Thomas more , utopie

Thomas more , utopie

Thomas MORE (1516) L’UTOPIE (Traduction francaise de l’? uvre anglaise par Victor Stouvenel en 1842) Un document produit en version numerique par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi Courriel: [email protected] ca Site web: http://pages. infinit. net/sociojmt Dans le cadre de la collection: « Les classiques des sciences sociales » Site web: http://www. uqac. uquebec. ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index. html Une collection developpee en collaboration avec la Bibliotheque Paul-Emile-Boulet de l’Universite du Quebec a Chicoutimi Site web: http://bibliotheque. uqac. uquebec. a/index. htm Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 2 Cette edition electronique a ete realisee par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi a partir de : Thomas MORE (1516) L’UTOPIE Une edition electronique realisee a partir du livre de Thomas More, L’Utopie. Traduction francaise de Victor Stouvenel, 1842. Polices de caracteres utilisee : Pour le texte: Times, 12 points. Pour les citations : Times 10 points. Pour les notes de bas de page : Times, 10 points. Edition electronique realisee avec le traitement de textes Microsoft Word 2001 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format LETTRE (US letter), 8. 5’’ x 11’’) Edition completee le 9 mars 2002 a Chicoutimi, Quebec. Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise,

Désolé, mais les essais complets ne sont disponibles que pour les utilisateurs enregistrés

Choisissez un plan d'adhésion
1842) par Victor Stouvenel 3 Table des matieres Preface du Traite de la meilleure forme de gouvernement : lettre de Thomas More a Pierre Gilles Livre premier Livre second 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. Les villes d’Utopie et particulierement de la ville d’Amaurote Des magistrats Des arts et metiers Des rapports mutuels entre les citoyens Des voyages des Utopiens Des esclaves De la guerre Des religions de l’Utopie

Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 4 Preface DU TRAITE DE LA MEILLEURE FORME DE GOUVERNEMENT Thomas More a Pierre Gilles, salut ! Retour a la table des matieres Ce n’est pas sans quelque honte, tres cher Pierre Gilles, que je vous envoie ce petit livre sur la republique d’Utopie apres vous l’avoir fait attendre pres d’une annee, alors que certainement vous comptiez le recevoir dans les six semaines. Vous saviez en effet que, pour le rediger, j’etais dispense de tout effort d’invention et de composition, n’ayant qu’a repeter ce qu’en votre compagnie j’avais entendu exposer par Raphael. e n’avais pas davantage a soigner la forme, car ce discours ne pouvait avoir ete travaille, ayant ete improvise au depourvu par un homme qui, au surplus, vous le savez egalement, connait le latin moins bien que le grec. Plus ma redaction se rapprocherait de sa familiere simplicite, plus elle se rapprocherait aussi de l’exactitude, qui doit etre et qui est mon seul souci en cette affaire. Toutes les circonstances, je le reconnais, mon cher Pierre, m’ont donc facilite le travail au point qu’il ne m’en est guere reste.

Assurement, s’il m’avait fallu inventer ce qui suit ou le mettre en forme, un homme, meme intelligent, meme instruit, aurait eu besoin de temps et d’etude. Qu’on m’eut demande une relation non seulement exacte mais encore elegante, jamais je n’y aurais suffi, quelque temps, quelque zele que j’y eusse mis. Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 5 Mais, libere des scrupules qui m’auraient coute tant de travail, j’avais simplement a consigner par ecrit ce que j’avais entendu, ce qui n’etait plus rien.

Cependant, pour terminer ce rien, mes occupations me laissent, en fait de loisir, moins que rien. J’ai a plaider, a entendre des plaideurs, a prononcer des arbitrages et des jugements, a recevoir les uns pour mon metier, les autres pour mes affaires. Je passe presque toute la journee dehors, occupe des autres. Je donne aux miens le reste de mon temps. Ce que j’en garde pour moi, c’est-a-dire pour les lettres, n’est rien. Rentre chez moi en effet, j’ai a causer avec ma femme, a bavarder avec les enfants, a m’entendre avec les domestiques. je compte ces choses comme des occupations puisqu’elles doivent etre faites (et elles e doivent si l’on ne veut pas etre un etranger dans sa propre maison) et qu’il faut avoir les rapports les plus agreables possible avec les compagnons de vie que la nature ou le hasard nous ont donnes, ou bien que nous avons choisis nous-memes, sans aller toutefois jusqu’a les gater par trop de familiarite et a se faire des maitres de ses serviteurs. Tout cela mange le jour, le mois, l’annee. Quand arriver a ecrire ? Et je n’ai pas parle du sommeil, ni des repas, auxquels bien des gens accordent autant d’heures qu’au sommeil lui-meme, lequel devore pres de la moitie de la vie.

Le peu de temps que j’arrive a me reserver, je le derobe au sommeil et aux repas. Comme c’est peu de chose, j’avance lentement. Comme c’est quelque chose malgre tout, j’ai termine L’Utopie et je vous l’envoie, cher Pierre, afin que vous la lisiez et que, si j’ai oublie quelque chose, vous m’en fassiez souvenir. Ce n’est pas sous ce rapport que j’ai le plus a me defier de moi-meme (je voudrais pouvoir compter sur mon esprit et sur mon savoir autant que jusqu’a present je compte sur ma memoire); je n’en suis pas neanmoins a me croire incapable de rien oublier.

Me voici en effet plonge dans une grande perplexite par mon jeune compagnon John Clement qui nous accompagnait, vous le savez, car je ne le tiens jamais a l’ecart d’un entretien dont il peut retirer quelque fruit, tant j’espere voir un jour cette jeune plante, nourrie du suc des lettres latines et grecques, donner des fruits excellents. Si je me rappelle bien, Hythlodee nous a dit que le pont d’Amaurote, qui franchit le fleuve Anydre, a cinq cents pas de long. Notre John pretend qu’il faut en rabattre deux cents, que la largeur du fleuve ne depasse pas trois cents pas a cet endroit.

Faites, je vous prie, un effort de memoire. Si vous etes d’accord avec lui, je me rangerai a votre avis et je me declarerai dans l’erreur. Si vous n’en savez plus rien, je m’en tiendrai a ce que je crois me rappeler. Car mon principal souci est qu’il n’y ait dans ce livre aucune imposture. S’il subsiste un doute, je prefererai une erreur a un mensonge, tenant moins a etre exact qu’a etre loyal. Vous pourrez aisement me tirer d’embarras en interrogeant Raphael lui-meme ou en lui ecrivant. Et vous allez etre oblige de le faire a cause d’un autre doute qui nous vient.

Est-ce par ma faute, par la votre, par celle de Raphael lui-meme? je ne saurais le dire. Nous avons en effet neglige de lui demander, et il n’a pas pense a nous dire, dans quelle partie du nouveau monde Utopie est situee. Je donnerais beaucoup pour racheter cet oubli, car j’ai quelque honte a ignorer dans quelle mer se trouve l’ile au sujet de laquelle j’ai tant a dire. D’autre part, un homme pieux de chez nous, theologien de profession, brule, et il n’est pas le seul, d’un vif desir d’aller en Utopie. Ce ui l’y pousse n’est pas une vaine curiosite de voir du nouveau; il souhaiterait encourager les progres de notre religion qui se trouve la-bas heureusement implantee. Comme il desire le faire selon les regles, il a decide de s’y faire envoyer par le Souverain Pontife et meme a titre d’eveque des Utopiens, sans se laisser arreter par le Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 6 scrupule d’avoir a implorer cette prelature. Il estime en effet qu’une ambition est louable si elle est dictee, non par un desir de prestige ou de profit, mais par l’interet de la religion.

C’est pourquoi je vous requiers, mon cher Pierre, de presser Hythlodee, oralement si vous le pouvez aisement, sinon par lettres, afin d’obtenir de lui qu’il ne laisse subsister dans mon oeuvre rien qui soit inexact, qu’il n’y laisse manquer rien qui soit veritable. Je me demande s’il ne vaudrait pas mieux lui faire lire l’ouvrage. S’il s’agit d’y corriger une erreur, nul en effet ne le pourra mieux que lui; et il ne saurait s’en acquitter s’il n’a lu ce que j’ai ecrit. De plus ce sera pour vous un moyen de savoir s’il voit d’un bon ? il que j’aie compose cet ecrit ou s’il en est mecontent.

Car s’il a decide de raconter lui-meme ses voyages, il prefere peut-etre que je m’abstienne. Et je ne voudrais certes pas, en faisant connaitre l’Etat utopien, enlever a son recit la fleur et le prix de la nouveaute. A vrai dire, je ne suis pas encore tout a fait decide a entreprendre cette publication. Les hommes ont des gouts si differents ; leur humeur est parfois si facheuse, leur caractere si difficile, leurs jugements si faux qu’il est plus sage de s’en accommoder pour en rire que de se ronger de soucis a seule fin de publier un ecrit capable de servir ou de plaire, alors qu’il sera mal recu et lu avec ennui.

La plupart des gens ignorent les lettres; beaucoup les meprisent. Un barbare rejette comme abrupt tout ce qui n’est pas franchement barbare. Les demi-savants meprisent comme vulgaire tout ce qui n’abonde pas en termes oublies. Il en est qui n’aiment que l’ancien. Les plus nombreux ne se plaisent qu’a leurs propres ouvrages. L’un est si austere qu’il n’admet aucune plaisanterie; un autre a si peu d’esprit qu’il ne supporte aucun badinage. Il en est de si fermes a toute ironie qu’un persiflage les fait fuir, comme un homme mordu par un chien enrage quand il voit de l’eau.

D’autres sont capricieux au point que, debout, ils cessent de louer ce qu’assis ils ont approuve. D’autres tiennent leurs assises dans les cabarets et, entre deux pots, decident du talent des auteurs, prononcant peremptoirement condamnation au gre de leur humeur, ebouriffant les ecrits d’un auteur comme pour lui arracher les cheveux un a un, tandis qu’eux-memes sont bien tranquillement a l’abri des fleches, les bons apotres, tondus et rases comme des lutteurs pour ne pas laisser un poil en prise a l’adversaire.

Il en est encore de si malgracieux qu’ils trouvent un grand plaisir a lire une ? uvre sans en savoir plus de gre a l’auteur, semblables a ces invites sans education qui, genereusement traites a une table abondante, s’en retournent rassasies sans un mot de remerciement pour l’hote. Et va maintenant preparer a tes frais un banquet pour des hommes au palais si exigeant, aux gouts si differents, doues d’autant de memoire et de reconnaissance! Entendez-vous avec Hythlodee, mon cher Pierre, au sujet de ma requete, apres quoi je pourrai reprendre la question depuis le debut.

S’il donne son assentiment, puisque je n’ai vu clair qu’apres avoir termine ma redaction, je suivrai en ce qui me concerne l’avis de mes amis et le votre en premier lieu. Portez-vous bien, votre chere femme et vous, et gardez-moi votre amitie. La mienne pour vous ne fait que grandir. Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 7 LIVRE PREMIER Retour a la table des matieres Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 8

L’invincible roi d’Angleterre, Henri, huitieme du nom, prince d’un genie rare et superieur, eut, il n’y a pas longtemps, un demele de certaine importance avec le serenissime Charles, prince de Castille. Je fus alors depute orateur en Flandre, avec mission de traiter et arranger cette affaire. J’avais pour compagnon et collegue l’incomparable Cuthbert Tunstall, qui a ete eleve depuis a la dignite de maitre des Archives royales aux applaudissements de tous. Je ne dirai rien ici a sa louange.

Ce n’est pas crainte qu’on accuse mon amitie de flatterie ; mais sa science et sa vertu sont au-dessus de mes eloges, et sa reputation est si brillante que vanter son merite serait, comme dit le proverbe, faire voir le soleil une lanterne a la main. Nous trouvames a Bruges, lieu fixe pour la conference, les envoyes du prince Charles, tous personnages fort distingues. Le gouverneur de Bruges etait le chef et la tete de cette deputation, et George de Thamasia, prevot de Mont-Cassel, en etait la bouche et le c? ur.

Cet homme, qui doit son eloquence moins encore a l’art qu’a la nature, passait pour un des plus savants jurisconsultes en matiere d’Etat ; et sa capacite personnelle, jointe a une longue pratique des affaires, en faisaient un tres habile diplomate. Deja le congres avait tenu deux seances, et ne pouvait convenir sur plusieurs articles. Les envoyes d’Espagne prirent alors conge de nous pour aller a Bruxelles, consulter les volontes du prince. Moi, je profitai de ce loisir, et j’allai a Anvers. Pendant mon sejour dans cette ville, je recus beaucoup de monde ; mais aucune liaison ne me fut plus agreable que elle de Pierre Gilles, Anversois d’une grande probite. Ce jeune homme, qui jouit d’une position honorable parmi ses concitoyens, en merite une des plus elevees, par ses connaissances et sa moralite, car son erudition egale la bonte de son caractere. Son ame est ouverte a tous ; mais il a pour ses amis tant de bienveillance, d’amour, de fidelite et de devouement, qu’on pourrait le nommer, a juste titre, le parfait modele de l’amitie. Modeste et sans fard, simple et prudent, il sait parler avec esprit, et sa plaisanterie n’est jamais blessante.

Enfin, l’intimite qui s’etablit entre nous fut si pleine d’agrement et de charme, qu’elle adoucit en moi le regret de ma patrie, de ma maison, de ma femme, de mes enfants, et calma les inquietudes d’une absence de plus de quatre mois. Un jour, j’etais alle a Notre Dame, eglise tres veneree du peuple, et l’un de nos plus beaux chefs-d’? uvre d’architecture ; et apres avoir assiste a l’office divin, je me disposais a rentrer a l’hotel, quand tout a coup je me trouve en face de Pierre Gilles, qui causait avec un etranger, deja sur le declin de l’age.

Le teint basane de l’inconnu, Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 9 sa longue barbe, sa casaque tombant negligemment a demi, son air et son maintien annoncaient un patron de navire. A peine Pierre m’apercoit-il qu’il s’approche, me tire un peu a l’ecart alors que j’allais lui repondre et me dit en designant son compagnon : – Vous voyez cet homme ; eh bien! j’allais le mener droit chez vous. – Mon ami, repondis-je, il eut ete le bienvenu a cause de vous. – Et meme a cause de lui, repliqua Pierre, si vous le connaissiez.

Il n’y a pas sur terre un seul vivant qui puisse vous donner des details aussi complets et aussi interessants sur les hommes et sur les pays inconnus. Or, je sais que vous etes excessivement curieux de ces sortes de nouvelles. – Je n’avais pas trop mal devine, dis-je alors, car, au premier abord, j’ai pris cet homme pour un patron de navire. – Vous vous trompiez etrangement ; il a navigue, c’est vrai ; mais ce n’a pas ete comme Palinure. Il a navigue comme Ulysse, voire comme Platon. Ecoutez son histoire : Raphael Hythloday (le premier de ces noms est celui de sa famille) connait assez bien le latin, et possede le grec en perfection.

L’etude de la philosophie, a laquelle il s’est exclusivement voue, lui a fait cultiver la langue d’Athenes, de preference a celle de Rome. Il n’ignorait pas qu’en cette matiere les latins n’ont rien laisse d’important sauf quelques passages de Seneque et de Ciceron. Le Portugal est son pays. Jeune encore, il abandonna son patrimoine a ses freres ; et, devore de la passion de courir le monde, il s’attacha a la personne et a la fortune d’Americ Vespuce. Il n’a pas quitte d’un instant ce grand navigateur, pendant les trois derniers des quatre voyages dont on lit partout aujourd’hui la relation.

Mais il ne revint pas en Europe avec lui. Americ, cedant a ses vives instances, lui accorda de faire partie des vingt-quatre hommes qui resterent lors du dernier voyage a Castel, le point le plus eloigne qu’atteignit l’expedition. Il fut donc laisse sur ce rivage, suivant son desir ; car notre homme ne craint pas la mort sur la terre etrangere ; il tient peu a l’honneur de pourrir dans un tombeau ; et souvent il repete cet apophtegme : Le cadavre sans sepulture a le ciel pour linceul ; partout il y a un chemin pour aller a Dieu. Ce caractere aventureux pouvait lui devenir fatal, si la Providence divine ne l’eut protege.

Quoi qu’il en soit, apres le depart de Vespuce, il parcourut avec cinq de ses compagnons du Castel une foule de contrees, debarqua a Taprobane comme par miracle, et de la parvint a Calicut, ou il trouva des vaisseaux portugais qui le ramenerent dans son pays, contre toute esperance. Des que Pierre eut acheve ce recit, je lui rendis graces de son obligeance et de son empressement a me faire jouir de l’entretien d’un homme extraordinaire ; puis j’abordais Raphael, et apres les saluts et compliments d’usage a une premiere entrevue, je le conduisis chez-moi avec Pierre Gilles.

La, nous nous assimes dans le jardin, sur un banc de gazon, et la conversation commenca. Raphael me dit d’abord comment, apres le depart de Vespuce, lui et ses compagnons, par leur douceur et leurs bons offices, s’attirerent l’amitie des indigenes, et comment ils vecurent avec eux en paix et dans la meilleure intelligence. Il y eut Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 10 meme un prince, dont le pays et le nom m’echappent, qui leur accorda la protection la plus affectueuse.

Sa liberalite leur fournissait barques et chariots, et tout ce qu’il fallait pour continuer leur voyage. Un guide fidele avait ordre de les accompagner et de les presenter aux autres princes avec d’excellentes recommandations. Apres plusieurs jours de marche, ils decouvrirent des bourgs, des villes assez bien administrees, des nations nombreuses, de puissants Etats. Sous l’equateur, ajoutait Hythloday, et de part et d’autre, dans l’espace compris par l’orbite du soleil, ils ne virent que des vastes solitudes eternellement devorees par un ciel de feu. La, tout les frappait d’horreur et d’epouvante.

La terre en friche n’avait d’autres habitants que les betes les plus feroces, les reptiles les plus affreux ou des hommes plus sauvages que ces animaux. En s’eloignant de l’equateur, la nature s’adoucit peu a peu ; la chaleur est moins brulante, la terre se pare d’une riante verdure, les animaux sont moins farouches. Plus loin encore, l’on decouvre des peuples, des villes, des bourgs, ou un commerce actif se fait par terre et par mer, non seulement dans l’interieur et avec les frontieres, mais entre des nations a grande distance. Ces decouvertes enflammaient l’ardeur de Raphael et de ses compagnons.

Et ce qui entretenait leur passion des voyages, c’est qu’ils etaient admis sans difficulte sur le premier navire en partance, quelle que fut sa destination. Les premiers vaisseaux qu’ils apercurent etaient plats, les voiles formees d’osiers entrelaces ou de feuilles de papyrus, et quelques-unes en cuir. Ensuite, ils trouverent des vaisseaux termines en pointe, les voiles faites de chanvre ; enfin des vaisseaux entierement semblables aux notres, et d’habiles nautoniers connaissant assez bien le ciel et la mer, mais sans aucune idee de la boussole.

Ces bonnes gens furent ravis d’admiration et penetres de la plus vive reconnaissance, quand nos compagnons du Castel leur montrerent une aiguille aimantee. Avant, ils ne se livraient a la mer qu’en tremblant, et encore n’osaient-ils naviguer que pendant l’ete. Aujourd’hui, la boussole en main, ils bravent les vents et l’hiver avec plus de confiance que de surete ; car, s’ils n’y prennent garde, cette belle invention, qui semblait devoir leur procurer tous les biens, pourrait devenir, par leur imprudence, une source de maux. Je serais trop long si je rapportais ici tout ce que Raphael a vu dans ses voyages. D’ailleurs, ce ‘est pas le but de cet ouvrage. Peut-etre completerai-je son recit dans un autre livre, ou je detaillerai principalement les m? urs, les coutumes et les sages institutions des peuples civilises qu’il a visites. Sur ces graves matieres nous le pressions d’une foule de questions, et lui prenait plaisir a satisfaire notre curiosite. Nous ne lui demandions rien de ces monstres fameux qui ont deja perdu le merite de la nouveaute. Des Scylles, des Celenes, des Lestrigons mangeurs de peuples, et autres harpies de meme espece,  »on en trouve presque partout. Ce qui est rare, c’est une societe sainement et sagement organisee.

A vrai dire, Raphael remarqua chez ces nouveaux peuples des institutions aussi mauvaises que les notres ; mais il y a observe aussi un grand nombre de lois capables d’eclairer, de regenerer les villes, nations et royaumes de la vieille Europe. Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 11 Toutes ces choses, je le repete, feront le sujet d’un autre ouvrage. Dans celui-ci, je rapporterai seulement ce que Raphael nous raconta des m? urs et des institutions du peuple utopien. Auparavant, je veux apprendre au lecteur de quelle maniere la conversation fut amenee sur ce terrain.

Raphael accompagnait son recit des reflexions les plus profondes. Examinant chaque forme de gouvernement, il analysait avec une sagacite merveilleuse ce qu’il y a de bon et de vrai dans l’une, de mauvais et de faux dans l’autre. A l’entendre discuter si savamment les institutions et les m? urs des differents peuples, il semblait qu’il eut vecu toute sa vie dans les lieux ou il n’avait fait que passer. Pierre ne put contenir son admiration. – En verite, dit-il, mon cher Raphael, je m’etonne que vous ne vous attachiez pas au service de quelque roi. Certes, il n’en est pas un qui ne trouvat en vous utilite et agrement.

Vous charmeriez ses loisirs par votre connaissance universelle des lieux et des hommes, et une foule d’exemples que vous pourriez citer lui procurerait un enseignement solide et des conseils precieux. En meme temps, vous feriez une brillante fortune pour vous et les votres. – Je m’inquiete peu du sort des miens, reprit Hythloday. Je crois avoir passablement rempli mon devoir envers eux. Les autres hommes n’abandonnent leurs biens que vieux et a l’agonie, et encore lachent-ils en pleurant ce que leur main defaillante ne peut plus retenir. Moi, plein de sante et de jeunesse, j’ai tout donne a mes parents et a mes amis.

Ils ne se plaindront pas, j’espere, de mon egoisme ; ils n’exigeront pas que, pour les gorger d’or, je me fasse esclave d’un roi. – Entendons-nous, dit Pierre, je ne voulais pas dire que vous deviez vous asservir aux rois, mais leur rendre service. – Les princes, mon ami, y mettent peu de difference ; et, entre ces deux mots latins servire et inservire, ils ne voient qu’une syllabe de plus ou de moins. – Appelez la chose comme il vous plaira, repondit Pierre ; c’est le meilleur moyen d’etre utile au public, aux individus, et de rendre votre condition plus heureuse. – Plus heureuse, dites-vous! t comment ce qui repugne a mon sentiment, a mon caractere ferait-il mon, bonheur? Maintenant, je suis libre, je vis comme je, veux, et je doute que beaucoup de ceux qui revetent la pourpre puissent en dire autant. Assez de gens ambitionnent les faveurs du trone ; les rois ne s’apercevront pas du vide, si moi et deux ou trois de ma trempe manquons parmi les courtisans. Alors, je pris ainsi la parole – Il est evident, Raphael, que vous ne cherchez ni la fortune, ni le pouvoir, et, quant a moi, je n’ai pas moins d’admiration et d’estime pour un homme tel que vous que pour celui qui est a la tete d’un empire.

Cependant, il me semble qu’il serait digne d’un esprit aussi genereux, aussi philosophe que le votre, d’appliquer tous ses talents a la direction des affaires publiques, dussiez-vous compromettre votre bien-etre personnel ; or, le moyen de le faire avec le plus de fruit, c’est d’entrer dans le conseil de quelque grand prince ; car je suis sur que votre bouche ne s’ouvrira jamais que pour l’honneur et pour la verite. Vous le savez, le prince est la source d’ou le bien et le mal se repandent comme un torrent sur le peuple et vous possedez tant de science et de Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 12 talents que, n’eussiez-vous pas l’habitude des affaires, vous seriez encore un excellent ministre sous le roi le plus ignorant. – Vous tombez dans une double erreur, cher Morus, repliqua Raphael ; erreur de fait et de personne. Je suis loin d’avoir la capacite que vous m’attribuez ; et quand j’en aurais cent fois davantage, le sacrifice de mon repos serait inutile a la chose publique.

D’abord, les princes ne songent qu’a la guerre (art qui m’est inconnu et que je n’ai aucune envie de connaitre). Ils negligent les arts bienfaisants de la paix. S’agit-il de conquerir de nouveaux royaumes, tout moyen leur est bon ; le sacre et le profane, le crime et le sang ne les arretent pas. En revanche, ils s’occupent fort peu de bien administrer les Etats soumis a leur domination. Quant aux conseils des rois, voici a peu pres leur composition : Les uns se taisent par ineptie, ils auraient eux-memes grand besoin d’etre conseilles.

D’autres sont capables, et le savent ; mais ils partagent toujours l’avis du preopinant qui est le plus en faveur, et applaudissent avec transport aux plates sottises qu’il lui plait de debiter ; ces vils parasites n’ont qu’un seul but, c’est de gagner par une basse et criminelle flatterie, la protection du premier favori. Les autres sont les esclaves de leur amour-propre, et n’ecoutent que leur avis ; ce qui n’est pas etonnant ; car la nature inspire a chacun de caresser avec amour les produits de son invention. C’est ainsi que le corbeau sourit a sa couvee, et le singe a ses petits.

Qu’arrive-t-il donc au sein de ces conseils, ou regnent l’envie, la vanite et l’interet? Quelqu’un cherche-t-il a appuyer une opinion raisonnable sur l’histoire des temps passes, ou les usages des autres pays? Tous les auditeurs en sont comme etourdis et renverses ; leur amour-propre s’alarme, comme s’ils allaient perdre leur reputation de sagesse, et passer pour des imbeciles. Ils se creusent la cervelle, jusqu’a ce qu’ils aient trouve un argument contradictoire, et si leur memoire et leur logique sont en defaut, ils se retranchent dans ce lieu commun : « Nos peres ont pense et fait ainsi ; eh ! lut a Dieu que nous egalions la sagesse de nos peres! » Puis ils s’assoient en se rengorgeant, comme s’ils venaient de prononcer un oracle. On dirait, a les entendre, que la societe va perir, s’il se rencontre un homme plus sage que ses ancetres. Cependant, nous restons froids, en laissant subsister les bonnes institutions qu’ils nous ont transmises ; et quand surgit une amelioration nouvelle, nous nous cramponnons a l’antiquite, pour ne pas suivre le progres. J’ai vu presque partout de ces jugeurs moroses, absurdes et fiers. Cela m’arriva une fois en Angleterre… Pardon, dis-je alors a Raphael, vous auriez ete en Angleterre ? – Oui, j’y ai sejourne quelques mois, peu apres la guerre civile des Anglais occidentaux contre le roi, guerre qui se termina par un affreux massacre des insurges. Pendant ce temps, je contractai de grandes obligations envers le tres reverend pere Jean Morton, cardinal-archeveque de Canterbury, et chancelier d’Angleterre. C’etait un homme (je m’adresse seulement a vous, mon cher Pierre, car Morus n’a pas besoin de ces renseignements), c’etait un homme encore plus venerable par son caractere et sa vertu que par ses hautes dignites.

Sa taille moyenne ne se courbait pas sous le poids de l’age ; son visage, sans etre dur, imposait le respect ; son abord etait facile, en meme temps serieux et grave. Il prenait plaisir a eprouver les solliciteurs par des apostrophes quelquefois un peu rudes, quoique jamais offensantes ; et il etait Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 13 enchante de trouver chez eux de la presence d’esprit et de vives saillies sans impertinence. Cette epreuve l’aidait a juger le merite, et a le placer suivant sa specialite.

Son langage etait pur et energique ; sa science du droit profonde, son jugement exquis, sa memoire prodigieuse. Ces brillantes dispositions naturelles, il les avait encore developpees par l’exercice et par l’etude. Le roi faisait grand cas de ses conseils et le regardait comme l’un des plus fermes soutiens de l’Etat. Transporte fort jeune du college a la cour, mele toute sa vie aux evenements les plus graves, ballotte sans relache sur la mer orageuse de la fortune, il avait acquis, au milieu de perils toujours renaissants, une prudence consommee, une connaissance profonde des choses qui s’etait, pour ainsi dire, identifiee avec lui.

Le hasard me fit rencontrer un jour, a la table de ce prelat, un laique repute tres savant legiste. Cet homme, je ne sais a quel propos, se mit a combler de louanges la justice rigoureuse exercee contre les voleurs. Il racontait avec complaisance comment on les pendait ca et la par vingtaine au meme gibet. – Neanmoins, ajoutait-il, voyez quelle fatalite! a peine si deux ou trois de ces brigands echappent a la potence, et l’Angleterre en fourmille de toutes parts. Je dis alors, avec la liberte de parole que j’avais chez le cardinal : – Cela n’a rien qui doive vous surprendre.

Dans ce cas, la mort est une peine injuste et inutile ; elle est trop cruelle pour punir le vol, trop faible pour l’empecher. Le simple vol ne merite pas la potence, et le plus horrible supplice n’empechera pas de voler celui qui n’a que ce moyen de ne pas mourir de faim. En cela, la justice d’Angleterre et de bien d’autres pays ressemble a ces mauvais maitres qui battent leurs ecoliers plutot que de les instruire. Vous faites souffrir aux voleurs des tourments affreux ; ne vaudrait-il pas mieux assurer l’existence a tous les membres de la societe, afin que personne ne se trouvat dans la necessite de voler d’abord et de perir apres ? La societe y a pourvu, repliqua mon legiste l’industrie, l’agriculture offrent au peuple une foule de moyens d’existence ; mais il y a des etres qui preferent le crime au travail. – C’est la ou je vous attendais, repondis-je. Je ne parlerai pas de ceux qui reviennent des guerres civiles ou etrangeres, le corps mutile de blessures. Cependant, combien de soldats, a la bataille de Cornouailles ou a la campagne de France, perdirent un ou plusieurs membres au service du roi et de la patrie! Ces malheureux etaient devenus trop faibles pour exercer leur ancien metier, trop vieux pour en apprendre un nouveau.

Mais laissons cela, les guerres ne se rallument qu’a de longs intervalles. Jetons les yeux sur ce qui se passe chaque jour autour de nous. La principale cause de la misere publique, c’est le nombre excessif des nobles, frelons oisifs qui se nourrissent de la sueur et du travail d’autrui, et qui font cultiver leurs terres, en rasant leurs fermiers jusqu’au vif, pour augmenter leurs revenus ; ils ne connaissent pas d’autre economie. S’agit-il, au contraire, d’acheter un plaisir? Ils sont prodigues jusqu’a la folie et la mendicite. Ce qui n’est pas moins funeste, c’est u’ils trainent a leur suite des troupeaux de valets faineants, sans etat et incapables de gagner leur vie. Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 14 Ces valets tombent-ils malades ou bien leur maitre vient-il a mourir, on les met a la porte ; car on aime mieux les nourrir a ne rien faire que les nourrir malades, et souvent l’heritier du defunt n’est pas de suite en etat d’entretenir la domesticite paternelle. Voila des gens exposes a mourir de faim, s’ils n’ont pas le c? ur de voler. Ont-ils, en effet, d’autres ressources ?

Tout en cherchant des places, ils usent leur sante et leurs habits ; et quand ils deviennent pales de maladie et couverts de haillons, les nobles en ont horreur et dedaignent leurs services. Les paysans memes ne veulent pas les employer. Ils savent qu’un homme eleve mollement dans l’oisivete et les delices, habitue a porter le sabre et le bouclier, a regarder fierement le voisinage et a mepriser tout le monde, ils savent qu’un tel homme est peu propre a manier la beche et le hoyau, a travailler fidelement, pour un mince salaire et une faible nourriture, au service d’un pauvre laboureur.

La-dessus mon antagoniste repondit – C’est precisement cette classe d’hommes que l’Etat doit entretenir et multiplier avec le plus de soin. Il y a chez eux plus de courage et d’elevation dans l’ame que chez l’artisan et le laboureur. Ils sont plus grands et plus robustes ; et partant, ils constituent la force d’une armee, quand il s’agit de livrer bataille. – Autant vaudrait dire, repliquai-je alors, qu’il faut, pour la gloire et le succes de vos armes, multiplier les voleurs. Car ces faineants en sont une pepiniere inepuisable.

Et, de fait, les voleurs ne sont pas les plus mauvais soldats, et les soldats ne sont pas les plus timides voleurs ; il y a beaucoup d’analogie entre ces deux metiers. Malheureusement, cette plaie sociale n’est pas particuliere a l’Angleterre ; elle ronge presque toutes les nations. La France est infectee d’une peste bien plus desastreuse. Le sol y est entierement couvert et comme assiege par des troupes innombrables, enregimentees et payees par l’Etat. Et cela en temps de paix, si l’on peut donner le nom de paix a des treves d’un moment.

Ce deplorable systeme est justifie par la meme raison qui vous porte a entretenir des myriades de valets faineants. Il a semble a ces politiques peureux et chagrins que la surete de l’Etat exigeait une armee nombreuse, forte, constamment sous les armes, et composee de veterans. Ils n’osent se fier aux conscrits. On dirait meme qu’ils font la guerre pour apprendre l’exercice au soldat, et afin, comme a ecrit Salluste, que, dans cette grande boucherie humaine, son c? ur ou sa main ne s’engourdissent pas au repos. La France apprend a ses depens le danger de nourrir ette espece d’animaux carnassiers. Cependant, elle n’avait qu’a jeter les yeux sur les Romains, les Carthaginois et une foule d’anciens peuples. Quels fruits ont-ils retires de ces armees immenses et toujours debout ? le ravage de leurs terres, la destruction de leurs cites, la ruine de leur empire. Encore, s’il avait servi aux Francais d’exercer, pour ainsi dire, leurs soldats des le berceau ; mais les veterans de France ont eu affaire avec les conscrits d’Angleterre, et je ne sais s’ils peuvent se vanter d’avoir eu souvent le dessus.

Je me tais sur ce chapitre ; j’aurais l’air de faire la cour a ceux qui m’ecoutent. Revenons a nos valets soldats. Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 15 Ils ont, dites-vous, plus de courage et d’elevation que les artisans et les laboureurs. Je ne crois pas, moi, qu’un valet fasse grand’peur ni aux uns ni aux autres, excepte ceux dont la faiblesse du corps paralyse la vigueur de l’ame, et dont l’energie est brisee par la misere. Les valets, ajoutez-vous, sont plus grands et plus robustes.

Mais n’est-il pas dommage de voir des hommes forts et beaux (car les nobles choisissent les victimes de leur corruption), de les voir se consumer dans l’inaction, s’amollir dans des occupations de femmes, tandis qu’on pourrait les rendre laborieux et utiles, en leur donnant un metier honorable, et en les habituant a vivre du travail de leurs mains ? De quelque maniere que j’envisage la question, cette foule immense de gens oisifs me parait inutile au pays, meme dans l’hypothese d’une guerre, que vous pourrez au reste eviter toutes les fois que vous le voudrez.

Elle est, en outre, le fleau de la paix ; et la paix vaut bien qu’on s’occupe d’elle autant que de la guerre. La noblesse et la valetaille ne sont pas les seules causes des brigandages qui vous desolent ; il en est une autre exclusivement particuliere a votre ile. – Et quelle est-elle? dit le cardinal. – Les troupeaux innombrables de moutons qui couvrent aujourd’hui toute l’Angleterre. Ces betes, si douces, si sobres partout ailleurs, sont chez vous tellement voraces et feroces qu’elles mangent meme les hommes, et depeuplent les campagnes, les maisons et les villages.

En effet, sur tous les points du royaume, ou l’on recueille la laine la plus fine et la plus precieuse, accourent, pour se disputer le terrain, les nobles, les riches, et meme de tres saints abbes. Ces pauvres gens n’ont pas assez de leurs rentes, de leurs benefices, des revenus de leurs terres ; ils ne sont pas contents de vivre au sein de l’oisivete et des plaisirs, a charge au public et sans profit pour l’Etat. Ils enlevent de vastes terrains a la culture, les convertissent en paturages, abattent les maisons, les villages, et n’y laissent que le temple, pour servir d’etable a leurs outons. Ils changent en deserts les lieux les plus habites et les mieux cultives. Ils craignent sans doute qu’il n’y ait pas assez de parcs et de forets, et que le sol ne manque aux animaux sauvages. Ainsi un avare affame enferme des milliers d’arpents dans un meme enclos ; et d’honnetes cultivateurs sont chasses de leurs maisons, les uns par la fraude, les autres par la violence, les plus heureux par une suite de vexations et de tracasseries qui les forcent a vendre leurs proprietes.

Et ces familles plus nombreuses que riches (car l’agriculture a besoin de beaucoup de bras), emigrent a travers les campagnes, maris et femmes, veuves et orphelins, peres et meres avec de petits enfants. Les malheureux fuient en pleurant le toit qui les a vus naitre, le sol qui les a nourris, et ils ne trouvent pas ou se refugier. Alors, ils vendent a vil prix ce qu’ils ont pu emporter de leurs effets, marchandise dont la valeur est deja bien peu de chose. Cette faible ressource epuisee, que leur reste-t-il ? Le vol, et puis la pendaison dans les formes. Aiment-ils mieux trainer leur misere en mendiant? n ne tarde pas a les jeter en prison comme vagabonds et gens sans aveu. Cependant, quel est leur crime ? C’est de ne trouver personne qui veuille accepter leurs services, quoiqu’ils les offrent avec le plus vif empressement. Et d’ailleurs, comment les employer? Ils ne savent que travailler a la terre ; il n’y a donc rien a faire pour eux, la ou il n’y a plus ni semailles Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 16 ni moissons. Un seul patre ou vacher suffit maintenant a faire brouter cette terre, dont la culture exigeait autrefois des centaines de bras.

Un autre effet de ce fatal systeme, c’est une grande cherte des vivres, sur plusieurs points. Mais ce n’est pas tout. Depuis la multiplication des paturages, une affreuse epizootie est venue tuer une immense quantite de moutons. Il semble que Dieu voulait punir l’avarice insatiable de vos accapareurs par cette hideuse mortalite, qu’il eut plus justement lancee sur leurs tetes. Alors le prix des laines est monte si haut que les plus pauvres des ouvriers drapiers ne peuvent pas maintenant en acheter. Et voila encore une foule de gens sans ouvrage.

Il est vrai que le nombre des moutons s’accroit rapidement tous les jours ; mais le prix n’en a pas baisse pour cela ; parce que si le commerce des laines n’est pas un monopole legal, il est en realite concentre dans les mains de quelques riches accapareurs, que rien ne presse de vendre et qui ne vendent qu’a de gros benefices. Les autres especes de betail sont devenues d’une cherte proportionnelle par la meme cause et par une cause plus puissante encore, car la propagation de ces animaux est completement negligee depuis l’abolition des metairies et la ruine de l’agriculture.

Vos grands seigneurs ne soignent pas l’elevage du gros betail comme celui de leurs moutons. Ils vont acheter au loin des betes maigres, presque pour rien, les engraissent dans leurs pres, et les revendent hors de prix. J’ai bien peur que l’Angleterre n’ait pas ressenti tous les effets de ces deplorables abus. Jusqu’a present, les engraisseurs de betes n’ont cause la cherte que dans les lieux ou ils vendent ; mais a force d’enlever le betail la ou ils l’achetent, sans lui donner le temps de multiplier, le nombre en diminuera insensiblement et le pays finira par tomber dans une horrible disette.

Ainsi, ce qui devait faire la richesse de votre ile en fera la misere, par l’avarice d’une poignee de miserables. Le malaise general oblige tout le monde a restreindre sa depense et son domestique. Et ceux qu’on met a la porte, ou vont-ils? mendier ou voler, s’ils en ont le c? ur. A ces causes de misere vient se joindre le luxe et ses folles depenses. Valets, ouvriers, paysans, toutes les classes de la societe deploient un luxe inoui de vetements et de nourriture.

Parlerai-je des lieux de prostitution, des honteux repaires d’ivrognerie et de debauche, de ces infames tripots, de tous ces jeux, cartes, des, paume, palet, qui engloutissent l’argent de leurs habitues et les conduisent droit au vol pour reparer leurs pertes ? Arrachez de votre ile ces pestes publiques, ces germes de crime et de misere. Decretez que vos nobles demolisseurs reconstruiront les metairies et les bourgs qu’ils ont renverses, ou cederont le terrain a ceux qui veulent rebatir sur leurs ruines. Mettez un frein a l’avare egoisme des riches ; otez-leur le droit d’accaparement et de monopole.

Qu’il n’y ait plus d’oisifs pour vous. Donnez a l’agriculture un large developpement ; creez des manufactures de laine et d’autres branches d’industrie, ou vienne s’occuper utilement cette foule d’hommes dont la misere a fait jusqu’a present des voleurs, des vagabonds ou des valets, ce qui est a peu pres la meme chose. Si vous ne portez pas remede aux maux que je vous signale, ne me vantez pas votre justice ; c’est un mensonge feroce et stupide. Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 17 Vous abandonnez des millions d’enfants aux ravages d’une education vicieuse et immorale.

La corruption fletrit sous vos yeux ces jeunes plantes qui pouvaient fleurir pour la vertu, et vous les frappez de mort, quand, devenus des hommes, ils commettent les crimes qui germaient, des le berceau, dans leurs ames. Que faites-vous donc? des voleurs, pour avoir le plaisir de les pendre. Tandis que je parlais ainsi, mon adversaire se preparait a la replique. Il se proposait de suivre la marche solennelle de ces disputeurs categoriques qui repetent plutot qu’ils ne repondent, et placent tout l’honneur d’une discussion dans des efforts de memoire. Vous avez tres bien parle, me dit-il, vous surtout qui etes etranger, et qui ne pouvez connaitre ces matieres que par oui-dire. Je vais vous donner de meilleurs renseignements. Voici l’ordre de mon discours : d’abord, je recapitulerai tout ce que vous avez dit ; ensuite, je releverai les erreurs que vous a imposees l’ignorance des faits ; enfin, je refuterai vos arguments, je les pulveriserai. Je commence donc, comme je l’ai promis. Vous avez, si je ne me trompe, enumere quatre… – Je vous arrete la, interrompit brusquement le cardinal, l’exorde me fait craindre que le discours ne soit un peu long.

Nous vous epargnerons aujourd’hui cette fatigue. Mais je ne vous tiens pas quitte de votre harangue ; gardez-nous-la tout entiere pour la prochaine entrevue que vous aurez avec votre partie adverse. Je souhaite que le jour de demain vous ramene ici tous les deux, a moins que vous ou Raphael ne soyez dans l’impossibilite de venir. En attendant, mon cher Raphael, vous me feriez plaisir de m’apprendre pourquoi le vol ne merite pas la mort, et quelle autre peine vous y substitueriez qui garantit plus puissamment la surete publique.

Car vous ne pensez pas que l’on doive tolerer le vol, et si la potence n’est pas aujourd’hui une barriere pour le brigandage, quelle terreur imprimerez-vous aux scelerats, quand ils auront la certitude de ne pas perdre la vie ? quelle sanction assez forte donnerez-vous a la loi? Une peine plus douce ne serait-elle pas une prime d’encouragement au crime ? – Ma conviction intime, tres eminent pere, est qu’il y a de l’injustice a tuer un homme pour avoir pris de l’argent, puisque la societe humaine ne peut pas etre organisee de maniere a garantir a chacun une egale portion de bien.

On m’objectera, sans doute, que la societe, en frappant de mort, venge la justice et les lois, et ne punit pas seulement une miserable soustraction d’argent. Je repondrai par cet axiome : Summum jus, summa injuria. L’extreme droit est une extreme injustice. La volonte du legislateur n’est pas tellement infaillible et absolue qu’il faille tirer le glaive pour la moindre infraction a ses decrets. La loi n’est pas tellement rigide et stoique, qu’elle place au meme niveau tous les delits et tous les crimes, et n’etablisse aucune difference entre tuer un homme et le voler.

Car, si l’equite n’est pas un vain mot, entre ces deux actions, il y a un abime. Eh quoi! Dieu a defendu le meurtre, et nous, nous tuons si facilement pour un vol de quelques pieces de monnaie! Quelqu’un dira peut-etre : Dieu, par ce commandement, a ote la puissance de mort a l’homme prive, et non au magistrat, qui condamne en appliquant les lois de la societe. Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 18 Mais, s’il en est ainsi, qui empeche les hommes de faire d’autres lois egalement contraires aux preceptes divins, et de legaliser le viol, l’adultere, et le parjure ? Comment!…

Dieu nous a defendu d’oter la vie non seulement a notre prochain, mais encore a nous-memes ; et nous pourrions legitimement convenir de nous entr’egorger, en vertu de quelques sentences juridiques! Et cette convention atroce mettrait juges et bourreaux au-dessus de la loi divine, leur donnant le droit d’envoyer a la mort ceux que le code penal condamne a perir! Il suivrait de la cette consequence monstrueuse, que la justice divine a besoin d’etre legalisee et autorisee par la justice humaine, et que, dans tous les cas possibles, c’est a l’homme a determiner quand il faut obeir, ou non, aux commandements de Dieu.

La loi de Moise elle-meme, loi de terreur et de vengeance, faite pour des esclaves et des hommes abrutis, ne punissait pas de mort le simple vol. Gardons-nous de penser que, sous la loi chretienne, loi de grace et de charite, ou Dieu commande en pere, nous avons le droit d’etre plus inhumains et de verser a tout propos le sang de notre frere. Tels sont les motifs qui me persuadent qu’il est injuste d’appliquer au voleur la meme peine qu’au meurtrier. Peu de mots vous feront comprendre combien cette penalite est absurde en elle-meme, combien elle est dangereuse pour la surete publique.

Le scelerat voit qu’il n’a pas moins a craindre en volant qu’en assassinant ; alors, il tue celui qu’il n’aurait fait que depouiller ; et il le tue dans sa propre surete. Car il se debarrasse ainsi de son principal denonciateur, et court la chance de mieux cacher son crime. Le bel effet de cette justice implacable! en terrifiant le voleur par l’attente du gibet, elle en fait un assassin. Maintenant, j’arrive a la solution de ce probleme tant agite : Quel est le meilleur systeme penitentiaire ? A mon avis, le meilleur etait beaucoup plus facile a trouver que le pire.

D’abord, vous connaissez tous la penalite adoptee par les Romains, ce peuple si avance dans la science du gouvernement. Ils condamnaient les grands criminels a l’esclavage perpetuel, aux travaux forces dans les carrieres ou dans les mines. Ce mode de repression me parait concilier la justice avec l’utilite publique, Cependant, pour vous dire ladessus ma facon de penser, je ne sache rien de comparable a ce que j’ai vu chez les Polylerites, nation dependante de la Perse. Le pays des Polylerites est assez peuple, et leurs institutions ne manquent pas de sagesse.

A part le tribut annuel qu’ils payent au roi de Perse, ils jouissent de leur liberte et se gouvernent par leurs propres lois. Loin de la mer, entoures de montagnes, ils se contentent des productions d’un sol heureux et fertile ; rarement ils vont chez les autres, rarement les autres viennent chez eux. Fideles aux principes et aux coutumes de leurs ancetres, ils ne cherchent point a etendre leurs frontieres et n’ont rien a craindre du dehors. Leurs montagnes, et le tribut qu’ils payent annuellement au monarque, les mettent a l’abri d’une invasion.

Ils vivent commodement, dans la paix et l’abondance, sans armee et sans noblesse, occupes de leur bonheur et peu soucieux d’une vaine renommee ; car leur nom est inconnu au reste de la terre, si ce n’est a leurs voisins. Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 19 Lorsque chez ce peuple un individu est convaincu de larcin, on lui fait d’abord restituer l’objet vole, au proprietaire, et non au prince, comme cela se pratique ailleurs. Les Polylerites estiment en effet que le prince n’a pas plus de droits sur l’objet vole que le voleur lui-meme.

Si l’objet est degrade ou perdu, on en prend la valeur sur les biens du coupable, et on laisse le reste a sa femme et a ses enfants. Lui, on le condamne aux travaux publics ; et, si le vol n’est pas accompagne de circonstances aggravantes, on ne met le condamne ni au cachot ni aux fers ; il travaille le corps libre et sans entraves. Pour forcer les paresseux et les mutins, on emploie les coups preferablement a la chaine. Ceux qui remplissent bien leur devoir ne subissent aucun mauvais traitement. Le soir, on fait l’appel nominal des condamnes et on les enferme dans des cabanons ou ils passent la nuit.

Du reste, la seule peine qu’ils aient a souffrir, c’est la continuite du travail ; car on leur fournit toutes les necessites de la vie ; comme ils travaillent pour la societe, c’est la societe qui les entretient. Les coutumes a cet egard, varient suivant les localites. Dans certaines provinces, l’on affecte aux condamnes le produit des aumones et des collectes ; cette ressource, precaire par elle-meme, est la plus feconde en realite, a cause de l’humanite des habitants. Ailleurs, on destine a cet effet une portion des revenus publics ou bien une imposition particuliere et personnelle.

Il y a meme des contrees ou les condamnes ne sont pas attaches aux travaux publics. Tout individu qui a besoin d’ouvriers ou de man? uvres vient les louer sur place pour la journee, moyennant un salaire qui est un peu moindre que celui d’un homme libre. La loi donne au maitre le droit de battre les paresseux. De la sorte, les condamnes ne manquent jamais d’ouvrage ; ils gagnent leurs vetements et leur nourriture, et apportent chaque jour quelque chose au Tresor. On les reconnait facilement a la couleur de leur habit, qui est la meme pour tous et qui appartient exclusivement a eux seuls.

Leur tete n’est pas rasee, excepte un peu audessus des oreilles, dont une est mutilee. Leurs amis peuvent leur donner a boire, a manger, et un habit de couleur voulue. Mais un cadeau d’argent entraine la mort de celui qui donne et de celui qui recoit. Un homme libre ne peut, sous aucun pretexte, recevoir de l’argent d’un esclave (c’est ainsi qu’on nomme les condamnes). L’esclave ne peut toucher des armes ; ces deux derniers crimes sont punis de mort. Chaque province marque ses esclaves d’un signe particulier et distinctif.

Le faire disparaitre est pour eux un crime capital, ainsi que franchir la frontiere et parler avec les esclaves d’une autre province. Le simple projet de fuir n’est pas moins dangereux que la fuite elle-meme. Pour avoir trempe dans un pareil complot, l’esclave perd la vie, l’homme libre, la liberte. Bien plus, la loi decerne des recompenses au denonciateur ; elle lui accorde de l’argent, s’il est libre ; la liberte, s’il est esclave ; l’impunite, s’il etait complice, afin que le malfaiteur ne trouve pas plus de surete a perseverer dans un mauvais dessein qu’a s’en repentir.

Telle est la penalite du vol chez les Polylerites. Il est facile d’y apercevoir une grande humanite jointe a une grande utilite. Si la loi frappe, c’est pour tuer le crime en conservant l’homme. Elle traite le condamne avec tant de douceur et de raison, qu’elle le force a devenir honnete et a reparer, pendant le reste de sa vie, tout le mal qu’il avait fait a la societe. Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 20 Aussi est-il excessivement rare que les condamnes reviennent a leurs anciennes habitudes.

Les habitants n’en ont pas la moindre peur, et meme ceux d’entre eux qui entreprennent quelque voyage, choisissent leurs guides parmi ces esclaves, qu’ils changent d’une province a l’autre. En effet, qu’y a-t-il a craindre ? La loi ote a l’esclave la possibilite et jusqu’a la pensee du vol ; ses mains sont desarmees ; l’argent est pour lui la preuve d’un crime capital ; s’il est pris, la mort est toute prete et la fuite impossible. Comment voulez-vous qu’un homme vetu autrement que les autres puisse cacher sa fuite? Serait-ce en allant tout nu?

Mais encore son oreille a demi coupee le trahirait. Il est egalement impossible que les esclaves puissent ourdir un complot contre l’Etat. Afin d’assurer a la revolte quelque chance de succes, les meneurs auraient besoin de solliciter et d’entrainer dans leur parti les esclaves de plusieurs provinces. Or, la chose est impraticable. Une conspiration n’est pas facile a des gens qui, sous peine de mort, ne peuvent se reunir, se parler, donner ou rendre un salut. Oseraient-ils meme confier leur projet a leurs camarades, qui connaissent le danger du silence et l’immense avantage de la denonciation ?

D’un autre cote, tous ont l’espoir, en se montrant soumis et resignes, en donnant par leur bonne conduite des garanties pour l’avenir, de recouvrer un jour la liberte ; car il ne se passe pas d’annee qu’un grand nombre d’esclaves, devenus excellents sujets, ne soient rehabilites et affranchis. Pourquoi, ajoutai-je alors, n’etablirait-on pas en Angleterre une penalite semblable ? Cela vaudrait infiniment mieux que cette justice qui exalte si fort l’enthousiasme de mon savant antagoniste. – Un pareil etat de choses, repondit celui-ci, ne pourra jamais s’etablir en Angleterre, sans entrainer la dissolution et la ruine de l’empire.

Puis il secoua la tete, se tordit la levre et se tut. Tous les assistants d’applaudir avec transport a cette magnifique sentence, jusqu’au moment ou le cardinal fit la reflexion suivante : – Nous ne sommes pas prophetes, pour savoir, avant l’experience, si la legislation polylerite convient ou non a notre pays. Toutefois, il me semble qu’apres le prononce de l’arret de mort, le prince pourrait ordonner un sursis, afin d’essayer ce nouveau systeme de repression, en abolissant en meme temps les privileges des lieux d’asile. Si l’essai produit de bons resultats, adoptons ce systeme ; sinon, que les condamnes soient envoyes au supplice.

Cette maniere de proceder ne fait que suspendre le cours de la justice et n’offre aucun danger dans l’intervalle. J’irai meme plus loin ; je crois qu’il serait tres utile de prendre des mesures egalement douces et sages pour reprimer et detruire le vagabondage. Nous avons entasse lois sur lois contre ce fleau, et le mal est aujourd’hui pire que jamais. A peine le cardinal avait-il cesse de parler, que les louanges les plus exagerees accueillirent les opinions appuyees par Son Eminence, qui n’avaient trouve que mepris et dedain quand seul je les avais soutenues.

L’encens pleuvait particulierement sur les idees du prelat touchant le vagabondage. Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 21 Je ne sais s’il ne vaudrait pas mieux supprimer le reste de la conversation ; des choses bien ridicules y furent dites. Neanmoins, je vais vous en faire part ; ces choses n’etaient pas mauvaises, et elles se rattachent a mon sujet. Il y avait a table un de ces parasites qui font honneur et metier de singer le fou. Quant a celui-ci, la ressemblance etait si parfaite qu’on la prenait aisement pour la realite.

Ses plaisanteries etaient si insipides et froides que le rire s’adressait plus souvent a la personne qu’a ses bons mots. Cependant, il lui echappait de temps a autre quelques paroles assez raisonnables. Il ne faisait pas mentir le proverbe : « A force de lancer les des, on fait quelquefois le coup de Venus. » L’un des convives observa que moi j’avais pourvu au sort des voleurs et le cardinal a celui des vagabonds ; mais qu’il y avait encore deux classes de malheureux dont la societe devait assurer l’existence, parce qu’ils sont incapables de travailler our vivre, savoir les malades et les vieillards. – Laissez-moi faire, dit le bouffon, j’ai la-dessus un plan superbe. A vous parler franchement, j’ai grande envie de me delivrer du spectacle de ces miserables et de les cloitrer loin de tous les yeux. Ils me fatiguent avec leurs pleurnicheries, leurs soupirs et leurs supplications lamentables, quoique cette musique lugubre n’ait jamais pu m’arracher un sou ; car il m’arrive toujours de deux choses l’une : ou, quand je peux donner, je ne le veux pas, ou, quand je le veux, je ne le peux pas.

Aussi a present ils sont assez raisonnables ; des qu’ils me voient passer, ils se taisent pour ne pas perdre leur temps. Ils savent qu’il n’y a pas plus a attendre de moi que d’un pretre. Voici donc l’arret que je porte : Tous les mendiants vieux et malades seront distribues et classes comme il suit : Les hommes entreront dans les couvents des benedictins en qualite de freres lais ; les femmes seront faites religieuses. Tel est mon bon plaisir. Le cardinal sourit a cette saillie, l’approuve comme idee plaisante, et les assistants, comme une parole serieuse et grave.

Elle mit surtout en belle humeur un frere theologien qui se trouvait la. Ce reverend frere, deridant un peu sa face sombre et renfrognee, s’egaya avec beaucoup de malice sur le compte des pretres et des moines, puis, s’adressant au bouffon : – Vous n’avez pas aneanti la mendicite, si vous ne pourvoyez a la subsistance de nous autres freres mendiants. – Monseigneur le cardinal y a parfaitement pourvu, repliqua celui-ci, quand il a dit qu’il fallait enfermer les vagabonds et les faire travailler. Or, les freres mendiants sont les premiers vagabonds du monde.

A cette violente sortie, tous les yeux se fixerent sur le cardinal, qui ne parut pas formalise ; l’epigramme alors fut bruyamment applaudie. Quant au reverend frere, il en demeura petrifie. Le trait de satire qu’on venait de lui jeter au visage alluma rapidement sa colere ; et, rouge comme le feu, il se repandit en un torrent d’injures, traita le plaisant de fripon, calomniateur, bavard, enfant de damnation, assaisonnant tout cela des plus foudroyantes menaces de l’Ecriture sainte. Alors, notre bouffon bouffonna serieusement, et il avait beau jeu : Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 2 – Ne nous fachons pas, tres cher frere. Il est ecrit Dans votre patience, vous possederez vos ames. Le theologien reprit aussitot, et voici ses propres expressions : – Je ne me fache pas, coquin ; ou au moins je ne peche pas ; car le psalmiste dit : Mettez-vous en colere et ne pechez point. Le cardinal, dans une admonition pleine de douceur, engage le frere a moderer ses transports. – Non, monseigneur, s’ecria-t-il, non, je ne puis me taire, je ne le dois pas. C’est un zele divin qui me transporte, et les hommes de Dieu ont eu de ces saintes coleres. D’ou il est ecrit : Le zele de ta maison me devore.

Ne chante-t-on pas dans les eglises : Ceux qui se moquaient d’Elisee, pendant qu’il montait a la maison de Dieu, sentirent la colere du chauve. La meme punition frappera peut-etre ce moqueur, ce bouffon, ce ribaud. – Sans doute, dit le cardinal, votre intention est bonne. Mais il me semble que vous agiriez plus sagement, sinon plus saintement, d’eviter de vous compromettre avec un fou dans une querelle ridicule. – Monseigneur, ma conduite ne saurait etre plus sage. Salomon, le plus sage des hommes, a dit : Repondez au fou selon sa folie. Eh bien! c’est ce que je fais.

Je lui montre l’abime ou il va se precipiter, s’il ne prend garde a lui. Ceux qui riaient d’Elisee etaient en grand nombre, et ils furent tous punis, pour s’etre moques d’un seul homme chauve. Quel sera donc le chatiment d’un seul homme qui tourne en ridicule un si grand nombre de freres, parmi lesquels il y a tant de chauves ? Mais ce qui doit surtout le faire trembler, nous avons une bulle du pape, qui excommunie ceux qui se moquent de nous. Le cardinal, voyant que cela n’en finirait pas, renvoya d’un signe le bouffon parasite, et tourna prudemment le sujet de la conversation.

Bientot apres, il se leva de table, pour donner audience a ses vassaux, et congedia tous les convives. Cher Morus, je vous ai fatigue du recit d’une bien longue histoire. Vraiment, je serais confus de l’avoir autant prolongee, si je n’avais cede a vos instances, et si l’attention que vous pretiez a ces details ne m’avait fait un devoir de n’en omettre aucun. Je pouvais abreger, mais j’ai voulu vous eclairer sur l’esprit et le caractere des convives. Tant que seul je developpais mes idees, le mepris general accueillit mes paroles ; et des que le cardinal m’eut donne son assentiment, l’eloge remplaca le mepris.

Leur courtisanerie allait jusqu’a trouver judicieux et sublimes les lazzi d’un bouffon, que le cardinal tolerait comme un badinage frivole. Pensez-vous maintenant que les gens de cour auraient en grande consideration ma personne et mes conseils ? Je repondis a Raphael : Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par Victor Stouvenel 23 – Votre narration m’a fait eprouver une jouissance bien vive. Elle reunissait l’interet et le charme a une sagesse profonde. En vous ecoutant, je me croyais en Angleterre ; car j’ai ete eleve, enfant, dans le palais de ce bon cardinal, et son souvenir me ramenait aux premieres annees de ma vie.

Je vous avais deja donne mon amitie, mais tout le bien que vous avez dit a la memoire du pieux archeveque vous rend encore plus cher a mon c? ur. Du reste, je persiste dans mon opinion a votre egard, et je suis persuade que vos conseils seraient d’une haute utilite publique, si vous vouliez surmonter l’horreur que vous inspirent les rois et les cours. N’est-ce pas un devoir pour vous, comme pour tout bon citoyen, de sacrifier a l’interet general des repugnances particulieres? Platon a dit : L’humanite sera heureuse un jour, quand les philosophes seront rois ou quand les rois seront philosophes.

Helas ! que ce bonheur est loin de nous, si les philosophes ne daignent pas meme assister les rois de leurs conseils! – Vous calomniez les sages, me repliqua Raphael ; ils ne sont pas assez egoistes pour cacher la verite ; plusieurs l’ont communiquee dans leurs ecrits ; et si les maitres du monde etaient prepares a recevoir la lumiere, ils pourraient voir et comprendre. Malheureusement, un fatal bandeau les aveugle, le bandeau des prejuges et des faux principes, dont on les a petris et infectes des l’enfance.

Platon n’ignorait pas cela ; il savait aussi que jamais les rois ne suivraient les conseils des Philosophes, s’ils ne l’etaient pas eux-memes. Il en fit la triste experience a la cour de Denys le Tyran. Supposons donc que je sois ministre d’un roi. Voici que je lui propose les decrets les plus salutaires ; je m’efforce d’arracher de son c? ur et de son empire tous les germes du mal. Vous croyez qu’il ne me chassera pas de sa cour, ou ne m’abandonnera pas a la risee des courtisans ? Supposons, par exemple, que je sois ministre du roi de France. Me voila siegeant ans le Conseil, alors qu’au fond de son palais, le monarque preside en personne les deliberations des plus sages politiques du royaume. Ces nobles et fortes tetes sont en grand travail pour trouver par quelles machinations et par quelles intrigues le roi leur maitre conservera le Milanais, ramenera le royaume de Naples qui le fuit toujours, comment ensuite il detruira la republique de Venise et soumettra toute l’Italie ; comment enfin il reunira a sa couronne la Flandre, le Brabant, la Bourgogne entiere, et les autres nations que son ambition a deja envahies et conquises depuis longtemps.

L’un propose de conclure avec les Venitiens un traite qui durera autant qu’il n’y aura pas interet a le rompre. « Pour mieux dissiper leurs defiances », ajoute-t-il, « donnons-leur communication des premiers mots de l’enigme ; laissons meme chez eux une partie du butin, nous la reprendrons facilement apres – l’execution complete du projet. » L’autre conseille d’engager des Allemands ; un troisieme d’amadouer les Suisses avec de l’argent.

Celui-ci pense qu’il faut se rendre propice le dieu imperial, et lui faire une offrande d’or en guise de sacrifice ; celui-la, qu’il est opportun d’entrer en arrangement avec le roi d’Aragon, et de lui abandonner comme un gage de paix le royaume de Navarre, qui ne lui appartient pas. Un autre veut leurrer le prince de Castille de l’espoir d’une alliance, et entretenir a sa cour des intelligences secretes, en payant de grosses pensions a quelques grands seigneurs. Thomas MORE (1516), L’Utopie (traduction francaise, 1842) par V