Quoi Sert La Litt Rature Jean Baptiste Mathieu

Quoi Sert La Litt Rature Jean Baptiste Mathieu

À quoi sert la littérature? Jean-Baptiste Mathieu Jean-Jacques Lecercle et Ronald Shusterman, L’Emprise des signes. Débat sur l’expérience littéraire, Le Seuil,  » Poétique ‘ 2002. À première vue, le livre de Jean-Jacques Lecercle et Ronald Shusterman L’Emprise des signes. Débat sur l’expérience littéraire se présente comme une tentative pour répondre ‘ aux principales questions de la poétique telles qu’elles sont formulées habituelle les deux auteurs ne communes, mais, ch L’originalité de L’Emp seulement dans sa f ette particularité que or 28 n leu e uestions, des thèses h s antagonistes. ependant pas ussi dans le fait que les grands problèmes de la théorie littéraire (comme l’auteur, l’interprétation, la relatlon des textes au monde, etc. ) y sont abordés dans un effort pour répondre à la question  » À quoi sert la littérature ? i’ (i’ qui a failli servir de titre à ce volume apprend-on page 199). Autrement dit, ce livre a surtout pour objet d’établir ce qui fait l’intérêt de la littérature, ce qui justifie qu’on s’y intéresse et qu’on la promeuve.

L’objet de ce livre, c’est encore, comme le signale son sous-titre, l’expérience littéraire — e que fait  » un texte littéraire à son lecteur, ce qu’il lui procure. Si

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s’interroger sur l’expérience littéraire conduit tout droit à la théorie littéraire, c’est, ainsi que le souligne Jean-Jacques Lecercle en introduction, que toute description de l’expérience ittéraire  » reflète des choix théoriques  » (p. 13).

Pourquoi un livre sur l’expérience littéraire, et pourquoi sous la forme d’une discussion ? La réponse à ces deux questions est dans le constat que font Lecercle et Shusterman d’une crise de la littérature — plus exactement d’une crise dans l’étude et l’enseignement de la littérature. Cette crise affecterait non seulement les méthodes d’analyse de la littérature, mais aussi et surtout sa définition et l’appréciation de sa valeur.

Lecercle et Shusterman fondent leur constat notamment sur une analyse de la situation des études littéraires dans le monde anglo- américain et en France (précisons que le premier est un français qui enseigne la littérature anglaise en Grande-Bretagne, et le second un américain qui enseigne française en France cette même littérature française).

Selon eux, dans l’unlversité anglo- américaine, l’ancienne conception  » universaliste (les valeurs écelées dans le canon de la littérature anglaise concernent l’humanité tout entière) et essentialiste (il y a une essence de la littérature, incarnée dans le canon des grandes oeuvres)  » (p. 20) de la littérature a succombé, sous l’influence de penseurs comme Derrida, Foucault, Lacan, à sa mise en cause par une approche historiciste et identitaire du phénomène littéraire, qui fait des oeuvres littéraires et des théories de la littérature des manfestations d’identités culturelles antagonistes.

En France, le problème serait le suivant : dans l’enseignement du rançais comme des langues étrangères, l’étude de la littérature serait progressivement marginalisée en vertu de l’orientation essentiellement utilitaire et communicationnelle de cet enseignement. S’agissant de l’enseignement des langues, cette or OF communicationnelle de cet enseignement.

S’agissant de l’enseignement des langues, cette orientation néglige le fait qu' » apprendre une langue étrangère c’est avoir accès ? l’altérité d’une culture et qu’on y a accès par sa littérature :  » en elle se nouent les liens cruciaux entre langue et encyclopédie (terme qui désigne l’ensemble des croyances et des savoirs qul éfinissent une culture)  » (p. 24).

L ‘Emprise des signes est donc un livre sur l’expérience littéraire parce qu’il est plus que jamais nécessaire, selon Lecercle et Shusterman, de réaffirmer la valeur de cette expérience face a sa réduction ou son occultation ; et c’est un débat en raison même de  » l’éclatement  » de la réflexion sur la littérature. Ce débat s’organise autour de quatre questions. La première de ces questions est celle du rapport de l’expérience littéraire au langage : dans quelle mesure l’expérience littéraire est-elle dépendante du langage ? Ne se définit-elle pas justement par ‘instauration d’un certain rapport au langage ?

La deuxième question concerne l’enracinement du texte littéraire dans les intentions de son auteur et dans une communauté dont il assumerait les revendications identitaires. Elle soulève le problème  » du rapport, dans le texte littéraire, entre construction de l’identité, reconnaissance du même, et accueil de l’autre, expérience d’autrui en tant qu’il m’est toujours quelque part étranger  » (p. 15). La troisième question est celle de l’accès au monde que nous procure le texte littéraire — autrement dit, de son caractère cognitif ou non cognitif.

Enfin, la quatrième et dernière question concerne le rapport du texte littéraire aux valeurs : en quoi le texte li valeurs : en quoi le texte littéraire contribue-t-il à l’expérience et la transmission des valeurs ? Les problèmes soulevés par ces quatre questions sont multiples, et de taille : problème de la relation entre le texte littéraire et le contexte politique, social, culturel, de sa production et de ses réceptions , problème de la capacité du texte littéraire, et notamment du texte fictionnel, à représenter le réel ; problème de la définition même de la ittérature et de la valeur littéraire…

Cest bien à un véritable tour d’horizon des objets de la réflexion littéraire que le lecteur est convié. Jean-Jacques Lecercle inscrit ses thèses dans une perspective que lui-même qualifie d »‘ essentialiste  » : la nature de l’expérience littéraire _ celle de la littérature elle_même _ doit se définir par des propriétés spécifiques de certains textes ; Ronald Shusterman revendique pour les siennes une inspiration  » pragmatiste  » : s’adonner à l’expérience littéraire, c’est adopter certaines attitudes, socialement définies, à l’égard des textes.

On notera aussi l’orientation cognitiviste du premier — la littérature est une forme de connaissance — et l’insistance du second sur le désengagement à l’égard de toute visée cognitive et/ou pratique qui caractérise, selon lui, l’attitude littéraire. L’exposé qui va suivre se divisera quant à lui en deux parties.

Je proposerai d’abord une synthèse des positions défendues par les deux auteurs sur les quatre grandes questions qui viennent d’être énoncées. Viendront ensuite le commentaire d’un certain nombre de ces thèses, ainsi qu’une appréciation d’ensemble du livre — de a forme certain nombre de ces thèses, ainsi qu’une appréciation d’ensemble du livre — de sa forme comme de ses visées.

Controverses sur la nature de l’expérience littéraire 1. La première controverse porte donc sur le rapport de l’expérience littéraire au langage. Sur ce sujet, la thèse de Jean- Jacques Lecercle est que  » la littérature est le lieu privilégié où le langage devient opaque et réflexif  » (p. 35) — autrement dit, le lieu privilégié où le langage s’offre lui-même comme objet d’intérêt et de connaissance pour le lecteur.

L’emploi de ‘adjectif  » privilégié  » indique que ce n’est pas seulement dans la littérature que le langage se présente ainsi, mais que c’est dans la littérature qu’il le fait le plus et le mieux :  » le texte littéraire est par excellence le lieu dans lequel le locuteur (et par extension le lecteur) est a) le plus conscient du fonctionnement général du langage, tant sur le plan grammatical que sur le plan pragmatique, et b) le plus conscient de certains fonctionnements particuliers du langage, en gros ceux qu’a toujours cherché à décrire la rhétorique (p. 8-49 ; je souligne). Selon Jean-Jacques Lecercle, ette définition doit permettre de distinguer entre les bons et les mauvais textes, ou (ce qui n’est pas nécessairement la même chose) entre les textes littéraires et la non-littérature : entre Balzac et Hamlet d’un côté, Paul-Loup Sulitzer et Tarzan de l’autre (ses exemples, page 83). À cette définition du texte littéraire, Jean- Jacques Lecercle adjoint une définition de la littérature comme  » famille de jeux de langage  » (p. 49) — cette dernière expression étant  » notoirement empruntée à Wittgenstein  » (ibid. ). Chaque type de texte littéraire PAGF s OF expression étant  » notoirement empruntée ? Wittgenstein  » (ibid. ).  » Chaque type de texte littéraire, c’est-à- dire chaque genre littéraire  » (p. 50) est un jeu de langage. Pour faire comprendre ce qu’il entend par là, Jean-Jacques Lecercle reprend à Florence Dupont sa description, dans L’Invention de la littérature (La Découverte, 1994), des métamorphoses des poèmes amoureux de Catulle, de leur improvisation en présence de leur destinataire, au cours d’un banquet, à leur inscription  » dans un livre-monument, destiné au public et à la postérité  » (p. 49).

Chacun des états successifs des poèmes correspond à un jeu e langage, défini par les éléments suivants :  » le style du texte, son support matériel, le cadre social dans lequel il est émis, sa temporalité (évanescente pour le banquet ; éternelle pour le livre), le sentiment qu’il exprime, les personnes qu’il implique (du banquet au livre, le statut de l’autre change), le sens auquel il fait appel (l’ouië ou la vue), le type de lecture qu’il implique, ainsi que les deux actants, scripteur et lecteur  » (p. 50). Selon cette description, un jeu de langage, tel que l’entend Jean-Jacques Lecercle, est une situation de communication.

L’ensemble des eux de langage littéraires sont unis par une  » ressemblance de famille  » – autre concept emprunté à Wittgenstein. Les éléments qui définissent cette ressemblance sont bien entendu la réflexivité par rapport au langage du texte ittéraire, mais aussi sa complexité linguistique et encyclopédique, sa persistance, due à cette complexité, au-delà de son contexte d’apparition, l’accès qu’il offre à la connaissance du particulier, du singulier (sous la forme, par exemple, des personnag offre à la connaissance du particulier, du singulier (sous la forme, par exemple, des personnages de fiction).

Ronald Shusterman défend moins d’autres thèses sur le rapport de la littérature et du langage qu’il ne critique celles de Jean- jacques Lecercle, et plus précisément la thèse qui fait du texte littéraire le  » lieu privilégié  » de la manifestation et de la connaissance du  » fonctionnement général du langage Selon lui, elle est  » soit trop large, soit tautologique. Partant surtout de critères linguistiques, et non pragmatiques, sociaux et anthropologiques, elle ne dégage pas la spécificité de la littérature mais s’applique à de nombreuses pratiques langagières  » (p. 8). Ronald Shusterman reproche notamment à Jean-Jacques Lecercle d’extrapoler à partir de quelques exemples ad hoc — comme les oeuvres de Lewis Carroll — et de négliger la diversité des fins poursuivies par les textes littéraires :  » Tout texte donne à voir la langue, forcément, mais sa visée peut être plus diverse. On ne peut guère prétendre que le contenu socio-moral de textes comme La Divine Comédie, Germinal ou La Peste est secondaire par rapport à leur message métalinguistique  » (p. 0). Les textes littéraires ont aussi une  » composante sémantique  » (p. 65) ou mimétique. our finir, Ronald Shusterman propose deux formulations différentes de ce que serait pour lui une bonne définition de la littérature. Il exprime d’abord sa préférence pour une définition en termes  » d’un regard et d’un comportement sui generis vis-à-vis du texte  » (p. 75), et non de propriétés de certains textes.

Puis il propose de définir la littérature comme espace où nous pouvons faire ce que nous voulons avec le lang 7 OF définir la littérature comme  » espace où nous pouvons faire ce que nous voulons avec le langage, tout le langage, pris comme une fin en soi  » (p. 77-78 ; je souligne). Les derniers mots de cette éfinition pointent vers la notion de désengagement du texte littéraire à l’égard de toute visée qui lui serait extérieure — et notamment cognitive. 2.

Après la question du rapport de la littérature au langage vient celle de l' » ancrage  » du texte littéraire dans les intentions de son auteur et dans une identité communautaire — ce second  » ancrage  » étant défendu par les interprétations identitaires de la littérature. Celles-ci se fondent sur deux postulats :  » un texte est représentatif, d’un locuteur (son auteur) et d’un groupe soclal (dont il est issu et à qui il s’adresse) ; les textes dits littéraires ont en réalité des textes de revendication d’identité (si possible marginale et/ou réprimée)  » (p. 1). Contre ces conceptions, Jean-Jacques Lecercle avance les deux thèses suivantes : 1/ un texte littéraire est un texte recontextualisable — dont la lecture est profitable à d’autres publics que le public auquel il était initialement destiné, et ce au-delà de son contexte de production donc la littérature est  » ce qui est capable de transformer une revendication d’identité en expérience d’altérité  » (p. 2) ; 2/ de toute façon, ‘intérêt du texte littéraire réside moins dans a confrontation du lecteur avec la représentation d’identités particulières que dans sa contribution à la prise de conscience par ce même lecteur  » des opérations de construction de sujets (sujet-auteur, sujets-lecteurs, sujets-personnages)  » (p. 93). Le texte littéraire  » ne vise pas à construire 8 OF texte littéraire  » ne vise pas à construire des représentations (dé)valorisées de soi et des autres, il met en scène le processus linguistique d’interpellation des indlvidus en sujets  » (ibid. je souligne), à l’exemple du texte fantastique, qui présente  » une expérience de non-identité, c’est-à-dire non seulement ‘identité autre mais aussi d’une identité impossible  » (p. 95). La caractéristique du héros fantastique — comme la créature de Frankenstein — serait en effet de ne pouvoir remplir tout ou partie des rubriques d’une carte d’identité, et de subir les conséquences de cette impossibilité. Pour Jean-Jacques Lecercle, un texte qui procure au lecteur cette expérience de l’  » identité imposslble « r qu’il appelle également l’expérience de  » la non- identité de l’autre de l’homme  » (ibid. je souligne), est meilleur qu’un texte qui procure au lecteur la simple expérience dune identité autre que la sienne. La première semble en effet mettre en jeu le processus même de la construction d’identité. Sa polémique contre les interprétations identitaires de la littérature conduit Jean-Jacques Lecercle à poser la question de l’auteur, et plus précisément de la reconnaissance de ses intentions pour l’interprétation des textes :  » Si le texte littéraire est porteur d une revendlcatlon d’identité, c’est l’auteur qul revendique.

Cette conception fait de l’auteur un foyer d’intentions, et de l’interprétation du texte la reconstruction des intentions de l’auteur  » (p. 96). Jean-Jacques Lecercle cherche ? ontrer qu’une telle conception de l’interprétation est erronée, tout au moins dans sa  » versio PAGF q OF telle conception de l’interprétation est erronée, tout au moins dans sa  » version forte laquelle postule la dépendance totale du sens d’un texte à l’égard des intentions de son auteur.

Il la juge incompatible avec l’activité d’interprétation et le devenir des textes. L’intention de l’auteur  » est, dans la plupart des cas, inconnaissable, et, dans les rares cas où elle est connue, elle n’est que modérément pertinente (l’auteur empirique n’est que le premier interprète de son oeuvre, et son interprétation, ertes intéressante, n’est pas définitive ni  » vraie « )  » (p. 101). En outre, un texte,  » en se recontextualisant à chaque lecture, échappe aux intentions originelles de l’auteur empirique  » (p. 00). L’interprétation met en rapport non des sujets — auteur et lecteur — empiriques, mais des sujets fictifs, qui sont le produit de ce que programme le texte et de  » l’imposition au texte, par coup de force, de ma langue et de mon encyclopédie  » (p. 108). Dans l’interprétation, auteur et lecteur empiriques s’interpellent (c’est le terme employé par Lecercle) réciproquement aux laces d’auteur et de lecteur fictifs. Le texte littéraire serait celui qui mene  » jusqu’à la limite  » (p. 09) la relation auteur-lecteur caractéristique de l’interprétation. D’emblée, Ronald Shusterman objecte qu’il est paradoxal (sinon contradictoire) de défendre l’idée que la littérature est une expérience d’altérité tout en jugeant inconnaissables les intentions d’autrui. S’inspirant des travaux de Paisley Livingston (voir notamment son article  » Arguing over intentions  » dans la Revue internationale de philosophie, no 4, 1996, p. 615-633), il affirme l’enracinement partiel du sens d’un text