Sartre

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L’enfance d’un chef n’accorde que peu d’importance aux formes politiques de la solidarite humaine ou encore de la simple communication avec autrui. Parce qu’elle privilegie, a l’origine du moins, l’individuel et le singulier, la fiction romanesque atteint au politique par une voie oblique : dans quelle mesure le petit roman de Sartre peut? il entrer en debat avec la politique ?

On notera a ce propos que L’enfance d’un chef multiplie les references ponctuelles et indirectes aux hommes politiques francais des annees 1920 et 1930 : le petit roman mentionne Raymond Poincare, president de la Republique ; Aristide Briand, president du Conseil, Edouard Herriot, ministre d’Etat du parti radical, Leon Blum, homme politique socialiste. L’entree du personnage principal chez les camelots du Roi evoque Barres et Maurras1. Et c’est donc aujourd’hui, actuellement, qu’en quelque sorte ce contenu fait surface.

Cela etant, L’enfance d’un chef n’est pas de ces oeuvres qui prennent en compte directement une epoque et un monde. S’y dessinerait plutot en filigrane, entre les lignes du texte, une reflexion constituee sur les rapports sociaux et politiques de l’individuel et du collectif. La nouvelle de Sartre, terminee en juillet 1938, inedite jusqu’a sa parution dans le recueil Le Mur en janvier 19392,

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est prise dans un double dispositif qui la porte tout entier vers sa fin : la demonstration philosophique et litteraire d’une art, la vision subjective et esthetique d’autre part, font d’abord ecran a l’aspect proprement politique du 28 romanesque. A sa publication, le recueil Le Mur a recu le prix du Roman populiste en avril 1940 : a travers posture de repulsion, rejet d’un humanisme grotesque, artifice de la nausee et denegation du social, Sartre se reclame a bon droit de Louis? Ferdinand Celine. Si pourtant la pathologie du social se prevaut d’un imaginaire populiste, le visage de l’anti? heros nauseeux et contingent Lucien Fleurier est bien celui de la France provinciale de l’immediat avant? uerre. L’enfance d’un chef se propose d’etre, sous forme romanesque, un « laboratoire de l’existence », suivant l’expression de Julia Kristeva3 a travers une satire qui, a la maniere du canular sartrien, est une critique de la societe, impliquant rupture de ton, sentiment de degradation, fragment insere dans le recit et discours imitant les stereotypes. Presentant la realite quotidienne comme un spectacle grotesque, la satire, pratique fictionnelle et parodique, est dans son principe un developpement du geste litteraire.

L’inertie et la paresse du faible Lucien non seulement manifestent une parodie de la vie bourgeoise, mais aussi prolongent la philosophie sartrienne du desordre de la contingence et du monde. Ce qui caracterise le style de Sartre dans L’enfance d’un chef, c’est sa capacite a dire plusieurs choses en une, echappant au tragique de la linearite et a la succession romanesque.

LUCIEN FLEURIER : UN ANTI? HEROS Il me dit qu’il a lu et fait lire a deux de ses collegues L’enfance d’un chef. “Ils m’ont dit : mais votre camarade est antisemite.

Et je dois dire que si je ne te connaissais pas…”

4 1. Lucien Fleurier : portrait d’un « salaud » En suivant le recit ironique de l’enfance et de l’adolescence de son heros – qui emprunte des traits generaux a l’epoque et a la situation historiques –, Sartre raconte dans L’enfance d’un chef l’apprentissage d’un « salaud », celui dont l’appartenance sociale a la classe dominante conditionne l’existence, celui pour qui le statut de « chef » demeure l’unique valeur. Dans une Lettre au Castor, Sartre note le 12 mai 1940 que « dans Le mur il n’y avait que des 29 salauds ».

Salaud, ce terme familier apparait pour la premiere fois dans La Nausee avec une majuscule d’antonomase et designe celui qui renonce a sa liberte et qui oublie sa contingence pour faire coincider son etre avec son pure existence sociale : son appartenance a la societe conditionne et determine absolument sa vie. Le Salaud est donc par excellence le chef : celui qui a un etre de droit, un etre de la famille, un etre de classe. Le personnage de Lucien Fleurier, Sartre l’a certes invente, mais « ce n’etait pas tres difficile, parce que de mon temps il y avait des tas de gens qui etaient comme ca », explique? t? il lors d’entretiens ealises a l’occasion du film Sartre par lui? meme, en 1972 : Il s’agissait au fond d’expliquer pourquoi on etait antisemite dans une premiere tentative, mais le personnage n’a de sympathique et de commun que le sentiment de sa contingence, seulement, il reagit comme un salaud, c’est? a? dire qu’il se cree immediatement une attitude, des droits et tout ca. 5 De nouveau, en aout 1974, Sartre definit comme « salauds » ceux qui « mettent leur liberte a se faire reconnaitre comme bons par d’autres, alors qu’en realite ils sont mauvais a cause de leur activite meme », d’apres l’entretien que Sartre accorde a Simone de Beauvoir6.

Sartre precise lors d’entretiens pour le film Sartre par lui? meme en 1972 : « on ne doit pas etre cet enfant ! […] cette enfance ne ressemble pas a la mienne. » Dans « Materialisme et Revolution », il precise cette idee en donnant de Lucien une definition generale : Tout membre de la classe dominante est homme de droit divin. Ne dans un milieu de chefs, il est persuade des son enfance qu’il est ne pour commander. […] Il y a une certaine fonction sociale qui l’attend dans l’avenir, dans laquelle il se coulera des qu’il en aura l’age et qui est comme la realite metaphysique de son individu.

Sartre poursuit : il existe parce qu’il a le droit d’exister. Ce caractere sacre du bourgeois pour le bourgeois, qui se manifeste par des ceremonies de reconnaissance, c’est ce qu’on nomme la dignite humaine. L’ideologie de la classe dirigeante est tout entiere penetree par cette idee de dignite 7. 30 2. Lucien Fleurier : portrait d’un « chef » L’enfance d’un chef apparait comme le petit roman de formation d’un personnage negatif et bourgeois, Lucien Fleurier, futur chef d’industrie a travers lequel s’affirme la critique parodique de tous les conservatismes de l’epoque.

Si l’on en juge par un passage de Situations II, Lucien Fleurier correspond a un personnage que Sartre a veritablement rencontre : J’ai connu vers 1924 un jeune homme de bonne famille, entiche de litterature et tout particulierement des auteurs contemporains. Il se gorgea de la poesie des bars quand elle etait a la mode, puis, a la mort de son pere, reprit sagement l’usine familiale et le droit chemin. Il a epouse une riche heritiere. Vers le moment qu’il se maria, il puisa dans ses lectures la formule qui devait justifier sa vie. “Il faut, m’ecrivit? il un jour, faire comme tout le monde et n’etre comme personne”. Tel est Lucien Fleurier, dont l’ensemble des actes fonde une existence d’alibi, une conduite par approximation dont la morale semble tout droit etablie d’apres le modele de L’Ordre (1929) de Marcel Arland, s’identifie a son pere en conformite avec son milieu social. Comme histoire de l’apprentissage politique qui conduit un jeune homme dans les rangs de l’Action francaise, L’enfance d’un chef laisse affleurer le contexte politique et l’environnement international de la France de l’entre? deux? guerres. On connait le retentissement que donne au mot « chef », entre les deux guerres, la montee des extremismes.

Lucien, qui prepare dans les annees 1920 le concours de l’Ecole centrale au lycee Saint? Louis, decouvre Les Deracines de Maurice Barres que lui prete son ami Andre Lemordant « Lucien trouva que Sturel lui ressemblait. “C‘est pourtant vrai, se dit? il, je suis un deracine” ». De nouveau, on offre a Lucien un caractere et un destin, « une methode pour se definir et s’apprecier ». C’est donc vers le groupe des Camelots du roi que s’oriente Lucien : « L’inconscient plein d’odeurs agrestes dont Barres lui faisait cadeau […] il le trouverait a ses pieds […] comme un humus nourrissant ou Lucien puiserait la force de devenir un chef »T9.

L’image du chef trouve sa puissance d’incarnation dans le fascisme, dont l’influence touche l’ensemble du continent europeen : elle appartient a la mythologie culturelle de l’epoque, a l’ideologie conquerante et guerriere 31 de la litterature des annees 1930. Du point de vue de la composition generale, l’ensemble des nouvelles du Mur fait echo a un autre recueil de nouvelles, La Comedie de Charleroi de Pierre Drieu La Rochelle qui parait en 1934. Dans La Comedie de Charleroi, Drieu ecrit : « Qu’est? ce qui soudain jaillissait ? Un chef. Non seulement un homme, un chef.

Un chef, c’est un homme a son plein ; l’homme qui donne et qui prend. J’etais un chef. »10. Drieu cherche une compensation a son angoisse et la trouve dans l’ideologie fasciste, qui promet une Europe forte, ecrit? il dans Le Jeune Europeen, capable, d’apres Socialisme fasciste, de pallier les defaillances des democraties. En 1934, Drieu se proclame fasciste. Il rapporte sa rencontre avec un jeune chef des Jeunesses hitleriennes en 1934 : « C’etait la le regard de quelqu’un qui a souvent besoin de decider promptement du sens a donner a une nouvelle figure » ecrit? l dans « Souvenir d’hier »

11. Le theme du chef obsede l’oeuvre de Drieu. C’est ainsi qu’il publie en 1933 une piece en quatre actes, Le Chef. Ce qui caracterise le chef, c’est qu’il est pare de toutes les qualites du guerrier. C’est un homme « droit, ferme ». L’appel, la tentation, le rayonnement du mot « chef » sont encore presents lorsqu’en 1935 Andre Wurmser denonce la montee du fascisme dans Les Croix de feu, leur chef, leur programme pour le Comite de vigilance des intellectuels antifascistes.

Franc masson

En 1937, Albert Bessieres publie L’Evangile du chef, qui defend un catholicisme social et paternaliste : « le chef d’industrie, l’ingenieur […] aimera ses ouvriers, saura montrer qu’il s’interesse a leur sort et qu’il les comprend. » Le chapitre intitule « L’exercice du commandement dans l’industrie et le commerce » du livre de Bessieres rappelle les sejours champetres de Lucien a Ferolles et le caricatural Monsieur Fleurier. 3. Lucien Fleurier : portrait d’un « antisemite » L’enfance d’un chef fait sur un autre point echo a la vie politique francaise de l’epoque : le 6 avril 1938, on crie « Mort aux juifs » en pleine Chambre des deputes.

Lucien dans l’Universite entend son camarade Remy crier « La France aux Francais ». En 1909, le president du Conseil Aristide Briand est gifle par un jeune camelot, Lucien Lacour. La ressemblance est flagrante avec « Lucien Fleurier, un nom de paysan, un nom bien francais »12. La 32 « fureur sacree » et la « lame d’acier » de l’antisemitisme de Lucien font de ce personnage un anti? Sartre, comme l’evoque Les Mots : « Je ne suis pas un chef ni n’aspire a le devenir. Commander, obeir, c’est tout un. De ma vie, je n’ai donne d’ordre sans faire rire. »

13 Sartre donne un entretien a Arnold Mandel au cours de l’ete 1939 pour la Revue juive de Geneve. En decembre 1945, il publie le « Portrait de l’antisemite » dans Les Temps modernes, premiere partie des Reflexions sur la question juive qui parait en 1946. L’antisemite ressemble a Fleurier : si Lucien se demande sans cesse « avec angoisse : “Mais qu’est? ce que je vais devenir ? ” », l’antisemite « fuit la responsabilite comme il fuit sa propre conscience », et « choisit l’irremediable par peur de sa liberte, la mediocrite par peur de la solitude ».

Si Lucien, « en serrant les poings » prononce a plusieurs reprises la phrase « Oh ! Ce que je les hais ! Ce que je hais les juifs ! », Sartre ecrit dans les Reflexions : « Cette phrase “Je hais les Juifs”, est de celles qu’on prononce en groupe ; en la prononcant on se rattache a une tradition et a une communaute : celle des mediocres. » Lorsque Lucien imagine son avenir : « “Je me marierai jeune”. Il se dit aussi qu’il aurait beaucoup d’enfants. », Sartre replique : « Un homme peut etre bon pere et bon mari, citoyen zele, fin lettre, philanthrope et d’autre part antisemite. »

Dans L’enfance d’un chef, « Lucien, pour la seconde fois, se sentit plein de respect pour lui? meme ». Si « en face du Juif l’antisemite se realise comme sujet de droit » ecrit Sartre dans les Reflexions, « si tous les Israelites etaient extermines comme il le souhaite […] il perdrait le sentiment de ses droits sur son pays puisque personne ne les lui contesterait plus ». De meme, Lucien « murmura : “J’ai des droits ! ” ». Et « Lucien, justement, c’etait ca : un enorme bouquet de responsabilites et de droits. »14 Lucien incarne cet antisemitisme : l’antisemitisme a garde quelque chose de sacrifices humains.

Il presente en outre un avantage serieux pour ceux qui connaissent inconsistance et ennui : il leur permet de se donner les dehors de la passion et de confondre celle? ci avec la personnalite. Lucien est enfin le portrait du « vieux cousin Jules » cite par Sartre dans Reflexions sur la question juive : « celui qui venait diner dans sa famille et de 33 qui l’on disait avec un certain air : “Jules ne peut pas souffrir les Anglais. ” » On ne dit rien d’autre sur le cousin Jules, imposteur qui ne peut que feindre d‘« entrer dans une grande colere », de « se sentir exister pendant un moment ; tout le monde etait content. 15 Le futur Lucien se retrouve dans la description du collaborateur du nazisme pendant l’Occupation). C’est le destin que Lucien suivrait : Issu de la bourgeoisie, le collaborateur se retournait contre elle. […] La collaboration est un fait de desintegration, […]. C’est sur la conception d’un ordre rigoureux qu’ils etayaient leur indiscipline et leur violence […] La liberte anarchique dont ils jouissaient, ils ne l’ont jamais assumee, ils poursuivaient le reve d’une societe autoritaire ou ils pourraient s’integrer et se fondre. 16 De l’indifference politique a la rencontre avec l’histoire

Le jeune Lucien commence par le surrealisme et finit par l’action francaise […]. C’est l’art de Sartre de raconter dans le detail, de suivre le mouvement monotone de ses creatures derisoires. Il decrit, suggere peu, mais suit patiemment ses personnages et n’attache d’importance qu’aux plus futiles de leurs actes. 17 1. L’anarchisme sartrien d’avant? guerre « Avant la guerre, ecrit Sartre dans Autoportrait a soixante? dix ans, je me considerais simplement comme un individu, je ne voyais pas du tout le lien qu’il y avait entre mon existence individuelle et la societe dans laquelle je vivais. 18 Sartre est alors a la recherche de l’oeuvre absolue. En mai 1937, « tout se mit a me sourire » ecrit? t? il dans Les Carnets de la drole de guerre (1940) : son roman La Nausee, dedie « Au Castor », est accepte par les Editions Gallimard, publie en avril 1938, et salue par Les Nouvelles Litteraires comme « l’une des oeuvres marquantes de notre epoque ». La Nausee revele une attitude profondement critique a l’egard de la societe, de sa morale, de ses hypocrisies et de sa domination sociale, mais qui n’a rien d’une opposition politique.

En montrant que la bourgeoisie ignore la gratuite de l’existence et s’abandonne a la « mauvaise foi » et a l’« esprit de serieux » en jouant la comedie sociale, il s’agit plutot pour Sartre d’une repulsion psychologique et morale, derriere laquelle se cache un certain nihilisme. 34 Sartre se souvient de la lecon de Celine lorsqu’il choisit une phrase extraite de son roman L’Eglise : « C’est un garcon sans importance collective, c’est tout juste un individu » comme epigraphe a La nausee, et en poussant dans cet anti? roman une logique d’epuisement et de decheance.

Ainsi, dans les annees 1920? 1930, Sartre manifeste un desinteret pour la politique, un detachement pour le debat civique. Son apolitisme et son indifference sont manifestes lors de son sejour d’etudes a Berlin en 1933? 1934 afin de mieux connaitre la phenomenologie du philosophe allemand Edmond Husserl. Vingt? cinq ans plus tard, apres la mort de Merleau? Ponty, Sartre dira : « je regrettai, moi, mon anarchisme d’avant? guerre »19. L’engagement de Sartre est donc precede de longues annees d’abstinence et de somnolence politiques.

Individualiste et libertaire avant guerre, indifferent aux evenements politiques, le jeune Sartre ne trouve guere d’interet au debat civique, ce qui pose necessairement la question du reveil et de sa date. En 1976, Sartre dit : « J’etais anarchiste sans le savoir quand j’ecrivais La Nausee »20. A travers une perception nauseeuse de la condition humaine et une vision demystificatrice d’un ordre bourgeois a subvertir, le rapport de Sartre a l’Histoire est place progressivement sous le signe du sommeil, de la torpeur puis d’un reveil lent et timide.

Au contraire de Raymond Aron qui profite de son sejour decisif en Allemagne entre 1930 et 1933 pour parfaire son « education politique »21 ; a l’oppose de Maurice de Gandillac qui, pensionnaire a l’Institut francais de Berlin en 1935, ecrit le 17 mars une lettre a Emmanuel Mounier pour Esprit, lui faisant part de ses inquietudes face au rearmement allemand et devant la violation par Hitler des clauses militaires du traite de Versailles ; Sartre, de son cote, ne semble preoccupe que de poursuivre pour son propre compte un travail d’elaboration peculative : il fait son « entree en phenomenologie », suivant la formule de Jean? Toussaint Desanti22 , cherchant a degager trois impasses chez Husserl : l? egologie, l? intersubjectivite et la temporalite. Retire et ailleurs, loin des inquietudes et des preoccupations de son temps, Sartre vient a Berlin pour reflechir sur « les rapports du psychique avec le physiologique en general »23. Sartre revendique meme cette indifference aux evenements de son temps lorsque, six ans plus tard, dans ses carnets : « J’eus des vacances d’un an a Berlin, j’y retrouvai l’irresponsabilite de la jeunesse »24. 35

En fevrier 1934 eclate l’affaire Stavisky a la meme epoque en France : suicide ou crime d’un homme d’affaires influent, protege par de nombreux membres du gouvernement. L’ampleur des fraudes mises au jour suscite la reaction violente des ligues, ces mouvements politiques d’extreme droite parmi lesquels on trouve un groupe d? anciens combattants : les Croix de Feu du lieutenant? colonel de La Roque, mais aussi les agitateurs monarchistes de l’Action francaise, la faction des Jeunesses patriotes fondee en 1924 par Pierre Taittinger, conseiller municipal de Paris, et la milice de Solidarite francaise soutenue par le parfumeur Francois Coty.

A ce sujet, Simone de Beauvoir precise dans La Force de l’age que « le recrutement des Croix de Feu s’amplifiait. Ils cherchaient, par? dela les frontieres, l’appui du fascisme italien »25. Le 6 fevrier 1934, a la suite d’un gigantesque rassemblement, plusieurs milliers de manifestants armes marchent sur le Palais? Bourbon. Les affrontements avec la garde mobile font dix? sept morts. Le 9 fevrier, la contre? manifestation a laquelle appellent les forces de gauche, socialistes et communistes, laisse a son tour neuf morts sur le pave.

Alors que les militants de gauche s’organisent pour faire obstacle a la droite, un mysterieux mouvement politique voit le jour apres ces journees d’emeute. De son vrai nom CSAR (Comite secret d? action revolutionnaire), surnommee la « Cagoule » par la presse, cette association secrete d? anciens royalistes et de ligueurs d’extreme droite se montre tres active a partir de 1935. Son objectif est de renverser « la gueuse » : c’est ainsi que les Cagoulards designent la Republique.

A gauche, cependant, parait le 5 mars 1934 le manifeste « Aux travailleurs », fondateur du Comite d’action antifasciste et de vigilance, qui deviendra bientot le Comite de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA). Le texte est signe par l’ethnologue socialiste Paul Rivet, professeur au Museum d’histoire naturelle, le philosophe radicalisant Alain, ancien professeur au lycee Henri? IV, et le compagnon de route du parti communiste Paul Langevin, physicien et professeur au College de France. Des le mois de mai, le manifeste est signe par deux mille trois cents intellectuels. A la fin de 1934, e CVIA revendique six mille membres. Ce soutien des intellectuels se poursuit dans le Rassemblement populaire et pour le pouvoir politique issu des elections legislatives d’avril? mai 1936. L’Association des ecrivains et artistes revolutionnaires (AEAR) creee par 36 Paul Vaillant? Couturier, aussi bien que la revue Commune, animee des sa creation en 1933 par Louis Aragon et Paul Nizan (1905? 1940), participent alors pleinement au nouvel elan. « Nous assistions avec enthousiasme au triomphe du front populaire », se souvient Simone de Beauvoir, dans La Force de l’age, qui precise aussitot : « Sartre n’avait pas vote ».

Sartre, en effet, revenu d’Allemagne a l’ete 1934, se tient a l’ecart de la scene politique : il ne participe pas au soutien des intellectuels au Rassemblement populaire et ne s’engage pas au CVIA. Absence de communion et de sympathie pour les enjeux, impassibilite devant les secousses et les soubresauts de l’Histoire ; Sartre semble marquer sa volonte de rester sur son quant? a? soi. Nous comptions sur le Front populaire, a l’exterieur pour sauver la paix, a l’interieur pour amorcer le mouvement qui aboutirait un jour a un veritable socialisme.

Nous prenions a coeur, Sartre et moi, son triomphe ; cependant, notre individualisme freinait notre “progressisme” et nous gardions l’attitude qui, le 14 juillet 1935, nous avait cantonnes dans le role de temoins. 26 2. La tentation de l’Histoire La guerre civile espagnole (18 juillet 1936? 1er avril 1939) constitue le premier rendez? vous important de Sartre avec l’histoire. « Nous plongeames dans le drame qui pendant deux ans et demi domina toute notre vie : la guerre d’Espagne », ecrit Simone de Beauvoir dans La Force de l’age. 7 En fevrier 1937, apres les bombardements effectues par la legion Condor, le Manifeste des intellectuels francais proteste contre ce qui apparait au grand jour comme une veritable guerre d’extermination. En juillet, peu apres l’accrochage de l’oeuvre de Picasso a l’Exposition internationale, Jean Paulhan publie la nouvelle de Sartre, « Le mur », dans le numero de la Nouvelle Revue francaise ou parait egalement l’article de Jacques Maritain, bouleverse par l’aneantissement de Guernica, « De la guerre sainte ». Si chaque phrase ecrite ne resonne pas a tous les niveaux de la societe, elle ne signifie rien » ecrira Sartre plus tard en 1972 dans Situations IX. Dans le contexte de l’environnement international de la France de l’entre? deux? guerres, L’enfance d’un chef annonce une nouvelle direction pour l’ecrivain : les premisses de l’engagement et la rupture dans l’ecriture 37 romanesque. Les annees 1938? 1939 marquent un tournant dans son parcours : A partir de 1930, la crise mondiale, l’avenement du nazisme, les evenements de Chine, la guerre d’Espagne, nous ouvrirent les yeux ; il nous parut que le sol allait manquer sous nos pas t […] nous nous sentimes brusquement situes : il y avait une aventure collective qui se dessinait dans l’avenir et qui serait notre aventure. […] Puisque nous etions situes, les seuls romans que nous pussions songer a ecrire etaient des romans de situation, sans narrateurs internes ni temoins tout? connaissants ; bref, il nous fallait, si nous voulions rendre compte de notre epoque, faire passer la technique romanesque de la mecanique newtonienne a la relativite generalisee. 28

Dans L’enfance d’un chef, Lucien Fleurier prepare dans les annees vingt le concours de l’Ecole centrale au lycee Saint? Louis et la nouvelle est en effet le recit d’un apprentissage politique qui conduit le jeune homme depuis le surrealisme jusque dans les rangs de l’Action francaise. « L’enfance d’un chef », seule nouvelle du Mur a avoir ete redigee apres la parution de La nausee, marque une nette evolution : non seulement le heros est place dans un contexte social et historique precis, celui de l’entre? deux? uerres ; mais de plus il n’est plus une conscience « phenomenologique » passive, comme l’etaient Roquentin dans La nausee et les personnages des autres nouvelles, mais devient le sujet d’une histoire et de l’Histoire. La nausee existentielle cede la place aux romans de situation historique et politique. Dans un article ecrit en aout 1938, on apercoit cette tendance de Sartre a faire place au social, a representer la relation entre l’individuel et le collectif et a mettre en oeuvre une coincidence entre existence individuelle et histoire politique : « la vacillante conscience individuelle flanche et se dilue dans la conscience collective »29.

S’il est difficile de degager dans L’enfance d’un chef une « position politique nette »30, Sartre abandonne malgre tout dans son recit le mythe de l’homme seul, isole et « temoin de la vaine agitation du monde »31 pour la posture de l’intellectuel. « En 1939, mon existence a bascule d’une maniere radicale : l’Histoire m’a saisie pour ne plus me lacher ; d’autre part, je m’engageai a fond et a jamais dans la litterature. » Cette reflexion de Simone de Beauvoir32 s’applique egalement a Sartre qui confie de son cote : 38 la guerre a vraiment divise ma vie en deux ». En effet, cette rupture explique la deuxieme partie de la vie de Sartre. D’apres Jean? Francois Sirinelli, le fait d’avoir d’abord ete une sorte d’intellectuel amphibie, impermeable a cette Histoire en train de s’accomplir, l’a peut? etre conduit a compenser par la suite ce deficit initial par une maniere d’integrisme : non seulement l’Histoire existe, mais elle a un sens, ou des lois, et le role de l’intellectuel est d’aider un processus historique qui, de toute facon, s’accomplira. 3 Subjectivite reelle et subjectivite imaginaire Autour du port fortifie, dans les rues a arcades, nous discutions du sort de L’enfance d’un chef qu’il etait en train d’ecrire. Il se demandait si le recit ne pouvait pas s’arreter a l’endroit ou il s’acheve en effet, quand Lucien emerge de l’adolescence ; moi je trouvais qu’il fallait le continuer, sinon le lecteur resterait sur sa faim. Je pense a present que j’avais tort. 34 1. L’etrangete du quotidien

La litterature est pour Sartre une mise en danger de soi, dans une epreuve de communication complexe et detournee avec les autres et d’affrontement avec l’etrangete du monde. La lucidite de l’ecrivain reconnait l’impossibilite de faire une peinture impartiale de la societe et de la condition humaine. Le realisme subjectif dans L’enfance d’un chef fournit une vision deformee de la realite, en rupture avec le realisme romanesque du 19e siecle, selon lequel il existe une realite independante du regard. La focalisation interne laisse aussi planer le doute sur la veracite des evenements rapportes.

Plus precisement, le monologue interieur de Lucien Fleurier, tout au long du recit, repond a des imperatifs poetiques et esthetiques et indique l’ensemble des productions psychiques verbales non exteriorisees mais presentes dans l’enonciation : cette rumination constitue une subjectivite premiere dans la narration, et reduit le reel livre au lecteur a la somme des representations de la conscience sans objectivite. La technique sartrienne qui consiste a nous reveler sans intermediaire la conscience du personnage n’enferme pas le lecteur, mais au contraire lui livre la tension interne qui 39 traverse Lucien. Puisque celui? i se confond avec la multiplicite des autres consciences collectives ou individuelles qui l’habitent, avoir recours a la representation de la vie interieure de Lucien non seulement assure la coherence du texte fictionnel, mais est egalement une ouverture sur le monde, certes etrange et parfois magique, vu a travers le regard subjectif du jeune Lucien qui necessite un recodage. Le personnage principal est un etre dont la subjectivite est embrouillee et contradictoire. Les appreciations qu’il porte sur le monde ne peuvent pas se decider du dedans de sa conscience qui est toujours sujette aux changements exterieurs.

Il exprime sans cesse doutes, attentes, inachevement. Ses projets, actes et passions suivent, dans ce delaissement, l’incertitude et les risques du present, ce qui introduit un effet fantastique dans l’esprit du lecteur, incertain de l’incertitude meme des heros, dit Sartre, inquiet de leur inquietude, deborde par leur present, pliant sous le poids de leur avenir, investi par leurs perceptions et par leurs sentiments comme par de hautes falaises insurmontables, qu’il sente enfin que chacune de leurs humeurs, que chaque mouvement de leur esprit enferment l’humanite entiere. 5 Ainsi le recit dans L’enfance d’un chef suit le point de vue de Lucien, mais avec un decalage d’etrangete dissonante : la decouverte de la contingence se presente comme une enquete fantastique au sein meme de la banalite quotidienne, une facon d’instaurer un climat d’angoisse, de doute et de trouble. Il s’agit pour Sartre de rendre a l’evenement toute sa valeur, au quotidien toute sa part d’inconnu et d’incomprehension. Dans La Transcendance de l’ego, Sartre reprend et commente la formule d’Arthur Rimbaud (1854? 891) dans la Lettre du voyant, « Je est un autre ». Le principe d’alterite donne une place au langage interieur comme phenomene relationnel. Rimbaud est le fil directeur de la relation de Lucien avec son maitre et modele, le poete surrealiste Bergere : « Avez? vous lu Rimbaud ? » lui demande? t? il, « Bergere lui parlait souvent de Rimbaud et du “dereglement systematique de tous les sens” […] il lui preta Les Illuminations », « La pederastie de Rimbaud, c’est le dereglement premier et genial de sa sensibilite. » Dans la relation erotique entre Bergere et Lucien, 40 e jeune homme joue le role de Rimbaud : « Il fit decouvrir a Lucien son propre corps et lui expliqua la beaute apre et pathetique de la jeunesse : “Vous etes Rimbaud, lui disait? il” ». Si donc pour Lucien, c’est le regard d’autrui qui le definit, l’expression interiorisee de l’identification, c’est le discours interieur ; Lucien y a constamment recours pour se poser face a lui? meme comme s’il etait sous le regard d’autrui : « “je suis Rimbaud” pensait? il, le soir, en otant ses vetements avec des gestes pleins de douceur et il commencait a croire qu’il aurait la vie breve et tragique d’une fleur trop belle »36. . Realisme et populisme En automne 1938, le Goncourt recompense L’Araignee de Henri Troyat, deja laureat du prix populiste en 1936 pour Faux Jour. En novembre 1939, le Goncourt couronne Philippe Heriat pour Les Enfants gates, et le prix du roman de l’Academie francaise est attribue a Antoine de Saint? Exupery pour Terre des hommes. Sartre, qui dedaigne les prix, accepte ce lot de consolation qu’est le prix du roman populiste. Il en donne la raison le 12 mars 1940 : « Qu’importent les etiquettes ; nous avons besoin d’argent. ». « Ainsi le cynisme masque un gout louche pour la consecration »37.

Que signifie le terme « populiste » que Sartre accepte de porter, par jeu et par provocation ? L’ecole litteraire populiste est fondee par le « Plaidoyer pour le naturalisme » (1929) d? Andre Therive et le « Manifeste du roman populiste » (1931) de Leon Lemonnier. Ce courant veut « en finir avec les personnages du beau monde », avec la « litterature bourgeoise ». C’est l’oeuvre de Henri Poulaille, auteur de nombreux romans proletaires et anarchistes, Le Pain quotidien (1931), Les Damnes de la terre (1935), Pain de soldat (1937).

Dans le roman populiste, « il faut peindre les petites gens, les gens mediocres qui sont la masse de la societe et dont la vie, elle aussi, compte des drames. » Montrer « la pittoresque rudesse de la vie » demande « de la hardiesse dans le choix des sujets : ne pas fuir un certain cynisme et une certaine trivialite. » En 1931, le premier prix du roman populiste revient a Eugene Dabit pour Hotel du Nord, dont Henri Jeanson adapte le scenario en 1938 pour le film de Marcel Carne. La romanciere et fondatrice du prix du 41 roman populiste Antonine Coullet?

Tessier privilegie l’image pittoresque et stereotypee du realisme social puisqu’il s’agit, pour elle, de recompenser une oeuvre qui « prefere les gens du peuple comme personnages et les milieux populaires comme decors a condition qu? il s? en degage une authentique humanite ». Associant narration realiste et description naturaliste, l’oeuvre de Sartre touche au populisme, deja present dans La Nausee, qui parodie les modeles litteraires et scolaires, « ces recits prefabriques » (Les Mots), qui montre de l’humanite ses tramways, ses hotels, ses voyageurs de commerce.

L’enfance d’un chef presente des existences humbles, des documents « bruts », exhibe avec humanisme une ecriture de la « tendresse humaine vraie » sur fond de desenchantement et de perte d’illusion que revendique la charte du prix populiste. Hallucination du reel, imaginaire provoquant du sale, univers du sordide, poetique du visqueux, esthetique du gluant, il y a dans L’enfance d’un chef une certaine familiarite obscene, ar exemple lorsque Mme Fleurier « tendait son ample poitrine vers M. l’abbe »38. Lucien est peint comme englouti dans le reel, ce qui suscite degout et repugnance du feminin lors de la toilette de la bonne, Germaine. Etat d’excitation, d’ennui, de rage, d’exasperation, de revolte : le sens de l’existence finie est ressenti, le vide des petites choses est montre, eclat immediat et bref d’une plante, simple irritation furtive d’un animal, scintillement et agacement devant un objet.

Sartre veut faire sentir l’eventuelle authenticite du projet du heros, tout au moins la reaction obstinee et maladroite de sa conscience en acte, suivre son periple qui commence deja par la fin, l’issue impossible d’une quete de sens, du heurt et du trace qui frappent Lucien Fleurier 42 Temps de la peinture et temps de la musique Lucien Fleurier est le plus pres de sentir qu’il existe mais il ne le veut pas, il s’evade, il se refugie dans la contemplation de ses droits : car les droits n’existent pas, ils doivent etre. En vain. 39 1.

Peindre le ciel Aquatique ou celeste, froide ou verticale, de fond ou d’horizon, de perversion ou de dissolution, la couleur bleue est poetique, dans l’effusion lyrique ou la distance glaciale. D’apres le philosophe allemand et critique d’art Walter Benjamin, le bleu est « la couleur des idees » (Pour l’esthetique) ; de son cote, le psychanalyste Carl Gustav Jung evoque le « bleu de la nuit, de la clarte et de l’eau » a propos de la periode bleue de Picasso. Bleu de l’oubli ou bleu de l’ombre. L’humeur bleue est sombre, sourde et voilee.

Dans L’enfance d’un chef, la multiplication de cette couleur dominante tout au long du texte provoque le rire : « longue robe bleue » ; « violettes que maman portait a son corsage » ; « petite lampe bleue » ; « nuit sombre et bleue » ; « il y avait une grosse mouche bleue qui bourdonnait : c’etait une mouche a caca » ; « on avait ecrit au crayon bleu » ; « meme ecriture bleue » ; « robe bleue » ; « petite veine bleue » ; sur les murs, entre deux rangs de losange, « il y avait un petit carre violet » ; « “Est? e que cet agent pourrait m’exciter ? ” Il fixait le pantalon bleu de l’agent, il imaginait des cuisses musculeuses et velues » ; « grands yeux bleus » de Berthe40. Quelle est alors la signification de la couleur bleue ? D’une part, elle rappelle le nationalisme et l’une des couleurs du drapeau national. D’autre part, le bleu est, d’apres le critique Serge Doubrovsky, l’embleme d’« une sexualite feminine et fade ». Sartre, qui a rencontre Alberto Giacometti, Wols, Andre Masson, Calder, Henri Cartier?

Bresson, Marcel Duchamp en 1945 a New York alors qu’il etait envoye special du Figaro, evoque dans « Coexistences », sa preface a l’exposition de Paul Rebeyrolle, les toiles de la serie des « Evasions manquees » qui illustrent le lyrisme des couleurs, la nudite des matieres, le theme du corps maltraite et supplicie, l’importance du bleu de Prusse au fond du tableau « Depouilles, II » (1981). De plus, le tableau « Le Mepris II » 43 (1983) represente un acte de violence, un voleur en train d’uriner sur une femme a terre, proche de la violence des camelots ou de Lucien.

L’oeuvre d’art nous confronte a l’inacceptable. Rebeyrolle peint « pour nous faire voir le monde quotidien, et peu supportable ou nous vivons », ecrit Sartre. Son oeuvre exprime une « violence gaie et mortelle ». Le bleu, c’est, dans l’oeuvre de Rebeyrolle, « la couleur des choses enragees ». On dirait un genial bricoleur en colere qui se met tout entier dans ces toiles : horreur, poesie et contestation. « Devant le constat d’une realite atroce, souvent depourvue de sens, ecrit Sartre, la peinture elle? eme sous la brosse enragee du peintre saigne et eclabousse. » Les tableaux du peintre Rebeyrolle marquent la « vision furieuse de la violence dans son effroyable denuement »41 . Le bleu est une couleur tres presente egalement dans La Nausee : « sa chemise de coton bleu se detache joyeusement sur un mur chocolat. Ca aussi ca donne la nausee »; « le dancing est appele “la Grotte bleue” » ; un phonographe y joue un morceau intitule « Blue Sky »; « le ciel etait d’un bleu pale »42.

Qu’il s’agisse des couleurs d’un tableau, d’une situation romanesque, d’un mot ou image poetiques, les analyses concretes des oeuvres d’art par Sartre mettent en evidence la dimension de sens incarne, le debordement du surgissement createur et du regard. 2. Repeter la chanson Dans L’enfance d’un chef, Sartre mentionne des chansons d’insouciance, de camaraderie, de liberte, mais aussi de rage, de violence, de haine, de moquerie. La chansonnette recurrente de Lucien, L’artilleur de Metz, est une fugue, une fuite, une sortie.

Elle esquisse l’image d’une fuite impossible, a chaque fois obturee, finalement ceinte par l’enclos. Echappee par la chanson, topologie musicale du retour sur soi, c’est d’un tel agencement que procede la claustration de L’enfance d’un chef. Autour de Lucien, la campagne etait extraordinairement tranquille et molle, inhumaine : il semblait qu? elle se faisait toute petite et retenait son souffle pour ne pas le deranger. “Quand l? artilleur de Metz revint en garnison… ” Le son s? teignit sur ses levres : Lucien etait seul, sans ombre, sans echo, au milieu de cette nature trop discrete, qui ne pesait pas. 44 Cette fanfaronnade ainsi que la chanson du « piston » font retour a plusieurs reprises dans L’enfance d’un chef : avec Costil et Winckelmann, Lucien apprend ses premieres chansons de camaraderie, le De profundis Morpionibus et l’Artilleur de Metz. Au lycee Saint? Louis, Lucien chante avec fierte « C’est le piston qui fait marcher les machines / C’est le piston qui fait marcher les wagons… » ; le poeme de

Berliac evoque Caruso, un celebre tenor d? opera italien ; au gramophone, « Lucien entendit la voix de Sophie Tucker et celle d’Al Johnson » ; chanson d’ivresse, avant la nuit d’angoisse et d’amour avec Bergere, Lucien « chanta l’Artilleur de Metz et le De Profundis Morpionibus » ; retrouvant ses anciens camarades a Ferolles, Lucien, Hebrard et Winckelmann, ils « chanterent l’Artilleur de Metz a trois voix » ; puis, perdu dans une « lande grisatre », ou « personne ne l’entendait », Lucien ressent le silence : « c’etait du neant »43.

Le De profundis morpionibus et L’artilleur de Metz sont deux chansons etudiantes connues de Sartre, grand amateur de chansons : dans Les mots, il est fait reference a une celebre chanson de Jacques Brel publiee en 1962 dans laquelle le chanteur se moque du latin de ses jeunes annees sur un air de tango. De plus, une autre chanson, Si tu t’imagines…, texte de Raymond Queneau immortalise par Juliette Greco, fait l’objet d’une citation dans Les mots. Il existe en 1930 une chanson sur les conditions de vie des jeunes etudiants que parfois Sartre se plaisait a chanter.

Simone de Beauvoir evoque dans La Force de l’age cette chanson adaptee d’un celebre air de marin : « Au temps ou Sartre etait etudiant, on y chantait une tres jolie complainte sur le triste sort reserve aux eleves. » Les derniers vers rappellent, avec toute l’ironie narrative de L’enfance d’un chef, le recit de Lucien Fleurier : « Il faut qu’tu sois comme ton pere / Mon petit homme, mon p’tit / Car c’est c’qu’on a d’mieux a faire / Quand on a d’l’esprit, dame oui ! »44. Il faut evoquer a ce sujet la place et l’importance de la musique pour la famille de Sartre : les Schweitzer etaient facteurs d’orgue par mission hereditaire.

Charles Schweitzer avait compose avec Louis et Albert, un livre sur Jean? Sebastien Bach. Egalement la chanson dans La Nausee, Some of these days, air de jazz qui fournit un modele aux desirs esthetiques du personnage principal, Roquentin : « Dans le bref silence qui suit, je sens 45 fortement que ca y est, que quelque chose est arrive. Silence. “Some of these day / You‘ll miss me honey ! ” ce qui vient d’arriver, c’est que la Nausee a disparu. ” »45. Cette chanson est une allusion ironique a la petite phrase de Vinteuil dans l’oeuvre de Marcel Proust.

L’air de jazz chante dans La Nausee est un ragtime dont les paroles et la melodie sont composees en 1910 par Shelton Brooks et interpretees par la chanteuse juive Sophie Tucker que, dans L’enfance d’un chef, Lucien et Berliac ecoutent au gramophone46. Le deguisement et le travestissement font partie de l’esthetique de la chanson : Sophie Tucker et Al Johnson ont l’habitude au debut de leur carriere de se grimer et de se noircir le visage. De plus, a la fin du XIXe siecle, « rocantin » designe une chanson composee de fragments de chansons, marquant ainsi le changement de rythme gratuit et disperse.

L’enfance d’un chef apparait tout entier comme un rocantin, recit fait comme un patchwork d’autres textes, citations, veridiques ou truquees, de cliches romanesques. Tout au long de son oeuvre de fiction, Sartre developpe des motifs rythmiques et romanesques, comme repetes, en echo, d’un recit a l’autre. S’il faut se garder des reconstitutions historiques, des filiations ideologiques et des genealogies litteraires, il n’en demeure pas moins que L’enfance d’un chef marque un tournant decisif et durable dans l’oeuvre de Sartre et ne participe pas d’un mythe de l’engagement forge apres coup.

Parodie du roman d’enfance, analyse de l’origine d’une nevrose, L’enfance d’un chef constitue la demystification ironique d’une conduite de « mauvaise foi » a travers l’histoire d’une subjectivite individuelle : « Quand j’ai decide d’ecrire des nouvelles, j’avais remarque que les mots purs laissaient echapper le sens des rues, des paysages […] j’avais compris qu’il fallait presenter le sens encore adherant aux choses, […] le mieux etait d’unir ces choses heteroclites par une action tres breve » ecrit? l dans ses Carnets de la drole de guerre. En faisant se croiser des themes communs, L’enfance d’un chef compose une ecriture musicale alternant fuite et enfermement, une commedia dell’arte. De l’italien novella (XVe siecle), la nouvelle est un « recit court ». Sartre en fait un texte riche, ambigu et pluriel, a valeur esthetique, morale et philosophique : nouvelle plurielle et polysemique, L’enfance d’un 46 chef se developpe a travers une grande serie de procedes romanesques.

La variete des themes critiques et ideologiques, la multiplication des references historiques et sociales, la diversite des allusions politiques et esthetiques qui s’y croisent, font de L’enfance d’un chef un recit etonnant, derangeant, parfaitement abouti qui, a travers une ecriture parodique dissonante, livre une vision profonde et engagee de son auteur. Sartre n’a? t? il pas lui? meme souligne avec force qu’« un des principaux motifs de la creation artistique est certainement le besoin de nous sentir essentiels par rapport au monde » ? Universite Paris?

VIII Vincennes Saint? Denis Recherches sur la pluralite esthetique Notes Les references a L’enfance d’un chef de Jean? Paul Sartre sont celles de l’edition des OEuvres romanesques, Bibliotheque de la Pleiade, nrf, Gallimard, 1981. 1 L’enfance d’un chef, p. 329 ; p. 347 ; p. 375 ; p. 383 ; p. 372 ; p. 374. 2 Voir, sur cette question, Michel Contat et Michel Rybalka, Les Ecrits de Sartre, Gallimard, 1970, p. 69. 3 «La reinvention du couple », conference prononcee le 24 novembre 2005 a l’Unesco, lors de la rencontre « Que nous disent aujourd’hui Jean?

Paul Sartre et Simone de Beauvoir ? », in Diogene, n°216, octobre 2006, Presses Universitaires de France, p. 36. 4 Jean? Paul Sartre, « Mardi 27 fevrier 1940 », Carnet XII, in Les Carnets de la drole de guerre, Septembre 1939? Mars 1940, Gallimard, 1983, p. 491. 5 Sartre par lui? meme, realise par Alexandre Astruc et Michel Contat. 6 La Ceremonie des adieux, Entretiens avec Jean? Paul Sartre, aout ? septembre 1974, Gallimard, 1981, p. 320. 7 Jean? Paul Sartre, Situations III, Gallimard, 1949, p. 86. 8 Jean?

Paul Sartre, Situations II, Gallimard, 1948, p. 121. 9 L’enfance d’un chef, ed. cit. , p. 371 ; p. 372. 10 Pierre Drieu La Rochelle, La Comedie de Chaleroi, Gallimard, 1934, p. 75. 11 Pierre Drieu La Rochelle, Socialisme fasciste, Gallimard, 1934, p. 254. 12 Jean? Paul Sartre, L’enfance d’un chef, p. 381. 13 Jean? Paul Sartre, Les Mots, Gallimard, 1964, p. 120. 14 Jean? Paul Sartre, L’enfance d’un chef, p. 362, p. 382, p. 388, p. 386, p. 387. 47 15 Jean? Paul Sartre, Reflexions sur la question juive, Gallimard, 1946, p. 2, p. 25, p. 26, p. 28, p. 25, p. 31. 16 Jean? Paul Sartre, « Qu’est? ce qu’un collaborateur ? », in Situations III, ed. cit. , p. 263, p. 264. 17 Albert Camus, « “Le Mur” par Jean? Paul Sartre », Alger Republicain, 12 mars 1939, in Albert Camus, OEuvres completes, Tome 1, 1931? 1944, Bibliotheque de la Pleiade, nrf, Gallimard, 2006, p. 826. 18 Jean? Paul Sartre, Situations X, Politique et autobiographie, Gallimard, 1976, p. 59. 19 Jean? Paul Sartre, « Merleau? Ponty vivant », Les Temps Modernes, n°184, 1961, p. 304.