Poeme

Poeme

?Trois ans apres Il est temps que je me repose ; Je suis terrasse par le sort. Ne me parlez pas d’autre chose Que des tenebres ou l’on dort ! Que veut-on que je recommence ? Je ne demande desormais A la creation immense Qu’un peu de silence et de paix ! Pourquoi m’appelez-vous encore ? J’ai fait ma tache et mon devoir. Qui travaillait avant l’aurore, Peut s’en aller avant le soir. A vingt ans, deuil et solitude ! Mes yeux, baisses vers le gazon, Perdirent la douce habitude De voir ma mere a la maison. Elle nous quitta pour la tombe ; Et vous savez bien qu’aujourd’hui Je cherche, en cette nuit qui tombe, Un autre ange qui s’est enfui !

Vous savez que je desespere, Que ma force en vain se defend, Et que je souffre comme pere, Moi qui souffris tant comme enfant ! Mon ? uvre n’est pas terminee, Dites-vous. Comme Adam banni, Je regarde ma destinee, Et je vois bien que j’ai fini. L’humble enfant que Dieu m’a ravie Rien qu’en m’aimant savait m’aider ; C’etait le bonheur de ma vie De voir ses yeux me regarder. Si ce Dieu n’a pas voulu clore L’? uvre

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qu’il me fit commencer, S’il veut que je travaille encore, Il n’avait qu’a me la laisser ! Il n’avait qu’a me laisser vivre Avec ma fille a mes cotes, Dans cette extase ou je m’enivre De mysterieuses clartes ! Ces lartes, jour d’une autre sphere, O Dieu jaloux, tu nous les vends ! Pourquoi m’as-tu pris la lumiere Que j’avais parmi les vivants ? As-tu donc pense, fatal maitre, Qu’a force de te contempler, Je ne voyais plus ce doux etre, Et qu’il pouvait bien s’en aller ? T’es-tu dit que l’homme, vaine ombre, Helas! Perd son humanite A trop voir cette splendeur sombre Qu’on appelle la verite ? Qu’on peut le frapper sans qu’il souffre, Que son c? ur est mort dans l’ennui, Et qu’a force de voir le gouffre, Il n’a plus qu’un abime en lui ? Qu’il va, stoique, ou tu l’envoies, Et que desormais, endurci, N’ayant plus ici-bas de joies,

Il n’a plus de douleurs aussi ? As-tu pense qu’une ame tendre S’ouvre a toi pour se mieux fermer, Et que ceux qui veulent comprendre Finissent par ne plus aimer ? O Dieu ! vraiment, as-tu pu croire Que je preferais, sous les cieux, L’effrayant rayon de ta gloire Aux douces lueurs de ses yeux ? Si j’avais su tes lois moroses, Et qu’au meme esprit enchante Tu ne donnes point ces deux choses, Le bonheur et la verite, Plutot que de lever tes voiles, Et de chercher, c? ur triste et pur, A te voir au fond des etoiles, O Dieu sombre d’un monde obscur, J’eusse aime mieux, loin de ta face, Suivre, heureux, un etroit chemin,

Et n’etre qu’un homme qui passe Tenant son enfant par la main ! Maintenant, je veux qu’on me laisse ! J’ai fini ! Le sort est vainqueur. Que vient-on rallumer sans cesse Dans l’ombre qui m’emplit le c? ur ? Vous qui me parlez, vous me dites Qu’il faut, rappelant ma raison, Guider les foules decrepites Vers les lueurs de l’horizon ; Qu’a l’heure ou les peuples se levent Tout penseur suit un but profond ; Qu’il se doit a tous ceux qui revent, Qu’il se doit a tous ceux qui vont ! Qu’une ame, qu’un feu pur anime, Doit hater, avec sa clarte, L’epanouissement sublime De la future humanite ; Qu’il faut prendre part, c? urs fideles,

Sans redouter les oceans, Aux fetes des choses nouvelles, Aux combats des esprits geants ! Vous voyez des pleurs sur ma joue, Et vous m’abordez mecontents, Comme par le bras on secoue Un homme qui dort trop longtemps. Mais songez a ce que vous faites ! Helas! Cet ange au front si beau, Quand vous m’appelez a vos fetes, Peut-etre a froid dans son tombeau. Peut-etre, livide et palie, Dit-elle dans son lit etroit : «Est-ce que mon pere m’oublie Et n’est plus la, que j’ai si froid ? » Quoi! Lorsqu’a peine je resiste Aux choses dont je me souviens, Quand je suis brise, las et triste, Quand je l’entends qui me dit : «Viens ! Quoi! Vous voulez que je souhaite, Moi, plie par un coup soudain, La rumeur qui suit le poete, Le bruit que fait le paladin! Vous voulez que j’aspire encore Aux triomphes doux et dores ! Que j’annonce aux dormeurs l’aurore ! Que je crie : «Allez ! Esperez ! » Vous voulez que, dans la melee, Je rentre ardent parmi les forts, Les yeux a la voute etoilee… — Oh ! L’herbe epaisse ou sont les morts ! Demain, des l’aube… Demain, des l’aube, a l’heure ou blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. J’irai par la foret, j’irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixes sur mes pensees, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbe, les mains croisees, Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit. Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur, Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de bruyere en fleur. Oh ! Je fus comme fou… Oh ! Je fus comme fou dans le premier moment, Helas ! Et je pleurai trois jours amerement. Vous tous a qui Dieu prit votre chere esperance, Peres, meres, dont l’ame a souffert ma souffrance, Tout ce que j’eprouvais, l’avez-vous eprouve ?

Je voulais me briser le front sur le pave ; Puis je me revoltais, et, par moments, terrible, Je fixais mes regards sur cette chose horrible, Et je n’y croyais pas, et je m’ecriais : Non ! — Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom Qui font que dans le c? ur le desespoir se leve ? — Il me semblait que tout n’etait qu’un affreux reve, Qu’elle ne pouvait pas m’avoir ainsi quitte, Que je l’entendais rire en la chambre a cote, Que c’etait impossible enfin qu’elle fut morte, Et que j’allais la voir entrer par cette porte ! Oh ! Que de fois j’ai dit : Silence ! Elle a parle ! Tenez ! Voici le bruit de sa main sur la cle !

Attendez! Elle vient ! Laissez-moi, que j’ecoute ! Car elle est quelque part dans la maison sans doute ! Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852. Les Contemplations, Villequier O souvenirs ! Printemps ! Aurore ! O souvenirs ! Printemps ! Aurore ! Doux rayon triste et rechauffant ! – Lorsqu’elle etait petite encore, Que sa s? ur etait tout enfant… – Connaissez-vous, sur la colline Qui joint Montlignon a Saint-Leu, Une terrasse qui s’incline Entre un bois sombre et le ciel bleu ? C’est la que nous vivions, – Penetre, Mon c? ur, dans ce passe charmant ! Je l’entendais sous ma fenetre Jouer le matin doucement.

Elle courait dans la rosee, Sans bruit, de peur de m’eveiller ; Moi, je n’ouvrais pas ma croisee, De peur de la faire envoler. Ses freres riaient… – Aube pure ! Tout chantait sous ces frais berceaux, Ma famille avec la nature, Mes enfants avec les oiseaux ! – Je toussais, on devenait brave. Elle montait a petits pas, Et me disait d’un air tres grave :  » J’ai laisse les enfants en bas.  » Qu’elle fut bien ou mal coiffee, Que mon c? ur fut triste ou joyeux, Je l’admirais. C’etait ma fee, Et le doux astre de mes yeux ! Nous jouions toute la journee. O jeux charmants ! chers entretiens ! Le soir, comme elle etait l’ainee,

Elle me disait :  » Pere, viens ! Nous allons t’apporter ta chaise, Conte-nous une histoire, dis !  » – Et je voyais rayonner d’aise Tous ces regards du paradis. Alors, prodiguant les carnages, J’inventais un conte profond Dont je trouvais les personnages Parmi les ombres du plafond. Toujours, ces quatre douces tetes Riaient, comme a cet age on rit, De voir d’affreux geants tres-betes Vaincus par des nains pleins d’esprit. J’etais l’Arioste et l’Homere D’un poeme eclos d’un seul jet ; Pendant que je parlais, leur mere Les regardait rire, et songeait. Leur aieul, qui lisait dans l’ombre, Sur eux parfois levait les yeux,

Et moi, par la fenetre sombre J’entrevoyais un coin des cieux ! Villequier, 4 septembre 1846. « Tout vient et passe » On vit, on parle, on a le ciel et les nuages Sur la tete ; on se plait au livre des vieux sages ; On lit Virgile et Dante ; on va joyeusement En voiture publique a quelque endroit charmant, En riant aux eclats de l’auberge et du gite ; Le regard d’une femme en passant vous agite ; On aime, on est aime, bonheur qui manque aux rois ! On ecoute le chant des oiseaux dans les bois ; Le matin, on s’eveille, et toute une famille Vous embrasse, une mere, une soeur, une fille ! On dejeune en lisant son journal ; tout le jour

On mele a sa pensee espoir, travail, amour ; La vie arrive avec ses passions troublees ; On jette sa parole aux sombres assemblees (1) ; Devant le but qu’on veut et le sort qui vous prend, On se sent faible et fort, on est petit et grand ; On est flot dans la foule, ame dans la tempete ; Tout vient et passe ; on est en deuil, on est en fete ; On arrive, on recule, on lutte avec effort… , – Puis le vaste profond silence de la mort ! (Victor Hugo, Les Contemplations, Tout vient et passe, 11 juillet 1846) Elle avait pris ce pli … Elle avait pris ce pli dans son age enfantin De venir dans ma chambre un peu chaque matin;

Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espere; Elle entrait, et disait: Bonjour, mon petit pere ; Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait Sur mon lit, derangeait mes papiers, et riait, Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe. Alors, je reprenais, la tete un peu moins lasse, Mon ? uvre interrompue, et, tout en ecrivant, Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracee, Et mainte page blanche entre ses mains froissee Ou, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers. Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les pres verts, Et c’etait un esprit avant d’etre une femme.

Son regard refletait la clarte de son ame. Elle me consultait sur tout a tout moment. Oh! que de soirs d’hiver radieux et charmants Passes a raisonner langue, histoire et grammaire, Mes quatre enfants groupes sur mes genoux, leur mere Tout pres, quelques amis causant au coin du feu ! J’appelais cette vie etre content de peu ! Et dire qu’elle est morte! Helas! Que Dieu m’assiste ! Je n’etais jamais gai quand je la sentais triste ; J’etais morne au milieu du bal le plus joyeux Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux. Quand nous habitions tous ensemble Quand nous habitions tous ensemble Sur nos collines d’autrefois,

Ou l’eau court, ou le buisson tremble, Dans la maison qui touche aux bois, Elle avait dix ans, et moi trente; J’etais pour elle l’univers. Oh! comme l’herbe est odorante Sous les arbres profonds et verts! Elle faisait mon sort prospere, Mon travail leger, mon ciel bleu. Lorsqu’elle me disait : Mon pere, Tout mon c? ur s’ecriait : Mon Dieu! A travers mes songes sans nombre, J’ecoutais son parler joyeux, Et mon front s’eclairait dans l’ombre A la lumiere de ses yeux. Elle avait l’air d’une princesse Quand je la tenais par la main; Elle cherchait des fleurs sans cesse Et des pauvres dans le chemin. Elle donnait comme on derobe,

En se cachant aux yeux de tous. Oh! la belle petite robe Qu’elle avait, vous rappelez-vous? Le soir, aupres de ma bougie, Elle jasait a petit bruit, Tandis qu’a la vitre rougie Heurtaient les papillons de nuit. Les anges se miraient en elle. Que son bonjour etait charmant! Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment. Oh! je l’avais, si jeune encore, Vue apparaitre en mon destin! C’etait l’enfant de mon aurore, Et mon etoile du matin! Quand la lune claire et sereine Brillait aux cieux, dans ces beaux mois, Comme nous allions dans la plaine! Comme nous courions dans les bois! Puis, vers la lumiere isolee

Etoilant le logis obscur, Nous revenions par la vallee En tournant le coin du vieux mur; Nous revenions, c? urs pleins de flamme, En parlant des splendeurs du ciel. Je composais cette jeune ame Comme l’abeille fait son miel. Doux ange aux candides pensees, Elle etait gaie en arrivant… — Toutes ces choses sont passees Comme l’ombre et comme le vent! Elle etait pale, et pourtant rose… Elle etait pale, et pourtant rose, Petite avec de grands cheveux. Elle disait souvent : je n’ose, Et ne disait jamais : je veux. Le soir, elle prenait ma Bible Pour y faire epeler sa s? ur, Et, comme une lampe paisible, Elle eclairait ce jeune c? r. Sur le saint livre que j’admire Leurs yeux purs venaient se fixer; Livre ou l’une apprenait a lire, Ou l’autre apprenait a penser ! Sur l’enfant, qui n’eut pas lu seule, Elle penchait son front charmant, Et l’on aurait dit une aieule, Tant elle parlait doucement ! Elle lui disait: Sois bien sage! Sans jamais nommer le demon; Leurs mains erraient de page en page Sur Moise et sur Salomon, Sur Cyrus qui vint de la Perse, Sur Moloch et Leviathan, Sur l’enfer que Jesus traverse, Sur l’eden ou rampe Satan. Moi, j’ecoutais… – O joie immense De voir la s? ur pres de la s? ur! Mes yeux s’enivraient en silence

De cette ineffable douceur. Et, dans la chambre humble et deserte, Ou nous sentions, caches tous trois, Entrer par la fenetre ouverte Les souffles des nuits et des bois, Tandis que, dans le texte auguste, Leurs c? urs, lisant avec ferveur, Puisaient le beau, le vrai, le juste, Il me semblait, a moi reveur, Entendre chanter des louanges Autour de nous, comme au saint lieu, Et voir sous les doigts de ces anges Tressaillir le livre de Dieu ! Victor HUGO, Les Contemplations. On vit, on parle… On vit, on parle, on a le ciel et les nuages Sur la tete ; on se plait aux livres des vieux sages ; On lit Virgile et Dante ; on va joyeusement

En voiture publique a quelque endroit charmant, En riant aux eclats de l’auberge et du gite ; Le regard d’une femme en passant vous agite ; On aime, on est aime, bonheur qui manque aux rois ! On ecoute le chant des oiseaux dans les bois Le matin, on s’eveille, et toute une famille Vous embrasse, une mere, une s? ur, une fille ! On dejeune en lisant son journal. Tout le jour On mele a sa pensee espoir, travail, amour ; La vie arrive avec ses passions troublees ; On jette sa parole aux sombres assemblees ; Devant le but qu’on veut et le sort qui vous prend, On se sent faible et fort, on est petit et grand ;

On est flot dans la foule, ame dans la tempete ; Tout vient et passe ; on est en deuil, on est en fete ; On arrive, on recule, on lutte avec effort… — Puis, le vaste et profond silence de la mort ! 11 juillet 1846, en revenant du cimetiere. A VILLEQUIER Maintenant que Paris, ses paves et ses marbres, Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux; Maintenant que je suis sous les branches des arbres, Et que je puis songer a la beaute des cieux; Maintenant que du deuil qui m’a fait l’ame obscure Je sors, pale et vainqueur, Et que je sens la paix de la grande nature Qui m’entre dans le c? ur;

Maintenant que je puis, assis au bord des ondes, Emu par ce superbe et tranquille horizon, Examiner en moi les verites profondes Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon; Maintenant, o mon Dieu! que j’ai ce calme sombre De pouvoir desormais Voir de mes yeux la pierre ou je sais que dans l’ombre Elle dort pour jamais; Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles, Plaines, forets, rochers, vallons, fleuve argente, Voyant ma petitesse et voyant vos miracles, Je reprends ma raison devant l’immensite; Je viens a vous, Seigneur, pere auquel il faut croire; Je vous porte, apaise, Les morceaux de ce c? ur tout plein de votre gloire

Que vous avez brise; Je viens a vous, Seigneur! confessant que vous etes Bon, clement, indulgent et doux, o Dieu vivant! Je conviens que vous seul savez ce que vous faites, Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent; Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme Ouvre le firmament; Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme Est le commencement; Je conviens a genoux que vous seul, pere auguste, Possedez l’infini, le reel, l’absolu; Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste Que mon c? ur ait saigne, puisque Dieu l’a voulu! Je ne resiste plus a tout ce qui m’arrive Par votre volonte.

L’ame de deuils en deuils, l’homme de rive en rive, Roule a l’eternite. Nous ne voyons jamais qu’un seul cote des choses; L’autre plonge en la nuit d’un mystere effrayant. L’homme subit le joug sans connaitre les causes. Tout ce qu’il voit est court, inutile et fuyant. Vous faites revenir toujours la solitude Autour de tous ses pas. Vous n’avez pas voulu qu’il eut la certitude Ni la joie ici-bas! Des qu’il possede un bien, le sort le lui retire. Rien ne lui fut donne, dans ses rapides jours, Pour qu’il s’en puisse faire une demeure, et dire : C’est ici ma maison, mon champ et mes amours! Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux oient; Il vieillit sans soutiens. Puisque ces choses sont, c’est qu’il faut qu’elles soient; J’en conviens, j’en conviens! Le monde est sombre, o Dieu! l’immuable harmonie Se compose des pleurs aussi bien que des chants; L’homme n’est qu’un atome en cette ombre infinie, Nuit ou montent les bons, ou tombent les mechants. Je sais que vous avez bien autre chose a faire Que de nous plaindre tous, Et qu’un enfant qui meurt, desespoir de sa mere, Ne vous fait rien, a vous! Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue; Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum; Que la creation est une grande roue

Qui ne peut se mouvoir sans ecraser quelqu’un; Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent, Passent sous le ciel bleu; Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent; Je le sais, o mon Dieu! Dans vos cieux, au dela de la sphere des nues, Au fond de cet azur immobile et dormant, Peut-etre faites-vous des choses inconnues Ou la douleur de l’homme entre comme element. Peut-etre est-il utile a vos desseins sans nombre Que des etres charmants S’en aillent, emportes par le tourbillon sombre Des noirs evenements. Nos destins tenebreux vont sous des lois immenses Que rien ne deconcerte et que rien n’attendrit.

Vous ne pouvez avoir de subites clemences Qui derangent le monde, o Dieu, tranquille esprit! Je vous supplie, o Dieu! de regarder mon ame, Et de considerer Qu’humble comme un enfant et doux comme une femme Je viens vous adorer! Considerez encor que j’avais, des l’aurore, Travaille, combattu, pense, marche, lutte, Expliquant la nature a l’homme qui l’ignore, Eclairant toute chose avec votre clarte; Que j’avais, affrontant la haine et la colere, Fait ma tache ici-bas, Que je ne pouvais pas m’attendre a ce salaire, Que je ne pouvais pas Prevoir que, vous aussi, sur ma tete qui ploie, Vous appesantiriez votre bras triomphant,

Et que, vous qui voyiez comme j’ai peu de joie, Vous me reprendriez si vite mon enfant! Qu’une ame ainsi frappee a se plaindre est sujette, Que j’ai pu blasphemer, Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette Une pierre a la mer! Considerez qu’on doute, o mon Dieu! quand on souffre, Que l’? il qui pleure trop finit par s’aveugler. Qu’un etre que son deuil plonge au plus noir du gouffre, Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler. Et qu’il ne se peut pas que l’homme, lorsqu’il sombre Dans les afflictions, Ait presente a l’esprit la serenite sombre Des constellations! Aujourd’hui, moi qui fus faible comme une mere,

Je me courbe a vos pieds devant vos cieux ouverts. Je me sens eclaire dans ma douleur amere Par un meilleur regard jete sur l’univers. Seigneur, je reconnais que l’homme est en delire, S’il ose murmurer; Je cesse d’accuser, je cesse de maudire, Mais laissez-moi pleurer! Helas! laissez les pleurs couler de ma paupiere, Puisque vous avez fait les hommes pour cela! Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre Et dire a mon enfant : Sens-tu que je suis la? Laissez-moi lui parler, incline sur ses restes, Le soir, quand tout se tait, Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux celestes, Cet ange m’ecoutait! Helas! vers le passe tournant un ? l d’envie, Sans que rien ici-bas puisse m’en consoler, Je regarde toujours ce moment de ma vie Ou je l’ai vue ouvrir son aile et s’envoler! Je verrai cet instant jusqu’a ce que je meure, L’instant, pleurs superflus! Ou je criai : L’enfant que j’avais tout a l’heure, Quoi donc! je ne l’ai plus! Ne vous irritez pas que je sois de la sorte, O mon Dieu! cette plaie a si longtemps saigne! L’angoisse dans mon ame est toujours la plus forte, Et mon c? ur est soumis, mais n’est pas resigne. Ne vous irritez pas! fronts que le deuil reclame, Mortels sujets aux pleurs, Il nous est malaise de retirer notre ame De ces grandes douleurs.

Voyez-vous, nos enfants nous sont bien necessaires, Seigneur; quand on a vu dans sa vie, un matin, Au milieu des ennuis, des peines, des miseres, Et de l’ombre que fait sur nous notre destin, Apparaitre un enfant, tete chere et sacree, Petit etre joyeux, Si beau, qu’on a cru voir s’ouvrir a son entree Une porte des cieux; Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-meme Croitre la grace aimable et la douce raison, Lorsqu’on a reconnu que cet enfant qu’on aime ait le jour dans notre ame et dans notre maison, Que c’est la seule joie ici-bas qui persiste De tout ce qu’on reva, Considerez que c’est une chose bien triste

De le voir qui s’en va! Villequier, 4 septembre 1847. CHARLES VACQUERIE Il ne sera pas dit que ce jeune homme, o deuil! Se sera de ses mains ouvertes l’affreux cercueil Ou sejourne l’ombre abhorree, Helas! et qu’il aura lui-meme dans la mort De ses jours genereux, encor pleins jusqu’au bord, Renverse la coupe doree, Et que sa mere, pale et perdant la raison, Aura vu rapporter au seuil de sa maison, Sous un suaire aux plis funebres, Ce fils, naguere encor pareil au jour qui nait, Maintenant bleme et froid, tel que la mort venait De le faire pour les tenebres; Il ne sera pas dit qu’il sera mort ainsi, Qu’il aura, c? ur profond et par ‘amour saisi, Donne sa vie a ma colombe, Et qu’il l’aura suivie au lieu morne et voile, Sans que la voix du pere a genoux ait parle A cet ame dans cette tombe! En presence de tant d’amour et de vertu, Il ne sera pas dit que je me serai tu, Moi qu’attendent les maux sans nombre! Que je n’aurai point mit sur sa biere un flambeau, Et que je n’aurai pas devant son noir tombeau Fait asseoir une strophe sombre! N’ayant pu la sauver, il a voulu mourir. Sois beni, toi qui, jeune, a l’age ou vient s’offrir L’esperance joyeuse encore, Pouvant rester, survivre, epuiser tes printemps, Ayant devant les yeux l’azur de tes vingt ans

Et le sourire de l’aurore, A tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs, Aux nouvelles amours, aux oublieux desirs Par qui toute peine est bannie, A l’avenir, tresor des jours a peine eclos, A la vie, au soleil, preferas sous les flots L’etreinte de cette agonie! Oh! quelle sombre joie a cet etre charmant De se voir embrassee au supreme moment, Par ton doux desespoir fidele! La pauvre ame a souri dans l’angoisse, en sentant A travers l’eau sinistre et l’effroyable instant Que tu t’en venais avec elle! Leurs ames se parlaient sous les vagues rumeurs. — Que fais-tu? disait-elle. — Et lui disait : — Tu meurs Il faut bien aussi que e meure! — Et, les bras enlaces, doux couple frissonnant, Ils se sont en alles dans l’ombre; et maintenant, On entend le fleuve qui pleure. Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, epoux, Qu’a jamais l’aube en ta nuit brille! Aie a jamais sur toit l’ombre de Dieu penche! Sois beni sous la pierre ou te voila couche! Dors, mon fils, aupres de ma fille! Sois beni! que la brise et que l’oiseau des bois, Passants mysterieux, de leur plus douce voix Te parlent dans ta maison sombre! Que la source te pleure avec sa goutte d’eau! Que le frais liseron se glisse en ton tombeau

Comme une caresse de l’ombre! Oh! s’immoler, sortir avec l’ange qui sort, Suivre ce qu’on aima dans l’horreur de la mort, Dans le sepulcre ou sur les claies, Donner ses jours, son sang et ses illusions!… — Jesus baise en pleurant ces saintes actions Avec les levres de ses plaies. Rien n’egale ici-bas, rien n’atteint sous les cieux Ces heros, doucement saignants et radieux, Amour, qui n’ont que toi pour regle; Le genie a l’? il fixe, au vaste elan vainqueur, Lui-meme est depasse par ces essors du c? ur; L’ange vole plus haut que l’aigle. Dors! — O mes douloureux et sombres bien-aimes! Dormez le chaste hymen du sepulcre! dormez!

Dormez au bruit du flot qui gronde, Tandis que l’homme souffre, et que le vent lointain Chasse les noirs vivants a travers le destin, Et les marins a travers l’onde! Ou plutot, car la mort n’est pas un lourd sommeil, Envolez-vous tous deux dans l’abime vermeil, Dans les profonds gouffres de joie, Ou le juste qui meurt semble un soleil levant, Ou la mort au front pale est comme un lys vivant, Ou l’ange frissonnant flamboie! Fuyez, mes doux oiseaux! evadez-vous tous deux Loin de notre nuit froide et loin du mal hideux! Franchissez l’ether d’un coup d’aile! Volez loin de ce monde, apre hiver sans clarte, Vers cette radieuse et bleue eternite,

Dont l’ame humaine est l’hirondelle! O chers etres absents, on ne vous verra plus Marcher au vert penchant des coteaux chevelus, Disant tout bas de douces choses! Dans le mois des chansons, des nids et des lilas, Vous n’irez plus semant des sourires, helas! Vous n’irez plus cueillant des roses! On ne vous verra plus, dans ces sentiers joyeux, Errer, et, comme si vous evitiez les yeux De l’horizon vaste et superbe, Chercher l’obscur asile et le taillis profond Ou passent des rayons qui tremblent et qui font Des taches de soleil sur l’herbe! Villequier, Caudebec, et tous ces frais vallons, Ne vous entendront plus vous crier : -Allons, -Le vent est bon, la Seine est belle! – Comme ces lieux charmants vont etre pleins d’ennui! Les hardis goelands ne diront plus : C’est lui! Les fleurs ne diront plus : C’est elle! Dieu, qui ferme la vie et rouvre l’ideal, Fait flotter a jamais votre lit nuptial Sous le grand dome aux clairs pilastres; En vous prenant la terre, il vous prit les douleurs; Ce pere souriant, pour les champs pleins de fleurs, Vous donne les cieux remplis d’astres! Allez des esprits purs accroitre la tribu. De cette coupe amere ou vous n’avez pas bu, Helas! nous viderons le reste. Pendant que nous pleurons, de sanglots abreuves,

Vous, heureux, enivres de vous-memes, vivez Dans l’eblouissement celeste! Vivez! aimez! ayez les bonheurs infinis. Oh! les anges pensifs, benissant et benis, Savent seuls, sous les sacres voiles, Ce qu’il entre d’extase, et d’ombre, et de ciel bleu, Dans l’eternel baiser de deux ames que Dieu Tout a coup change en deux etoiles! Jersey, 4 septembre 1852. VENI, VIDI, VIXI J’ai bien assez vecu, puisque dans mes douleurs Je marche, sans trouver de bras qui me secourent, Puisque je ris a peine aux enfants qui m’entourent, Puisque je ne suis plus rejoui par les fleurs; Puisqu’au printemps, quand Dieu met la nature en fete, J’assiste, sprit sans joie, a ce splendide amour; Puisque je suis a l’heure ou l’homme fuit le jour; Helas! et sent de tout la tristesse secrete; Puisque l’espoir serein de mon ame est vaincu; Puisqu’en cette saison des parfums et des roses, O ma fille! j’aspire a l’ombre ou tu reposes, Puisque mon c? ur est mort, j’ai bien assez vecu. Je n’ai pas refuse ma tache sur la terre. Mon sillon? Le voila. Ma gerbe? La voici. J’ai vecu souriant, toujours plus adouci, Debout, mais incline du cote du mystere. J’ai fait ce que j’ai pu; j’ai servi, j’ai veille, Et j’ai vu bien souvent qu’on riait de ma peine. Je me suis etonne d’etre un objet de haine,

Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaille. Dans ce bagne terrestre ou ne s’ouvre aucune aile, Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains, Morne, epuise, raille par les forcats humains, J’ai porte mon chainon de la chaine eternelle. Maintenant, mon regard ne s’ouvre qu’a demi; Je ne me tourne plus meme quand on me nomme; Je suis plein de stupeur et d’ennui, comme un homme Qui se leve avant l’aube et qui n’a pas dormi. Je ne daigne plus meme, en ma sombre paresse, Repondre a l’envieux dont la bouche me nuit. O seigneur! ouvrez-moi les portes de la nuit Afin que je m’en aille et que je disparaisse! Avril 1848.