Rapport de stage a l’ecole experimentale de bonneuil, maud mannoni

Rapport de stage a l’ecole experimentale de bonneuil, maud mannoni

Fabry Nathalie Rapport de stage Ecole Experimentale de Bonneuil « Maud MANNONI » IRTS DEME1 Melun

Session 2009-2010

Les marginaux (y compris les fous) posent une question qu’il faudrait accepter d’entendre. Cette question est celle de la difference qu’ils revendiquent.

Comment leur donner les moyens de vivre, sans exiger d’eux une « reinsertion sociale » a tout prix

Ce probleme est de ceux de notre epoque »

« Un lieu pour vivre » Maud Mannoni

SOMMAIRE

1. MOTIVATIONS CONCERNANT LE CHOIX DU STAGE

2. PRESENTATION DU CADRE D’INTERVENTION

a)Le cadre administratif et financier b)Le personnel c)Les grandes lignes du projet institutionnel .

3. MES OBSERVATIONS

a) Comprehension du dispositif institutionnel

b) Rencontres avec les enfants, troubles et pistes de positionnement

4. MON ROLE DE MONITICE-EDUCATRICE

a)Vie quotidienne et activite mise en place

b)Les valeurs que j’ai decouvertes, re-decouvertes ou approfondies

CONCLUSION

REFERENCES

BIBLIOGRAPHIQUES

1. MOTIVATIONS CONCERNANT LE CHOIX DU STAGE J’ai choisi l’ecole experimentale de Bonneuil, creee par Maud Mannoni, car cet etablissement est porteur de projets pilotes depuis les annees 1970.

En effet, l’ouverture sur l’exterieur voulue par sa fondatrice depuis l‘origine, et ses tendances a se tourner vers les preceptes de l’anti-psychiatrie et de la psychanalyse en tant qu’outils de travail, m’interrogeaient quant a leur reelle mise en place et a l’interet dont les enfants avaient beneficie jusqu’alors. Avec la disparition des pionniers de l’etablissement, je

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me questionnais aussi, sur la continuite des actions concues par Maud Mannoni, ainsi que sur les evolutions eventuelles des prises en charge, par rapport au projet initial.

Bien evidemment, pour me poser ces questions, je m’etais abreuvee d’informations tout en lisant l’un des livres de Maud Mannoni, «Un lieu pour vivre», avant d’arriver en terra-incognita. Je n’avais aucune idee preconcue, si ce n’est que cette experience professionnelle devait me permettre une reflexion sur les limites de la normalite et sur un monde ou la souffrance psychique entraine des comportements dont le sens parfois nous echappe, que ce soient nos propres comportements face a la maladie mentale, ou ceux des malades eux – memes.

Realisation circuit imprime

La peur et l’incomprehension reciproque, que la meconnaissance les uns des autres generent. Je trouve que la question du sens est capitale et au centre du travail de l’educateur et de son accompagnement aupres d’un public, quel qu’il soit. Le type de pathologies rencontrees a Bonneuil, nous renvoie a nos propres limites et lacunes, a notre propre «enfer», a partir du moment ou nous ne trouvons plus de sens a ce que nous faisons. Je comptais donc experimenter ma propre capacite a mettre du sens sur ce que j’allais etre capable de construire avec des etres humains a priori uniquement adeptes du non-sens.

J’allais etre confrontee a un public different de celui que je cotoie au quotidien, quelles allaient etre mes limites? Mes craintes inavouees? Ma reelle capacite a accepter l’autre dans toute sa difference? Comment apres tant d’annees, allais-je pouvoir integrer une nouvelle equipe? Quelles repercussions positives ou negatives cela allait-il entrainer? Un stage dans ce type d’etablissement ou le «savoir etre», est, semble-t-il, mis en avant, par rapport au sempiternel «savoir faire», devait me confronter egalement avec mes capacites de mobilisation et de reactivite personnelles, dont je ne doutais guere en terrain conquis, mais la…

Comment allais-je pouvoir supporter ces temps ou la relation est fondee sur ma capacite a «etre avec» l’autre, plutot que «faire avec» lui? «Une ideologie educative fondee sur la notion de «rentabilite», n’admet pas la notion du «temps perdu»… Or, la qualite du rapport de l’adulte a l’enfant est faite de cette disponibilite tissee avec le temps perdu… Ce temps perdu du present est «temps gagne» pour l’avenir» Je dois admettre que mes espoirs ont ete largement combles et que ce stage a su repondre a mes attentes voire a bien plus, puisque c’est une veritable introspection et remise en question acceleree que ces deux mois m’ont offert.

Mais laissez moi tout d’abord vous presenter les lieux

2. PRESENTATION DU CADRE D’INTERVENTION Cree en 1969 par Maud Mannoni et M. Lefort, tous deux psychanalystes de l’ecole Freudienne, l’ecole experimentale de Bonneuil, m’a durant deux mois accueillie, comme faisant a part entiere, partie integrante de leur equipe de professionnelle, et ce, des le jour de mon arrivee. Cette ecole est issue de la reflexion menee par les courants de l’anti-psychiatrie, qui pronent alors la non-medicalisation des malades, si tant est que faire ce peut, de la psychotherapie institutionnelle et des idees de Michel Foucault.

Un de ses principes fondateurs est la non segregation des malades mentaux. Elle se veut etre un lieu ouvert sur le monde exterieur et sur la vie. C’est cette confrontation avec l’exterieur, experimentee par les enfants confies a M. Mannoni, qui a permis de creer la notion chere a celle-ci, «d’institution eclatee». «La notion d’institution eclatee… vise a tirer parti de tout insolite qui surgit… au lieu d’offrir la permanence, le cadre de l’institution offre… sur le fond de permanence, des ouvertures sur l’exterieur… (par exemple, des sejours hors de l’institution).

Ce qui demeure: un lieu de repli… A travers cette oscillation d’un lieu a l’autre, peut emerger un sujet s’interrogeant sur ce qu’il veut ». L’ecole est agreee comme hopital de jour avec foyers therapeutiques de nuit, depuis le 17 mars 1975, et a recu un agrement sanitaire autorisant la prise en charge de 17 enfants sur une periode de 365 jours. Elle accueille un public d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes (actuellement de 7 a 21 ans), presentant des troubles du comportement et de la personnalite plus ou moins graves, allant de la schizophrenie a l’autisme et toutes autres formes de psychoses.

Une certaine heterogeneite, tant au niveau des manifestations symptomatiques que des structures psychiques de la personnalite, est revendiquee; ceci offrant des identifications stimulantes et mouvantes dans une recherche d’echanges fructueux entre les enfants. Ils sont regroupes par tranche d’ages, mais aussi, par aptitudes: La «communale»: enfants et jeunes adolescents, inaptes au calcul et a la lecture. La «fac-spe»: adolescents et jeunes adultes ayant deja certains acquis. )Le cadre administratif et financier Le centre d’etude et de recherches pedagogiques et psychanalytiques (C. E. R. P. P. ) a ete fonde en 1969. Un conseil administratif qui se reunit trois fois par an gere ainsi trois etablissements:

– l’Ecole Experimentale de Bonneuil agreee comme Hopital de Jour avec Foyer Therapeutique de Nuit (HJ avec FTN)

– Le service de Placement Familial Therapeutique Infanto-juvenile dit service de Placement Familial Experimental (PFE), qui permet aux enfants ’etre pour un temps donne, place en familles d’accueil.

– Le service d’Accueil Familial Therapeutique pour Adultes (AFTA,), qui permet aux jeunes adultes sortant du dispositif etant donne leur age, d’etre places en familles d’accueil et ainsi de beneficier pour un temps illimite d’un suivi approprie. Les autorisations accordees pour une duree de 10 ans, a compter du 3 aout 2001, sont prises par la commission executive de l’Agence Regionale d’Hospitalisation d’Ile de France et financees par le champ sanitaire.

Par contre a compter de l’annee 2009, apres expertise realisee en juin 2002 par le service medical de la Region Ile de France, les places de foyers therapeutiques de nuit, ont ete transformees en places medico-sociales. Sur le plan administratif, l’hopital de jour, les foyers therapeutiques et le placement familial experimental ont un fonctionnement commun et sont reperes sous une meme identification Finess (Fichier National des Etablissements Sanitaires et Sociaux). L’identification Finess de l’A.

F. T. A etant distincte. Conforme a la loi de financement de la securite sociale, l’etablissement beneficie d’une dotation globale annuelle de 2 418 599 euros. En y ajoutant les forfaits journaliers et participations des stagiaires psychologues, le budget total pour l’annee, s’eleve a 2 424 893 eus. b)Le personnel La convention collective nationale de travail des etablissements et services pour personnes handicapees dite du «15 mars 1966», regit le travail du personnel.

L’equipe est constituee d’educateurs, moniteurs-educateurs, professeurs des ecoles specialises (mis a disposition par l’Education Nationale), de psychologues, de psychiatres, d’un cuisinier et de stagiaires venus du monde entier. L’ensemble de l’equipe est mise a contribution afin que les enfants se construisent dans un trajet personnel, chacun est ainsi amene, en fonction de la situation dans laquelle il est implique, a trouver en lui les ressources necessaires pour repondre de facon adaptee, meme si cette reponse sort de son champ professionnel.

En effet, l’equipe est pensee comme un «groupe sujet» ou chacun est amene a questionner sa place, son role et a inventer une position inedite devant des situations inedites. Il n’existe aucune place inamovible; chacun est amene a effectuer diverses taches, participer a des activites educatives, scolaires therapeutiques, et a son mot a dire, lors des reunions concernant les enfants ou le fonctionnement interne, y compris le cuisinnier et la femme de menage.

Les stagiaires sont consideres des le jour de leur arrivee, comme des elements necessaires au bon fonctionnement des structures, et mis en situation d’assumer cette place qui leur est octroyee en confiance d’emblee, des le premier jour de stage, meme s’il y a toujours un employe permanent a sa disposition. J’ai ressenti le poids de cette responsabilite comme tres pesant lors de mon arrivee, alors que j’etais totalement novice et sans connaissances du public que je rencontrai, mais j’ai aussi ressenti une grande satisfaction face a cette confiance inattendue que l’on m’accordait.

J’ai eu le sentiment d’etre valorisee d’emblee dans ma position de stagiaire, avec une parole prise en compte, alors que j’arrivais obstruee par une carapace de«Je ne vais rien savoir faire, je n’y connais rien…». Quand on demande a Bonneuil, quelle est la fonction des uns ou des autres, on s’entend repondre: «je suis un intervenant, tout comme toi! », humilite volontaire, necessaire? Qu’importe puisque cela fonctionne. Ceux qui doivent rester restent, ceux qui doivent partir, se sentent tres vite mal a l’aise et quittent la structure en quelques jours. c)Les grandes lignes du projet institutionnel

Dans «education impossible», Maud Mannoni souligne le paradoxe suivant: «A l’ecole, on n’y fait pas de psychanalyse, mais tout ce qui s’y fait, est, rigoureusement fonde sur la psychanalyse…» Le travail effectue est issu des recherches de S. Freud, D. W. Winnicott, J. Lacan, et de Maud Mannoni elle-meme. Elle insistait sur ce qui, dans le trajet qu’effectuent les enfants dans l’institution, est a rapprocher des renversements dialectiques qui s’operent au cours d’une cure analytique, et notamment, comment l’enfant va peu a peu pouvoir eprouver differemment sa position par rapport a autrui

Des manifestations de troubles graves de la personnalite, vont justifies une admission dans l’ecole. Ces troubles de la personnalite sont les effets de situations et/ou de paroles qui ont ete traumatisantes, selon des subjectivites propres a chacun. Ce qui fait traumatisme, n’est pas la situation ou la parole en elle meme, mais la facon dont elle a ete vecue, en reference a la propre histoire du sujet et a son interpretation. L’effet traumatique est constitue par l’impossibilite pour le sujet de symboliser (mettre des mots) sur ce qui lui est arrive.

Il va alors, a son insu, se retrouver entraine compulsivement a reproduire la meme situation, dans une tentative toujours manquee, de la symboliser. Le travail a Bonneuil, va consister a aider le sujet a prendre conscience de l’aspect repetitif de cette situation, malgre pour certain un etat pathologique lourd. C’est ainsi qu’au travers de la pratique immediate avec les enfants, s’est degagee la notion d’«institution eclatee», visant a introduire du jeu dans les situations sans issues. Est alors mis en place une structure specifique, pour chaque enfant, representee par la juxtaposition de plusieurs lieux.

Les rencontres fortuites inopinees autant que les ateliers, sejours en province, travail avec des artisans, sont pris en compte. Ainsi une partie importante du travail therapeutique est constitue par la prise en compte des modifications des symptomes, des attitudes, des paroles de l’enfant selon les differents lieux ou personnes qu’il a ete amene a rencontrer. A Bonneuil, le symptome n’est pas considere comme une expression de la pathologie de l’enfant, mais comme l’expression d’un langage qui lui est propre et que l’equipe medico-sociale doit s’evertuer de decoder. La clinique educative, que je definis comme une clinique du sujet desirant, s’oppose de fait, a tout type de prise en charge de masse. Travailler avec le sujet, c’est travailler au cas par cas, en ecoutant les dires de chacun, et selon des modalites de rencontre a chaque fois renouvelees, mais dont les principes sont bien reperes. » Ces modalites de travail, sont a l’oppose d’un placement dit «traditionnel», mais elles se basent sur une synergie et une relation dialectique d’interactions reciproques entre la demande qui est faite par l’enfant et ses parents, et des modalites de reponses de la part de l’ecole experimentale.

La visee etant l’autonomie plus grande de l’enfant, lui permettant «d’arracher une place dans l’environnement social», cette place sera parfois obtenue dans des circuits dits normaux, parfois dans des structures protegees. Mannoni a dit et les quelques-uns des pionniers encore presents au sein de l’ecole, me l’ont repete, «nous n’avons pas la pretention de faire acceder ces enfants a la normalite, mais celle de leur apprendre a faire semblant d’etre normaux, d’apprendre a jouer la normalite, afin de ne pas finir la ou ils seraient deja si Bonneuil n’existait pas, c’est a dire en hopitaux psychiatriques traditionnels. Le projet de l’ecole a toujours ete double: projet therapeutique et projet de vie. Les succes et les echecs sont mis en question et les objectifs, reajustes avec beaucoup de souplesse et de moyens mis en ? uvre. Ces objectifs comportent toujours une dimension d’insertion comprise, avec la possibilite de nouer des relations en tant que sujet, a part entiere et d’etre accepte tel qu’il est dans un nouvel environnement, meme si ces possibilites d’insertion restent dependantes de l’autonomie du sujet.

Les sejours en famille d’accueil, les stages chez les artisans, les activites artistiques sont autant de facteurs propres a la realisation de ces objectifs. Mannoni y croyait! Elle a bien fait, et que se taisent ceux qui disent qu’aujourd’hui, Bonneuil n’est plus, que son esprit originel l’a quitte. Pour ma part, malgre les recentes lois relatives au systeme medico-social, accablant de taches administratives les intervenants, au detriment du travail de fond qui s’opere a Bonneuil, j’y ai vu des enfants heureux, epanouis, bien presents dans leur monde.

Le merite de l’anti-psychiatrie est de s’etre insurgee contre une idee de l’administration de la folie, contre cette tentative de reorganisation a partir d’une desorganisation. Mannoni pensait qu’une remise en question du monopole des diplomes et de l’administration des soins, source de tous les abus de pouvoir, etait necessaire. Elle ecrit dans son livre «Education Impossible», page 14: «Le desordre ne s’administre pas. C’est a partir de lui qu’une dialectique est rendue possible. » 5.

3. MES OBSERVATIONS a) Comprehension du dispositif institutionnel Deux aspects fondamentaux du dispositif institutionnel, m’ont interesses, a la fois, l’existence d’un lieu d’accueil non jugeant de la «folie», ainsi que la dynamique de non segregation des admissions, en fonction de la pathologie observee. «S’il est aujourd’hui possible-a certaines conditions-de beneficier, lorsqu’on est psychotiques, des secours ponctuels de la psychiatrie, il n’est en revanche, plus de lieux ou l’on puisse etre fous».

Dans notre societe normative ou toute inadequation, toute marginalite est proscrite, ce lieu de vie, definit par les stagiaires comme un luxe a preserver dans son originalite. Il engage toutefois les professionnels dans une situation d’insecurite, de rupture avec la formation du «savoir sur l’autre», tout en nous entrainant vers la necessite d’avoir a reinventer sans cesse. Mannoni dit «c’est une possibilite etant donnee de questionner sa formation, sa pratique, voire de reinventer son travail»

De fait l’ecole accueille de facon volontariste des enfants souffrants de pathologies diverses. «Cette option permet que des manifestations identificatoires pouvant etre analysees se deploient de facon beaucoup plus differenciees que si tous les enfants presentaient des troubles similaires» Le concept de «soin» est aussi entendu comme «prendre soin». L’equipe soignante doit avoir une attention fine et etre a l’ecoute, un simple enfant nevrose, peut imiter certains symptomes d’enfants psychotiques, et donc beaucoup plus atteins.

Cette manifestation doit etre verbalisee au jeune, ce sont des phenomenes frequents au debut de la prise en charge. Parfois, c’est une regression pour qu’on s’occupe de lui. Ainsi des enfants souffrant de troubles differents se voient mis en relation; cette demarche se doit d’etre assortie d’observations et de reflexions afin que tous puissent evoluer et non stagner, voire en souffrir. Cela permet aussi parfois de nouvelles ouvertures dans une construction qui s’etait figee au sein de la famille. b) Rencontres avec les enfants, troubles et pistes de positionnement Le respect de la personne ne signifie pas une acceptation beate de ses actes, mais veut dire une croyance enracinee au plus profond de soi que tout etre humain possede, de par son statut meme d’homme, une valeur intrinseque, quelle que soit l’inadequation de certains comportements». Cette citation tiree du livre de M. Capul et M. Lemay, illustre parfaitement le sujet aborde, son sens limpide a la lecture, n’a pourtant pas ete de soi, dans les faits! Je vais donc, essayer de vous exprimer l’etat d’esprit et d’etre dans lequel je me suis tres vite trouvee, etant donne, comme je l’ai it plus haut, la particularite chere a Bonneuil, de plonger ses stagiaires, si j’ose dire familierement, dans un «bain» qu’ils ont eux-memes sollicite… Je me croyais, au regard de mon age,( 44 ans), de mon experience dans le milieu de la toxicomanie et de la precarite, ou tolerance, empathie, congruence sont de mise, sans aucun doute, exempte de tous prejuges, de toutes idees preconcues. La lecon numero un, n’a donc pas tardee! Placee avec l’un des plus anciens collegues de Mannoni, la depuis 1970, sur l’un des trois foyers therapeutiques de nuit, avec quatre de leurs jeunes accueillis.

Je n’avais au soir de ma premiere journee, aucune idee de comment aborder ces jeunes, qui, d’apres leur fiche personnelle de suivi medical, l’un d’eux apparaissait, comme etant schizophrene, l’autre, psychotique a traits autistiques prononces, et quant aux autres residents, autant d’autres pathologies sur lesquelles je ne m’etendrais guere ici. Ceci volontairement, car si je fais ici cette parenthese, c’est, pour preciser, qu’a Bonneuil, il est tres rare que l’on m’ai repondu clairement, ou tout simplement repondu, lorsque je questionnais au sujet de la pathologie diagnostiquee d’un tel ou d’un autre.

Ainsi, lorsque je leur demandais de nommer la pathologie de tel ou tel enfant, ils me renvoyaient a une autre question: «Nommer leur maladie serait reducteur et faux, puisque chacun souffre de psychoses differentes, que vas-tu reussir a nommer, avec justesse, quand, ni nous meme, ni les meilleurs medecins, n’avons pu trouver une definition a la psychose ou a l’autisme, qui soit adaptee et surtout, adaptable a tous, n’en deplaise au sacro-saint DSM4 ou 5 …»

J’ai alors tres vite abandonne l’idee de trouver a Bonneuil un enseignement classique, ou, l’eleve stagiaire n’aurait qu’a attendre des reponses toutes faites, sa feuille et son stylo en main, pret a degainer et a classer dans des cases scientifiquement pre-etablies chaque chose et personne observees. Ici, a Bonneuil, j’allais tres vite apprendre qu’il fallait laisser ses acquis et certitudes aux vestiaire, ou passer son chemin.

Monsieur Litto, m’a tres vite obligee, a poser les bonnes questions et d’aller chercher par moi-meme les elements de reponses, qu’il analysait par la suite avec moi, sans pour autant pretendre detenir La Verite. Non pas qu’il me l’ai ordonne, mais plutot suggere, par ses lourds silences, quand mon manque de reflexion s’averait sana doute trop evident. C’etait bien-sur, me leurrer et mal connaitre mon collegue, que de croire qu’il allait me suffire d’etre toujours en accord avec lui, pour que mon stage, se deroule en paix, plutot que dans une permanente joute verbale, qu’il affectait particulierement.

J’avais tord, bien-sur, aucune de ces conversations animees, avec le sieur Litto, ne furent anodines ou hors de propos. Aucune de ses allocutions n’etaient dogmatiques, et elles laissaient toujours une grande place au libre arbitre et a la libre pensee, donc aux avis differents du sien, pourvu qu’ils aient du sens et qu’ils survivent a une confrontation verbale, et ideologique dont il etait friand.

Volontairement affectee sur le foyer de nuit, j’ai tres vite su intuitivement que je pouvais compter sur mon collegue du moment, mais je savais aussi, qu’il ne me macherait guere le travail, car Litto, s’avera un professeur hors normes, un veritable «puit de science», d’une rigidite absolue et pourtant accessible et ouvert a tout, l’incarnation vivante de l’oxymore, comme l’est son etonnante maniaquerie, ou chaque temps fort est imperturbablement ritualise, pour le plus grand bien des jeunes en quete d’un cadre, le tout baignant dans un decor tres personnalise, artistique et farfelu.

L’implacable et sensible Litto, seul temoin de mon premier desarroi face aux enfants! Nathalie, a la limite de s’imaginer capable d’incarner la «Tolerance», fiere de sa capacite a accepter l’autre dans toute sa difference, se trouva en effet fort depourvue face au langage inconnu de ces etonnants pensionnaires du foyer. Comprenaient-ils ce qu’elle leur disait? Sans doute fallait-il leur epargner les taches quotidiennes qu’ils seraient, sans aucun doute, les pauvres bougres! naptes a realiser, vous savez!.. Leur handicap… Ou bien fallait-il ne pas leur exprimer de mecontentement pour tout acte reprehensible qu’ils auront commis, pauvres petits simples d’esprit! parce que sans nul doute, incapables d’en mesurer la portee, car evidemment, lorsqu’on ne maitrise pas la parole et que certains gestes paraissent insenses, comment imaginer qu‘une communication intelligente soit possible? …

C’est ainsi, persuadee de posseder une conscience pointue et respectueuse de l’etre humain, aveuglee par un manque d’humilite, pour le coup, inconscient, auquel n’avait d’egal que cette stupidite a me croire dans un etat d’etre et de faire, irreprochable, et sans reel besoin d’envisager une quelconque remise en question. Je me suis presomptueusement fourvoyee dans les plus inacceptables prejuges auxquels je croyais ne jamais avoir a faire, face a des etres d’une sensibilite hors du commun et d’une intelligence intuitive desarmante, tellement differente de celle des «communs»! Le nom «commun»est volontairement utilise ici, pour sa signification sans equivoque, face aux adjectifs souvent utilises pour definir cette categorie de personnes comme «speciales, differentes, particulieres …», ceci dit, sans raillerie aucune, afin de creer une parenthese propre a demontrer, l’importance de connaitre la signification et l’utilisation a bon escient, de mots appropries, et sur lesquelles je reviendrai plus tard. ) En resume, une population largement apte a comprendre ce qui lui est specifie clairement, et simplement.

Ce que je pensais faire par compassion, n’etait que surdite et manque d’attention face a leur capacite naturelle a communiquer. J’ai tres vite pu, avec l’aide precieuse de Monsieur Litto, corriger un positionnement aussi peu constructif, fonde sur des prejuges et prendre conscience, du privilege de travailler avec ce public, mais aussi des difficultes inherentes. Monsieur Litto me met en garde tres vite afin de ne pas tomber dans le miserabilisme de type, «Ils ne savent pas ce qu’ils font».

Il m’explique que les enfants sont dans la «toute jouissance, la toute puissance», contrairement a ce que d’aucun pourrait penser. L’ideal, dit-il, serait de leur donner les elements de base necessaires a l’integration des principes de la Loi, mais soyons realistes et restons humbles, deja tenter de mettre un terme a cette jouissance, a cette toute puissance compulsive serait un debut fort honorable. Litto, apres 35ans de metier, est tres clair sur le sujet, et il confirme:«notre seul outil… La Parole, mais attention au double discours. (Nous expliquerons cette idee par la suite plus clairement). A partir de ce moment, j’ai pu travailler avec ces jeunes que je pensais inaptes a la communication telle que nous l’entendons, comme je l’aurais fait avec n’importe quel autre public. C’est ainsi que la premiere lecon d’humilite acquise, j’ai ainsi pu passer aux lecons suivantes et apprecier grace a l’experience de terrain, la grande valeur et le sens profond des ecrits de Maud Mannoni. Je suis fiere des acquis apportes par ce stage, t de pouvoir me targuer d’en comprendre aujourd’hui, en partie, tout au moins, l’essence et les sens. «Ce n’est pas une pathologie que l’on rencontre, mais un sujet humain dont la seule particularite est d’etre immerge dans le langage (qu’il parle ou non)» C’est donc, au fil des jours et d’echanges quotidiens, que les residents du petit foyer, du «182», comme ils le surnomment, et moi-meme, avons appris a nous connaitre, a nous apprivoiser et a construire une confiance reciproque.

C’est a force d’attention, de gestes repetes, de nos sorties au cinema, organisees chaque mercredi, de ballades sur les bords de Marne, tout en allant siroter le plus «normalement du monde», une menthe a l’eau, au «le parc des boulistes», que Fadella, la jeune autiste, a fini par s’accrocher a mon bras pour traverser la route, a me reclamer le rituel quotidien de la comptine «la petite bete qui monte» lors du coucher, a la grande joie de Litto et des psychologues qui desesperaient ces temps derniers, de la revoir communiquer avec l’un d’entre eux.

Je suis fiere de nous, Fadella! Merci! «Le premier progres de l’enfant autiste se situe quand il peut repondre a l’appel d’autrui. Cela suppose un Autre qui ne soit pas utilise par l’enfant comme un objet mort, un Autre qui puisse enfin fonctionner (dans sa parole) comme referent vivant» Chacun de ces enfants meriteraient tant que l’on s’y attarde. Ils ont su tours a tours me donner une place, ma chance, et m’accepter malgre mon ignorance, sans prejuges, avec une reelle empathie et ce naturel, dont eux-seuls ont le secret.

J’ai pu apprehender un monde nouveau, aux normes differentes de celles que je connaissais. Et hormis le fait d’avoir appris enormement a leur cote, c’est a mon sujet que j’ai le plus appris, comme si avec ce type de personnes, le fait de leur apporter, creait forcement une synergie, qui au bout du compte, vous apporte a vous-meme plus encore. «Une demarche educative est avant tout une demarche interieure qui s’effectuera par le biais d’une presence constante de l’educateur au vecu emotif du jeune. Cette presence constante ue l’on peut appeler relation se batit au fil des situations a partir du ressenti de l’educateur ; c’est son outil le plus precieux»

6. MON ROLE DE MONITICE-EDUCATRICE a)Vie quotidienne et activite mise en place Je ne vois pas ici l’interet de vous enumerer un a un, les actes de la vie quotidienne, qui jalonnent les journees et les nuits du foyer, entre levers, douches, petit dejeuners, puis enfin l’heure de se rendre a l’ecole. 17h30, je recupere mes oiseaux a l’ecole, et l’on envisage nos soirees toujours, pensees tous ensemble.

Litto, en excellent cuisinier, nous concocte chaque soir une de ses specialites, avec des attentions toujours particulieres. Attention! A aucun moment je ne banalise l’importance de ces actes reiteres chaque jour, au contraire! Ce public d’enfants aux troubles du comportement, a particulierement besoin de cadre et de re-apprendre a respecter la Loi. Il est donc necessaire de ritualiser enormement le quotidien, meme s’il est parfois volontairement modifie de variantes X ou Y, promptes a surprendre, sans effrayer, et a apporter de nouvelles choses venues de l’exterieur, afin de stimuler les enfants.

Et ce toujours dans le cadre connu et contenant d’un quotidien ponctue par ces rituels rassurants. Les pathologies d’origine non-genetiques, relevent dans presque tous les cas des traumatismes violents vecus lors de la toute petite enfance, voire meme in-utero, et ces traumas sont lies pour la plupart a la perte, inconsciemment non acceptee, de la figure paternelle ou maternelle de l’enfant.

Mannoni fera reference en la matiere, aux recherches menees par Freud, mais aussi Winnicott et meme Lacan, dont Monsieur Litto aime a se souvenir qu’a cette epoque ou, il arrivait a Bonneuil, en 1970, Monsieur Lacan y animait chaque semaine, des debats psychanalytiques, en compagnie d’Octave Mannoni, l’illustre mari de feu Madame, qui nous a fort heureusement, lui aussi laisse de fabuleux ecrits, fruits de ses recherches menees avec Maud Mannoni sur la psychose infantile..

Mais il me semble bien plus juste pour ma part de rester humble, et au travers de quelques exemples, issus des mois passes en ces lieux, de tenter de vous dire quel role, en tant que monitrice-educatrice, il m’a ete donne de jouer a Bonneuil, sans que vous ne perdiez de vue, cette position d’«intervenant», reserve a tout le personnel, quel qu’il soit. Meme si dans les actes, quand il le faut, chacun sait parfaitement selon sa specialite, faire en fonction de, et rester a sa place, sans usurper de qualifications qu’ils n’auraient pas.

Je vais vous parler de l’un de nos pensionnaires, qu’ici j’appellerais Marc, 10ans, fascine par la peinture, la sculpture et les momies! Diagnostique psychotique a tendance paranoiaque par les psychiatres, il est imprevisible, cyclothymique, bref, parfois, il explose litteralement, frappe et insulte tout ce et ceux qui l’approchent. Il me fait penser au jeune heros du roman de Henry Bauchau, «l’enfant bleu», gravement perturbe, souffrant de symptomes identiques a ceux de Marc, il est en proie a des crises d’une rare violence, qu’il met sur le compte du demon de Paris qui le «rayonnise et le bazardifie».

Dans le roman, une jeune psychanalyste va le prendre en charge. Au fil des annees, l’adolescent developpe un veritable don pour la sculpture et le dessin. L’? uvre interieure et l’? uvre d’art apparaissent peu a peu au fil du temps et s’affinent. Le delire, la confusion, les surprenants effets de l’art en actes, la patience du soignant qui partage les efforts de ce que le jeune homme, appelle, «le peuple du desastre», soit, les handicapes, font de ce roman une lecon de vie et d’amour de la vie, d’une telle beaute et grandeur, que les mots me manquent, et dont je ne peux qu’en conseiller la lecture.

Ce roman est une mine de renseignements concernant le quotidien, l’approche et la relation avec les personnes souffrantes de troubles graves du comportement. Henry Bauchau, son «papa», est psychanalyste en institution psychiatrique, avant d’etre poete dramaturge, il nous delivre ici au travers d’une fiction, la veracite poignante d’experiences vecues. Mais revenons a Marc, mon petit «d’homme» de Bonneuil, qui sculpte et peint chaque mardi a la MJC de Creteil village, et il n’en est pas peu fier, il expose bientot ses ? uvres d’art pour la fin de l’annee.

Sa professeur, Madame X, est aussi tres fiere de lui, c’est un de ses meilleur element, il est tres doue, mais il ne faut pas trop lui dire car il a tendance a briser les ? uvres pour lesquelles il est complimente. Sensible, aux belles choses, et meme s’il casse beaucoup lors de ses coups de colere, il s’en prend aux personnes et aux choses sans valeur… Au «182», la maison est garnie d’? uvre d’art et de jolies chose, que Marc n’a jamais touche, meme dans les pires moments. Je propose alors a Litto, d’emmener Marc voire une exposition de peinture, pour le plaisir.

Tout d’abord, il adore cela, et puis pour que peut etre, il rencontre l’exposant, qui pourra lui parler de son bonheur et de sa fierte, d’exposer dans sa region et d’etre reconnu des siens. Nous decidons donc de l’emmener, pensant eveiller l’interet du jeune homme, mais c’est decus que nous rentrons diner au foyer: Marc n’a pas regarde un seul des tableaux de l’exposition, il n’a fait que detourner la tete et n’a pas voulu adresser la parole au jeune peintre que nous avions evidemment contacte, il a meme refuse de passer le pas de la porte d’entree de l’expo de plus d’un metre!

J’ai pourtant tout tente pour le motiver, rien n’y a fait! Decue, le soir meme, je remets cette idee saugrenue en question! Quelle pretention de penser que je reussirais a ce que Marc prenne conscience qu’il ne restera pas un petit garcon, parce qu’il cassera tous les objets qu’il a fabrique. Ne plus casser signifierait –il pour lui, qu’il a grandit et qu’il est responsable de ses actes et qu’on ne le traitera plus en bebe?

Quelle idee de penser qu’il serait assez narcissique pour qu’en le mettant face a son ideal, pourrait provoquer en lui, un changement, une prise de conscience de son travail et de la valeur d’un travail bien fait, meme si nous avons deja parle lui et moi de certaines exceptions, comme les bouddhistes et leur patience a dessiner des jours durant des mandalas de couleur a meme le sol, qu’il detruisent une fois finis, en signe de detachement des choses materielles, et d’offrande au Bouddha, ou du pauvre here, qui fait la mendicite en dessinant a la craie sur le sol de magnifiques dessins, que la premiere pluie effacera, et qu’il recommencera nlassablement afin de pouvoir gagner de quoi manger. Deux jours plus tard, alors que je l’attend au sortir de son dernier cours de sculpture, il me dit d’un ton jovial(je tiens a garder la maniere tres personnelle avec laquelle Marc s’exprime, au-dela des mots. ): «Regarde, madame sur la vitrine de la M. J. C, il y a des photos, et c’est exactement celles de l’expo«bof» de peinture que tu m’as emmene voire, sauf qu’ils mentent, parce que, tu vois sur cette photo la, il y a un tableau qui n’y etait pas, ca c’est sur, qu’il n’y etait pas, ils font de la pub mensongere pour qu’on aille voire l’expo«bof»!

Moi, si c’est comme ca, je vais aller lui dire au grand monsieur le peintre, qu’il vienne a mon expo a Moi,‘Pis, madame, tu vas venir, d’ac?? je vais te donner le masque de lion, c’est la plus grosse chose que j’ai faite et j’ai peur d’avoir envie de la casser parce que je l’ai fait avec deux autres, la prof sympatoche et mon pote, qu’est pas mon pote, il m’a pris mon cendrier que j’avais fait alors, tu comprends, madame, je vais casser la tete de lion et elle est belle, comme tu dis, dommage de la casser, alors elle est pour toi avant qu’il me la prenne aussi le faux-pote!!

T’es d’accord, madame??? Tu vois, moi aussi je peux faire aussi bien, que le grand peintre a l’expo-«bof» nan??? » Je n’eprouve pas le besoin de commenter ici ce recit outre mesure, il parle de lui-meme. Comment cet enfant avait-il pu reperer chacune des toiles exposees sans les avoir regardees une seule fois, je ne l’avais pas lache des yeux ce jour la, ni une seule minute! Mannoni pretend qu’il faut donner le meilleur a ces enfants, qu’ils aiment le beau.

Elle dit aussi qu’ils voient differemment de nous, qu’ils sentent differemment, mais que rien ne prouve qu’ils soient dans l’erreur, mais juste differents, qu’il nous appartient d’apprehender cette difference dans le respect de la personne, comme eux apprehendent le monde avec des sens qui semblent emprunter des chemins differents des notres, mais dans le cas de Marc, par exemple, pour aboutir au meme resultat. On peut ainsi, tres rapidement aborder, l’une des raisons du pourquoi on considere les symptomes, a Bonneuil comme autant de langages a decrypter! A vouloir traiter le symptome on refuse le patient… Il n’est pas question pour moi de nier l’existence de l’alienation mentale ou de la psychose; je m’interroge sur la facon dont on l’aborde techniquement dans nos societes et dont on l’aggrave en la transformant en alienation. » L’intelligence de ces enfants emprunte des chemins qui nous sont inconnus, mais les faits sont la, ce meme petit garcon, Marc, qui ne sait ni lire, ni ecrire, est capable de donner une lecon d’histoire ou de geographie, avec dates, lieux et chiffres precis, si le sujet l’interesse.

Fadella, jeune autiste vient chaque mercredi au cinema, ce sont les jeunes qui choisissent un des films que Litto propose. Comment expliquer qu’elle passera, ce fameux mercredi soir, toute la projection, la tete sous son manteau, couchee sur le fauteuil, qu’elle semblera alors dormir, et que le lendemain, pendant le repas, lorsque l’un d’entre nous parle du film en faisant une erreur dans la chronologie des evenements narres, elle manifeste son desaccord par des bribes de phrases pour nous montrer ou se trouve l’erreur.

Quels chemins empruntent leurs sens, leur mode de raisonnement? Comment s’ebauche leur pensee? «La clinique educative, que je definis comme une clinique du sujet desirant, s’oppose de fait a tout type de prise en charge de masse. Travailler avec le sujet, c’est travailler au cas par cas, en ecoutant les dires de chacun, et selon des modalites de rencontre a chaque fois renouvelees, mais dont les principes sont bien reperes. »

Je ne peux faire l’economie de vous parler tres succinctement, encore une fois, de l’activite artistique que j’ai eu la chance de mener a terme, malgre la duree limitee de mon stage, et des conditions d’organisation difficiles. Il est bien evident, qu’en deux mois de stage, entrecoupes de periodes de cours, il a fallut que plusieurs parametres s’harmonisent d’une maniere etonnante. Merci a l’ecole de Bonneuil qui m’a donne la possibilite de travailler chaque lundi sur l’hopital de jour, alors que mon affectation se limitait au foyer therapeutique de nuits. Meme si le quotidien m’a ermis de tisser des liens de bien meilleure qualite et plus intimes avec certains d’entre eux, pensionnaires du «182», le fait d’integrer l’activite « marionnettes », d’y etre acceptee tant par les educatrices que par les jeunes avec autant de facilite, et de bonne volonte, nous a permis avec ce trop peu de temps et de moyens, de mener a bien l’activite que j’etais venue leur proposer. Le resultat a depasse toutes mes esperances! Ce, a la grande joie des educatrices, dont l’atelier s’essoufflait visiblement en fin d’annee, et dont le stock des marionnettes s’epuisait et vieillissait d’annee en annee.

J’ai tout simplement, eu la chance inouie, d’arriver au bon moment, j’ai ainsi pu beneficier de l’adhesion de tous et plus encore, ce qui n’est pas banal, lorsque vous relevez le defi de mettre en place une activite artistique, avec des jeunes dits difficiles, d’aboutir a un resultat probant, en l’espace de quelques lundi. C’est toute la magie de l’alchimie entre plusieurs parametres assembles les uns aux autres, et d’un accord tacite entre tous les participants de l’atelier.

Primo, il fallut profiter de l’essoufflement dont souffrait la dynamique du groupe, pour lui re-insuffler l’envie de continuer, mais differemment de ce qui etait jusqu’alors propose, tout en gardant la trame principale, qui etait, basee sur un travail d’improvisation autours des fables de La Fontaine. Deusio, proposer un travail different et novateur de celui qui etait fait jusqu’alors, en gardant les rituels instaures et necessaires a la cohesion du groupe, soit dans ce cas, les comptines d’arrivee et de depart de l’atelier.

Tercio, faire naitre le desir de participer a l’activite modifiee, en motivant cette envie nouvelle. C’est ainsi qu’a partir d’un petit theatre de marionnettes en lambeau et d’improvisations, cahin-caha, derriere un castelet pour le coup, lui, en etat, nous avons concu toute une serie de magnifiques marottes. Fabriquees en respectant la technique ancestrale de pate a bois modelee puis peinte et patinee, et enfin habillee, nos tetes de bois, mains et corps animes par des baguettes de bois cachees sous les vetements et le kapok, duquel emanerent, ventres joufflus et larges epaules.

Bien sur je suis tres fiere de dire que le jour venu de la fete de fin d’annee, nous etions prets, a la grande joie des artistes, etonnes, mais moins que leurs medecins, d’un si beau resultat! En mal de n’avoir pas eu le temps d’apprehender toutes les techniques de fabrication que je leur avais promises, mais aussi d’avoir eu tout juste le temps d’aborder l’art de la manipulation de leurs chefs d’? uvre, les educatrices me demandent, de revenir l’an prochain, les aider a lancer l’activite, leur donner quelques ficelles, les conseiller dans le creation de spectacle.

C’etait en effet le but: creer un spectacle a partir des fables. Je jubile! Defi releve au-dela de mes esperances, je leur promet de revenir l’an prochain, histoire de donner un petit coup de pouce au «petit poucet», ou peu importe, je me suis amusee au moins autant qu’eux. J’y ai aussi trouve matiere, a comprendre ce que disait Mannoni, lorsqu’elle parlait de donner la possibilite a ces enfants, qu’un violent traumatisme avait meurtris et bloques dans leur chaire, de pouvoir s’exprimer et verbaliser par des gestes, des sons, des mots, au travers de la creation d’une Autre scene,.

Ce qui permet alors de dire d’une maniere ou d’une autre, l’indicible, de narrer, l’inenarrable, en transposant cette douleur trop violente, sur cette Autre scene, elle permet d’exorciser par la symbolisation, cette souffrance et enfin d’amorcer un lacher prise necessaire a toute redemption. Quant aux bienfaits du theatre, ou de toute autre activite artistique, bien connus des professionnels de l’art therapie, je recommande la lecture des ? uvres de grands createurs de theatre comme, J. Grotowski ou A. Artaud, dont s’inspirera grandement Maud Mannoni. …Mettre les enfants en situation d’etre de vrais peintre…d’un desordre latent, de toutes les images qui dorment…des conflits qui sommeillent, de toute la violence et la haine contenue, inutilisables dans la realite, mais qui attendent de pouvoir eclater sur une Autre scene, liberant ainsi l’inconscient. » . b)Les valeurs que j’ai decouvertes, re-decouvertes ou approfondies Je vais enumerer les valeurs que j’ai pu, grace a mon stage a l’ecole experimentale de Bonneuil, re-apprendre, reconsiderer ou tout simplement decouvrir et redecouvrir. La bonne distance, combien d’encre n’a t-elle deja coule en traitant de ce sujet.

Je resumerais ma position a ces quelques mots issus d’une conversation enflammee avec Monsieur Litto, qui me reprocha a mon arrivee d’avoir avec les enfants un comportement trop maternel. J’en conviens aujourd’hui aisement; trop proche, il ne nous reste qu’une seule position possible et naturelle: le recul Il est evident que si l’on garde d’emblee une attitude empathique, mais suffisamment eloignee du sujet, il nous restera dans l’avenir de la relation, et selon son evolution, tout le loisir d’effectuer un rapprochement de la personne, autant qu’un eloignement, si besoin est.

Moralite, moderation dans l’implication personnelle, nous donne la liberte de mouvement et le recul necessaire a une relation avisee, depassionnee et professionnelle. P. Declerc ecrit dans son livre, ecrit apres plusieurs mois passes en compagnie de clochards parisiens, partageant les affres de leur quotidien: «C’est un cap a tenir, c’est a dire une direction dont il est non seulement possible, mais inevitable de devier, l’important, tout comme pour le cap tenu par le barreur d’un navire, etant d’y revenir. La neutralite bienveillante est une attitude moyenne imprimee a l’attitude du soignant. La neutralite bienveillante, qui doit liberer une dynamique relationnelle, au sein de laquelle soignant et soigne, l’un comme l’autre sont libres de rester, ce et qui ils sont. Les mots paraissent simples et faciles mais cette neutralite bienveillante demande d’observer sans cesse un regard sur soi-meme toujours vigilant et critique. Rien n’est jamais acquis, tout comme la certitude d’etre dans le non-jugement de mon arrivee a Bonneuil. P. Declerc aborde ce principe de «neutralite bienveillante» dans son livre:«Les Naufrages; «avec les clochards de Paris»: La neutralite bienveillante loin de prescrire les comportements tactiques des soignants, les renvois seulement a la necessite strategique de maintenir une attitude mentale de neutralite et de bienveillance, c’est a dire, une distance viable entre les interets et investissement structurellement divergents des soignes et des soignants» Le double discours, ou «l’effort pour rendre l’autre fou». Je n’ai pas invente ces mots, je les tiens d’une lecture fort eloquente sur le sujet et qui s’intitule ainsi, ecrit par H.

Searls, il explique comment apprendre a ne pas jouer le role de la mere psychotique, comme la plupart des institutions. C’est a dire, pour simplifier et reduire a quelques mots une etude si complexe, comment ne pas jouer le role de la mere qui ne veut pas perdre et qui dit «oui» et «non» a la fois, tout et son contraire, c’est un discours ou l’enfant finit par se perdre et ou l’on provoque et convoque sa folie plutot que de l’aider a se securiser par un discours unilateral, dont le sens ne varie pas.

Quel que soit le public rencontre, la necessite de savoir maintenir un discours coherent dans nos societes nevrosees, ou, tant les universites que notre gouvernement utilisent pourtant trop souvent ce double discours. J’ai, a l’issue de conversations avec le sieur Litto, commence a faire attention a ces «oui, mais non», inconsciemment poses lors de mon travail au foyer, et fus effrayee par le nombre decidement trop eleve de propositions incoherentes faites a l’oreilles de ces enfants qui ont besoin de tout, sauf d’incoherences dans nos propos.

C’est une des prises de conscience majeure qui peut se targuer d’avoir lancer un boulet rouge au sein de ma pratique. Savoir proposer une autre scene, et donner les moyens aux sujets de generer la parole vraie, necessaire a exprimer l’indicible souffrance d’un traumatisme refoule dans la realite et qui transposee sur cette Autre scene, va permettre cette transmutation. Les outils, comme nous l’avons vu plus haut, sont, tous les modes d’expression artistiques, quel qu’ils soient, la parole et l’ecoute y compris.

CONCLUSION Certes, la encore je vais tacher de rester concise, bien que ce stage m’ai ouvert quantite de chemins, ou ma reflexion s’est parfois perdue, mais qui, la plupart du temps ont aboutis a des raisonnements et comprehensions benefiques a mon cheminement professionnel et personnel, puisque aujourd’hui j’en suis persuadee, l’un ne va pas sans l’autre. Comprendre intellectuellement et appliquer sont deux choses differentes et pourtant complementaires dans notre metier.

J’ai enfin par ce stage confirme cette certitude que je pressentais deja, theorie et pratique, sont complementaires l’une de l’autre et tout aussi necessaires a notre metier, l’une que l’autre. Il est bon, voire conseille d’entreprendre un approfondissement de la connaissance que l’on a de soi-meme, afin de progresser sereinement. La psychanalyse nous oriente vers un chemin qui a deja fait ses preuves, et qui n’a pas encore revele toute les possibilites et richesse de ses applications.

Mais libre a chacun de trouver son propre test de cheminement interieur, a partir du moment ou, les raisons profondes, qui nous ont poussees vers ce type de metier, ne sont pas refoulees mais conscientisees, sachant que rien n’est jamais anodin, ni le fruit du hasard, et que la raison premiere qui apparait d’emblee, n’est peut-etre pas la bonne. Peut-etre devrons-nous accepter que certains de nos travers, ou que certains passages particuliers de notre vie, aient pu influencer nos choix, consciemment ou non. C’est donc par une meilleure connaissance de soi, de notre mode de fonctionnement, que l’on peut s’aider a adopter une osition plus rassurante pour les personnes que l’on accompane. Il faut toujours accepter de se remettre en question, voire meme le faire de temps a autre, sans que cela nous ait ete demande, juste pour prendre le recul necessaire, face aux situations ardues que nous allons rencontrer tout au long de notre carriere. A l’issue de ce stage, une prise de conscience encore plus aigue, de mes craintes, de mes difficultes face au fait d’avoir parfois a dire«non» et de maintenir ce refus, de meme que la conscience de mes propres desirs et projections sur un travail que je croyais devoir faire avec les personnes, pour elles.

Tout ce travail sur soi, permet progressivement de liberer l’espace de rencontre, donnant ainsi, aux sujets la possibilite d’exister en tant que sujets desirants et communicants, et non comme de simples sujets involontairement transformes en executants, non de la realisation de leur projet personnel, mais du fruit de mes desirs et projections, concoctees pour eux et sans aucun doute, pour leur bien, persuadee de ma toute bonne foie et du bien fonde de mes actes.

Le monde s’enrichit par ses differences, d’ou tout l’interet d’une institution eclatee comme Bonneuil, avec ses differents moteurs tournes vers l’exterieur, Bonneuil et son equipe pluridisciplinaire et eclectique. Mais mettre l’accent sur ses differences, suppose que l’on s’interroge aussi sur ce que l’on a en «commun», car etre different de maniere absolue, n’a pas de sens.

Etre semblable ne veut pas dire etre identique, dans nos societes normatives, cultiver la difference est une richesse, meme si dans notre societe telle qu’elle est actuellement, toute inadequation, toute marginalite est proscrite et meme fortement combattue, avec un risque de disparition du sujet lui-meme. J’ai vu a Bonneuil, une institution ou la «folie» de chacun avait sa «raison» d’etre, ou, tout au moins une place tout aussi legitime que le fait pour tous, d’exister.

On peut y etre «fou», sans risque d’y etre juge, les enfants y sont acceptes tels qu’ils sont et non comme on voudrait qu’ils soient ou qu’ils devraient devenir pour pouvoir imaginer se reinserer. . Bonneuil repousse les certitudes dans ses retranchements et entraine vers une necessite d’avoir a inventer, voire, a se reinventer sans cesse. J’y ai tant appris en si peu de temps. Je pense a Mannoni… Grace a Bonneuil, j’ai ete seduite par le travail tant redoute, aupres de jeunes handicapes mentaux, ou, seraient-ce grace a ces jeunes handicapes mentaux que Bonneuil m’a seduite? La relation educative va de fait etre le lieu ou s’elabore pour le sujet, une certaine connaissance de soi. Ceci a condition que l’educateur n’envahisse pas l’espace de la relation de ses propres fantasmes et representations inconscientes, et ne cede pas aux avances d’amour et de haine, qu’il sache se deplacer, pour laisser l’espace de rencontre desencombre et ouvert. Ceci ne va pas sans un travail parallele de l’educateur sur soi, sur ce que provoque en lui la relation. »

REFERENCES

BIBLIOGRAPHIQUES

Ouvrages:

-BAUCHAU, Henry, L’Enfant Bleu, Mayenne, Actes Sud, 2004 -DECLERC, Patrick, Les naufrages: avec les clochards de Paris, Paris, Terre Humaine Poche, 2001.

-CAPUL et LEMAY, Maurice et Michel, DE l’education specialisee, Ramonville Saint Agne, Eres, 1996.

-MANNONI, Maud, Education impossible, Paris, Seuil, 1973. -MANNONI, Maud, Un lieu pour vivre, Paris, Seuil, 1976.

-MANNONI, Maud, Amour, Haine, Separation: renouer avec la langue perdue de l’enfance, L’Espace Analytique, Paris, Denoel, 1993. ROUZEL, Joseph, Le Travail de l’Educateur Specialise, Paris, Dunod, 2000.

-SEARLS, H, L’Effort pour rendre l’autre fou, Paris,

Autres sources:

-LE PERSONNEL permanent de BONNEUIL:

-Medical -Educatif et Encadrement (Educateurs et Familles d’Acceuil)

-Social, Loisirs et Travail Exterieurs -Administratif, Entretien, et Cuisine

-LE PROJET D’ETABLISSEMENT de l’Institution de Bonneuil.

-LES SITES WEB concernant l’Ecole Experimentale de Bonneuil:

-Ref manquantes, ainsi que ref bibliographiques en bas de pages, sorry, je les comunique quand j’aurais boucle mon rapport –