Vie quotidienne des francais durant la guerre 14-18

Vie quotidienne des francais durant la guerre 14-18

Souvenirs des tranchees a Verdun « Le soldat patauge lourdement dans la boue… Il est charge : a bout de bras, deux « bouteillons » pleins – la soupe encore chaude -, les gourdes de vin, le pain en bandouliere et les musettes remplies de singe. Il cherche l’entree du boyau qui mene a la tranchee ou les autres attendent la bouffe. Il est presque a decouvert et ne pense qu’a ca. Quelques balles perdues finissent leur trajectoire a hauteur de ses bandes molletieres, elles viennent s’enfoncer, encore meurtrieres, dans la gadoue jaune. Les godillots du soldat s’engluent dans la boue.

Il fait encore nuit. Il n’y a que cette lueur a l’horizon avec, par moments, une sorte d’eclair ou une serie de lumieres plus fortes et un roulement sourd, un bourdonnement toujours present, qui prend au ventre quand on l’ecoute. C’est plus haut que ca se passe, ici le secteur est calme, comme on dit. De temps en temps, un tir de routine auquel nos artilleurs repondent mollement. C’est le Boche qui s’ennuie, en mal de cartons, qui serait presque le plus dangereux… Il a ca en tete, le soldat, et il a hate de trouver le boyau pour etre a couvert… Et la

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soupe qui refroidit !

Il pense aussi au froid, a ses pieds trempes, au col de sa capote si rugueux… A chaque pas, son casque mal ajuste lui cogne l’oreille droite, gelee, prete a se casser comme du verre. Putain d’equipement ! Vraiment, y a pas de respect pour le contribuable qui se bat pour la Patrie ! Sa gamberge s’arrete la. On vient de tirer une fusee eclairante qui retombe tranquille au bout de son parachute, a la verticale du soldat, illuminant tout, absolument tout… comme si ca suffisait pas d’etre paume, le voila qui joue la cible. Et ca se fait pas attendre, ca crepite !

Un tir de mitrailleuse… Alors il plonge au sol, s’etale a plat ventre. La crosse de son Lebel lui fiche un sacre coup dans les reins. La soupe se repand sur le sol, il sent la tiedeur du bouillon contre sa cuisse. Il essaie de degager son fusil et s’empetre dans les brides des musettes, les doigts plein de boue. C’est la confusion, le bordel, la panique et il faut pas bouger surtout! Ca tire dur et pas loin. Il y a deux minutes, c’etait le calme plat, maintenant, y a pas de comparaison. Des balles s’ecrasent a quelques centimetres de son corps. Sur u’il va s’en prendre une, la, comme un con, allonge dans la boue… allonge dans la merde, oui.. .ca pue ! … Au moins un Boche qui pourrit pas loin! On fait plus attention aux cadavres, il y en a tellement, par couches, des Francais, des Allemands, on leur marche dessus, on les recouvre meme plus… On vit avec et ils rendent des services, on accroche son bidon a un pied qui depasse de la paroi de la tranchee… mais celui-la, de mort, il degage serieux ! C’est moindre mal… En attendant, ca canarde et il ne peut pas bouger, et pourtant, il faudrait… Une heure au moins, il reste la.

C’est difficile a evaluer, la duree, dans ces moments ou le corps est tetanise par la peur. Il n’y que le long de son dos, contre sa peau, qu’il y a de l’animation… un vrai boulevard a poux. Ca aussi, c’est qu’une habitude, ces betes, avec les rats et la chiasse. Le canon de 75 s’y met, c’est parti pour le reste de la nuit, la journee, peut-etre. Un obus tombe pas loin et voila les eclats qui rappliquent, et les mottes de terre qu’il est alle chercher en profondeur, et la boue. Le soldat, les deux mains crispees sur son casque, tente de se proteger la nuque.

C’est a rire, ce geste, avec toute ces saloperies, ces bouts de fer qui vont se ficher profondement dans le sol et qui ne demandent qu’a penetrer dans sa chair si fragile… meme son casque ne pourra pas les arreter. Le feu s’intensifie. Il faut demarrer. Ou est donc ce putain de boyau, la tranchee, l’abri ? Le jour s’est leve. Les ardeurs guerrieres se sont un peu calmees et puis tout s’est tu. Maintenant, on y voit tout a fait et le soldat se rend compte qu’il a passe la nuit allonge sur un mort, les deux mains dans son ventre. Ce qu’il prenait pour de la boue: de la chair pourrie, infecte.

On a beau etre endurci, coutumier de l’horreur, indifferent a la tripaille chaude qui se devide des corps eclates, c’est pas plaisant, comme decouverte… Et les maladies ? S’il avait une coupure aux mains ?… tetanos, gangrene et je ne sais quoi… Sa premiere idee : trouver de l’eau… se laver les mains dans une flaque degueulasse. Courbe en deux, il retrouve le boyau de communication. Quand il arrive, ils font la gueule pour la soupe perdue et le pain boueux, mais ils boufferont quand meme. Le soldat a passe la matinee a chercher de l’eau, il n’en a pas trouve… l s’est bien essuye aux pans de sa capote. Ca se passait a Verdun. C’est ma grand-mere qui me racontait cette histoire, celle de mon grand-pere. J’avais cinq ans, mon pepe s’etait tape toute la guerre, il en etait sorti un peu gaze. A l’epoque, il somnolait encore, son livre ouvert sur la toile ciree de la table de la cuisine. Avait-il oublie ? Il n’en parlait jamais… Mais moi, la nuit, j’entrais dans son horreur. Le mort tout pourri et grand-pere les deux mains dedans son ventre… Quand il est mort, il a repousse le cure venu pour l’extreme-onction.

Il lui a dit que si Dieu existait, n’y aurait pas de guerres… que tout ca c’etait des conneries. Ca l’avait marque… certainement. Apres lui, grand-mere a disparu, elle aussi. Quand j’ai lu mon premier vrai livre avec des car typographiques et quelques illustrations, il racontait l’histoire edifiante d’un chien qui suivait son maitre dans la tranchee, faisait la guerre avec lui, mordait les Allemands, sauvait son maitre blesse – un capitaine, un heros qui retrouvait sa belle fiancee a la fin (apres avoir gagne la guerre a lui tout seul). J’ai oublie le titre et e nom de l’auteur, mais certains passages me reviennent en memoire au moment ou je cause. C’etait mon premier livre… lu « au hasard ». J’en ai lu d’autres, depuis, sur le sujet… de tout poil, de toutes opinions… du Feu au Croix de bois, en passant par A l’ouest rien de nouveau et Orages d’acier, pour ne citer que les meilleurs. Mais mon prefere reste la Peur, de Gabriel Chevalier et les premiers chapitres du Voyage au bout de la nuit. Et toujours, j’ai vu mon pepe avec ses bidons et son pain allonge sur le mort. On me dit: « Encore dans tes trucs de poilus? as-tu sortir de ta tranchee ?…  » Avec allusions aux anciens combattants, charentaises, berets, decorations, drapeaux a l’Arc de Triomphe, le 11 novembre. J’ai bien peur qu’on y soit toujours, dans nos tranchees Est, Ouest… plus exactement dans le no man ‘s land, sur le terrain… entre les lignes… la ou a lieu l’affrontement ! En fait, dans tout ca, il s’agit moins de la guerre de 14-18 que de LA GUERRE… De crapouillots en ogives… c’est la prochaine qui m’inquiete.  » TARDI, « C’etait la guerre des tranchees » , Tournai, 1994, pp. 29-30.