Vivre au village

Vivre au village

Vivre au village au XVIIe siecle en France, Angleterre et Espagne Le 7 avril 1676, le cure de la paroisse de Goodnestone-next-Wingham renvoie a l’archeveque de Canterbury qui lui demandait combien de ses paroissiens venaient communier les resultats d’une enquete singulierement detaillee. Il y avait 62 feux et 277 habitants a Goodnestone. La taille moyenne d’une maisonnee est donc de 4,47 personnes. 2/3 des gens (179 sur 277) vivaient dans les maisonnees de la Gentry et des yeomen et meme si les hommes de metier, les journaliers et les pauvres constituaient 33 familles, ils ne representaient que le tiers restant.

La majorite de la population vivait donc dans de grandes maisonnees. 52 personnes (soit 18% de la population) etaient des domestiques au service des gentlemen et des yeomen. 23 personnes vivaient au manoir tenu par l’Ecuyer Edward Hales, le gerant d’une famille de marchands londoniens, les Pennington, auxquels le manoir appartenait. Le Squire etait de loin la personne la plus importante du village. Sa superiorite etait symboliquement marquee par les murs qui entouraient le parc du manoir, par le garde chasse qui empechait les paysans de braconner sur ses terres et par le banc qui lui est reserve a l’Eglise.

Vivaient encore au

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village deux familles nobles, probablement satellites de celle des Hales. Au total, il y avait en fait 12 personnes de naissance aristocratique a Goodnestone, ceux la seuls etaient completement alphabetises et avaient une certaine connaissance du monde exterieur au comte. La terre du village cependant, n’etait pas cultivee par les Hales mais par une douzaine de familles de Yeomen et de Husbandmen (plus d’une centaine de personnes).

Les journaliers et les pauvres etaient enfin au nombre de 63, les artisans (charpentiers, briquetiers, tailleur, epicier, couvreur en chaume) au nombre de 35. Une telle description statistique d’un village anglais du XVIIe siecle permet-elle de definir la vie typique d’un village de l’Europe Occidentale ? Sans doute pas compte tenu des disparites entre France, Angleterre et Espagne, elle dit tout au moins l’echelle tres restreinte de la vie au village et la hierarchie d’une societe tres inegalitaire.

De plus, si chacun s’accorde a voir dans le XVIIe siecle un moment de crise pour l’Europe (transition du feodalisme au capitalisme pour Hobsbawn, opposition entre la societe et l’Etat pour Trevor Roper, bouleversements religieux, demographiques, culturels precurseurs d’une nouvelle stabilite pour Theodor Rabb, annees de misere selon Marcel Lachiver, temps de decadence pour les historiens espagnols), il est clair que les campagnes des trois pays ne sont pas touchees de la meme facon par les memes phenomenes au meme moment. Il faudra donc faire la part du structurel et du conjoncturel.

Il est certain aussi que malgre des cadres extremement rigides, les societes rurales ont connu des mutations differentielles. La question essentielle que pose l’etude de la vie au village au XVIIe siecle est la suivante : y-eut-il fondamentalement stabilite ou bien dislocation des societes paysannes sous l’effet de l’appel du marche, de la pression fiscale, de l’enrichissement des uns et de l’appauvrissement des autres ? L’historiographie sur le sujet beneficie de nombreuses monographies eclairantes (Jean Jacquart ou Moriceau sur l’Ile de France, Salomon pour la Nouvelle Castille, B. Yun Casanilla sur la Tierra de Campos, M-C Barbazza sur le village de Pozuelo de Aravaca, D. H. Hey sur Myddle, village du Shropshire, etc. ). Ces travaux ont permis notamment de prouver que le monde des campagnes ne fut pas aussi immobile qu’on le disait auparavant. L’analyse s’articulera en trois temps et s’attachera tout d’abord a decrire la fragilite de la vie dans les campagnes du XVIIe siecle, puis a evaluer le poids des cadres traditionnels et a observer enfin comment hierarchies, solidarites et tensions se comportent face a la conjoncture.

La generation de la ronde

I. La vie fragile A. La mort est au centre de la vie comme le cimetiere au centre du village Structurellement, mauvaise hygiene, alimentation deficiente, accidents et pestes a repetition engendrent des taux de mortalite tres eleves (aux alentours de 40 °%). C’est l’enfant qui paye le plus lourd tribut a la mort, 20 a 30% mouraient avant un an, 50% avant 10 ans en F et en Espagne mais seulement 15% en Angleterre. Par ailleurs, le petit age glaciaire a terriblement touche l’Europe occidentale, les hivers rudes ignifiant de mauvaises recoltes et consequemment des problemes de disettes parfois dramatiques en periode de soudure. Ex : L’hiver 1622 en Angleterre, 1647 en Andalousie, ou 1649 dans le Nord de la France. Les pestes frappaient plus facilement encore les corps affaiblis. Rappelons quelques grands episodes comme la peste « atlantique » de 1602 en Espagne (8% de ma population est decime), celle de 1628 en France ou de 1644 plus specifiquement en pays toulousain (10%).

Citons encore la peste de 1665 narree par Defoe a Londres mais qui toucha aussi les villages du Derbyshire (30% de deces ! ). La frequence des guerres et des depredations (la guerre de Trente Ans en Lorraine cf. Jacques Callot, la Fronde, la guerre civile anglaise) constitue un autre facteur de la mortalite forte du temps, non seulement a cause des batailles mais aussi du train de destructions des recoltes, des prelevements en nature, des meurtres et des epidemies qu’engendraient les armees en campagne.

Certains villages en Lorraine ou dans la province de Lerida en Espagne ont meme totalement disparu a cause des guerres. Au total, on a l’impression que l’Angleterre s’en est mieux tiree que ses voisins car elle ne connut pas de graves crises de subsistance, le contexte agricole y fut plutot favorable, la mortalite ordinaire n’y etait pas tres importante et le pays se trouva moins frequemment affecte par les guerres. B. Nuptialite et reproduction de la population Rappeler ici la diversite des tructures familiales : famille nucleaire dominante notamment dans les zones les plus modernes (Angleterre, Castille, Bassin Parisien), famille elargie dans le nord et l’est du Massif Central, famille souche attachee a la maison dans le Nord de l’Espagne (Navarre, Pays Basque …) et dans les zones de montagne en general. Le mariage, acte social par excellence mais aussi ceremonie religieuse, est l’acte decisif a la perennite de la famille. Il est d’autant plus libre que les enjeux economiques sont moindres.

En dehors du mariage, la sexualite est tres severement reprimee et les conceptions prenuptiales et les enfants illegitimes restent tres peu nombreux (en dessous de 1% en F, 3% en Angleterre cependant). La fecondite est relativement forte, et avec une norme d’une enfant tous les deux ans, le taux de natalite moyen est proche de 40 °/°°. Cf. Document 1 Une vielle paysanne d’apres le Journal de John Locke[1], entree du 1er Mars 1681 : 15 enfants (exceptionnel)

En moyenne, on avait 5 a 7 enfants par famille, mais comme il fallait deux naissances pour produire un adulte… Le probleme etait le pourcentage de celibataires, important au XVIIe siecle, 8% en Angleterre et en France, 10% en Espagne, et l’age tardif au mariage qui reduisaient a 40% le potentiel reproducteur de la population. Cela dit, il n’est pas certain que les trois pays auraient pu nourrir beaucoup plus de monde ! C. Le cadre materiel de l’existence et les structures economiques – Variete des situations n fonction de la geographie : campagnes cerealieres du Nord et de l’Est de la France, bocages de l’ouest et d’une partie du centre, terroirs mediterraneens combinant cultures arbustives, elevage extensif et production de cereales. En Espagne, champs ouverts de Castille (Tierra de Campos), huertas du versant levantin, coltura promiscua du littoral Atlantique (Estremadure, Galice…). En Angleterre, systeme ble/moutons au sud-est et bocage partout ailleurs (enclosures) avec differences entre les zones d’activites intensives (Midlands) et des zones d’activites plus extensives (landes de l’ouest et du nord –Yorkshire par ex- etc. . – L’habitat des campagnes : Variete geographique qui accompagne la variete des paysages: villages groupes des regions cerealieres, villages perches dans le Sud, villages-rue en Angleterre ou dans le Sud de la France. En Angleterre, modernisation de l’habitat rural au cours du siecle : les briques ou la pierre remplacent en bien des endroits le torchis sur colombage, les cheminees remplacent le feu au centre de la piece principale, les fenetres avec vitres se multiplient cf. la ferme de Newhouse dans le Yorkshire (voir dans le fascicule).

Bien sur, des varietes regionales : par exemple, du Dorset au Yorkshire en passant par les Costwolds, de la pierre, mais au SE de cette ceinture, , plutot le silex ou la brique. La chaleur, la proprete et la multiplication d’espaces prives deviennent des preoccupations plus frequentes. Les demeures seigneuriales sont bien sur les premieres a gagner en confort comme le demontre l’exemple du manoir des Best d’Elmwell avec la multiplication de ses espaces prives, son hall et son cabinet bibliotheque. En France aussi , l’habitat se modifie en fonction des ressources naturelles et des hierarchies sociales.

Les chateaux forts se transforment peu a peu en demeures d’apparat, le logis paysan reste assez inconfortable (la cheminee et le lit sont les deux elements principaux du mobilier) et exigu mais varie selon les regions : pierre en Bretagne et dans pierre ou bois dans les regions de montagne, calcaire et tuiles en Provence, pise, clayonnage, chaume et plus rarement briques dans les bassins sedimentaires. Les distinctions sociales apparaissent surtout dans le nombre et l’etendue des batiments (opposition entre la grande ferme beauceronne et les petites fermes des regions pauvres ou cohabitent hommes et betes).

En Espagne, maisons generalement de pierre ou de pise et toits de tuiles ou de chaume. Particularite espagnole : les greniers de villages (horreos de Galice ou d’Asturies). Dans les trois pays, l’ameublement paysan tel qu’il apparait dans les inventaires apres deces reste succinct : lits, table, bancs, dressoirs et coffres (cf. les tableaux de Lenain comme le repas des paysans qui toutefois montrent plutot des interieurs de familles relativement aisees).

La simplicite domine sauf chez les notables ou l’on voit apparaitre gueridons, horloges et armoires (rangement vertical au lieu d’etre horizontal, ce qui engendre un rapport au corps different, cf. Daniel Roche, Histoire des choses banales) : cf. inventaire d’Henry Best. – Les techniques sont assez figees. Les outils evoluent assez peu pendant la periode : charrues et araires pour le labour tracte dans le Nord, araire seule dans le monde mediterraneen, dans tout les pays cerealiers, faux, faucilles (pour les cereales d’hiver), et fleaux. Le b? f, tres utilise dans les zones bocageres ou les paturages, est l’animal de trait le plus traditionnel, le cheval n’est pratiquement pas utilise dans l’Europe meridionale ou l’on trouve surtout des mules et des mulets. Les charrettes constituent les instruments les plus couteux a cause des roues. Outils specifiques des zones de vignes : houe, pic a dessoucher, serpes de divers types etc. En Espagne, les crises agricoles de 1626-1640 encouragent les producteurs a introduire mais (cultive avec des beches a deux pointes) surtout au pays basque et en Galice, il se developpe aussi dans le pays basque francais et en Bearn.

En Espagne, l’elevage speculatif transhumant qui avait connu son apogee au XVIe siecle (systeme de la Mesta reposant sur des associations d’eleveurs) commence a decliner. Pas d’evolution des rendements, pas de revolution agricole, sauf peut-etre en Angleterre dans la deuxieme moitie du XVIIe siecle. Les elements de cette revolution seraient selon Kerridge : -l’agriculture convertible (herbes plantees sur la jachere labouree)-le drainage des fens –l’emploi d’engrais -les prairies sur l’eau -les nouvelles cultures -les nouveaux systemes de plantation -les nouveaux troupeaux.

Kerridge insiste beaucoup sur l’agriculture convertible qui accroit la productivite en cassant la distinction entre prairies permanentes et prairies rotatives sur la ferme. Pour Jones, un autre auteur, la seconde moitie du XVIIe siecle aurait connu une augmentation de la productivite obtenue par l’introduction par les yeomen de navets et de trefle dans de nouveaux assolements. L’importance de ces changements est en fait aujourd’hui assez discutee. II. Le poids des cadres traditionnels (structures et institutions) A. Le rapport a la terre La terre des villages est soumise a des droits d’usage, de location ou de transmission.

Certaines terres relevent d’une seigneurie (manor, sennoro), les autres sont libres. La propriete paysanne varie selon les pays : 40% en F, 25% en Angleterre, 20% en Espagne). La terre est tenue de trois maniere, en propriete (alleu, freehold, pas d’alleux en Espagne sauf en Castille), ou tenure feodale (copyhold, baille a rente) ou en location (fermage et metayage : leasehold) suivant des baux de duree variable. En Angleterre, l’evolution privilegie des baux de plus en plus courts. En Espagne, on a plusieurs types de baux selon les durees : l’arriendo de 9 ans ou moins, le bail de long terme, ou l’aparceria (contrat oral de duree variable).

En Angleterre, la succession par primogeniture domine et se trouve renforcee apres 1640 par le principe du strict-settlement. En Aragon et au Pays Basque, le systeme est semblable mais en Castille, le systeme de la Mejora favorisait un heritier principal (1/5e de l’heritage en plus pour le fils designe). En France, situation intermediaire : primogeniture dans le sud, preciput en Auvergne, Bourgogne, Lorraine, et partage plutot egalitaire dans l’Ouest et le Bassin parisien. La depossession paysanne par vente au profit des gros paysans, des citadins et de la noblesse se retrouve dans les trois pays de meme que l’alienation des biens du clerge.

Les situations sont donc assez variees et les particularismes ne facilitent pas les comparaisons. L’idee generale est cependant qu’en Angleterre le rapport a la terre est beaucoup plus capitaliste, situation renforcee par le fait que depuis le XVIe siecle, la vente des biens du clerge par la Couronne a fluidifie le marche. B. Une seigneurie omnipresente La seigneurie est une structure de taille variable. Les terres appartenant au seigneur sont soit celles du domaine exploitees en faire valoir direct (reserve + chateau), soit celles sur lesquelles le seigneur n’a qu’une propriete eminente (censives et fiefs).

Les tenanciers qui se trouvent sur ces dernieres terres payent un cens et doivent au Seigneur certaines obligations. En Angleterre, les tenures sont soit libres (freehold) mais il y a alors des variantes sur les longueurs des baux, soit non-libres (copyhold at will of the lord). Au fil du temps, les seigneurs anglais preferent remplacer les copyhold par des beneficial lease (locations) qui leurs permettent d’adapter les loyers a la conjoncture). Les paysans doivent non seulement au seigneur un cens mais aussi des droits de succession ou des droits d’entree en exploitation d’une terre, des banalites, des peages, et des corvees.

En Angleterre, ces aspects feodaux resistent moins bien qu’en Espagne ou en France. Ils sont supprimes apres la Revolution. Le seigneur dispose aussi d’un pouvoir de police associe a un pouvoir economique et fiscal (banalites). La cour seigneuriale est plus forte en Angleterre (manorial court et Justice of the peace) et en Espagne (alcades mayores qui percoivent aussi les impots royaux) qu’en France ou la monarchie se garde la haute justice. Les seigneurs, enfin, jouissent de signes ostentatoires de leurs pouvoirs : place a l’eglise, armoiries, colombiers, droit de noce, banvin etc.

Dans les trois pays, on constate un renforcement de l’emprise seigneuriale. En Espagne, la secularisation des terres des ordres militaires et de l’Eglise permet une certaine refeodalisation mais qui concerne en fait surtout les droits et les juridictions portant sur la terre (ex de Pozuelo de Aravaca pres de Madrid, achete par Don Gabriel de Ocana y Alargon). En France apres la Fronde surtout, on observe un agrandissement des domaines et un alourdissement des droits seigneuriaux. En Angleterre enfin, la baisse de la ente seigneuriale est compensee chez certains seigneurs par l’appropriation de copyholds a la suite de proces, d’enclosures privant les paysans de leurs moyens de subsister, ou de pressions financieres sur les petits paysans. Rappelons que l’essentiel des enclosures eut lieu au XVIIe siecle. C. La paroisse et la communaute d’habitants La paroisse se definit comme la communaute des ames en meme temps que le territoire ou s’exerce le ministere d’un cure. Les fonctions du cure depassent le domaine de la pastorale : etat civil, controle de l’administration, diffusion des ordonnances royales.

La paroisse possede quelques biens geres par la « fabrique » dont les membres, appeles en France marguilliers, sont elus par l’assemblee paroissiale. Importance de la sociabilite religieuse et des confreries charitables Document n° 6. Election et reddition de comptes de marguilliers en France (1624). Les communautes d’habitants ont une personnalite juridique et correspondent plus ou moins au cadre de la paroisse mais leurs assemblees (concejo en Espagne) excluent une partie des villageois : habitantes en Espagne, Cottagers en Angleterre, horsains en France et partout… les femmes.

Ces assemblees fixent les coutumes (Fueros en Espagne) et l’assiette de l’impot, controlent la circulation des marchandises, se chargent de l’enseignement primaire, de l’assistance aux orphelins, aux veuves et aux pauvres, entretiennent l’eglise, le presbytere et le cimetiere et sont parfois chargees de la levee des hommes. La communaute d’habitant determine egalement les droits collectifs auxquels sont soumis les terres de culture. Leurs revenus tires des biens communaux sont faibles ce qui les contraint a des emprunts.

En France et en Espagne, l’endettement des communautes finit par les mettre sous tutelle des Intendants ou des Cortes. Dans les trois pays, il est frequent de voir des affrontements entre la communaute des habitants et la seigneurie. D. La question des communaux Les biens communaux sont des zones generalement incultes au depart qui permettent au plus mal lotis des paysans de survivre en offrant un complement de ressources : pacage des betes, ramassage du bois ou de fruits et d’herbes. Le XVIIe siecle voit en Angleterre et en Espagne une grande offensive contre les communaux.

Ce n’est pas le cas en France. En Espagne, l’accaparement est le fait des seigneurs et du clerge et en 1682, le processus de privatisation a aboutit a la constitution de grandes proprietes compactes (cotos redondos). En Angleterre, le mouvement ancien des enclosures (clotures des champs ouverts transformes en paturages) s’accelere au XVIIe siecle en raison des pressions des grands proprietaires et de l’endettement paysan. Document 3 Les mysteres de la gestion des terres, frontispice de Systema Agriculturae, being the Mystery of Husbandry discovered and lay open, par John Worlidge, 1669.

Ce document montre sur le frontispice d’un manuel de bonne gestion des domaines ce que doit etre une propriete ideale de la gentry : une propriete ou la plupart des champs sont enclos et ou l’essentiel des terres est consacre a l’elevage. III. Le village immobile ? Hierarchies, solidarites et tensions face a la conjoncture Le village a souvent ete decrit comme un monde immobile mais au dela des hierarchies visibles, l’histoire rurale nous apprend qu’au contraire, le monde rural de l’Europe occidentale a ete extremement sensible aux conjonctures. A. La hierarchie et les apparences

Seigneurs, gentlemen, hidalgos, privilegies ne payant pas d’impots : exemple de Sir Thomas Lucy de Charlecote dans le Warwickshire 1584-1640 (cf. portrait dans le fascicule). Lucy, qui fait partie de la gentry la plus riche d’Angleterre, jouit de plus de 3000 ? de rente par an, d’une country house ou travaillent 14 serviteurs et de plusieurs milliers d’hectares. Il experimente des cultures sous serre, se passionne pour la chasse et la litterature. Sous cette elite, on trouve les proprietaires, laboureurs, marchands laboureurs, villanos ricos, yeomen (7% du monde paysan anglais). Cf. Document 2 La Yeomanry du Devon

Ils disposent de leurs terres (en general plus de 20 ha), d’animaux de traits, de leur demeure et de leur outillage. Ex la famille des Navarre decrite par Moriceau. Ces fermiers d’ile de France possedent  5 fermes, 750 has, 2000 moutons, 30 chevaux… De tels paysans aises s’orientent de plus en plus vers une agriculture capitaliste et tirent assez bien leur epingle du jeu. En Angleterre, les Yeomen sont d’ailleurs le moteur de la revolution agricole. Salaries, jornaleros, journaliers, metayers, manouvriers, cottagers, labourers, squatters  louent leur bras et ne beneficient ni de terres ni de betail.

Document 1 Une vielle paysanne d’apres le Journal de John Locke[2], entree du 1er Mars 1681 : une journaliere qui moissonne aussi bien qu’un homme. Les journaliers etaient divises en plusieurs groupes. Il y avait les specialistes : bergers, porchers, creuseurs de fosses, tueurs de betail, bourreliers, transporteurs, chasseurs de taupes… Il y avait egalement les moissonneurs, itinerant et travaillant de facon irreguliere qui survivaient grace a des migrations saisonnieres. Tendance a la proletarisation de ces groupes qui parfois emigrent en ville ou outre-mer (cas anglais et espagnol).

On appelait domestiques, theoriquement, les personnes non mariees vivant dans la maisonnee d’un fermier sur la base d’un contrat annuel, les journaliers, eux ne vivaient pas sur la ferme et avaient des contrats plus courts. La realite ne suivait pas forcement le modele, ainsi, on n’employait pas forcement les domestiques pour un an, certains etaient maries. Certains domestiques etaient des apprentis… Il faut encore compter, pour decrire le monde des villages, sur le monde rural non-paysan : Difficulte parfois de distinguer artisans et paysans, importance de l’artisanat dans certaines zones rurales : ex. etallurgistes du Staffordshire, de Vieille Castille ou du Vimeu, paysans/travailleurs du textile des Midlands, de la region du Palencia ou du Leon. Les artisans se situent socialement du Myddle cote des paysans moyens. L’artisan est souvent plus mobile et plus eduque que le paysan. A Myddle village du Shropshire, etudie par D. H. Hey, les artisans forment un important groupe professionnel = un homme sur sept. La plupart d’entre eux ont un small-holding et meme parfois un tenement aussi grand qu’un yeoman ou un husbandman. Ils sont lies par le mariage aux fermiers et parfois ce sont des cadets de fermiers.

Les familles d’artisans ne se ressmenlent pas forcement entre elles. Il y a celles qui pratiquent le meme metier de generation en generation = les Chaloners qui sont forgerons et coopers (tonneliers), les Raphes et les Wages qui sont charpentiers, les Hordley et les Taylors qui sont des yeomen-tailors mais il y a aussi de pauvres tisserands. Marchands, colporteurs (cf. les travaux de Laurence Fontaine), sont aussi tres presents dans les villages et on ne saurait les oublier, ils sont souvent les vecteurs de la culture et constitue le trait d’union indispensable avec le reste du pays.

Les hierarchies sociales sont rendues explicites, comme le prouve le tableau de Lenain representant un repas de paysans, par le discours des apparences. Trois niveaux sociaux peuvent en effet y etre tres nettement differencies chez les personnages masculins. Au centre, un homme riche a la mode Louis XIII: barbe, col blanc et ferme (il ne travaille pas), cheveux , barbe et moustaches « a la royale ». Son fils joue du violon, instrument de reconnaissance sociale. Deuxieme personnage, le paysan au col ouvert. Chemise de chanvre et veste et braies de laine croisee ou de bure.

Vetement un peu use au genou. Guetres. Bonnes chaussures cependant, ni pauvre ni riche. Troisieme personnage: un paysan de rang inferieur. Peut-etre un manouvrier? Attitude humble, silencieuse. On peut formuler ici deux hypotheses, soit l’on a affaire au proprietaire d’une ferme du Bassin Parisien qui rend visite a son fermier-laboureur et le troisieme personnage serait alors le manouvrier employe par le fermier, soit le personnage central serait le fermier-laboureur tres riche vivant de facon urbaine « a la mode ».

Rangs et preseances se trouvent par ailleurs tres respectes dans les campagnes du XVIIe siecle et dans aucun des trois pays, un paysan ne disputerait sa place au seigneur sur le premier banc de l’eglise. B. Solidarites, sociabilites et distractions communautaires Formes de sociabilite villageoise : une sociabilite publique et collective qui s’exerce autour de lieux symboliques comme l’eglise paroissiale, la place du village qui accueille les assemblees d’habitants, les foires, les lieux de pelerinages ruraux en France et en Espagne uniquement, et evidemment les cabarets.

Importance de la sociabilite de la boisson. Des organisations specifiques aux jeunes celibataires : confreries ou abbayes de jeunesse, charivaris… d’autres specifiques aux femmes (lavoirs, veillees etc. ). Temporalites chretienne des fetes avec de legers decalages entre pays catholiques et pays protestant. Solidarites vis-a-vis des pauvres : cf. le colloque de Tours qui a largement developpe le sujet. C. Resistances et revoltes au village

La mutation des societes rurales due aux difficultes economiques des annees de misere, due a la depression agraire espagnole et a la specialisation consecutive des productions, due a la « modernisation » capitaliste de la societe anglaise et dans les trois pays a l’offensive plus generale des nantis sur les terres des petits, ou enfin due a la fiscalite royale en augmentation (notamment en France et en Espagne), deboucha sur des resistances villageoises et parfois meme sur des revoltes. Ces resistances furent accentuees par le mouvement des prix et par l’endettement paysan chronique.

Les modes de resistance furent multiples : proces contre les seigneurs, soulevements armes, emeutes ou encore emigration. Les proces sont la premiere forme de contestation, legale, contre les nouvelletes insupportables, on en trouve dans les trois pays mais la justice donne generalement raison aux possedants. Le mecontentement paysan s’exprime par ailleurs au quotidien par des fraudes diverses, des retards de paiements de l’impot, et des violences vis a vis des collecteurs (cf. le receveur de Croue en Normandie, assassine en 1637) ou des autorites municipales. Cf. Document n° 4.

La vie a Pozuelo de Aravaca pres de Madrid (1602) : Miguel Munoz, alcade, se trouve agresse par deux paysans qui essayent de liberer un de leurs amis qu’il emmene en prison. Les armees qui detruisent le plat pays sont souvent l’objets d’actes de violence tres graves (cf. Jacques Callot : les miseres de la guerre, gravure ou l’on voit des soldats pillards attaques par des paysans). La societe villageoise est une societe ou la violence est par ailleurs tres presente, elle fait partie de la culture du temps. Certaines revoltes ont d’ailleurs un caractere festif carnavalesque qui reprend des usages ritualises de la violence.

On assiste egalement a une recrudescence des soulevements paysans. En Angleterre, les revoltes contre les enclosures dans les Midlands, dans les Fens, dans le Warwickshire qui commencent des le debut du XVIIe siecle, puis celles du SW vers 1630 sont relayees dans les annees 1640 par le mouvement des niveleurs et des pelleteurs (cf. Christopher Hill et le texte de Winstanley sur le chant des pelleteurs). Des revoltes en Franc egalement, comme celle des Croquants du Perigord en 1637, des Nus Pieds de Normandie en 1639 et des Sabotiers de Sologne en 1658.

On vise surtout cependant ici les abus de la fiscalite royale (notamment la gabelle), on remet rarement les hierarchies sociales en cause, sauf peut etre chez les Bonnets Rouges en Bretagne en 1673 ou l’on s’attaque aux droits seigneuriaux. Dans les annees 1660, on observe tout de meme un retour a l’ordre en raison de la repression louis quatorzienne (repression de la revolte des Lustucrus en 1662). Peu de revoltes rurales en Espagne, si ce n’est dans la region de Rioja (1670) ou l’on s’en prend aux appropriations seigneuriales des grands negociants.

Conclusion : La vie au village, au XVIIe siecle, etait extremement dure. Mauvaises recoltes, pression fiscale accrue, perte d’autonomie vis a vis des villes, accaparement des terres par les plus riches (qui s’enrichissent par les innovations qu’ils introduisent), pauperisation des plus modestes, guerres et fragilite de la vie sont des traits structurels qu’on ne peut ignorer dans aucun des trois pays etudies. La pluriactivite des paysans, voire l’emigration en ville ou outre-mer, deviennent dans ce contexte souvent une condition de la survie.

Les evolutions different cependant d’un pays a l’autre et il est difficile de mettre sur le meme plan l’Angleterre ou la modernisation capitaliste des campagnes finit par etre definitivement acceptee apres la « revolution » de Cromwell, et des pays comme l’Espagne et la France ou les communaux resistent. ———————– [1] Bien que l’on connaisse surtout sa fonction de philosophe auteur du Traite du Gouvernement Civil, Locke eut une formation de medecin. [2] Bien que l’on connaisse surtout sa fonction de philosophe auteur du Traite du Gouvernement Civil, Locke eut une formation de medecin.