Pourquoi desirer limpossible

Pourquoi desirer limpossible

Pourquoi desirer l’impossible ? Les Grands hommes, qui ont change le cours de l’histoire, ou l’ont faconne sur le modele de leur volonte, sont ceux qui ont rendu possible ce qui paraissait inconcevable, ou inaccessible. Les Grands hommes ont desire ce a quoi tout le monde avait renonce, ou n’avait meme pas ose penser, etant donne son caractere a priori irrealisable. Mais precisement, on peut se demander ce qui a pu faire que ces hommes, contrairement aux autres, ne se soient pas refuse leurs reves, aient pu ceder a la tentation d’accomplir l’impossible.

Plus etrange encore, comment psychologiquement expliquer que ces hommes aient meme eu le desir conscient de realiser quelque chose que le bon sens leur indiquait irrealisable. Comment comprendre qu’un individu veuille deliberement l’inaccessible, qu’il entreprenne des travaux pharaoniques, des conquetes apparemment sans fin ou perdues d’avance, des voyages perilleux dont il sait decemment ne pouvoir revenir vivant, qu’il passe sa vie a chercher la pierre philosophale, ou qu’il aspire a la saintete ?

Ce que l’on se demande ici, c’est pourquoi desirer l’impossible ? La formulation de la question met d’emblee en opposition le desir de l’homme, qui peut se definir comme un elan, une aspiration, une tension vers quelque

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chose, cette aspiration etant la plupart du temps consciente. Et l’impossible, qui designe ce qui ne peut etre, ce qui ne peut etre reel, ni realisable, parce cela est contradictoire, par exemple. Il designe donc ce qui est inacessible. Or tout desir vise la realisation d’un evenement.

Je desire qu’autrui m’aime, que je puisse manger a ma faim, que je devienne medecin. Autrement dit, je desire que l’evenement « manger a sa fin » se realise, qu’il prenne la consistance du reel. Meme quand on dit que l’on desire une voiture, on desire que l’evenement « avoir une voiture » se realise. Comment, par consequent, le desir peut-il porter sur ce qui par definition ne peut pas « etre » ? Le sujet nous interroge bien entendu sur les causes de notre desir d’impossible, mais plus que sur les causes, egalement sur les fins. Car l’enjeu du sujet est ethique.

Si nous desirons l’impossible, et que ce desir est la manifestation d’une liberte, alors il faut se demander s’il a un sens, c’est-a-dire, au fond, s’il nous conduit a une vie heureuse. La question nous invite dans un premier temps a nous etonner de la contradiction logique dont temoigne notre desir d’impossible. Le « Pourquoi » nous questionne sur : Comment l’impossible peut-il etre l’objet d’un desir ? Nous verrons que si le desir d’impossible semble etre une contradiction insurmontable, il trouve une resolution dans les fondements irrationnels de notre comportement.

Nous serons alors amenes a nous interroger psychologiquement sur ce desir d’impossible, pour mettre en evidence les impasses dans lesquelles il conduit l’homme. Le « Pourquoi desirer l’imposible », devra en effet etre lu comme un « A quoi bon desirer l’impossible ? » Si ce desir d’impossible ne nous conduit nullepart, et que nos desirs sont bien « conscients », alors nous devrons questionner les fins de ce desir. Il nous faudra peut-etre critiquer l’apparente sterilite du seul desir des choses possibles, pour voir quelles nobles fins peut servir notre desir de l’irrealisable.

I Le sujet nous invite dans un premier temps a reflechir sur la contradiction manifeste entre notre desir, et l’objet de son aspiration. Le desir, c’est tout d’abord un elan qui nous porte vers un objet, dont la possession, meme symbolique, nous procurerait une satisfaction, voire du plaisir. Desirer l’impossible, c’est donc esperer avoir la jouissance d’un objet, tout en sachant que la jouissance de cet objet nous est inaccessible car cet objet est tout simplement irrealisable.

Il y donc bien une contradiction, a maintenir de front, d’un cote le desir de voir un evenement se realiser, et de l’autre la connaissance que sa realisation entrerait en contradiction avec les lois du reel et de la logique. Desirer l’impossible, c’est desirer un miracle. Le miracle est ce qui se produit contre toute attente, et qui va a l’encontre des lois du reel. C’est d’ailleurs de ce caractere exceptionnel, extraordinaire, contre les lois de la nature, qu’il tire sa legitimite, et sa credibilite. Or lorsqu’on prie pour qu’un miracle se produise, on formule le desir que l’impossible arrive, precisement parce qu’il est impossible.

On ne peut prier pour qu’un evenement peu probable arrive, mais l’intervention d’une force transcendante (comme Dieu par exemple) ou magique (ainsi d’un esprit de la foret) est d’autant plus legitime que ce que l’on reclame est impossible. C’est lorsque l’on sait que l’on ne peut plus compter sur le hasard, ou sur une bonne configuration des evenements, et que l’evenement le plus souhaitable n’est de toute facon pas realisable, que l’on se donne le droit de desirer l’impossible, alors meme que l’on ne se fut pas prete a desirer un evenement pourtant meme seulement tres peu probable.

Je ne desire pas toucher, si je suis ecrivain, la totalite de mes potentiels lecteurs, car je sais qu’un au moins de mes lecteurs ne sera pas satisfait de ma production ; mais je desirerai, si je suis jete dans une fosse aux lions, que ceux-ci me laissent tranquille comme, rapporte-t-on, ils laisserent Ste Blandine. Dans le desir du miracle, on s’en remet a une instance qui a la possibilite d’aller contre l’ordre causal (ou en tous cas considere comme tel) de la nature. Le desir d’impossible est alors justifie par la croyance en une puissance qui soit au-dela des categories du possible et de l’impossible.

Ou plutot, ce desir s’explique par la croyance que l’on peut s’adresser a une instance dont l’action n’est pas dependante de la causalite, et qui peut intervenir pour bouleverser les spheres du possible et de l’impossible. Si le desir d’impossible est concevable, c’est donc parce que l’on croit que cet impossible a une faille, ou qu’il peut etre contrebalance par un autre possible, qui echappe a la negation du possible, que suppose l’impossible desire. Autrement dit, s’il est vrai que nous desirons parfois l’impossible, c’est que c’est impossible nous parait contournable.

Notre desir d’impossible, s’il parait inexplicable d’un point de vue logique, ou s’il parait nous mettre en presence d’un comportement humain irrationnel, peut se trouver explique si nous supposons en fait une definition affaiblie de l’impossible ou du desir. L’impossible peut par exemple etre defini, dans une acception large il est vrai mais courante du terme, comme ce qui est tres peu probable. On dira par exemple qu’il est impossible de gagner au loto. En ce cas, il ne s’agit pas d’un pur impossible. Si je desire gagner au loto, c’est bien parce que j’ai une chance, meme infime, de gagner.

La formule « desirer l’impossible », en ce cas, resonne comme un simple abus de langage, qu’il ne faut peut-etre pas prendre a la lettre. De meme si contradiction il y a, peut-etre est-ce entre deux perceptions du reel. Le sujet propose, de ce point de vue, n’est peut-etre pas enoncable a la premiere personne. Je peux croire quelque chose possible, et mon entourage le reconnaitre comme impossible. Mais puis-je m’avouer quelque chose impossible et la desirer quand meme ? Je ne puis dire, en ce sens, que « je desire l’impossible », mais mon entourage peut par contre reconnaitre, parlant de moi, qu’il « demande la lune ».

C’est que nous sommes souvent bien ignorants des parametres qui entrent en ligne de cause, ou que nous ne sommes pas toujours tres perspicaces quant a nos possibilites… La jeunesse, qualifiee souvent d’idealiste, desirera peut-etre faire la revolution, ou changer le monde, mais c’est parce que sa vision du reel est simplifiee, et qu’elle ne prend pas toutes les donnees en compte qu’elle prendra peut etre les armes pour instaurer « la paix et l’amour ». Le vent de l’histoire a balaye plus d’une fois notre desir d’un monde meilleur, et nous a montre que la ealite etait plus complexe qu’il n’y paraissait. Si donc nous desirons l’impossible, c’est tout simplement parce que nous ne le reconnaissons pas comme tel, et que nous sommes avons souvent une vision simplifiee du reel. En ce sens, le sujet « Pourquoi desirer l’impossible ? » constitue une invitation a la circonspection, a la prudence, et a l’attention. Il s’agit de « comprendre », selon le mot de Spinoza, les chaines causales dans lesquelles nous sommes pris, et ne pas poursuivre aveuglement des fins irrealisables.

Regler, donc, son desir et ne pas le laisser courir sans fin vers des mirages a jamais fuyants. Car si nous desirons l’impossible ce peut etre enfin parce que notre desir lui-meme ne s’est pas affirme comme tel, et n’est encore qu’une vague velleite. La contradiction que suppose le sujet peut en effet etre resolue d’une troisieme facon si nous comprenons le mot « desir » dans un sens affaibli, ou le desir n’est qu’une aspiration, ou un elan tout juste conscient de lui-meme, une reverie.

Il est de ces desirs d’impossible qui ne sont que des brefs eclairs d’une volonte teintee d’imaginaire. C’est par exemple, en attendant patiemment le metro aux heures de pointe, apres avoir passe une rude journee enferme au bureau, le desir immediat et irrepressible de courir seul dans les steppes mongoliennes battues par les grands vents… Je ne le desire pas « reellement », au sens ou c’est un desir spontane, qui disparait a peine eclos, et qui se construit comme une reaction par rapport a une situation peu acceptable, plutot que comme un veritable projet.

Desirer l’impossible cesse donc d’etre une contradiction, si l’on traite le desir non comme une ferme volonte de voir se realiser un evenement, mais comme une aspiration fantasque, et sans suite, nee spontanement de notre imaginaire. Car enfin le sujet ne nous demande pas pourquoi nous voulons l’impossible, mais pourquoi nous le desirons. Si la volonte suppose le calcul rationnel et l’activite consciente, le desir, quant a lui, est bien plus mysterieux. Il ? uvre bien souvent dans l’ombre, et porte notre existence, plus qu’il ne lui donne des limites et des objectifs, comme le fait en revanche notre volonte.

Ce n’est pas d’ailleurs que le desir ait un role amoindri dans notre action. Pour Freud, notre inconscient est tout entier regi par nos desirs. Ils sont autant de pulsions, qui ignorent la contradiction, l’espace et le temps. Bon nombre de nos actions, de nos paroles, de nos reves, sont l’expression (indirecte, car ils ont d’abord ete filtre par l’instance psychique que Freud appelle le sur moi et qui joue un role de censure) de cet inconscient. Nous n’avons pas acces a ces desirs, par definition inaccessibles a notre conscience, mais ces desirs guident nos existences.

Or comme nous l’avons dit, ils ignorent la contradiction. Je puis avoir, en tant que petite fille, le desir inconscient d’etre un petit garcon. Cela est impossible, bien entendu. Mais mon desir, parce qu’il n’est en aucun cas soumis aux lois de la non-contradiction, me portera peut-etre a me comporter de maniere tres virile. Dans une acception plus essentialiste du desir, telle que la propose Freud, pour qui le desir constitue l’essence de notre moi profond, il n’y a pas d’incompatibilite entre le desir, et l’impossible. C’est meme comme le dit Freud ce qui peut paraitre tragique dans notre existence.

Nos desirs inconscients nous poussent vers la realisation de certaines aspirations que notre conscience reconnait allant contre les lois de la logique, et que notre sur-moi peut reconnaitre comme allant contre celles de la morale. Nous desirons alors doublement l’impossible. Mais que dirons-nous de ce desir qui s’ignore. Il n’a de desir que la charge energetique et dynamique. S’agit-il encore d’un desir, puisqu’il perd sa consistance de projet, au profit de l’evanescence d’une pulsion aveugle et inconsequente. Ce que nous pouvons retenir, en l’occurrence, c’est que notre comportement est fondamentalement irrationnel.

Bien sur, l’homme est un etre dote de raison, et il en fait regulierement usage. Mais dirons-nous que la plupart de nos actes, au quotidien, sont accomplis sous le controle de notre raison ? Combien, de gestes accomplis machinalement, de phrases dites par habitude, et d’actions dont nous n’avons pas mesure la portee ou dont nous n’avons pas medite les finalites… Desirer l’impossible ne parait donc guere moins irrationnel, que de se lever chaque matin en ayant oublie ce qui pour nous donne un sens a l’existence. Mais en tant que tel, il nous condamne, semble-t-il, a un malheur certain. II La question « Pourquoi desirer l’impossible ? sonne comme une invitation a remettre en cause ce desir apparemment non rationnel. Le « pourquoi » resonne ici comme un « a quoi bon… ? », et nous propose d’examiner l’absurdite d’un tel desir, ainsi que ses consequences malheureuses. Notre desir d’impossible est guide par la croyance rousseauiste que le plaisir ne se trouve pas tant dans la realisation de nos desirs que dans la tension qui nous y porte. Le bonheur, selon Rousseau, comme il le montre dans La Nouvelle Heloise, reside davantage dans l’imagination de l’etre aime, et l’attente de cet etre, que dans les retrouvailles avec cet etre.

Autrement dit, pour Rousseau, le plaisir est dans l’imagination, dans la construction imaginaire que j’elabore pour pallier le manque qu’est le desir. Comme le montre Sartre dans l’Etre et le Neant, le desir est manque en effet, manque d’etre. Il est pro-jectif, ek-statique, comme la conscience. Tout desir est desir de quelque chose, pour paraphraser la celebre formule d’Husserl dans les Meditations cartesiennes. Or si le desir est manque d’etre, l’erreur de Rousseau est de croire que je trouverai un quelconque plaisir dans une realisation virtuelle de ce desir.

Notre desir s’enracine dans notre chair, il coule dans nos veines, nous procure l’energie necessaire pour mener a bien nos entreprises. Il ne saurait etre « rassasie » des productions de notre fantaisie, toutes plus inconsistantes et evanescentes les unes que les autres. De sorte que desirer l’impossible, c’est se contraindre a une satisfaction virtuelle, ou phantasmatique. Mais cette satisfaction, de nature psychique, ne peut suffire a combler l’elan, physique aussi, qui nous pousse. A quoi bon poursuivre l’impossible, si le bonheur ne se trouve pas dans notre imagination, qui ne satisfait pas ce desir ?

Si nous desirons l’impossible, c’est souvent parce qu’il est impossible. L’impossible est souvent percu comme un interdit. On dira par exemple que si ma femme et moi n’avons pas eu une fille, mais un garcon, c’est que Dieu, ou le Sort, qui en a voulu ainsi. Nous percevons souvent le cours des evenements comme le fruit d’une intelligence superieure, que celle-ci ait un projet vers lequel notre histoire tende ou qu’au contraire cette volonte soit capricieuse et agisse spontanement. Or si nous desirons l’impossible, c’est parce que nous y percevons la forme d’un interdit formule par cette intelligence superieure.

Il en va meme parfois de notre honneur. Nous desirons l’impossible comme l’enfant desire ce qu’il sait lui etre interdit. C’est ainsi que l’on pourrait lire le mythe du peche originel, au cours duquel Adam et Eve croquent dans le fruit defendu. Cueillir les fruits de l’arbre de la connaissance, c’est aspirer a acquerir la connaissance absolue, celle qui rendrait l’homme l’egal de Dieu. Il n’etait pas possible de cueillir le fruit, au sens ou cela le lui avait ete formellement interdit moralement. Mais peut-etre etait-ce parce que cela le lui avait ete interdit qu’il l’a desire.

Notre desir est souvent rebel, provocateur…et enfantin. Nous sommes fascines par ce que nous ne pouvons pas faire, et desirons le faire pour cette raison meme. Romeo et Juliette, dans l’? uvre de Shakespeare, n’ont que quatorze ans. Or si Juliette parait si desirable a Romeo, apres qu’il a appris qu’elle est la fille d’un Montaigu n’est-ce pas aussi parce qu’elle est precisement celle qu’il ne peut pas epouser, la seule a laquelle il lui faut renoncer ? On sait comment se termine l’histoire de ces deux enfants. Il faut donc abandonner ce desir pueril pour acceder a un desir « raisonnable », ou j’accepte l’ordre etabli.

Desirer l’impossible, c’est se meprendre sur nos capacites. C’est ignorer le reel et les lois qui le regissent. La principale clef de la sagesse sera alors de connaitre ce reel, et de mesurer la place que nous y tenons. C’est d’ailleurs le sens de la sagesse stoicienne. Des les premieres pages de son Manuel, Epictete nous invite a distinguer ce qui depend de nous de ce qui n’en depend pas. Il faut se souvenir, nous dit par exemple Epictete, que la presence d’un ami ou d’un de nos proches ne depend pas de nous. Demain, le sort m’aura peut-etre ote a jamais cet ami, ou ce proche.

Je puis donc lui temoigner ma sincere amitie, mais je dois sans cesse avoir a l’esprit que cette amitie, le secours et la joie qu’il me procure peuvent m’etre retires. En revanche, je serai responsable de ma deception, si je me lance dans une carriere politique, et que j’essuie toute sorte de revers, qui me plongeront dans le discredit. Il n’appartenait qu’a moi de ne pas poursuivre inconsiderement les honneurs ; en tous cas, j’aurais du garder a l’esprit que ce cursus honorum ne dependait pas que de moi, mais aussi des electeurs et des autres politiciens.

Savoir distinguer ce qui depend de nous de ce qui n’en depend pas, c’est donc regler son bonheur sur autre chose que des evenements aleatoires, autrement dit, apprendre d’abord a savoir ce que je puis desirer ou, comme le dit Kant, « ce qui m’est permis d’esperer » ; apprendre ensuite a conformer son desir sur le cours des choses qui ne dependent pas de nous. Epictete nous invite donc a mesurer notre desir. Desirer l’impossible, c’est vouloir l’exces, et donc se condamner a etre malheureux. « Meden agan », disaient les epicuriens : rien de trop. Se donner pour mission l’impossible n’est pas raisonnable.

Le probleme est que nos desirs, meme conscients, echappent parfois au controle de notre raison. Il est bien difficile de soumettre nos desirs au joug de notre raison. A bien des egards, nos desirs appartiennent au domaine de nos passions. Nos volontes emanent en effet d’etats emotionnels, et de situations dont nous ne decidons pas. Bien souvent aussi nos desirs s’elaborent negativement, comme refus de quelque chose, et non comme « aspiration vers ». Le desir d’un monde plus juste ne se formule pas toujours, au niveau de notre experience, comme l’aspiration a un monde ideal ou tout le monde mangerait a sa faim.

Ce desir d’un monde plus juste peut se vivre comme un refus, ou un sentiment de revolte, en voyant la misere des gens de mon quartier. Il est alors tres difficile de conformer son desir sur le cours du monde. Quelle est la moralite de cette resignation, qui nous enjoint de ne pas desirer un monde meilleur, mais d’accepter, voire de desirer ce monde a la derive. Desirer l’impossible, c’est se donner une chance de refuser la mediocrite et le compromis. Desirer l’impossible repond a une exigence ethique et morale. III

Il nous faut a present relire le sujet en nous penchant a nouveau sur le « pourquoi ». Celui-ci ne nous demande pas seulement de nous etonner de la contradiction, et de critiquer ce desir sous l’angle des consequences negatives qu’il implique. Il s’agit de s’interroger sur l’impossible en tant qu’il peut etre une fin. Pourquoi, nous demande le sujet, se donner comme fin l’impossible ? Nos reflexions precedentes nous contraignent a faire l’hypothese que si nous nous donnons pour finalite de notre action un evenement impossible, cela ne signifie par pour autant que nous escomptions sa realisation.

C’est qu’en effet, il y a un ecart, entre ce que nous desirons et ce que nous savons etre realisable d’abord, et entre ce que nous desirons, et ce dont nous sommes capables ensuite. Voir dans le desir d’impossible une contradiction, c’est croire que l’homme desire un objet et sa realisation. Alors que l’objet de notre desir, peut etre different de ce que nous attendons voir se realiser. Nous pouvons ici repenser la distinction que nous avions prealablement presentee entre la volonte et le desir. La volonte est peut-etre subordonnee au desir comme a un etalon.

Le desir d’impossible porte sur un ideal. En tant qu’ideal, il est par definition inaccessible. Mais c’est en tant qu’ideal qu’il guide mon action. Pour Kant, on peut appeler ideal regulateur (Critique de la faculte de Juger) cette forme d’idees que nous avons tous et qui nous servent a penser et a ordonner le reel. Penser l’Histoire comme tendue vers une fin heureuse, qu’elle soit le regne de la paix ou l’abolition des classes (dans le cas du Marxisme) par exemple, est une forme d’ideal regulateur. Ce n’est pas la une certitude, que l’histoire tende vers une fin.

Mais la penser orientee vers un horizon nous aide a comprendre le cours des evenements, et leur enchainement, et a nous y reperer : c’est en cela que cette idee est « regulatrice ». On peut donc analogiquement considerer que desirer l’impossible, c’est placer devant soi une ligne d’horizon qui nous aide a fixer des reperes dans le reel. C’est donc tout d’abord donner un sens a son existence. Desirer etre parfaitement sage et vertueux, n’empeche pas que je reconnaisse la sagesse ou la saintete comme inaccessibles : c’est la un ideal, que je ne pourrai sans doute jamais atteindre.

Mais desirer etre un sage, ou un saint, c’est se donner un repere, un point fixe, qui m’indique ce que je dois faire. C’est meme precisement parce que cet ideal est impossible que je peux m’y fier : je le sais immuable, invariant, par dela le temps et l’espace. La figure du saint definit un ideal de sagesse qui est cense traverser le temps pour permettre aux hommes de tous horizons de se reconnaitre dans les valeurs que la fabuleuse histoire du saint met en avant. Ce qui est impossible, c’est ce qui n’est pas susceptible de devenir reel, et donc d’etre emporte par le vent de l’histoire, erode par le temps, ou englouti par le flux du devenir.

Notre existence, par nos desirs d’impossible, qui prend alors la forme d’un absolu, trouve un sens. Desirer l’impossible, c’est assigner un sens a notre existence. Que voudrait dire que le sens de notre existence est accessible ici et maintenant ? Une fois atteint, a quoi rimerait alors notre vie ? Bien sur, notre existence est jalonnee de projets et de reves, qui nous aident a avancer dans notre vie, et qui constituent autant de « sens » a notre existence. Mais une fois ces projets ou ces aspirations realisees (fonder une famille, faire le tour du monde…) dirons-nous que notre existence n’a plus de sens ?

Il faut rever d’impossible, pour que notre desir oriente (et par la meme donne une signification) et porte notre existence jusqu’a son terme. Si nous desirons l’impossible, c’est parce que nous lui reconnaissons non pas la valeur negative de brimer notre liberte ou de mettre en evidence nos limites et nos incapacites, mais celle, positive, parce que creatrice, de nous pousser a aller plus loin. La fin de notre vie n’aura peut-etre pas vu la realisation de nos desirs, mais l’impossible agit sur l’etre humain comme un « stimulant ». Plus encore, desirer l’impossible, c’est repousser toujours l’etendue de nos possibles.

Nous ne savons jamais, et ne pouvons avoir a l’esprit toutes les combinaisons d’evenements concevables qui auront lieu demain. Nous pouvons en enumerer quelques unes, les plus probables comme les plus folles d’ailleurs. Mais nous ne pouvons toutes nous les representer. Or si nous desirons l’impossible, c’est aussi sur la foi que nous ne devons pas raisonner dans les strictes bornes que definit notre raison limitee, et qu’il se pourrait bien que les bornes du possibles soient beaucoup plus etendues qu’il n’y parait. Desirer l’impossible, c’est donc etre createur. Contre le calcul mesquin de quelques probabilites d’evenements pour ’aider a deliberer, le sujet nous invite a reflechir sur une autre attitude face au reel. Desirer l’impossible, n’est pas une attitude irrationnelle, mais exigeante, face au monde. Si je me fixe d’atteindre la sagesse absolue du sage, et non celle d’un ami cher qui se distingue par sa vertu, c’est dans l’espoir que je pourrai etre plus vertueux encore que cet ami. Il est vertueux, certes, mais sans doute peut-on l’etre plus encore. On alleguera que desirer en ce cas etre parfaitement vertueux, c’est se risquer a la deception et a la frustration de ne jamais l’etre tel qu’on le voudrait, et donc a peut-etre renoncer a l’etre totalement.

A quoi nous repondrons que c’est aussi a la constance de nos efforts et a notre opiniatrete a desirer le bien que l’on mesure notre sagesse. Celui qui est capable, tout au long de la traversee de son existence, de maintenir le cap de son ideal, quelles que soient les tempetes, quels que soient les obstacles et les revers de la vie, celui-la est bien plus vertueux que celui qui s’est fixe d’etre courageux dans des circonstances ou il jugeait qu’il etait raisonnablement possible de l’etre. L’impossible est moteur du depassement, et donc du progres.

On songe a ces personnages hugoliens par exemple, comme le Gilliat des Travailleurs de la Mer, qui, derriere son visage hideux, sa morphologie monstrueuse, et sa solitude, dissimule un etre extraordinaire, en quete d’absolu, et qui accomplit des actes prodigieux. Gilliat est la figure du progres, celui qui ose desirer l’impossible, et qui pret a tous les sacrifices, parvient la ou, selon le mot de Rimbaud « d’autres se sont affaisses » (Lettre a Paul Demeny, de mai 1871). Si l’homme desire l’impossible, c’est parce qu’il y va de son bonheur.

L’enjeu du sujet est bien d’ordre ethique, et nous avions montre precedemment que desirer l’impossible pouvait nous condamner a une insatisfaction chronique, cause de notre malheur. Mais nous devons reconnaitre a present que le desir d’impossible vise autre chose qu’une existence « bien menee ». Desirer l’impossible correspond a une exigence non de plaisir ou de satisfaction, mais de bonheur. C’est le depassement de ce que nous croyions etre nos limites qui nous permet d’acceder a un etat de joie durable et de grande intensite, que suppose le bonheur.

Le calcul des probabilites et de nos chances de reussites, et les deliberations que nous effectuons en fonction, nous procureront avec une certaine constance, la reussite de tous les projets que nous entreprendrons. Mais reussir un projet que l’on avait choisi parmi des choses raisonnables et fort probables ne procure de satisfaction que celle que nous procure une simple deduction logique. Elle est verification d’un enchainement causal, dont j’ai concu les possibilites d’occurrence, ou, au mieux, le constat du bien fonde des lois de la probabilite.

Le depassement de soi en revanche nous met en contact avec l’inedit, l’impensable, bref l’absolu. Le bonheur ne s’obtient pas par le calcul de nos chances de reussir : ce dernier ne procure qu’une satisfaction passagere. Le bonheur est la quete elle-meme. Du Bellay, qui imagine heureux celui qui « comme Ulysse, a fait un long voyage », nous montre d’ailleurs bien que le bonheur n’est pas que dans le fait de revoir sa chaumiere et « fumer [sa] cheminee », il est aussi dans l’exil et l’imagination du retour chez soi.

Ce n’est pas, que le bonheur, comme Rousseau le pense, soit dans le reve ou la nostalgie de notre foyer. Il est dans les victoires que ce desir d’impossible nous permet d’atteindre. Ulysse n’est pas simplement heureux de retrouver son foyer. Il est heureux de l’avoir desire, et d’avoir grace a cela, traverse les mille et une epreuves que lui ont envoyees les dieux. Qu’il retrouve la fidele Penelope et le courageux Telemaque est plaisant. Mais c’est l’aventure d’Ulysse, qui est merveilleuse, pas son retour.

Le tres sage Homere ne dit peut-etre rien d’autre que ceci : seul celui qui brave les dieux, et desire par la-meme l’impossible, accede, au terme du voyage, au plus sublime, au plus absolu, et donc au plus doux des bonheurs. Au terme de notre discussion, nous voyons donc que s’il y a contradiction logique entre notre desir et l’objet inaccessible qu’il se donne, cette contradiction, loin de nous conduire a l’errance et au desarroi, nous porte tout au long de notre vie et nous permet d’acceder a la fin de notre quete, au bonheur.

Si nous desirons l’impossible, ce n’est pas toujours parce que nous ne savons quelle est notre place exacte dans l’univers. Le principe de la morale n’est pas de « travailler a bien penser », comme le dit Pascal (Pensees, ed. Brunsvicg, n°347-348), s’il s’agit seulement de prendre la mesure de notre faiblesse et de reflechir doctement aux limites de notre possible. « Bien penser », c’est au contraire penser toujours au-dela de nos possibilites.

Il y va de notre bonheur. Le grand homme est donc bien celui qui desire l’impossible. Mais il est grand de s’etre donne jusqu’au bout les moyens de realiser ce qu’il savait etre impossible. Il est celui qui a su desirer, contre vents et marees, ce que tout le monde pensait irrealisable. Or, pour cette raison meme, et pour reprendre le mot de Camus a la fin de son Mythe de Sisyphe, il faut imaginer, Ulysse, Alexandre le Grand ou Napoleon… heureux.