Repartition des richesses chez les classiques

Repartition des richesses chez les classiques

Kevin O’Rourke est un specialiste de l’histoire de la mondialisation. L’ouvrage de reference qu’il a redige en collaboration est le suivant : O’ROURKE K. et WILLIAMSON G. , 1999, Globalization and History: The Evolution of a Nineteenth-Century Atlantic Economy , MIT Press Interview trouvee a la page www. courrierdelaplanete. org/69/article4. html. 200 ans de mondialisation Kevin O’Rourke, Trinity College, Dublin Dans certains domaines cles comme la finance ou le marche du travail, l’economie etait plus mondialisee a la fin du XIXe siecle qu’aujourd’hui.

L’histoire economique nous fournit des enseignements utiles sur les developpements actuels. Courrier de la planete : Qu’est-ce que les economistes entendent exactement quand ils parlent de « mondialisation » ? Kevin O’Rourke : D’un point de vue technique, les economistes designent par « mondialisation » l’integration des marches des marchandises, des capitaux et du travail. C’est-a-dire la facilite croissante avec laquelle les marchandises, les flux financiers et la main-d’? uvre franchissent les frontieres.

Il me semble que le terme « mondialisation » n’est pas tres utile, tellement il recouvre de realites differentes selon les auteurs. C’est pourquoi je prefere evoquer separement chacune des dimensions de la mondialisation: le commerce des marchandises et les transferts de main-d’? uvre et de capitaux. Par exemple, apres la Seconde Guerre mondiale, les institutions de Bretton

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Woods qui ont mene a la signature du Gatt ont contribue a l’integration du commerce des marchandises et ont, dans le meme temps, institutionnalise le controle des capitaux, une autre dimension de l’integration economique.

Au-dela de cette definition purement economique, il existe d’autres dimensions de la mondialisation : les echanges culturels, les efforts en faveur d’une gouvernance internationale, comme l’etablissement d’une Cour penale internationale, etc. Ces dimensions plus politiques sont tout aussi importantes que les seules dimensions economiques. Cdp : Vous estimez que la mondialisation n’a reellement decolle qu’au debut du XIXe siecle. Quels sont les arguments qui militent en faveur de cette these ? K.

O’R. : Le XIXe siecle a connu une veritable explosion du commerce mondial : il equivalait en 1800 a 1 % des revenus mondiaux, pour atteindre 8 % en 1913 (voir ci-dessous). Plus important encore, a partir du XIXe siecle, on observe une convergence des prix sur differents marches. Par exemple, les prix du ble aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne deviennent similaires a la fin du XIXe. [pic] La convergence des prix represente un des meilleurs indicateurs pour mesurer le niveau d’integration economique.

Si des ecarts existent entre differents pays sur les prix d’un meme bien, cela signifie que les couts de transport et/ou les barrieres au commerce demeurent eleves. Certes, on pourra toujours objecter, et c’est juste theoriquement, que la convergence des prix peut s’observer sur des marches completement distincts, a partir du moment ou le niveau de l’offre et de la demande est identique sur ces differents marches. Mais en realite, quand on observe la convergence des prix, cela indique qu’il y a integration economique.

Sur le marche des capitaux, on observe une tendance similaire a ce qui se passe sur le marche des marchandises : le montant des flux augmente considerablement tout au long du XIXe siecle et on note une convergence des taux d’interet, signe d’integration des marches financiers. Enfin, en ce qui concerne le marche du travail, on constate qu’au debut du XIXe siecle, les flux de main-d’? uvre concernent essentiellement l’esclavage. Ce sont donc des migrations involontaires, alors qu’a la fin du XIXe on fait face a des flux migratoires volontaires massifs.

Toutefois, cette theorie selon laquelle le XIXe siecle constitue le grand commencement de la mondialisation reste controversee. Un certain nombre d’historiens considere qu’il y a eu beaucoup d’echanges entre les continents bien avant le XIXe siecle. Ce qui est vrai : avec les voyages des grands navigateurs a partir de la fin du XVe siecle il y a eu enormement d’echanges de plantes, de maladies, d’or, d’argent, etc. Mais le phenomene de mondialisation qui s’opere au XIXe siecle est qualitativement different et les echanges sont beaucoup plus profonds et ont plus d’impacts.

Par exemple, au XIXe siecle, la mondialisation est suffisamment avancee pour avoir des repercutions sur la repartition des revenus partout dans le monde. D’ou les reactions politiques pour tenter de limiter le phenomene de mondialisation. On ne constate rien de tel au XVIIIe siecle. Certes, a cette epoque, vous verrez bien un industriel francais se plaindre de la concurrence d’un anglais, mais les consequences sont beaucoup plus limitees. [pic] Cdp : Quelles sont les grandes differences entre les deux periodes de mondialisation, de 1820 a 1913 puis des annees 1950 a nos jours ? K. O’R. Ces deux periodes ont vu une augmentation de l’integration des marches des marchandises et des marches de capitaux. L’integration des marches financiers que l’on constate apres la Seconde Guerre mondiale ne surpasse pas le niveau atteint a la fin du XIXe siecle, contrairement au commerce qui est plus integre aujourd’hui qu’a la fin de la periode precedente de mondialisation. Entre ces deux periodes, les causes de l’integration sont differentes. En particulier pour les echanges de marchandises : il y a cent ans, la cause principale de l’integration de ces marches a ete la chute du cout des transports (voir ci-contre).

Ce sont les developpements technologiques qui ont joue : les chemins de fer, les bateaux a vapeur, l’ouverture des canaux de Suez et de Panama. Au cours du XXe siecle, les raisons ont ete beaucoup plus politiques, avec notamment la signature des accords commerciaux multilateraux du Gatt puis de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’integration des marches financiers au XIXe siecle s’explique par le developpement des technologies de communication. L’apparition du telegraphe dans les annees 1850 et 1860 a completement dope les marches financiers.

Avant cela, les nouvelles prenaient dix jours pour traverser l’Atlantique  il fallait donc etre patient pour operer ses ordres d’achat ou de vente entre les Bourses de New York et de Londres… Avec le telegraphe, les nouvelles circulent en une journee, ce qui a pu rendre possible la speculation et un arbitrage plus efficace. Enfin, pour le marche du travail, il est communement admis qu’il etait bien plus integre il y a cent ans qu’il ne l’est aujourd’hui ou nous connaissons une plus forte regulation de l’immigration.

On n’a jamais retrouve le niveau des flux migratoires de masse du XIXe siecle vers des pays comme le Canada, l’Argentine ou les Etats-Unis. Dans ces pays d’immigration, la part de la population nee a l’etranger etait beaucoup plus importante il y a cent ans. [pic] La courbe TT represente le niveau maximum d’integration economique permis par le developpement technologique. Elle croit continuellement durant toute la periode, mais plus faiblement au XXeme siecle. La courbe PP represente le niveau d’integration economique effectivement constate.

L’ecart entre les deux courbes revele a quelle distance de la barriere technologique le monde progresse. C’est une question de politique. Si le developpement technologique explique l’integration economique du XXeme siecle, c’est la politique qui mene le retour a l’integration de l’apres Seconde Guerre mondiale, via le Gatt et d’autres institutions. Cdp : Les situations sociales, politiques et economiques qui existaient avant chacune de ces deux phases de mondialisation etaient radicalement differentes. En quoi cela a-t-il pu jouer sur les freins au processus d’integration economique  ?

K. O’R. : Contrairement a la fin du XIXe siecle, nous disposons aujourd’hui de toute une serie d’institutions internationales : les Nations unies, le Fonds monetaire international, la Banque mondial, l’OMC, etc. Cette situation nouvelle rend beaucoup moins probable l’option d’une complete desintegration economique au niveau mondial, comme nous l’avons connu dans la periode d’entre-deux-guerres (voir ci-dessus). Au XIXe siecle, les echanges internationaux etaient fondes sur des accords bilateraux, rendant tres fragile l’equilibre entre les pays.

Dans la situation actuelle de mondialisation, on est beaucoup moins tente de faire cavalier seul, on n’y a plus grand interet. Cdp : A la fin du XIXe siecle, qui sont les grands gagnants et les grands perdants de la mondialisation ? K. O’R. : Les grands perdants en Europe etaient les proprietaires terriens, qui ont vu les prix du foncier s’effondrer avec l’augmentation des importations de cereales bon marche en provenance des Etats-Unis, de l’Ukraine et de l’hemisphere sud.

Dans le Nouveau Monde, les grands perdants etaient la masse de travailleurs non-qualifies qui ont vu leurs salaires diminuer a cause de l’immigration d’autres travailleurs non-qualifies. Certes, ils continuaient a profiter de la croissance et d’une hausse de leur niveau de vie, mais en termes relatifs leur situation se degradait. En Europe en revanche, les ouvriers ont ete les grands gagnants : ils ont pu profiter de l’afflux de nourriture moins cher grace a la liberalisation des echanges commerciaux. D’ailleurs, jusqu’a la periode d’entre-deux-guerres, les partis socialistes europeens etaient en faveur du libre-echange.

Cdp : On mesure depuis deux cents ans une augmentation constante des inegalites. Sait-on quel est l’impact du processus de mondialisation sur cette tendance ? K. O’R. : Il faut bien distinguer l’inegalite qui existe entre les pays et a l’interieur d’un meme pays. L’augmentation globale des inegalites est surtout le fait d’une augmentation des inegalites entre pays. [pic] L’ecart n’a cesse de se creuser entre les revenus des pays riches et ceux des pays pauvres (voir ci-dessus). On estime que la mondialisation n’est probablement pas responsable de cette tendance.

Il y a cent ans, la mondialisation a certainement aide les pays pauvres a rattraper leur retard en terme de niveau de vie. Ne serait-ce que par l’augmentation des salaires lies a l’emigration. A cette epoque, si les ecarts de revenus entre pays se sont creuses, c’est surtout parce que la revolution industrielle est survenue dans certains pays et pas dans d’autres. Evidemment le contre argument est le cas de l’Inde, pour qui on peut estimer que le declin industriel est le fait de la concurrence de la Grande-Bretagne.

Mais tout cela n’est que speculation. Cdp : L’etude de l’histoire economique sur le long terme apporte-t-elle de nouvelles connaissances pour les debats actuels autour de la mondialisation ? K. O’R. : A la fin du XIXe siecle, les soubresauts de la mondialisation ont conduit a des tensions politiques. Les grands perdants ont lutte contre la mondialisation et force au recul du phenomene : restriction de l’immigration, hausse des droits de douanes, constitution d’un filet de securite sociale pour contrer le libre fonctionnement du marche, etc.

Au XIXe siecle, les politiques commerciales etaient surtout le fruit de luttes de classes, lesquelles etaient tres au fait de leurs interets a defendre. Nous ne sommes plus dans ce cas de figure. Hormis peut-etre dans le cas des agriculteurs europeens qui savent tres bien ou se trouvent leurs interets et gardent une enorme influence sur la politique agricole commune de l’Union europeenne (UE). Une recente etude collective du Centre for Economic Policy Research 1 montre que l’integration economique internationale est necessaire pour la croissance, mais elle n’est certainement pas suffisante.

C’est un consensus largement partage dans la communaute des economistes. L’histoire nous enseigne qu’il existe des tensions produites par les forces de marche. C’est donc aux gouvernements d’assurer la repartition equitable des fruits de la croissance liee a la mondialisation et d’assurer un filet social pour sa population. La politique est toujours necessaire ! Aujourd’hui, le debat sur la mondialisation tourne autour des possibilites d’une regulation publique pour ordonner l’economie mondiale.

Le debat est donc devenu beaucoup plus technique : comment est-ce qu’on accommode les differentes politiques domestiques avec la necessite du libre-echange? En ce sens, l’UE constitue un modele d’integration economique reussie, capable de concilier des demandes domestiques diverses avec un imperatif de libre-echange. 1) Making Sense of Globalization, CEPR Policy Paper n° 8, 2002. http://www. courrierdelaplanete. org/69/www. cepr. org/pubs/books/PP8. asp Kevin H. O’Rourke est professeur d’economie et dirige le Centre for the Economics of Globalization du Trinity College de Dublin depuis juillet 2000. En savoir plus sur lui.