Qu’est-ce qu’une oeuvre moderne

Qu’est-ce qu’une oeuvre moderne

Qu’est-ce qu’une ? uvre moderne ? De la fin du XIXeme siecle jusqu’a aujourd’hui, nous avons pris pour habitude d’utiliser regulierement la notion de modernite et de l’appliquer a toutes sortes de domaines sans forcement reconnaitre son sens originel. En l’associant sans relache avec diverses specialites comme le design – Style Moderne -, la danse – Modern Jazz – voire la politique – groupe ‘Progres et Democratie Moderne’ en France et parti ‘New Labour’ en Angleterre -, nous en vinmes a l’attribuer au progres, a une positive evolution, facilitant alors l’amalgame.

C’est ainsi que ce terme est trop souvent attribue a la notion plus juste de contemporaneite, quand il s’agit de nommer les derniers changements, mouvements et techniques en vogue ; en observant le film les Temps Modernes de Charles Chaplin, sorti en 1936, on constate que le realisateur s’est surtout applique a denoncer les nouveaux modes de vie de la societe en relatant les dangers de l’industrialisation et en annoncant la tragedie economique et sociale, herites de la Grande Depression.

En consequence, il s’est attache a decrire des problemes plus contemporains que modernes, des problemes de son temps. Par ailleurs, nous designons en Histoire par « Temps Modernes » ou « Epoque moderne », la periode comprise entre

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la prise de Constantinople par l’Empire Ottoman – ou la fin du Moyen-Age – et la Revolution francaise (1453/1492 – 1789). Cette derniere eut pour volonte de placer la raison comme centre des reflexions humaines, donc de rationnaliser le jugement de l’action associee aux hommes.

Elle permit donc une remise en question de la culture traditionnelle, du systeme politique et social, et emancipa les pensees vis a vis des ideologies conventionnelles. C’est ainsi que naquit par exemple la querelle des Anciens/Classiques contre les Modernes a la fin du XVIIeme siecle, lutte entre les conceptions artistiques d’imitation des artistes de l’Antiquite grecque et romaine, et d’innovation, de depassement de ces derniers, pronant une liberte nouvelle dans la creation adaptee a l’epoque contemporaine.

Dans le domaine de l’art, la distinction est plus claire : on appelle « Art Moderne » la multitude de styles et de mouvements en rupture avec les canons esthetiques predefinis a la Renaissance, commencant des 1863 avec le Dejeuner sur l’herbe d’Edouard Manet et s’arretant dans les annees 1960. L’Art Moderne est en fait le reflet d’un contexte de grands bouleversements qui sont en interaction les uns avec les autres – Revolution industrielle, transformations sociales rapides, dechainements des passions politiques, ideologiques et revolutionnaires, crise des fondements scientifiques et philosophiques.

La rupture la plus radicale sera l’Abstraction au debut des annees 1910. Nous tacherons alors de definir ce qu’est une ? uvre moderne, dans un premier temps par le questionnement de l’originalite de l’? uvre, et dans un second temps, le caractere intemporel, eternel de cette derniere. Le terme « moderne » trouve son origine dans le mot latin modus, signifiant « procede, facon, maniere », lui-meme derive de modo, « a l’instant meme, bientot, tantot ». On peut alors penser que la modernite designe une nouvelle facon de penser, d’agir, d’etre et par extension, qu’elle offre une innovation quant a la forme que prendrait l’? vre designee comme moderne. C’est Charles Baudelaire qui, s’inspirant de Chateaubriand, erigea ce terme comme mot d’ordre d’une nouvelle esthetique des 1863 dans le Peintre de la vie moderne. Signification d’un reel changement, il y fait une critique de la tradition classique et de ses spectateurs, clamant une ouverture sur d’autres artistes et beautes, s’attachant a « la peinture des m? urs du present. » quand il prefere la ressemblance morale a l’imitation de la nature. Il evoque les scenes de la vie parisienne et cree un rapport entre les individus et la ville.

Il en resultera l’Homme des Foules, texte dans lequel il explique comment l’homme du monde – connu par la suite comme etant Constantin Guys – se voulant anonyme, etait dote de la volonte de savoir, de comprendre et brulait d’aimer toutes les beautes que la planete pouvait lui offrir. Cependant, ce citoyen spirituel de l’univers est aussi qualifie par Baudelaire de « convalescent », comme « revenu des ombres de la mort », dote d’une soif de curiosite insatiable, observant sans lassitude aucune la foule et la vie.

Cet interet pour de nouvelles connaissances, engendre par quelque precedent risque mortel, est apparente a la vision que porte l’enfant sur le monde, transcendee continuellement par d’innombrables decouvertes. Des lors, le convalescent se demarque de l’enfant par le fait qu’il possede en plus de cette sensibilite exacerbee, la raison, qui lui permet de garder des « nerfs solides » face a tant de beautes, lui permettant de digerer tout ce qu’il pouvait assimiler pour ensuite s’exprimer en toute liberte.

De cette facon, a travers l’histoire de cet homme, Baudelaire assume sa preference pour l’actualite – cette derniere possedant sa propre beaute et appartenant au temps present – et revendique d’autant plus l’existence d’un « temperament artistique » grace auquel l’artiste est mu par une intention differente des autres et exprime ce que ceux-ci ne peuvent comprendre.

Par ailleurs, cette autre, differente vision du monde qu’est la modernite, ouvre la voie a de nouvelles perceptions puisqu’elle offre de nouvelles facons de ressentir ce meme monde : les artistes nous font voir, sentir, ecouter differemment ; c’est ainsi que par exemple, exploserent les mouvements picturaux de la fin du XIXeme siecle : Manet donna son independance a la peinture, exprima que celle-ci possedait un langage autonome, propre a elle-meme, et que l’art n’etait plus dependant de ce qu’il representait.

A la vision de Lola de Valence de 1862, la remise en question de la conception de l’? uvre d’art est evidente, puisque Manet quitte la quete de l’exactitude et perd l’envie de l’illusion – par l’abandon de la perspective traditionnelle, la naissance de taches colorees induisant les fleurs de la robe, et le changement de disposition de l’ombre portee.

Cette liberation engendrera le mouvement de l’Impressionnisme, permettant aux artistes – deja chanceux de pouvoir executer leurs tableaux en plein air – de travailler sur le motif, tentant de saisir les manifestations fugitives de l’atmosphere. En consequence, avec ces nouveaux moyens, les artistes quittent l’atelier et ses artifices, et recueillent des sensations visuelles du paysage, peignent la lumiere et ses effets.

D’autres mouvements aussi importants suivront ; prenons l’Expressionnisme et son pionnier Edvard Munch : l’? uvre de ce dernier peut egalement revetir le terme de « moderne » puisque l’artiste norvegien s’attache a la recherche de l’expression, dans les formes de la totalite de la toile : le « paysage interieur » est ainsi reflete dans le paysage exterieur, revelant par exemple chez le Cri, 1893, l’angoisse existentielle qui le torture – conjurant sa peur de la maladie, de la mort et de la solitude.

Enfin, comme autres perceptions, il serait interessant d’exposer la demarche du peintre abstrait et synesthete Vassili Kandinsky, qui etablit une correspondance rigoureuse entre couleurs et sons dans ses productions : ses pieces de theatre – creees en collaboration avec son ami compositeur Arnold Schonberg – aiderent a favoriser pour le spectateur une nouvelle approche du monde, par la sollicitation de plusieurs sens en meme temps, donc la creation de nouvelles harmonies. L’? uvre originale serait donc une sorte de medium imaginaire grace auquel le monde de l’artiste nous est ouvert, permettant une meilleure comprehension du monde reel.

D’autre part, l’? uvre originale necessite d’autres caracteristiques pour etre jugee comme etant « moderne ». Elle requiert notamment le traitement d’un sujet eternel ; Constantin Guys n’etait pas peintre mais saisissait a l’esquisse ce qu’il observait de la societe, captait l’instantaneite et retravaillait au soir. Il imageait ce que l’auteur des Fleurs du Mal exprimait quant a la definition de la modernite : « c’est le transitoire, le contingent, la moitie de l’art, dont l’autre est l’eternel et l’immuable. . Il s’agit donc de tirer l’eternel de l’ephemere, d’exprimer une verite intemporelle. Considerons l’influence de William Shakespeare, souvent considere comme un dramaturge moderne maitrisant avec brio la capacite de representer les aspects de la nature humaine : dans la Tragedie d’Othello, 1604, si Shakespeare garde l’armature du conte italien de Giraldi Cinthio, il l’epure de ses aspects melodramatiques pour densifier l’action et explorer la profondeur psychologique des personnages.

On peut apercevoir une breche dans ce huis clos de la passion, lequel laisse entrevoir un univers ambivalent. Othello se voit refuser le droit d’acceder en toute liberte au pouvoir politique et a l’amour et reste l’Autre, l’etranger dont la douleur jalouse et les exces ne peuvent etre qu’un aspect archetypal de ses origines ‘barbares’. Ainsi, la tragedie est une marche aveugle vers la reconnaissance d’un droit au bonheur qui finira par mener Othello a la mort, mouvement orchestre par le malveillant Iago.

Ces themes eternels de la condition humaine seront repris par bon nombre d’ecrivains et poetes, quelle que soit l’epoque ; Arthur Rimbaud exprime sa revolte, l’ironie grincante de sa jeunesse mais aussi une aspiration profonde a un autre monde : vers 1871, il redige le Bateau Ivre, poeme exalte ou il exprime l’enivrement de la derive, et ers 1873 une Saison en enfer, recueil ou il tient un severe requisitoire du monde contemporain, dans lequel il montre sa haine envers les institutions bourgeoise, militaire et clericale – surement inspiree de son education difficile aux cotes d’un pere militaire et d’une mere inebranlable. Enfin, si l’on etudie les Ponts issus des Illuminations, 1874, on constate une lecture invitant le lecteur a prendre du recul par rapport a ce qu’il vient de lire et a obtenir par suggestion, une interpretation.

De la sorte, on obtient un ouvrage qui est un lien resserrant deux realites separees mais symbolisant egalement un entre-deux entre une vision ordonnee – feinte de la reference a une realite par l’utilisation de l’article « les » et du pluriel dans le titre – et une vision chaotique de la realite – constructions differentes des phrases, creant des coupures assez brutales dans leurs successions – ou peut- etre un entre-deux entre le reel et l’abstrait, ou, en d’autres termes, entre l’immanence et la transcendance.

Autre artiste, Franz Kafka, precurseur du Nouveau Roman, qui fut le symbole de l’homme deracine des temps modernes : en abordant les themes de la solitude, des reves, peurs et complexes, l’auteur pragois etudiait la psychologie de ses personnages en les mettant face a des situations extraordinaires, pour mieux les perdre, les deboussoler, au meme titre que le lecteur. Ses personnages sont impuissants, livres a des forces inconnues, a l’image de Gregoire Samsa dans sa nouvelle la Metamorphose, 1915, vivant un cauchemar apres s’etre « transforme en vermine ».

Suivra en 1925 le Proces, ou Joseph K. qui, se reveillant un matin, est arrete et soumis aux duretes de la justice pour des raisons inconnues. A present survient la question de la duree de l’? uvre pour etre consideree comme moderne. La quete d’une verite intemporelle, universelle pour tous, montre combien il est important que l’? uvre originale marque notre perception a jamais, de sorte qu’elle s’inscrive dans le temps, soit immuable pour enfin marquer d’autres esprits a travers le temps.

A la vue des Demoiselles d’Avignon de Pablo Picasso en 1907, on comprend mieux comment certains artistes reussissent a subsister quoi qu’il advienne : synthese de la peinture du XIXeme siecle – figures de la prostituee d’apres l’Olympia de Manet, des filles de harem d’apres Delacroix et Ingres, des Grandes Baigneuses de Paul Cezanne – Picasso reprend les themes modernes en y apposant une toute nouvelle conception renversant tous les codes, prete a revolutionner le champ de l’art.

Bien que le portrait de groupe, le nu feminin et la peinture de genre ne soient pas tellement innovants, Picasso les utilisa pour renforcer cette rupture formelle et conceptuelle. C’est alors le traitement de l’? uvre qui causera plus de scandale que les themes abordes : deconstruction de l’espace, disparition de la perspective traditionnelle, destructuration des formes et deformation des corps conduiront a une nouvelle facon de voir, caracterisee par la multiplication des points de vue, engendrant ensuite le Cubisme.

On ne pourra plus jamais parler d’art sans nommer Picasso. En conclusion, une ? uvre moderne – peu importe l’epoque de sa creation – a pour but de nous ouvrir les portes d’une partie encore inconnue de la realite, en reussissant a faire eprouver au spectateur/lecteur, le sentiment d’une verite eternelle par l’originalite de la forme et le caractere eternel des themes preoccupants pour l’homme.

Pourtant, certains pensent que la modernite approche de sa fin, comme l’a souligne Theodor Adorno dont la these s’attache a l’idee que le nouveau n’est que l’idee de la modernite : en consommant le nouveau, on tente de rassasier une envie jamais assouvie, ce qui nous fait perdre la connaissance de l’objet lui-meme. La modernite, bien qu’elle ne s’appuie sur aucune tradition, se demode rapidement. Le sensationnel est a l’honneur, quitte a indifferencier la nature du choc, en comparaison avec son impact. C’est un nouveau non concret que denonce le philosophe, un nouveau sans liens avec l’empirisme. Il n’y a donc plus de progres.