Questions de corpus

Questions de corpus

Dans cette question, il s’agissait d’etudier les 3 incipits (debuts de recit) et le texte de Kundera ; et de montrer en quoi l’introduction des personnages cherchaient a donner l’illusion du reel. La reponse est OUI OUI OUI mais encore fallait-il argumenter un peu… Dans le texte d’A. Robbe-Grillet, le personnage, le « patron » est presente dans son cafe. On entend le tic-tac de l’horloge, comme si la scene se deroulait sous nos yeux : « Trente et un. Trente-deux. Trente-trois. Trente-quatre. Trente-cinq.

Trente-six. Trente-sept.  » Le personnage est decrit tel qu’on se le represente usuellement, dans un cadre qui correspond a son statut, ce qui renforce l’impression de reel. Il n’y a pas d’action, le lecteur est installe dans la vie. Le narrateur de La Vie de Marianne previent son lecteur que le recit qu’il va lire a ete decouvert par hasard « dans une armoire pratiquee dans l’enfoncement d’un mur » : cette forme de recit dans le recit, cette mise en abime, cree une forte impression de realisme.

Mise en abime egalement dans L’Immortalite : le paratexte du texte de Kundera indique que « le narrateur ecrit un roman ». Le lecteur penetre ici dans le laboratoire de l’ecrivain, qui explique d’ou il tire son inspiration.

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Meme procede enfin utilise par P. Claudel dans Les Ames grises : le narrateur prend a parti le lecteur des les premieres lignes du recit en assurant de la fiabilite et de la veracite des faits qu’il va conter « Je sais [les faits que je vais raconter] parce qu’ils me sont familiers comme le soir qui tombe et le jour qui se leve ».

Le personnage « Pierre-Ange Destinat » est presente sur le mode d’une biographie (mention de son statut, de son surnom, insertion de dates) ce qui donne l’illusion que la personne decrite a vraiment existe. Alors c’est reussi ou pas ??? [pic] Les textes : TEXTE A – Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, La Vie de Marianne. [Nous sommes au debut du roman. ] Avant que de donner cette histoire au public, il faut lui apprendre comment je l’ai trouvee. Il y a six mois que j’achetai une maison de campagne a quelques lieues de Rennes, qui, depuis trente ans, a passe successivement entre les mains de cinq ou six personnes.

J’ai voulu faire changer quelque chose a la disposition du premier appartement, et dans une armoire pratiquee dans l’enfoncement d’un mur, on y a trouve un manuscrit en plusieurs cahiers contenant l’histoire qu’on va lire, et le tout d’une ecriture de femme. On me l’apporta ; je le lus avec deux de mes amis qui etaient chez moi, et qui depuis ce jour-la n’ont cesse de me dire qu’il fallait le faire imprimer : je le veux bien, d’autant plus que cette histoire n’interesse1 personne.

Nous voyons par la date que nous avons trouvee a la fin du manuscrit, qu’il y a quarante ans qu’il est ecrit ; nous avons change le nom de deux personnes dont il y est parle, et qui sont mortes. Ce qui y est dit d’elles est pourtant tres indifferent ; mais n’importe : il est toujours mieux de supprimer leurs noms. Voila tout ce que j’avais a dire : ce petit preambule m’a paru necessaire, et je l’ai fait du mieux que j’ai pu, car je ne suis point auteur, et jamais on n’imprimera de moi que cette vingtaine de lignes-ci.

Passons maintenant a l’histoire. C’est une femme qui raconte sa vie ; nous ne savons qui elle etait. C’est la Vie de Marianne ; c’est ainsi qu’elle se nomme elle-meme au commencement de son histoire ; elle prend ensuite le titre de comtesse ; elle parle a une de ses amies dont le nom est en blanc, et puis c’est tout. Quand je2 vous ai fait le recit de quelques accidents de ma vie, je ne m’attendais pas, ma chere amie, que vous me prieriez de vous la donner toute entiere, et d’en faire un livre a imprimer. Il est vrai que l’histoire en est articuliere, mais je la gaterai, si je l’ecris ; car ou voulez-vous que je prenne un style ? II est vrai que dans le monde on m’a trouve de l’esprit ; mais, ma chere, je crois que cet esprit-la n’est bon qu’a etre dit, et qu’il ne vaudra rien a etre lu. Nous autres jolies femmes, car j’ai ete de ce nombre, personne n’a plus d’esprit que nous, quand nous en avons un peu : les hommes ne savent plus alors la valeur de ce que nous disons ; en nous ecoutant parler, ils nous regardent, et ce que nous disons profite de ce qu’ils voient.

J’ai vu une jolie femme dont la conversation passait pour un enchantement, personne au monde ne s’exprimait comme elle ; c’etait la vivacite, c’etait la finesse meme qui parlait : les connaisseurs n’y pouvaient tenir de plaisir. La petite verole3 lui vint, elle en resta extremement marquee : quand la pauvre femme reparut, ce n’etait plus qu’une babillarde4 incommode. Voyez combien auparavant elle avait emprunte d’esprit de son visage ! Il se pourrait bien faire que le mien m’en eut prete aussi dans le temps qu’on m’en trouvait beaucoup.

Je me souviens de mes yeux de ce temps-la, et je crois qu’ils avaient plus d’esprit que moi. Combien de fois me suis-je surprise a dire des choses qui auraient eu bien de la peine a passer toutes seules ! Sans le jeu d’une physionomie friponne qui les accompagnait, on ne m’aurait pas applaudie comme on faisait, et si une petite verole etait venue reduire cela a ce que cela valait, franchement, je pense que j’y aurais perdu beaucoup. Il n’y a pas plus d’un mois, par exemple, que vous me parliez encore d’un certain jour (et il y a douze ans que ce jour est passe) ou, dans un repas, on se recria tant sur ma vivacite ; eh bien ! n conscience, je n’etais qu’une etourdie. Croiriez-vous que je l’ai ete souvent expres, pour voir jusqu’ou va la duperie des hommes avec nous ? Tout me reussissait, et je vous assure que dans la bouche d’une laide, mes folies auraient paru dignes des Petites-Maisons5 : et peut-etre que j’avais besoin d’etre aimable dans tout ce que je disais de mieux. Car a cette heure que mes agrements sont passes, je vois qu’on me trouve un esprit assez ordinaire, et cependant je suis plus contente de moi que je ne l’ai jamais ete.

Mais enfin, puisque vous voulez que j’ecrive mon histoire, et que c’est une chose que vous demandez a mon amitie, soyez satisfaite : j’aime encore mieux vous ennuyer que de vous refuser. Au reste, je parlais tout a l’heure de style, je ne sais pas seulement ce que c’est. Comment fait-on pour en avoir un ? Celui que je vois dans les livres, est-ce le bon ? Pourquoi donc est-ce qu’il me deplait tant le plus souvent ? Celui de mes lettres vous parait-il passable ? J’ecrirai ceci de meme. N’oubliez pas que vous m’avez promis de ne jamais dire qui je suis ; je ne veux etre connue que de vous.

Il y a quinze ans que je ne savais pas encore si le sang d’ou je sortais etait noble ou non, si j’etais batarde ou legitime. Ce debut parait annoncer un roman : ce n’en est pourtant pas un que je raconte; je dis la verite comme je l’ai apprise de ceux qui m’ont elevee. TEXTE B – Alain Robbe-Grillet, Les Gommes. Dans la penombre de la salle de cafe le patron dispose les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d’eau gazeuse ; il est six heures du matin, II n’a pas besoin de voir clair, il ne sait meme pas ce qu’il fait.

Il dort encore. De tres anciennes lois reglent le detail de ses gestes, sauves pour une fois du flottement des intentions humaines ; chaque seconde marque un pur mouvement : un pas de cote, la chaise a trente centimetres, trois coups de torchon, demi-tour a droite, deux pas en avant, chaque seconde marque, parfaite, egale, sans bavure. Trente et un. Trente-deux. Trente-trois. Trente-quatre. Trente-cinq. Trente-six. Trente-sept. Chaque seconde a sa place exacte. Bientot malheureusement le temps ne sera plus le maitre.

Enveloppes de leur cerne1 d’erreur et de doute, les evenements de cette journee, si minimes qu’ils puissent etre, vont dans quelques instants commencer leur besogne, entamer progressivement l’ordonnance ideale, introduire ca et la, sournoisement, une inversion, un decalage, une confusion, une courbure, pour accomplir peu a peu leur ? uvre : un jour, au debut de l’hiver, sans plan, sans direction, incomprehensible et monstrueux. Mais il est encore trop tot, la porte de la rue vient a peine d’etre deverrouillee, l’unique personnage present en scene n’a pas encore recouvre2 son existence propre.

II est l’heure ou les douze chaises descendent doucement des tables de faux marbre ou elles viennent de passer la nuit. Rien de plus. Un bras machinal remet en place le decor. Quand tout est pret, la lumiere s’allume… TEXTE C – Milan Kundera, L’Immortalite. [Le narrateur ecrit un roman. ] Quand je me suis reveille, il etait deja presque huit heures et demie ; j’imaginai Agnes. Comme moi, elle est allongee dans un grand lit. La moitie droite du lit est vide. Qui est le mari ? Apparemment, quelqu’un qui sort de bonne heure le samedi.

C’est pourquoi elle est seule et, delicieusement, balance entre reveil et reverie. Puis elle se leve. En face, sur un long pied, un televiseur se dresse. Elle lance sa chemise, qui vient recouvrir l’ecran d’une blanche draperie. Pour la premiere fois je la vois nue, Agnes, l’heroine de mon roman. Elle se tient debout, pres du lit, elle est jolie, et je ne peux la quitter des yeux. Enfin, comme si elle avait senti mon regard, elle s’enfuit dans la piece voisine et s’habille. Qui est Agnes ?

De meme qu’Eve est issue d’une cote d’Adam, de meme que Venus est nee de l’ecume, Agnes a surgi d’un geste de la dame sexagenaire, que j’ai vue au bord de la piscine saluer de la main son maitre nageur et dont les traits s’estompent deja dans ma memoire1. Son geste a alors eveille en moi une immense, une incomprehensible nostalgie, et cette nostalgie a accouche du personnage auquel j’ai donne le nom d’Agnes. TEXTE D – Philippe Claudel, Les Ames grises Si on me demandait par quel miracle je sais tous les faits que je vais raconter, je repondrais que je les sais, un point c’est tout.

Je les sais parce qu’ils me sont familiers comme le soir qui tombe et le jour qui se leve. Parce que j’ai passe ma vie a vouloir les assembler et les recoudre, pour les faire parler, pour les entendre. C’etait jadis un peu mon metier. Je vais faire defiler beaucoup d’ombres. L’une surtout sera au premier plan. Elle appartenait a un homme qui se nommait Pierre-Ange Destinat. Il fut procureur a V. , pendant plus de trente ans, et il exerca son metier comme une horloge mecanique qui jamais ne s’emeut ni ne tombe en panne.

Du grand art si l’on veut, et qui n’a pas besoin de musee pour se mettre en valeur. En 1917, au moment de l’Affaire, comme on l’a appelee chez nous tout en soulignant la majuscule avec des soupirs et des mimiques, il avait plus de soixante ans et avait pris sa retraite une annee plus tot. C’etait un homme grand et sec, qui ressemblait a un oiseau froid, majestueux et lointain. Il parlait peu. Il impressionnait beaucoup. Il avait des yeux clairs qui semblaient immobiles et des levres minces, pas de moustache, un haut front, des cheveux gris. V. est distant de chez nous d’une vingtaine de kilometres.

Une vingtaine de kilometres en 1917, c’etait un monde deja, surtout en hiver, surtout avec cette guerre qui n’en finissait pas et qui nous amenait un grand fracas sur les routes, de camions et de charrettes a bras, et des fumees puantes ainsi que des coups de tonnerre par milliers car le front n’etait pas loin, meme si de la ou nous etions, c’etait pour nous comme un monstre invisible, un pays cache. Destinat, on l’appelait differemment selon les endroits et selon les gens. A la prison de V. j la plupart des pensionnaires le surnommaient Bois-le-sang.

Dans une cellule, j’ai meme vu un dessin au couteau sur une grosse porte en chene qui le representait. C’etait d’ailleurs assez ressemblant. Il faut dire que l’artiste avait eu tout le temps d’admirer le modele durant ses quinze jours de grand proces. Nous autres dans la rue, quand on croisait Pierre-Ange Destinat, on l’appelait « Monsieur le Procureur ». Les hommes soulevaient leur casquette et les femmes modestes pliaient le genou. Les autres, les grandes, celles qui etaient de son monde, baissaient la tete tres legerement, comme les petits oiseaux quand ils boivent dans les gouttieres.

Tout cela ne le touchait guere. Il ne repondait pas, ou si peu, qu’il aurait fallu porter quatre lorgnons bien astiques pour voir ses levres bouger. Ce n’etait pas du mepris comme la plupart des gens le croyaient, c’etait je pense tout simplement du detachement. Malgre tout, il y eut une jeune personne qui l’avait presque compris, une jeune fille dont je reparlerai, et qui elle, mais pour elle seule, l’avait surnomme Tristesse. C’est peut-etre par sa faute que tout. est arrive, mais elle n’en a jamais rien su.