Roman

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Une analyse des rapports d’un genre a une societe donnee ne pourra s’engager qu’apres une etude rigoureuse de son esthetique. Deux elements semblent etre essentiels au roman d’aventure : l’accent mis sur une action violente et inhabituelle 9 et le rapport a l’exotisme (aussi bien historique que geographique) 10 : ce sont d’ailleurs ces elements qui semblent permettre de differencier le roman d’aventures des autres genres de litterature d’imagination 11.

En privilegiant l’action et l’exotisme, le roman d’aventures differe profondement des  » grandes litteratures  » en vogue a l’epoque 12, essentiellement realistes. Il appartient au contraire au courant du romance, qui met l’accent sur le recit plutot que sur la psychologie. Son but semble etre avant tout de depayser (action inhabituelle et exotisme y contribuent). Le recit lui meme narre en general un depaysement : le heros doit faire ses preuves en quittant la societe policee ou il avait ses habitudes et dont il etait le plus souvent las.

Cette mise a l’epreuve du heros oriente le recit vers le modele, classique, des recits initiatiques 13. C’est peut-etre la raison pour laquelle le roman d’aventures s’est destine avant tout a la jeunesse. Mais on ne peut, comme c’est trop souvent le cas, limiter

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l’initiation a un apprentissage de l’age adulte. En quittant la societe, le heros fait l’experience d’un monde sauvage en une rencontre ambigue : face a ce monde, il est a la fois le colon blanc qui apporte la  » civilisation  » aux autochtones, reprenant alors le schema de l’imperialisme au XIXeme siecle, et le novice a initier.

En effet, alors meme qu’il semble justifier la superiorite du colon sur les  » sauvages « , le heros se sert – contre son gre en apparence – de cette sauvagerie a laquelle il s’oppose : il tue, il ment, il trahit, il fuit, etc. On voit bien ici qu’une lecture uniquement politique d’un roman d’aventures imperialiste est insuffisante : le modele que suit le heros semble bien etre autant celui de la sauvagerie (c’est-a-dire de la vision qu’ont les Blancs des pays colonises) que celui des valeurs occidentales.

Et l’imaginaire du roman d’aventures devient ainsi beaucoup plus ambigu qu’il n’a pu souvent le paraitre. Il est comme traverse par une tension que le discours de surface tente de masquer, tension entre les valeurs de la civilisation et celles du Wild, a la fois desir de l’Autre et de ce qu’il y a de sauvage en soi-meme. Or, cette  » mauvaise foi  » du recit, qui se nourrit de valeurs contre lesquelles il semble ecrit, apparait comme le reflet de l’attitude du lecteur lui-meme.

Si le roman d’aventures s’adresse essentiellement a un public jeune, si de nombreuses ligues evangelistes en Angleterre recommandent sa lecture pour l’edification de la jeunesse et des classes populaires 14, le lecteur apprecie surtout l’action et la violence qui sont incluses dans de tels recits. Loin de donner a lire les qualites chretiennes du colon en territoire inconnu, le roman d’aventures est goute pour cette meme violence, cette meme sauvagerie, ces memes forces de l’inconscient contre lesquelles ses heros semblent lutter.

Cela explique les lectures contradictoires qui ont ete faites du roman d’aventures : recommande par les ligues de vertu et les instances educatrices pour ses qualites morales, alors meme que d’autres y voyaient un moyen de s’eloigner de la realite, et d’obeir au principe de plaisir 15. L’evasion que propose le roman d’aventures est en effet essentiellement asociale : le heros quitte non seulement le monde civilise, mais il fuit meme en general la loi ; et son fonctionnement est, malgre les allegations du texte, essentiellement fonde sur la force.

Des lors, on en arrive a ce qui semble etre un second paradoxe : comment le roman d’aventures peut-il a la fois se proposer de depayser le lecteur, et se faire le chantre des valeurs de la societe dont chercherait a s’evader le lecteur? C’est peut-etre que le recit est sans cesse partage entre ces deux modeles contradictoires de la civilisation et de la  » sauvagerie  » (le terme recouvrant, pour les Occidentaux de cette fin du XIXeme siecle, une bonne partie de ce qui caracterisait, selon eux, les colonies 16).