Roman

Roman

* Le personnage romanesque incarne en premier lieu des choix ideologiques qui se superposent a la realite ou la filtrent. Zola ne decrit pas seulement le milieu des ouvriers parisiens dans l’Assommoir a la maniere d’un explorateur engage dans des terres urbaines inconnues. Il agit en tant que romancier scientifique qui applique une methode experimentale inspiree de Claude Bernard.

Le roman est consacre aux classes laborieuses, il veut denoncer les ravages de la misere et de l’alcoolisme, montrer le determinisme tragique qui resulte d’une sociologie de la precarite. Zola l’affirme dans sa preface : « J’ai voulu peindre la decheance fatale d’une famille ouvriere, dans le milieu empeste de nos faubourgs. Au bout de l’ivrognerie et de la faineantise, il y a le relachement des liens de la famille, les ordures de la promiscuite, l’oubli progressif des sentiments honnetes, puis comme denouement la honte et la mort.

C’est la morale en action, simplement. » Dans ce projet, Gueule-d’Or sert justement de contrepoint a ces ouvriers abrutis par l’absinthe du pere Colombe : « Bien sur, ce n’etait pas de l’eau de vie que la Gueule d’Or avait dans les veines, c’etait du sang, du sang pur, qui battait puissamment jusque dans son marteau,

Désolé, mais les essais complets ne sont disponibles que pour les utilisateurs enregistrés

Choisissez un plan d'adhésion
et qui reglait la besogne. Un homme magnifique au travail, ce gaillard-la ! » Il joue le role de l’ami fidele, le modele de l’ouvrier consciencieux. Le romancier, meme le plus epris de realisme, est oblige de simplifier la realite pour en degager une signification. Dans la preface de Pierre et Jean, Maupassant insiste sur la necessite pour le romancier d’organiser le reel afin de le rendre vraisemblable : la vie, celle dont nous faisons l’experience tous les jours, est en effet trop foisonnante, trop variee et surtout trop chaotique, pour que le romancier puisse la decrire dans sa totalite et y conduire son lecteur sans le perdre.

Ainsi le romancier ne rapportera-t-il pas indistinctement toutes les actions, tous les propos de ses personnages au risque de diluer ce qui est important dans une banalite ec? urante. Balzac choisit de donner « une image imparfaite » de son etrange visiteur parce qu’a tout dire de lui – ce qui serait au demeurant impossible – il y perdrait son aura mysterieuse. Si Proust decrivait de maniere exhaustive le vieux duc de Guermantes, nous garderions seulement le souvenir de la « ruine » au detriment de « cette belle chose romantique que peut etre un rocher dans la tempete. Perdus dans les signes de sa decrepitude, nous ne percevrions plus le farouche combattant accroche a son reste de vie. * Le romancier s’impose enfin des choix esthetiques : sa creation s’inscrit dans le gout d’une epoque, reprend des valeurs et des formes propres a son temps et a sa culture. Gwynplaine doit son aspect violemment contraste de « tete de Meduse gaie », autant au gout prononce de son createur pour les antitheses qu’a sa perception romantique du drame melant etroitement le comique au tragique.

Chez Hugo, les choix stylistiques, devenus comme une seconde nature, debouchent sur une dialectique en action : en perpetuel desequilibre, le personnage hugolien est precipite vers son destin. Zola extirpe peu a peu son forgeron de son environnement populaire pour en degager ses admirables proportions de statue antique et sa presence tutelaire de « Bon Dieu ». Le lecteur est ainsi convie a quitter le realisme de la scene de cabaret ou de foire canaille pour acceder au registre epique. A bien observer ce qui se passe sous nos yeux, nous comprenons que le veritable createur romanesque (comme le veritable auteur de theatre) tend a epurer son personnage pour le transformer en type. Il opere par simplification et concentration pour obtenir une essence. A un siecle d’intervalle, Frenhofer rencontre le vieux duc de Guermantes : les deux vieillards se rejoignent apparemment en raison de leur age avance qui les a conduits aux portes de la mort.

Pourtant une analyse plus poussee pourrait montrer qu’ils sont reunis par l’art. Les deux extraits evoquent la peinture. Mais plus subtilement nous sommes amenes a decouvrir que nous avons affaire a deux lutteurs qui livrent un combat exemplaire a la mort. Si le premier est en quete d’absolu, le second refuse de capituler devant l’ennemie : finalement ils ont choisi, chacun a leur maniere, de gagner une certaine immortalite en faisant de leur vie une ? uvre d’art.