Stevenson Tresor

Stevenson Tresor

Robert-Louis Stevenson L île au trésor BeQ L Ile au trésor roman Traduction de Déodat Serval La Bibliothèque élect Collection À tous les Volume 591 : version 2 or 277 Sni* to View Du même auteur, à la Bibliotheque : Le cas étrange du docteur Jekyll Nouvelles Mille et une nuits L Tle au trésor Édition de référence . Éditions Rencontre, Lausanne, 1968. 4 Première partie balafre du coup de sabre, d’un blanc sale et livide, s’étalait en 7 travers de sa joue.

Tout en sifflotant, il parcourut la crique du regard, puis de sa vieille voix stridente et chevrotante qu’avaient rythmée et cassée les anœuvres du cabestan, il entonna cette antique rengaine de matelot qu’il devait nous chanter si souvent par la suite Nous étions quinze sur le coffre du mort… Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum ! Après quoi, de son bâton, une sorte d’anspect, il heurta contre la porte et, à mon père qui s’empressait, commanda brutalement un verre de rhum. Aussitôt senti, il le but posément et le dégusta en connaisseur, sans cesser d’examiner tour à tour les falaises et notre enseigne. Voilà une crique commode, dit-il à la fin, et un cabaret agréablement situé. Beaucoup

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de clientèle, camarade ? Mon père lui répondit négativement : très peu de clientèle ; si peu que c’en était désolant. Eh bien ! alors, reprit-il, je n’ai plus qu’à jeter l’ancre… Hé ! l’ami, cria-t-il à l’homme qui poussait la brouette, accostez ici et aidez à monter mon coffre… Je 8 resterai ici quelque temps, continua-t-il. Je ne suis pas difficile : du rhum et des œufs au lard, il ne m’en faut pas plus, et cette pointe là-haut pour regarder passer les bateaux.

Comment vous pourriez m’appeler ? Vous pourriez m’appeler capitaine… Ah ! je vois ce qui vous inquiète… Tenez ! (Et il jeta sur le comptoir trois ou uatre pièces d’or. ) Vous me direz uand j’aurai tout dépensé, fit-il, l’air hautai pitaine de me direz quand j’aurai tout dépensé, fit-il, l’air hautain comme un capitaine de vaisseau. Et à la vérité, en dépit de ses piètres effets et de son rude langage, il n’avait pas du tout l’air d’un homme qui a navigué à l’avant : on pett pris plutôt pour un second ou pour un capitaine qui ne souffre pas la désobéissance.

L’homme à la brouette nous raconta que la malle-poste l’avait déposé la veille au Royal George, et qu’il s’était informé des auberges qu’on trouvait le long de la côte. On lui avait dit du bien de la nôtre, je suppose, et pour son isolement il l’avait choisie comme gite. Et ce fut là tout ce que nous apprîmes de notre hôte. Il était ordinairement très taciturne. Tout le jour il rôdait alentour de la baie, ou sur les falaises, muni d’une lunette d’approche en cuivre ; toute la soirée il restait dans un coin de la salle, auprès du feu, à boire des grogs au rhum très forts.

La plupart du temps, il ne répondait pas quand on s’adressait à lui, mais vous 9 regardait brusquement d’un air féroce, en soufflant par le nez telle une corne d’alarme ; aussi, tout comme ceux ui fréquentaient notre maison, nous apprîmes vite à le laisser tranquille. Chaque jour, quand il rentrait de sa promenade, il s’informait s’il était passé des gens de mer quelconques sur la route. Au début, nous crûmes qu’il nous posait cette question parce que la société de ses pareils lui manquait ; mais à la longue, nous nous aperçûmes qu’il préférait les éviter.

Quand un marn s’arrêtait à l’Amiral Benbow – comme faisaient parfois ceux préférait les éviter. Quand un marin ceux qui gagnaient Bristol par la route de la côte — il l’examlnait à travers le rideau de la porte avant de énétrer dans la salle et, tant que le marin était là, il ne manquait jamais de rester muet comme une carpe. Mais pour moi il n’y avait pas de mystère dans cette conduite, car je participais en quelque sorte à ses craintes.

Un jour, me prenant à part, il m’avait promis une pièce de dix sous à chaque premier de mois, si je voulais « veiller au grain » et le prévenir dès l’instant où paraîtrait « un homme de mer à une jambe » e plus souvent, lorsque venait le premier du mois et que je réclamais mon salaire au capitaine, il se contentait de souffler par le nez et de me foudroyer du regard ; mais a semaine n’était pas écoulée qu’il se ravisait et me remettait ponctuellement mes dix sous, en me réitérant l’ordre de veiller à « l’homme de mer à une jambe ».

Si ce personnage hantait mes songes, il est inutile de 10 le dire. par les nuits de tempête où le vent secoualt la maison par les quatre coins tandis que le ressac mugissait dans la crique et contre les falaises, il m’apparaissait sous mille formes diverses et avec mille physionomies diaboliques. Tantôt la jambe lui manquait depuis le genou, tantôt dès la hanche ; d’autres fois c’était un monstre qui n’avait jamais possédé qu’une eule jambe, située au milieu de son corps.

Le pire de mes cauchemars était de le voir s’élancer par bonds et me poursuivre à travers cham Le pire de me poursuivre à travers champs. Et, somme toute, ces abominables imaginations me faisaient payer bien cher mes dix sous mensuels. Mais, en dépit de la terreur que m’inspirait l’homme de mer à une jambe, j’avais beaucoup moins peur du capitaine en personne que tous les autres qui le connaissaient. À certains soirs, il buvait du grog beaucoup plus qu’il n’en pouvait supporter ; et ces jours-là il s’attardait parfois à chanter ses sinistres et arouches vieilles complaintes de matelot, sans souci de personne.

Mais, d’autres fois, il commandait une tournée générale, et obligeait l’assistance intimidée ? ouïr des récits ou à reprendre en chœur ses refrains. Souvent j’ai entendu la maison retentir du « Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum ! alors que tous ses voisins l’accompagnaient à qui mieux mieux pour éviter ses observations. Car c’était, durant ces accès, l’homme le plus tyrannique du monde : il claquait de la main sur la table pour exiger le silence, il se mettait en fureur ? cause d’une question, ou voire même si l’on n’en posait oint, car il jugeait par là que l’on ne suivait pas son récit.

Et il n’admettait point que personne quittât l’auberge avant que lui-même, ivre mort, se fût traîné jusqu’à son lit. Ce qui effrayait surtout le monde, c’étaient ses histoires. Histoires épouvantables, où il n’était question que d’hommes pendus ou jetés à l’eau, de tempêtes en mer, et des îles de la Tortue, et d’affreux exploits aux pays de l’Amérique esp l’eau, de tempêtes en mer, et des iles de la Tortue, et d’affreux exploits aux pays de l’Amérique espagnole. De son propre aveu, il devait avoir vécu parmi les pires sacrpants auxquels

Dieu permît jamais de naviguer. Et le langage qu’il employait dans ses récits scandalisait nos braves paysans presque à l’égal des forfaits qu’il narrait. Mon père ne cessait de dire qu’il causerait la ruine de l’auberge, car les gens refuseraient bientôt de venir sy faire tyranniser et humilier, pour aller ensuite trembler dans leurs lits ; mais je croirais plus volontiers que son séjour nous était profitable. Sur le moment, les gens avaient peur, mais à la réflexion ils ne s’en plaignaient pas, car c’était une fameuse distraction dans la morne routine villageoise.

Il y eut même une coterie de jeunes gens qui affectèrent de l’admirer, l’appelant « un vrai loup de mer « un authentique vieux flambart », et autres noms semblables, ajoutant que c’étaient les hommes de cette trempe qui font l’Angleterre 12 redoutable sur mer. Dans un sens, à la vérité, il nous acheminait vers la ruine, car il ne s’en allait toujours pas : des semaines s’écoulèrent, puis des mois, et l’acompte était depuis longtemps épuisé, sans que mon père trouvât jamais le courage de lui réclamer le complément.

Lorsqu’il y faisait la moindre allusion, le capitaine soufflait par le ez, avec un bruit tel qu’on eût dit un rugissement, et foudroyait du regard mon pauvre père, qui s’empressait de quitter la salle. Je l’ai vu se tordre les mans après l’une de ces r père, qui s’empressait de quitter la salle. Je l’ai vu se tordre les mains après l’une de ces rebuffades, et je ne doute pas que le souci et l’effroi où il vlvait hâtèrent de beaucoup sa fin malheureuse et anticipée.

De tout le temps qu’il logea chez nous, à part quelques paires de bas qu’il acheta d’un colporteur, le capitaine ne renouvela en rien sa toilette. L’un des coins e son tricorne s’étant cassé, il le laissa pendre depuis lors, bien que ce lui fût d’une grande gêne par temps venteux. Je revois l’aspect de son habit, qu’il rafistolait lui-même dans sa chambre de l’étage et qui, dès avant la fin, n’était plus que pièces. Jamais il n’écrivit ni ne reçut une lettre, et il ne parlait jamais à personne qu’aux gens du voisinage, et cela même presque uniquement lorsqu’il était ivre de rhum.

Son grand coffre de marin, nul d’entre nous ne l’avait jamais vu ouvert. On ne lui résista qu’une seule fois, et ce fut dans les 13 derniers temps, alors que mon pauvre père était déj? ravement atteint de la phtisie qui devait l’emporter. Le docteur Livesey, venu vers la fin de l’après-midi pour visiter son patient, accepta que ma mère lui servît un morceau à manger, puis, en attendant que son cheval fût ramené du hameau – car nous n’avions pas d’écurie au vieux Benbow – il s’en alla fumer une pipe dans la salle.

Je Hy suivis, et je me rappelle encore le contraste frappant que faisait le docteur, bien mis et allègre, à la perruque poudrée à blanc, aux yeux noirs et vifs, au maintien distingué, avec les paysans rustauds, maintien distingué, avec les paysans rustauds, et surtout vec notre sale et blême épouvantail de pirate, avachi dans l’ivresse et les coudes sur la table.

Soudan, il se mit – je parle du capitaine – à entonner son sempiternel refrain La boisson et le diable ont expédié les autres, Au début, j’avais cru que « le coffre du mort » était sa grande cantine de là-haut dans la chambre de devant, et cette imaglnation s’était amalgamée dans mes cauchemars avec celle de l’homme de mer à une jambe. 4 Mais à cette époque nous avions depuis longtemps cessé de faire aucune attention au refrain ; il n’était nouveau, ce soir-là, que pour le seul docteur Livesey, et e m’aperçus qu’il produisait sur lui un effet rien moins qu’agréable, car le docteur leva un instant les yeux avec une véritable irritation avant de continuer à entretenir le vieux Taylor, le jardinier, d’un nouveau traitement pour ses rhumatismes. Cependant, le capitaine s’excitait peu à peu à sa propre musique, et il finit par claquer de la main sur sa table, d’une manière que nous connaissions tous et qui exigeait le silence.

Aussitôt, chacun se tut, sauf le docteur Livesey qui poursuivit comme devant, d’une voix claire et courtoise, en tirant une forte bouffée de sa pipe tous les deux ou trois mots. Le capitaine le dévisagea un instant avec courroux, fit claquer de nouveau sa main, Le claquer de nouveau sa main, puis le toisa d’un air farouche, et enfin lança avec un vil et grossier juron : – Silence, là-bas dans l’entrepont . Est-ce à moi que ce discours s’adresse, monsieur ? it le docteur. Et quand le butor lui eut déclaré, avec un nouveau juron, qu’il en était ainsi : – Je n’ai qu’une chose à vous dire, monsieur, répliqua le docteur, c’est que si vous continuez à boire du rhum de la sorte, le monde sera vite débarrassé d’un très ignoble gredin ! 15 La fureur du vieux drôle fut terrible. Il se dressa d’un bond, tira un coutelas de marin qu’il ouvrit, et le balançant sur la main ouverte, s’apprêta à clouer au mur le docteur.

Celui-ci ne broncha point. Il continua de lui parler comme précédemment, par-dessus l’épaule, et du même ton, un peu plus élevé peut-être, pour que toute la salle entendît, mais parfaitement calme et posé : – Si vous ne remettez à l’instant ce couteau dans votre poche, je vous jure sur mon honneur que vous serez pendu aux prochaines assises. Ils se mesurèrent du regard ; mais le capitaine céda bientôt, remisa son arme, et se rassit, en grondant omme un chien battu. Et maintenant, monsieur, continua le docteur, sachant désormais qu’il y a un tel personnage dans ma circonscription, vous pouvez compter que j’aurai l’œil sur vous nuit et jour. Je ne suis pas seulement médecin, je suis aussi magistrat ; et s’il m’arrive la moindre plainte contre vous, fût-ce pour un esclandre comme celui de ce soir, le prendr moindre celui de ce soir, je prendrai les mesures efficaces pour vous faire arrêter et expulser du pays.

Vous voil? prévenu. 16 Peu après on amenait à la porte le cheval du docteur Livesey, et celui-ci s’en alla ; mais le capitaine se tint ranquille pour cette soirée-là et nombre de suivantes. 17 Où Chien-Noir fait une brève apparition Ce fut peu de temps après cette algarade que commença la série des mystérieux événements qui devaient nous délivrer enfin du capitaine, mais non, comme on le verra, des suites de sa présence.

Cet hiverlà fut très froid et marqué par des gelées fortes et prolongées ainsi que par de rudes tempêtes ; et, dès son début, nous comprîmes que mon pauvre père avait peu de chances de voir le printemps. Il baissait chaque jour, et comme nous avions, ma mère et moi, tout le travail e l’auberge sur les bras, nous étions trop occupés pour accorder grande attention à notre fâcheux pensionnaire. C’était par un jour de janvier, de bon matin.

Il faisait un froid glacial. Le givre blanchissait toute la crique, le flot clapotait doucement sur les galets, le soleil encore bas illuminait à peine la crête des collines et luisait au loin sur la mer. Le capitaine, levé plus tôt que de coutume, était parti sur la grève, son coutelas ballant sous les larges basques de son vieil habit bleu, sa lunette de cuivre sous le bras son tricorne rejeté sur la 18 PAGF ID OF