Roman

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Qu’est-ce que le roman, en effet, sinon cet univers ou l’action trouve sa forme, ou les mots de la fin sont prononces, les etres livres aux etres, ou toute vie prend le visage du destin. Le monde romanesque n’est que la correction de ce monde-ci, suivant le desir profond de l’homme. Car il s’agit bien du meme monde. La souffrance est la meme, le mensonge et l’amour. Les heros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces. Leur univers n’est ni plus beau ni plus edifiant que le notre.

Mais eux, du moins, courent jusqu’au bout de leur destin, et il n’est meme jamais de si bouleversants heros que ceux qui vont jusqu’a l’extremite de leur passion. [… ] C’est ici que nous perdons leur mesure, car ils finissent alors ce que nous n’achevons jamais. Mme de La Fayette a tire La Princesse de Cleves de la plus fremissante des experiences. Elle est sans doute Mme de Cleves, et pourtant elle ne l’est point. Ou est la difference? La difference est que Mme de La Fayette n’est pas entree au couvent et que personne autour d’elle ne s’est eteint de desespoir.

Nul doute qu’elle ait connu au moins les instants dechirants de cet amour

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sans egal. Mais il n’a pas eu de point final, elle lui a survecu, elle l’a prolonge en cessant de le vivre, et enfin personne, ni elle-meme, n’en aurait connu le dessin si elle ne lui avait donne la courbe nue d’un langage sans defaut. Il n’est pas non plus d’histoire plus romanesque et plus belle que celle de Sophie Tonska et de Casimir dans Les Pleiades de Gobineau.

Sophie, femme sensible et belle, qui fait comprendre la confession de Stendhal, « il n’y a que les femmes a grand caractere qui puissent me rendre heureux », force Casimir a lui avouer son amour. Habituee a etre aimee, elle s’impatiente devant celui-ci qui la voit tous les jours et qui ne s’est pourtant jamais departi d’un calme irritant. Casimir avoue son amour, en effet, mais sur le ton d’un expose juridique. Il l’a etudiee, la connait autant qu’il se connait, est assure que cet amour, sans lequel il ne peut vivre, n’a pas d’avenir.

Il a donc decide de lui dire a la fois cet amour et sa vanite, de lui faire donation de sa fortune — elle est riche et ce geste est sans consequences — a charge pour elle de lui servir une tres modeste pension, qui lui permette de s’installer dans le faubourg d’une ville choisie au hasard (ce sera Vilna), et d’y attendre la mort, dans la pauvrete. [… ] Apres s’etre montree indignee, puis troublee, puis melancolique, Sophie acceptera; tout se deroulera comme Casimir l’avait prevu. Il mourra, a Vilna, de sa passion triste. Le romanesque a ainsi sa logique.

Une belle histoire ne va pas sans cette continuite imperturbable qui n’est jamais dans les situations vecues, mais qu’on trouve dans la demarche de la reverie, a partir de la realite. Si Gobineau etait alle a Vilna, il s’y serait ennuye et en serait revenu, ou y aurait trouve ses aises. Mais Casimir ne connait pas les envies de changer et les matins de guerison. Il va jusqu’au bout [… ]. Albert CAMUS, « Roman et revolte » in L’Homme revolte (1951). Problematique : C’est avant tout de l’organisation du roman qu’il s’agit ici.

La facon dont se rencontrent les personnages, dont se conviennent les decors et les etres, dont les evenements de la vie personnelle s’inscrivent dans les evenements de la vie publique, dont s’achevent surtout les chapitres, les existences, l’histoire elle-meme, voila ce qui constitue, a l’interieur d’un roman, l’image du destin. Ce mot est commode pour designer une existence dont on connait le but, qui pourrait se resumer en un mot, mais il y a evidemment quelque chose de trompeur dans cette correction que le roman inflige a la vie, et deja au XVIIeme siecle ce « mensonge » des romans etait un des griefs que l’on avait contre eux.

Camus, ici, reprend indirectement cette critique en constatant que le roman ne decrit qu’une reconciliation superficielle de l’homme avec sa condition. On peut meme se demander si une interpretation de l’histoire de la civilisation occidentale ne se profile pas derriere ces lignes : a l’echec de l’entreprise philosophique qui, de Descartes a l’Encyclopedie, a mobilise les esprits, succederait le triomphe du roman. La philosophie laissait entrevoir le gouffre de l’absurde : le roman vient rassurer, au prix d’une duperie.

Le libelle du sujet nous invite a adopter une demarche dialectique : on montrera que dans le roman traditionnel, malgre tous les artifices d’arrangement qu’evoque Camus, le sentiment de l’absurde peut apparaitre. On pourra souligner que le roman constitue aussi un instrument de recherche capable de liberer le lecteur au lieu de l’enfermer dans l’illusion d’un ordre. > Le roman n’est-il propre qu’a fabriquer du « destin sur mesure » ? Plan: I. La conception du roman que vise Camus est fondee sur une organisation concertee du destin des personnages : – la rencontre est un des grands themes du roman.

Quoi de plus passionnant en effet que le type de meditation qu’inspire cette circonstance, qu’on la croie ou non le fruit du hasard ? Tous les romans en donnent des exemples, parce que toute existence doit a ses rencontres de s’etre inflechie comme ceci plutot que comme cela. Dans le roman, ce hasard est toujours providentiel, puisque le romancier l’a agence selon ses desseins, dans la voie qu’il entend faire suivre a ses personnages pour aller au bout d’eux-memes. – la permanence des passions et des ambitions, quelles que soient l’usure et les vicissitudes du temps, est tout aussi remarquable chez les personnages de romans.

Le heros peut etre defini par un vice implacable (l’avarice du Pere Grandet), par une passion (la musique pour le Jean-Christophe de Romain Rolland), par la fidelite a un lieu meme (la maison des Trembles pour le Dominique de Fromentin). Tous ces heros sont des modeles auxquels nous cherchons a nous identifier, alors meme que nos personnalites sont soumises a mille influences et transformations. – le manicheisme du roman : peu de fictions qui ne mettent en ? uvre des forces antagonistes avec une nettete qui n’est pas celle de la vie. Ici encore, dans le roman, on est genereux, sublime, ignoble ou malheureux comme il n’est pas permis !

On peut prendre l’exemple de Gervaise dans L’Assommoir d’Emile Zola, roman realiste pourtant, ou tous le fleaux subis par la condition ouvriere se trouvent rassembles sur le dos de ce personnage pour le rendre plus signifiant. II. Le genre romanesque a la privilege de se contester lui-meme dans ses principes de creation : – le roman peut aussi exprimer l’inacheve. Dans L’Education sentimentale de Flaubert, les rencontres « magiques » se produisent, mais jamais la vie du heros ne prend forme : ses passions sont distraites par des evenements fortuits, et son grand amour ne dure pas jusqu’a la mort.

Loin de corriger le monde reel, le monde imaginaire de Frederic Moreau est corrige dans le roman meme par l’evocation d’un reel fourmillant. – le genre romanesque a aussi fait la preuve qu’il peut se fonder sur d’autres principes que ceux qu’analyse Camus : genre insaisissable, il echappe a toutes les definitions et se transforme sans cesse. Le moyen le plus sur de ne pas laisser le lecteur tomber dans les pieges du « destin sur mesure », c’est que l’auteur lui montre a chaque instant comment se fait un roman.

Il n’y a plus d’illusion, des lors que la « fabrique » ouvre ses portes au public. Ainsi, des les premieres pages de Jacques le Fataliste, Diderot insiste sur la possibilite qu’a l’auteur de choisir les hasards qu’il veut pour ses personnages. Les dernieres pages, ou plusieurs denouements sont proposes, sont egalement significatives. Dans de tels cas, tout en restant fidele a ses ressorts traditionnels et factices, le roman souligne la vanite des corrections que l’on voudrait apporter au monde reel : il combat lui-meme les dangers du genre romanesque, tels que les signale Camus. bien des romans constituent des caricatures des romans traditionnels. Les personnages y sont evanescents, les rencontres inoperantes, les aventures derisoires et enigmatiques. Cet egarement du sujet dans un monde labyrinthique est sensible dans les romans de L. F. Celine, dans le Nouveau Roman. Ainsi, en se prenant lui-meme comme objet, ou en decomposant ses propres procedes, le roman parvient a supprimer le « charme » qui l’entourait.

Mais si le roman se libere ainsi des reproches qu’on peut lui adresser avec Camus, n’est-ce pas en frolant sa mort ? III. L’essence du plaisir romanesque tient a l’organisation du chaos de nos existences : – Les entreprises romanesques les plus soucieuses de respecter la confusion et le desordre de la vie ont bute sur le caractere experimental qu’ils donnaient du meme coup a leurs ? uvres. C’est que, dans un roman, on ne tient pas forcement a retrouver la banalite ni l’eparpillement a quoi nous sommes condamnes.

Le public a ainsi toujours boude les experimentations narratives et prefere les ressorts classiques qui le font penetrer dans un monde plus coherent, si ce n’est plus beau, que le sien. – Car le plaisir romanesque nait du spectacle du « desordre qui se met en ordre ». Nous ne sommes pas dupes de cette entreprise : critiquer le roman parce qu’il donne une forme a la vie, c’est critiquer tout langage et toute entreprise artistique, Le lecteur ne peut fixer, hors de son experience personnelle, son attention sur un balbutiement…

Nous acceptons avec bonheur le « monde imaginaire » du roman parce qu’il est le reflet le plus comprehensible possible d’une subjectivite etrangere a la notre, et qui nous resterait inconnue autrement. La paix qui se degage des constructions romanesques n’est pas celle que prouve l’illusion d’un monde en ordre. Elle est celle que goutent les esprits qui echappent, pour un moment, aux malentendus des relations superficielles entre les hommes, pour connaitre une communication authentique.