These

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Il arrive que nous ne trouvions pas les mots pour le dire ou qu’ils nous paraissent tres en deca de ce que nous ressentons. Des lors, la question se pose de savoir s’il s’agit d’une impuissance du langage. Tel est le probleme que Bergson resout dans cet extrait de son Essai sur les donnees immediates de la conscience. L’auteur veut montrer que le langage est insuffisant pour exprimer ce que nous pensons individuellement. Toutefois, cette impuissance supposee ne laisse pas d’impliquer certaines difficultes. Notre pensee perd-elle quoi que ce soit a etre la meme que celle des autres ?

Comment dire sans se contredire qu’il y a de l’inexprimable ? L’originalite n’est-elle pas une conquete plutot qu’une donnee immediate ? L’auteur commence par opposer la singularite de la pensee avec le caractere general des mots qui l’expriment. Pour ce faire, il prend deux exemples, a savoir l’amour et la haine. Il postule dans cet extrait de l’Essai sur les donnees immediates de la conscience que la facon d’aimer ou de hair de chacun lui est propre dans la mesure ou elle emane de sa personnalite. C’est donc qu’il admet que la personnalite de chacun differe de celle des autres.

Et comment ne pas

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l’admettre puisque si ma personnalite est la meme que celle d’un autre nous serions une seule et meme personne ou bien nous serions incapables de nous distinguer. Ainsi Socrate fait remarquer a Cratyle dans le dialogue eponyme de Platon que si on fait une copie en tout point identique de Cratyle on ne pourra distinguer l’original de la copie. Pourtant, le propos de Bergson n’est pas si evident si on n’y regarde de plus pres. En effet, quoique deux triangles soient differents, ils sont identiques quant a leur essence.

De meme, rien n’interdit de penser que mon amour ou ma haine n’est pas celle des autres quant a l’existence mais qu’ils sont identiques quant a l’essence. Des lors, que les memes mots les expriment ne prouvent nullement qu’ils sont trahis mais bien plutot que le mot vise l’essence ou la nature de la chose comme Socrate le montre a Hermogene dans le Cratyle de Platon. A quoi servirait de s’exprimer sinon pour communiquer a l’autre au sens non seulement de transmettre mais egalement, au sens premier et etymologique, au sens de partager avec l’autre ? Parler n’est-il pas alors ce qui me fait etre avec les autres ?

Or, l’auteur ne nie nullement qu’il y ait un aspect impersonnel et objectif a l’amour et a la haine. C’est bien ce que les mots expriment. Ce qu’il met en lumiere, c’est que l’amour et la haine en tant qu’ils ne sont pas des realites separables de ces totalites que sont les personnalites, les refletent. Il y a donc autant d’amour et de haine qu’il y a de personne. Il n’y a qu’un mot pour l’un et l’autre sentiment. Des lors, c’est ce caractere unique que le langage ne peut exprimer. Aussi l’auteur ajoute-t-il a ses deux exemples, « les milles sentiments qui agitent l’ame ».

C’est dire que les sentiments au sens large ne sont pas separables les uns des autres et qu’ils concourent tous a l’expression de l’ame. Qu’entendre par la ? Par ame, il faut donc entendre ce qui definit la personnalite de chacun, son identite et dont l’existence est absolument unique et originale. C’est en ce sens que l’ame se distingue du corps qui ne constitue pas une totalite dans le meme sens. Reste donc a se demander s’il n’est pas possible d’exprimer d’une certaine facon l’inexprimable qui ne serait alors qu’un defaut quant a l’utilisation du langage et non une impuissance du langage lui-meme.

En effet, Bergson prend l’exemple du romancier. Selon lui, il reussit, grace a la richesse et a la precision de la langue qu’il utilise, a donner des nuances relatives aux sentiments et aux idees qui s’expriment habituellement de facon impersonnelle. On pourrait commencer par s’etonner que l’auteur donne comme exemple le romancier dont l’? uvre par definition est celle d’une fiction. En quoi des personnages inventes peuvent-ils permettre de penser une quelconque verite ? Ne serait-il pas preferable de s’interesser a l’homme de science ou de savoir, notamment a l’historien qui connait des vies individuelles ?

Toutefois, n’est-il pas clair aussi que les personnages du romancier, meme reels comme dans le roman historique a la Walter Scott (1771-1832) ou a la Alexandre Dumas (1802-1870) son disciple francais, ces personnages nous interessent ? N’est-il pas tout aussi clair que nous distinguons les bons et les mauvais romanciers ? Aussi le talent du romancier reside-t-il selon l’auteur en ceci qu’il reussit a redonner aux sentiments et aux idees une certaine individualite. Autrement dit, le langage ordinaire est non seulement impuissant a rendre compte des sentiments mais egalement des idees, c’est-a-dire des representations des choses.

Des lors Bergson n’entend pas par pensee uniquement les sentiments dont nous avons conscience, mais egalement la pensee. On pourrait des lors s’etonner que le langage soit impuissant a exprimer la pensee representative car qu’est-ce qu’une idee, sinon l’essence meme de la chose si on en croit le Cratyle de Platon ? Et l’essence de la chose est justement la meme dans toutes les choses qui ont la meme essence. Mais une representation peut soit noter de la chose ce qu’elle a de commun avec toutes les autres ou relever ce qu’elle a de singulier.

Des lors, l’idee en ce sens la qui est celui que Bergson admet n’est pas plus exprimee par le mot que le sentiment. C’est ainsi que le romancier comme Stendhal (1783-1842) dans La Chartreuse de Parme (1839) qui decrit l’experience de Fabrice Del Dongo a la bataille de Waterloo du point de vue de son personnage va exprimer et les sentiments et les idees de son personnage, idees et sentiments propres. L’admirateur de Waterloo parcourt la bataille sans veritablement comprendre ou elle se situe.

C’est pour cela qu’un personnage de roman ou litteraire de facon generale acquiert une dimension telle qu’il est possible ensuite que son nom exprime quelque chose. Dulcinee et don Quichotte de Cervantes (1547-1616), dom Juan de Tirso de Molina (1583-1648), Moliere (1622-1673) ou Mozart (1756-1791) et da Ponte (1749-1848), la Bovary de Flaubert (1821-1880) en sont des exemples. Mais comment le romancier s’y prend-il ? Selon Bergson, il arrive a l’individualite en juxtaposant les details, c’est-a-dire finalement en juxtaposant les mots.

Cette idee de juxtaposition signifie donc que les mots restent exterieurs les uns aux autres et que par consequent, elle laisse entendre que le romancier ne peut par cette methode y arriver que par un travail infini. On pourrait meme comprendre par la pourquoi finalement la litterature ne peut jamais etre achevee. Reste que cette impuissance programmee du langage demande a etre explicitee. Est-elle simplement la marque que le travail de pensee et d’expression est proprement infini ou bien plutot comme Bergson semble le laisser entendre que l’originalite veritable est dans l’ame et jamais dans l’expression.

En effet, Bergson veut montrer que le romancier, quelques details qu’ils ajoutent indefiniment, n’arrivera jamais a donner leur individualite veritable aux sentiments et aux idees. Pour cela, il compare le procede du romancier a celui d’une question qui a rapporte a l’univers physique. En effet, soit deux positions d’un mobile, c’est-a-dire d’un corps qui parcourt un espace en un temps donne, il est possible d’intercaler entre eux une infinite de points. Des lors, il est impossible ainsi de retrouver l’espace parcouru.

C’est donc une mauvaise methode pour saisir le mouvement que de tenter de le reconstituer a partir des points fixes parcourus par le mobile. On devine a peu pres que le mouvement devra etre saisi en lui-meme. Il en va de meme selon Bergson avec les mots. En les juxtaposant, nous ne faisons qu’associer les idees. Des lors, celles-ci ne se penetrent pas, c’est-a-dire ne forment pas cette unite qui est ce que l’ame ressent ou pense. C’est donc dire que les idees ne sont pas separees dans la pensee. Elles sont multiples dans l’ame mais d’une multiplicite de fusion et non d’une multiplicite de juxtaposition.

On comprend donc par cette comparaison que l’impuissance du langage est d’essence. C’est pour cela que Bergson l’exprime dans le vocabulaire des mathematiques antiques. La pensee est incommensurable au langage signifie qu’il n’est pas possible par le langage de rendre compte de la pensee qui est donc quelque chose de plus que le langage, quelque chose donc qui n’est pas reductible a la rationalite qui s’exprime dans le langage. Des lors, pour Bergson, l’originalite d’expression sera toujours seconde et meme insuffisante par rapport a l’originalite de la pensee qui en est l’essence meme.

Il faudrait meme dire que cette originalite est en quelque sorte donnee et n’est pas le travail ou l’effort du sujet. Il est clair que toute la these de Bergson repose sur le presuppose que les mots representent des realites concues separement, c’est-a-dire abstraitement par opposition a la pensee qui est concrete dans la mesure ou elle est toujours un tout singulier dont les parties ne sont pas separables. Or, le sens que l’on accorde aux mots ne se limite pas a leur juxtaposition. C’est la raison pour laquelle on sait que le sens d’un mot depend du contexte.

C’est donc dire qu’une phrase, qu’un texte, un livre, une ? uvre ont cette individualite, cette singularite que Bergson accorde a la seule pensee. Mieux, la simple pensee est finalement d’une grande pauvrete avant l’expression qui lui donne sa realite. Je ne sais pas vraiment ce que je pense lorsque je pense sans rien dire et Merleau-Ponty, dans la Phenomenologie de la perception, a pu soutenir avec raison que dans le dialogue mon interlocuteur m’arrache des pensees que je ne me connaissais pas.

C’est donc dire que l’expression loin d’etre seconde est bien plutot le moment meme ou la pensee peut apparaitre en tant que tel de meme qu’un mouvement sans espace parcouru n’a guere de sens. Des lors, la pensee et le langage sont strictement commensurables. Le langage le plus banal trouve dans la situation de communication son sens. Ainsi l’expression de l’amour peut prendre le tour le plus banal dans l’expression tout en etant plein de sens pour les amoureux.

Par exemple “Je t’aime” n’est impersonnel et objectif que pour celui qui ne ressent pas le sens du terme qui est tout entier dans l’enonciation et non dans son sens propositionnel. Je veux dire par la que celui qui s’exprime est implique dans ce qu’il enonce et que le sens general de l’expression n’est valable que pour celui qui entend de l’exterieur l’enonce. Par contre pour l’enonciateur, il s’agit bien par l’expression, de penser son amour qui ne serait guere le meme s’il restait tu comme celui de Cyrano pour la belle Roxane dans la piece de d’Edmond Rostand (1868-1918).

Le probleme etait de savoir si la pensee etait telle que le langage ne puisse l’exprimer, c’est-a-dire finalement si nous ne pouvons jamais communiquer ou exprimer ce que nous pensons. Bergson, a partir de l’idee d’une pensee affective et representative singuliere, montre que le langage, toujours objectif et impersonnel, ne peut, meme sous la forme de la recherche litteraire, exprimer la singularite. Toutefois, il est apparu que le sens des mots peut exprimer la dite individualite, non seulement par la totalite qu’il forme, mais egalement, en tant qu’enonciation.