Philo

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A premiere vue, le registre affectif de l’amour est independant de celui de la connaissance ou de la comprehension. On peut aimer quelqu’un sans comprendre son caractere ni ses motivations. On peut aimer un plat sans comprendre de quelle maniere il a ete prepare ou de connaitre ses ingredients. Il est d’ailleurs possible d’affirmer que moins on comprend, et plus on aime. Lorsque Swann, le heros de Proust, comprend qui est Odette dont il etait fou amoureux (une cocotte pretentieuse), son amour pour elle s’evapore. 2.

Qu’est-ce qui distingue un morceau de musique, un film ou un tableau d’une personne ou d’un plat ? Pas grand chose a premiere vue : on peut adorer une chanson sans en comprendre les paroles, un portrait sans savoir qui l’a peint, qui est represente et dans quel style. La encore, on pourrait dire que le mystere ou l’incertitude permet d’aimer davantage : chantez Love me do des Beatles en francais et vous aurez honte des paroles. 3. Mais il y a une grande difference entre l’amour pour une personne ou pour un plat et l’amour d’une oeuvre d’art.

L’amour que l’on eprouve pour quelqu’un (nous parlons ici de l’amour-attirance et passion, pas de l’amitie ni des

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rapports familiaux) vise un resultat : etre aime en retour et en recevoir les fruits. Dans le cas du plat, on l’aime parce qu’il est bon, parce qu’on le mange. En revanche, on ne consomme pas une oeuvre d’art. C’est d’ailleurs ce qui la caracterise : un film pornographique est rarement une oeuvre d’art car il vise exclusivement a la satisfaction d’un desir. De meme pour certains romans a l’eau de rose, meme si le desir (comme le public) n’est pas le meme.

L’oeuvre d’art est l’objet d’un amour que Kant appelle desinteresse, qui ne vise pas a la satisfaction d’un de mes instincts, a par celui d’etre charme ou ebloui par la beaute de cette oeuvre. 4. Ainsi, si l’on n’aime pas une oeuvre d’art comme on aime sa petite amie ou un steak tartare, la place de la comprehension doit etre differente. En effet, si l’on ne consomme pas une oeuvre d’art, si le plaisir qu’on eprouve a son contact n’a rien a voir avec celui de la satisfaction d’un instinct ou d’un manque, alors la comprehension devient un ingredient absolument necessaire. 5.

Ainsi semble-t-il indispensable de comprendre une oeuvre d’art pour l’aimer. Mais les manieres de comprendre sont diverses et libres, et n’ont rien a voir avec la connaissance froide et objective. On peut comprendre par le gout, le plaisir, mais aussi par l’analyse empathique de la maniere du peintre, par la comparaison avec d’autres tableaux, par l’etude d’un genre, d’une periode. Ainsi l’amour d’une oeuvre d’art nous propose egalement de nouveau modeles pour reflechir a ce qu’est comprendre quelque chose — et qui n’est pas necessairement intellectuel. PLAN POSSIBLE 1. On n’a pas besoin de comprendre une oeuvre d’art pour l’aimer

Voir la problematique. Exemple : l’art abstrait, ou rien n’est represente. Transition : mais on cherche toujours a comprendre une oeuvre d’art abstraite, non pas ce qu’elle represente mais l’harmonie des couleurs et des formes, leur symbolisme, l’intention de l’auteur. 2. On a besoin d’etudier une oeuvre d’art pour l’aimer Exemple : on ne pourra pas vraiment apprecier un film si l’on ne cherche pas a comprendre ce qu’il y a derriere ce qui est raconte : une ecriture cinematographique, des choix de mise en scene, une direction d’acteur, le choix des decors et des costumes, etc.

C’est pourquoi les cinephiles, les amoureux du 7e art, cherchent a le comprendre et a l’analyser. Transition : Mais un ignorant du cinema appreciera aussi bien, si ce n’est mieux, un grand film, parce qu’il sera touche et que cette oeuvre sera comprise par lui dans un sens non analytique, mais esthetique et existentiel. 3. La comprehension d’une oeuvre d’art, necessaire a l’amour pour elle, n’a rien a voir avec la connaissance objective Voir la problematique : on doit comprendre une oeuvre d’art pour l’aimer, mais cette connaissance passe par des moyens divers et non par la simple analyse.

References Platon, Phedre Kant, Critique de la faculte de juger Hegel, Esthetique Kandinsky, Du spirituel dans l’art Il fallait surtout developper des exemples. Analyse du sujet Le carr? e blanc sur fond blanc de Mal? evitch est embl? ematique d’une oeuvre d’art dont le sens imm? ediat ? echappe `a la compr? ehension d’un spectateur non averti. Puisqu’il semble impossible d’admirer l’oeuvre pour ce qu’elle repr? esente, ce tableau para?? t indiquer que la contemplation de l’art requiert une explication, une initiation, un discours qui en soutiendraient l’existence.

Cette oeuvre suffitelle n? eanmoins `a d? ecrire tout rapport possible entre l’art et ses adeptes ? N’est-elle pas une exception, au regard de ce que sont habituellement les oeuvres d’art ? Au travers de cet exemple se pose la question de ce qui fonde l’amour des oeuvres d’art. Il semble surprenant de supposer qu’une oeuvre d’art requiert une analyse de sa signification pour ? etre appr? eci? ee, puisque l’art est d’abord inscrit dans un rapport sensible, au sens o`u il s’agit de la mise en oeuvre d’une repr? esentation visuelle ou sonore destin? ee `a ? etre perc? e. N? eanmoins, la question de la r? eception sensible de la part du spectateur montre, `a l’inverse, qu’un pur rapport sensoriel `a l’oeuvre n’existe jamais isol? ement, dans la mesure o`u tout spectateur est un ? etre conscient, qui a pour propri? et? e essentielle d’interpr? eter ce qui se donne `a lui, et d’en fournir ainsi une traduction rationnelle. Autrement dit, si l’homme est un animal rationnel, dont l’existence est consciente, toutes les choses qu’il est amen? e `a vivre font l’objet d’une compr? ehension, et il serait impossible de dire que le rapport a l’oeuvre d’art fait exception. Le probl`eme qui se pose est alors celui de savoir si l’amour de l’art d? epend de cette compr? ehension intellectuelle, ou si la compr? ehension de l’oeuvre ne fait que traduire un rapport imm? ediat de plaisir, qui se fonde proprement sur le rapport sensible `a l’oeuvre. Bref, quel r? ole joue l’interpr? etation rationnelle du sens dans l’amour de l’oeuvre ? Nous nous efforcerons tout d’abord de montrer que la compr? ehension d’une oeuvre fournit une interpr? etation du sens de l’oeuvre qui est `a l’origine de l’amour ue le spectateur lui porte (I). Nous chercherons toutefois `a d? epasser cette analyse, pour montrer que si la signification de l’oeuvre accompagne n? ecessairement le regard port? e sur elle, l’amour de l’oeuvre exc`ede en revanche ce qui est compris, parce que l’int? er? et pour elle tient justement `a ce qui ? echappe au jugement rationnel (II). Nous tenterons enfin de montrer que l’amour de l’oeuvre se fonde ultimement sur un paradoxe : l’oeuvre d’art ne plait que parce qu’elle appelle une compr? ehension que le spectateur ne parvient jamais v? eritablement `a atteindre (III).

Plan r? edig? e 1. (a) Le rapport d’un individu `a une oeuvre d’art est structur? e par la conscience qu’il en a, ce qui signifie que tout homme prend conscience d’une oeuvre d’art lorsqu’il la perc? oit de fac? on sensorielle, et que cette conscience produit n? ecessairement une interpr? etation de la signification de l’oeuvre. Il d? ecoule de ce rapport `a l’oeuvre qu’une compr? ehension de l’oeuvre accompagne n? ecessairement sa contemplation. (b) Si l’oeuvre fait ainsi sens, l’amour qu’un individu lui porte est donc toujours li? e `a l’interpr? etation qu’il en a.

Il serait en ce sens absurde d’opposer l’appr? ehension sensorielle de l’oeuvre et sa compr? ehension, tant les deux sont intimement li? es dans la fac? on dont un homme perc? oit l’oeuvre. Il faudrait tout au contraire lier les deux, et en venir `a accepter que l’amour d’une oeuvre ne s’exprime qu’en fonction d’une compr? ehension de cette oeuvre. (c) En outre, la compr? ehension qu’un spectateur construit, au-del`a du fait qu’elle traduit sa fac? on de l’appr? ehender, contribue `a approfondir et structurer son amour. Ce n’est en effet qu’en fonction du degr? e de compr? hension qu’atteint le spectateur qu’il est capable de prendre conscience des raisons de sa fascination, et d’approfondir son rapport `a l’oeuvre. 2. (a) Il semble toutefois que cette analyse du rapport `a l’oeuvre rationalise excessivement la fac? on dont un individu se comporte. Il n’est en effet pas certain qu’un spectateur soit toujours en mesure d’exprimer une compr? ehension parfaite de l’oeuvre. Le fait que le sens lui ?echappe peut au contraire contribuer `a l’int? er? et qu’il lui porte. (b) Aimer une oeuvre d’art reviendrait alors non pas seulement `a pouvoir en fournir une interpr? tation, mais ? egalement et surtout `a se laisser fasciner par ce qui ? echappe `a la compr? ehension. En d’autres termes, l’amour de l’oeuvre ne r? eside pas tant dans ce qu’il est possible de comprendre, qu’au contraire dans ce qu’il n’est pas possible de saisir rationnellement. (c) Si le spectateur qui aime une oeuvre se trouve donc fascin? e par ce qu’il ne comprend pas, la sp? ecificit? e du rapport `a l’art (`a la diff? erence du rapport instrumental aux choses techniques que l’esprit contr? ole) tiendrait alors au fait que le jugement rationnel ne s’? etablit jamais, t que le sujet qui contemple se trouve dans une situation in? edite dans laquelle l’? echec de sa conscience rationnelle permet au rapport purement sensitif de s’exprimer. 3. (a) Cette derni`ere analyse conduit alors `a opposer l’amour de l’oeuvre `a sa compr? ehension possible. Cette conclusion est n? eanmoins probl? ematique, puisqu’elle reviendrait `a dire que l’on ne peut aimer une oeuvre que parce qu’on ne la comprend pas. Or cela semble absurde, puisque toute personne a des raisons d’aimer une oeuvre, et poss`ede ainsi implicitement un crit`ere qui lui permet de distinguer es oeuvres qu’il aime de celles qu’il n’aime pas. Contenu d? epos? e par ERUDICIO SARL immatricul? ee au RCS de Nanterre sous le N° B 485 045 983 – Tous droits r? eserv? es – Philofacile. com est une marque de ERUDICIO (b) Il faudrait donc plut? ot voir le rapport `a l’oeuvre d’art comme un rapport paradoxal, selon lequel l’amour de l’oeuvre d? epend de la subjectivit? e de chacun. L’oeuvre plait parce qu’elle correspond `a un besoin particulier de chacun, parce qu’elle parle individuellement `a son spectateur. L’amour que chacun porte `a une oeuvre d? epend donc `a la fois de sa sensibilit? et de ses attentes propres. (c) L’amour comme la haine d’une oeuvre d’art participent donc toujours d’une incompr? ehension. Mais dans le cas de l’amour, l’incompr ?ehension correspond aux attentes subjectives du spectateur, alors que dans le cas de la haine, elle s’y heurte au contraire. Cela signifie alors que l’amour de l’oeuvre d’art lie n? ecessairement compr? ehension et incompr? ehension, c’est-`a-dire que l’int? er? et qu’un individu porte `a une oeuvre d? epend paradoxalement `a la fois de la fac? on dont il en prend conscience et la comprend, et de la fac? on dont l fait l’exp? erience des limites de sa conscience, et se laisse porter `a sentir ce qu’il ne peut rationaliser. Nous pouvons apprecier un tableau ou un monument sans rien savoir de son auteur ni de ses intentions. Il parait etrange d’associer amour et comprehension, sentiment et intellect : le gout releve d’abord de la sensibilite. Qu’on me donne autant d’explications qu’on voudra, si l’oeuvre me deplait, on ne me la fera pas aimer en me la faisant connaitre. Pour autant, etre sensible a la beaute ou a la reussite d’une oeuvre d’art n’est pas seulement affaire de sensation.

On ne goute pas un poeme, un concerto, un dessin comme on goute un melon ou une viande. Les oeuvres sollicitent egalement notre imagination ; souvent elles donnent a penser. L’art s’adresse a l’esprit autant qu’aux sens. Ce n’est pas simplement une couleur qui plait, une sonorite qui charme, c’est un ensemble qui emeut, d’une emotion nous saisissant tout entier, corps et ame. L’oeuvre d’art satisfait notre intelligence, comme si le plaisir esthetique etait d’un autre ordre que les plaisirs strictement sensuels. Mais il ne s’agit pas d’en faire un plaisir reserve aux plus savants et cultives.

Au contraire, la connaissance de l’histoire, du contexte et de l’origine d’une oeuvre d’art ne tient jamais lieu d’emotion. Je peux demeurer indifferent au tableau dont je sais presque tout. Le jugement de gout n’est pas un jugement de connaissance ; sans quoi on pourrait prouver demonstrativement qu’il faut aimer cette toile, et detester cette autre. Inversement, juger qu’une rose est belle ne m’apprend rien sur les proprietes de cette fleur. La beaute n’est pas une propriete objective des oeuvres ; elle suppose pour apparaitre le regard d’un sujet. Comprendre peut renvoyer a un savoir mais aussi a un sentiment partage.

Quand on dit a quelqu’un “je te comprends”, il s’agit d’une comprehension affective plutot qu’intellectuelle. Il faut bien que je connaisse sa situation ; encore faut-il que j’en sois touche. Ainsi se reconnait l’amour en general : la joie de l’etre aime me remplit de joie, et sa peine m’accable de tristesse. Des lors, l’amour pour une oeuvre suppose peut-etre une communion de ce genre avec l’auteur, comme si deux esprits se rencontraient par la mediation d’un objet. En ce sens, le plaisir esthetique traduirait une communaute de sentiment entre celui qui contemple et celui qui cree.