandt (fig 1) Rembrandt a vingt-six ans lorsque le tableau voit le jour en 1632.

Le grand marchand d’art Uylenburgh a confié à ce jeune talent la éalisation d’une commande prestigieuse, celle du Docteur Tulp. L’occasion d’une dissection publique survient en janvier 1632 avec l’exécution par pendaison d’un petit voleur nomméD « La leçon d’anatomie » Aris Kindt. Des commentaires Fig. 1 — en grand nombre ont souligné la remarquable composition du tableau, qui tranche avec celle des leçons d’anatomie datées de la même époque, et l’utilisation de la lumière qui accorde une place centrale au cadavre étendu sur la table.

Sur la droite du tableau, Tulp forme un premier triangle massif qui tient en respect les assistants. Ces derniers forment à leur tour deux triangles dont un triangle externe constitué de trois personnages qui visiblement ont le regard dirigé vers les spectateurs, invitant ceux- Cl à participer à la scène comme semble rattester Findex tendu du personnage situé en hauteur. En revanche, les personnages qui forment le triangle interne participent pleinement au déroulement de la leçon.

La composition géométrique faite de triangles et de losanges a été abondamment soulignée par de nombreux auteurs. En revanche, on n’a sans doute pas as PAGF s 6 losanges a été abondamment soulignée par de nombreux uteurs. En revanche, on n’a sans doute pas assez remarqué que, mis à part les personnages du haut et l’observateur indifférent de l’extrême gauche, les têtes des partlcipants les plus proches de la table de dissection, Tulp inclus, s’inscrivent dans une ellipse ayant pour foyer la main gauche de l’anatomiste.

Curieusement c’est dans cette main gauche de ulp que réside la clé du tableau lorsqu’il s’agit de répondre à la question « de quelle leçon s’agit- il ? » Quelques indices permettent de formuler une hypothèse cohérente et plausible. Tulp, de sa main droite, tient une pince qui enserre un corps usculaire de l’avantbras du cadavre. Il est aisé de reconnaître qu’il s’agit du fléchisseur superficiel desDd01gts car les tendons qui font suite aux muscles sont dessinés avec une extrême précision : leur insertion est située à la base de la deuxième phalange des doigts longs [fig. ]. En revanche, la main gauche de Tulp est dans une posture qui ne laisse pas d’intriguer ; le poignet est en extension maximum, les articulations métacarpophalangiennes en rectitude, seules les articulations inter-phalangiennes proximales sont en flexion. Le caractère forcé de l’extension du poignet ne s’accorde pas avec un geste achinal destiné à appuyer l’emphase du discours de forateur.

Peut-on se contenter de [‘interprétation selon laquelle « on le voit dégager avec des pinces ce qu’il entend montrer, les muscles des doigts et leur irrigation, en soulignant de la main gauche ce qu’il explique » En réalité, et c’est le point central de l’interprétation, « la leçon d’anatomie de Tulp » est une démonst 6 6 et c’est le point central de l’interprétation, « la leçon d’anatomie de Tulp » est une démonstration de la fonction du fléchisseur superficiel des doigts.

Tulp anticipe Yeffet de traction sur le uscle du cadavre en montrant sur sa main gauche ce qui va se produire : à savoir la flexion des articulations inter-phalangiennes proximales des doigts. L’hyper-extension du poignet gauche de Tulp a pour but de faciliter la flexion des inter-phalangiennes par le phénomène bien connu de ténodèse automatique qui trouve sa correspondance dans la position en extension du poignet du cadavre que l’on peut déceler par l’angulation de la berge cutanée ulnaire.

Du coup, la main gauche de Tulp qui n’était, en apparence, qu’un élément anecdotique, occupe une position essentielle à la fois dans finterprétation de la scène et ans la composition géométrique du tableau. Elle est à la fois le sommet du triangle formé par les deux mains de Tulp et la main du cadavre, et le foyer de l’ellipse qui circonscrit la tête des participants et le corps étendu. L’interprétation globale est étayée par d’autres arguments repérables sur le tableau, qui concernent la direction des regards des chirurgiens qui se tiennent près de Tulp et de la table de dissection.

A droite de Tulp, Matis Calkoen regarde fixement la main gauche du Praelector tandis que Jacob De Wit, à ses côtés, a le regard dirigé vers la main du cadavre. Ces deux regards croisés suggèrent le mouvement présumé qui va se produire sur la main du cadavre par la traction que Tulp s’apprête à exercer sur le corps musculaire [2]. Ajoutons un détail qui va dans le sens de l’interprétation proposée. Matis Calkoen qui 7 6 musculaire Ajoutons un détail qui va dans le sens de l’interprétation proposée. Matis Calkoen qui regarde la main gauche de Tulp tient sa main gauche devant lui.

L’ombre laisse deviner une position en flexion des inter-phalangiennes proximales comme si le chirurgien reproduisait inconsciemment la posture de Tulp. On saisira aisément le sens de l’interprétation du tableau de Rembrandt : il ne s’agit pas d’une leçon d’anatomie descriptive mais d’une démonstration d’anatomie fonctionnelle. DISCUSSION Je distinguerai deux niveaux de discussion. Le premier niveau est lié directement aux autres interprétations de la scène représentée et des éléments anatomiques qui y figurent.

Le second niveau de discussion sera en rapport avec le contexte historicoculturel du xviie siècle. Autres interprétations du tableau À l’instar de Descargues [1], la plupart des commentateurs se ont attachés à l’aspect purement esthétique du tableau sans prêter une attention particulière à la signification de la scène représentée. L’interprétation la plus connue qui fait réfé- rence aux structures anatomiques disséquées est celle de l’écrivain W. G. Sebald dans son ouvrage « Les anneaux de Saturne » Sebald écrit : « le réalisme tant vanté de ce tableau de Rembrandt ne résiste pas à l’examen.

C’est ainsi que l’autopsie ne commence pas par l’abdomen… mais (et ceci suggère un acte de représailles) par la dissection de la main délictueuse. Comparée à celle qui epose le plus près du spectateur, elle nous apparait à la fois démesurément grande et totalement inversée du point de vue strictement anatomique. Les tendons dénudés qui devraient être ceux de la paume de vue strictement anatomique. Les tendons dénudés qui devraient être ceux de la paume de la main gauche sont en fait ceux du dos de la main droite.

Il s’agit donc d’une figure purement scolalre, d’un emprunt à l’atlas d’anatomie, en vertu duquel le tableau présente un défaut de construction criant ? l’endroit même où s’exprime sa signification centrale à savoir l? ù la chair a d’ores et déjà été incisée. Il est à peine pensable que Rembrandt ait fait cela sans le vouloir. Autrement dit, la upture de la composition me semble tout à fait intentionnelle… La main difforme témoigne de la violence qui s’exerce à l’encontre d’Aris Kindt.

Cest avec lui, avec la victime et non avec la Guilde des chirurgiens qui lui a passé commande du tableau que le peintre s’identifie. Lui seul n’a pas le froid regard cartésien. L’interprétation de Sebald est sujette à caution pour plusieurs ralsons Elle accorde beaucoup trop d’intentionnalité à Rembrandt dont n connaît, certes, l’extraction familiale modeste et son empathie envers les déshérités de la terre qu’il ne cessera de mettre en scène dans plusieurs de ses œuvres. Cependant, lors de « La leçon d’anatomie Rembrandt n’est pas encore connu.

Cest un début magistral mais il n’a que 26 ans et la commande en réalité a été passée à Uylenburgh qul a confié à Rembrandt la réallsation du tableau. On a peine à imaginer dès lors que Rembrandt prenne une très grande liberté sur les détails anatomiques même si effectivement le cadavre est singulièrement mis en relief. ?? La difformité de la main disséquée par rapport à l’autre peut s’expliquer : d’une part, Rembrandt a très bien pu travailler ? partir d’un a PAGF 16 rapport à l’autre peut s’expliquer : d’une part, Rembrandt a très bien pu travailler à partir d’un avant-bras préparé.

D’autre part, l’examen du tableau aux rayons X a révélé que l’avant-bras droit se réduisait à un moignon (Middelkoop, cité par Ijpma). C’est donc Rembrandt qui a choisi de reconstituer l’intégrité du membre supérieur droit par une main dont l’aspect soigné permet de présumer qu’elle n’appartient pas au voleur qu’était Aris Kindt. On peut d’ailleurs supposer qu’Aris Kindt avait été puni antérieurement par une amputation de la main droite, conformément aux règles en vigueur à l’époque. ?? L’argument anatomique de Sebald n’est pas recevable : la main et l’avant-bras ne sont pas inversés. L’extrémité du membre est simplement en suplnation et lesDtendons dénudés sont bien ceux de la paume de la main gauche et non pas « ceux du dos de la main droite L’interprétation de Sebald semble ainsi dominée par le souci absolu de l’auteur d’accorder à Rembrandt l’intention de privilégier le cadavre pour montrer la double violence exercée ? son égard, l’exécution capitale par pendaison suivie de la dissection anatomique.

La position de Sebald ne fait que refléter le point d’ancrage des multiples discussions qui ont agité, des décennies durant, le monde des historiens de la médecine et de l’art. En effet, l’erreur anatomique présumée de Rembrandt la plus discutée et encore communément partagée est que la partie proximale du corps musculaire tenu par la pince de Tulp semble provenir de l’épicondyle latéral du coude [4, 5], c’est-à- dire l’origine des muscles extenseurs alors que les muscles fléchisseurs ont leur insertion située sur I