Pelease et melisande

Pelease et melisande

[pic] Maurice Maeterlinck PELLEAS ET MELISANDE (1892) Table des matieres PERSONNAGES 4 ACTE PREMIER 5 SCENE I 6 SCENE II 8 SCENE III 12 SCENE IV 15 ACTE DEUXIEME 18 SCENE I 19 SCENE II 24 SCENE III 30 SCENE IV 33 ACTE TROISIEME 35 SCENE I 36 SCENE II 40 SCENE III 45 SCENE IV 47 SCENE V 49 ACTE QUATRIEME 57 SCENE I 58 SCENE II 60 SCENE III 64 SCENE IV 66 ACTE CINQUIEME 74 SCENE I 75 SCENE II 81 A propos de cette edition electronique 90 PERSONNAGES ARKEL, roi d’Allemonde. GENEVIEVE, mere de Pelleas et de Golaud. PELLEAS, GOLAUD, petits-fils d’Arkel. MELISANDE. Le petit YNIOLD, fils de Golaud (d’un premier lit).

Un medecin. Le portier. Servantes, pauvres, etc. ACTE PREMIER SCENE I La porte du chateau. LES SERVANTES, a l’interieur : Ouvrez la porte ! Ouvrez la porte ! LE PORTIER : Qui est la ? Pourquoi venez-vous m’eveillez ? Sortez par les petites portes ; sortez par les petites portes ; il y en a assez ! … UNE SERVANTE, a l’interieur : Nous venons laver le seuil, la porte et le perron ; ouvrez donc ! ouvrez donc ! UNE AUTRE SERVANTE, a l’interieur : Il y aura de grands evenements ! TROISIEME SERVANTE, a l’interieur : Il y aura de grandes fetes ! Ouvrez vite ! … LES SERVANTES : Ouvrez donc ! ouvrez donc !

LE PORTIER : Attendez ! attendez ! Je ne sais pas si je pourrai l’ouvrir… Elle ne s’ouvre jamais…

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Attendez qu’il fasse clair… PREMIERE SERVANTE : Il fait assez clair dehors ; je vois le soleil par les fentes… LE PORTIER : Voici les grandes clefs… Oh ! comme ils grincent, les verrous et les serrures… Aidez-moi ! aidez-moi ! … LES SERVANTES : Nous tirons, nous tirons… DEUXIEME SERVANTE : Elle ne s’ouvrira pas… PREMIERE SERVANTE : Ah ! ah ! Elle s’ouvre ! elle s’ouvre lentement ! LE PORTIER : Comme elle crie ! Elle eveillera tout le monde… DEUXIEME SERVANTE, paraissant sur le seuil : Oh ! qu’il fait deja clair au dehors !

PREMIERE SERVANTE : Le soleil se leve sur la mer ! LE PORTIER : Elle est ouverte… Elle est grande ouverte ! … Toutes les servantes paraissent sur le seuil et le franchissent. PREMIERE SERVANTE : Je vais d’abord laver le seuil… DEUXIEME SERVANTE : Nous ne pourrons jamais nettoyer tout ceci. D’AUTRES SERVANTES : Apportez l’eau ! apportez l’eau ! LE PORTIER : Oui, oui ; versez l’eau, versez toute l’eau du deluge ; vous n’en viendrez jamais a bout… SCENE II Une foret. On decouvre Melisande au bord d’une fontaine. – Entre Golaud. GOLAUD : Je ne pourrai plus sortir de cette foret. – Dieu sait jusqu’ou cette bete m’a mene.

Je croyais cependant l’avoir blessee a mort ; et voici des traces de sang. Mais maintenant, je l’ai perdue de vue ; je crois que je me suis perdu moi-meme – et mes chiens ne me retrouvent plus – je vais revenir sur mes pas… – J’entends pleurer… Oh ! oh ! qu’y a-t-il la au bord de l’eau ? … Une petite fille qui pleure a la fontaine ! (Il tousse. ) – Elle ne m’entend pas. Je ne vois pas son visage. (Il s’approche et touche Melisande a l’epaule. ) Pourquoi pleures-tu ? (Melisande tressaille, se dresse et veut fuir. ) – N’ayez pas peur. Vous n’avez rien a craindre. Pourquoi pleurez-vous, ici, toute seule ?

MELISANDE : Ne me touchez pas ! ne me touchez pas ! GOLAUD : N’ayez pas peur… Je ne vous ferai pas… Oh ! vous etes belle ! MELISANDE : Ne me touchez pas ! ou je me jette a l’eau ! … GOLAUD : Je ne vous touche pas… Voyez, je resterai ici, contre l’arbre. N’ayez pas peur. Quelqu’un vous a-t-il fait du mal ? MELISANDE : Oh ! oui ! oui, oui ! … Elle sanglote profondement. GOLAUD : Qui est-ce qui vous a fait du mal ? MELISANDE : Tous ! tous ! GOLAUD : Quel mal vous a-t-on fait ? MELISANDE : Je ne veux pas le dire ! je ne peux pas le dire ! … GOLAUD : Voyons ; ne pleurez pas ainsi. D’ou venez-vous ? MELISANDE : Je me suis enfuie ! enfuie… GOLAUD : Oui, mais d’ou vous etes-vous enfuie ? MELISANDE : Je suis perdue ! … perdue ici… Je ne suis pas d’ici… Je ne suis pas nee la… GOLAUD : D’ou etes-vous ? Ou etes-vous nee ? MELISANDE : Oh ! oh ! loin d’ici… loin… loin… GOLAUD : Qu’est-ce qui brille ainsi au fond de l’eau ? MELISANDE : Ou donc ? Ah ! c’est la couronne qu’il m’a donnee. Elle est tombee tandis que je pleurais. GOLAUD : Une couronne ? – Qui est-ce qui vous a donne une couronne ? – Je vais essayer de la prendre… MELISANDE : Non, non ; je n’en veux plus ! Je prefere mourir tout de suite… GOLAUD : Je pourrais la retirer facilement.

L’eau n’est pas tres profonde. MELISANDE : Je n’en veux plus ! Si vous la retirez, je me jette a sa place ! … GOLAUD : Non, non ; je la laisserai la. Elle semble tres belle. – Y a-t-il longtemps que vous avez fui ? MELISANDE : Oui… qui etes-vous ? GOLAUD : Je suis le prince Golaud – le petit-fils d’Arkel, le vieux roi d’Allemonde… MELISANDE : Oh ! vous avez deja les cheveux gris… GOLAUD : Oui ; quelques-uns, ici, pres des tempes… MELISANDE : Et la barbe aussi… Pourquoi me regardez-vous ainsi ? GOLAUD : Je regarde vos yeux. – Vous ne fermez jamais les yeux ? MELISANDE : Si, si ; je les ferme la nuit…

GOLAUD : Pourquoi avez-vous l’air si etonne ? MELISANDE : Vous etes un geant ? GOLAUD : Je suis un homme comme les autres… MELISANDE : Pourquoi etes-vous venu ici ? GOLAUD : Je n’en sais rien moi-meme. Je chassais dans la foret. Je poursuivais un sanglier. Je me suis trompe de chemin. – Vous avez l’air tres jeune. Quel age avez-vous ? MELISANDE : Je commence a avoir froid… GOLAUD : Voulez-vous venir avec moi ? MELISANDE : Non, non ; je reste ici… GOLAUD : Vous ne pouvez pas rester seule. Vous ne pouvez pas rester ici toute la nuit… Comment vous nommez-vous ? MELISANDE : Melisande. GOLAUD : Vous ne pouvez pas rester ici, Melisande.

Venez avec moi… MELISANDE : Je reste ici… GOLAUD : Vous aurez peur, toute seule. Toute la nuit…, ce n’est pas possible. Melisande, venez, donnez-moi la main… MELISANDE : Oh ! ne me touchez pas ! … GOLAUD : Ne criez pas… Je ne vous toucherai plus. Mais venez avec moi. La nuit sera tres noire et tres froide. Venez avec moi… MELISANDE : Ou allez-vous ? … GOLAUD : Je ne sais pas… Je suis perdu aussi… Ils sortent. SCENE III Une salle dans le chateau. GENEVIEVE : Voici ce qu’il ecrit a son frere Pelleas ; « Un soir, je l’ai trouvee tout en pleurs au bord d’une fontaine, dans la foret ou je m’etais perdu.

Je ne sais ni son age, ni qui elle est, ni d’ou elle vient et je n’ose pas l’interroger, car elle doit avoir une grande epouvante, et quand on lui demande ce qui lui est arrive, elle pleure tout a coup comme un enfant et sanglote si profondement qu’on a peur. Au moment ou je l’ai trouvee pres des sources, une couronne d’or avait glisse de ses cheveux, et etait tombee au fond de l’eau. Elle etait d’ailleurs vetue comme une princesse, bien que ses vetements fussent dechires par les ronces. Il y a maintenant six mois que je l’ai epousee et je n’en sais pas plus qu’au jour de notre rencontre.

En attendant, mon cher Pelleas, toi que j’aime plus qu’un frere, bien que nous ne soyons pas nes du meme pere ; en attendant, prepare mon retour… Je sais que ma mere me pardonnera volontiers. Mais j’ai peur du roi, notre venerable aieul, j’ai peur d’Arkel, malgre toute sa bonte, car j’ai decu par ce mariage etrange, tous ses projets politiques, et je crains que la beaute de Melisande n’excuse pas a ses yeux, si sages, ma folie. S’il consent neanmoins a l’accueillir comme il accueillerait sa propre fille, le troisieme soir qui suivra cette lettre, allume une lampe au sommet de la tour qui regarde la mer.

Je l’apercevrai du pont de notre navire ; sinon j’irai plus loin et ne reviendrai plus… » Qu’en dites-vous ? ARKEL : Je n’en dis rien. Il a fait ce qu’il devait probablement faire. Je suis tres vieux et cependant je n’ai pas encore vu clair, un instant, en moi-meme ; comment voulez-vous que je juge ce que d’autres ont fait ? Je ne suis pas loin du tombeau et je ne parviens pas a me juger moi-meme… On se trompe toujours lorsqu’on ne ferme pas les yeux pour pardonner ou pour mieux regarder en soi-meme. Cela nous semble etrange ; et voila tout.

Il a passe l’age mur et il epouse, comme un enfant, une petite fille qu’il trouve pres d’une source… Cela nous semble etrange, parce que nous ne voyons jamais que l’envers des destinees… l’envers meme de la notre… Il avait toujours suivi mes conseils jusqu’ici ; j’avais cru le rendre heureux en l’envoyant demander la main de la princesse Ursule… Il ne pouvait pas rester seul, et depuis la mort de sa femme il etait triste d’etre seul ; et ce mariage allait mettre fin a de longues guerres et a de vieilles haines… Il ne l’a pas voulu.

Qu’il en soit comme il l’a voulu : je ne me suis jamais mis en travers d’une destinee ; et il sait mieux que moi son avenir. Il n’arrive peut-etre pas d’evenements inutiles… GENEVIEVE : il a toujours ete si prudent, si grave et si ferme… Si c’etait Pelleas, je comprendrais… Mais lui… a son age… Qui va-t-il introduire ici ? – Une inconnue trouvee le long des routes… Depuis la mort de sa femme il ne vivait plus que pour son fils, le petit Yniold, et s’il allait se remarier, c’etait parce que vous l’aviez voulu… Et maintenant… une petite fille dans la foret… Il a tout oublie… – Qu’allons-nous faire ? Entre Pelleas. ARKEL : Qui est-ce qui entre la ? GENEVIEVE : C’est Pelleas. Il a pleure. ARKEL : Est-ce toi, Pelleas ? – Viens un peu plus pres que je te voie dans la lumiere… PELLEAS : Grand-pere, j’ai recu, en meme temps que la lettre de mon frere, une autre lettre ; une lettre de mon ami Marcellus… Il va mourir et il m’appelle. Il voudrait me voir avant de mourir… ARKEL : Tu voudrais partir avant le retour de ton frere ? – Ton ami est peut-etre moins malade qu’il ne le croit…

PELLEAS : Sa lettre est si triste qu’on voit la mort entre les lignes… Il dit qu’il sait exactement le jour ou la fin doit venir… Il me dit que je puis arriver avant elle si je veux, mais qu’il n’y a plus de temps a perdre. Le voyage est tres long et si j’attends le retour de Golaud, il sera peut-etre trop tard… ARKEL : Il faudrait attendre quelque temps cependant… Nous ne savons pas ce que ce retour nous prepare. Et d’ailleurs ton pere n’est-il pas ici, au-dessus de nous, plus malade peut-etre que ton ami… Pourras-tu choisir entre le pere et l’ami ? … Il sort. GENEVIEVE : Aie soin d’allumer la lampe des ce soir, Pelleas…

Ils sortent separement. SCENE IV Devant le chateau. Entrent Genevieve et Melisande. MELISANDE : Il fait sombre dans les jardins. Et quelles forets, quelles forets tout autour des palais ! … GENEVIEVE : Oui ; cela m’etonnait aussi quand je suis arrivee, et cela etonne tout le monde. Il y a des endroits ou l’on ne voit jamais le soleil. Mais l’on s’y fait vite… Il y a longtemps… Il y a pres de quarante ans que je vis ici… Regardez de l’autre cote, vous aurez la clarte de la mer… MELISANDE : J’entends du bruit au-dessous de nous… GENEVIEVE : Oui ; c’est quelqu’un qui monte vers nous… Ah ! ’est Pelleas… Il semble encore fatigue de vous avoir attendue si longtemps… MELISANDE : Il ne nous a pas vues. GENEVIEVE : Je crois qu’il nous a vues, mais il ne sait ce qu’il doit faire… Pelleas, Pelleas, est-ce toi ? PELLEAS : Oui ! … Je venais du cote de la mer… GENEVIEVE : Nous aussi ; nous cherchions la clarte. Ici, il fait un peu plus clair qu’ailleurs ; et cependant la mer est sombre. PELLEAS : Nous aurons une tempete cette nuit. Nous en avons souvent… et cependant la mer est si calme ce soir… On s’embarquerait sans le savoir et l’on ne reviendrait plus. MELISANDE : Quelque chose sort du port…

PELLEAS : Il faut que ce soit un grand navire… Les lumieres sont tres hautes, nous le verrons tout a l’heure quand il entrera dans la bande de clarte… GENEVIEVE : Je ne sais pas si nous pourrons le voir… il y a une brume sur la mer… PELLEAS : On dirait que la brume s’eleve lentement… MELISANDE : Oui ; j’apercois, la-bas, une petite lumiere que je n’avais pas vue… PELLEAS : C’est un phare ; il y en a d’autres que nous ne voyons pas encore. MELISANDE : Le navire est dans la lumiere… Il est deja bien loin… PELLEAS : C’est un navire etranger. Il me semble plus grand que les notres… MELISANDE : C’est le navire qui m’a menee ici ! PELLEAS : Il s’eloigne a toutes voiles… MELISANDE : C’est le navire qui m’a menee ici. Il a de grandes voiles… Je le reconnais a ses voiles… PELLEAS : Il aura mauvaise mer cette nuit… MELISANDE : Pourquoi s’en va-t-il ? … On ne le voit presque plus… Il fera peut-etre naufrage… PELLEAS : La nuit tombe tres vite… Un silence. GENEVIEVE : Personne ne parle plus ? … Vous n’avez plus rien a vous dire ? … Il est temps de rentrer. Pelleas, montre la route a Melisande. Il faut que j’aille voir, un instant, le petit Yniold. Elle sort. PELLEAS : On ne voit plus rien sur la mer… MELISANDE : Je vois d’autres lumieres.

PELLEAS : Ce sont les autres phares… Entendez-vous la mer ? … C’est le vent qui s’eleve… Descendons par ici. Voulez-vous me donner la main ? MELISANDE : Voyez, voyez, j’ai les mains pleines de feuillages. PELLEAS : Je vous soutiendrai par le bras, le chemin est escarpe et il y fait tres sombre… Je pars peut-etre demain… MELISANDE : Oh ! … Pourquoi partez-vous ? Ils sortent. ACTE DEUXIEME SCENE I Une fontaine dans le parc. PELLEAS : Vous ne savez pas ou je vous ai menee ? – Je viens souvent m’asseoir ici, vers midi, lorsqu’il fait trop chaud dans les jardins. On etouffe, aujourd’hui, meme a l’ombre des arbres. MELISANDE : Oh ! ’eau est claire… PELLEAS : Elle est fraiche comme l’hiver. C’est une vieille fontaine abandonnee. Il parait que c’etait une fontaine miraculeuse, – elle ouvrait les yeux des aveugles. – On l’appelle encore la « fontaine des aveugles ». MELISANDE : Elle n’ouvre plus les yeux ? PELLEAS : Depuis que le roi est presque aveugle lui-meme, on n’y vient plus… MELISANDE : Comme on est seul ici… On n’entend rien. PELLEAS : Il y a toujours un silence extraordinaire… On entendrait dormir l’eau… Voulez-vous vous asseoir au bord du bassin de marbre ? Il y a un tilleul que le soleil ne penetre jamais… MELISANDE : Je vais me coucher sur le marbre. Je voudrais voir le fond de l’eau… PELLEAS : On ne l’a jamais vu. – Elle est peut-etre aussi profonde que la mer. – On ne sait d’ou elle vient. – Elle vient peut-etre du centre de la terre… MELISANDE : Si quelque chose brillait au fond, on le verrait peut-etre… PELLEAS : Ne vous penchez pas ainsi… MELISANDE : Je voudrais toucher l’eau… PELLEAS : Prenez garde de glisser… Je vais vous tenir la main… MELISANDE : Non, non, je voudrais y plonger mes deux mains… on dirait que mes mains sont malades aujourd’hui… PELLEAS : Oh ! oh ! prenez garde ! prenez garde ! Melisande ! … Melisande ! … – Oh ! votre chevelure ! …

MELISANDE, se redressant : Je ne peux pas, je ne peux pas l’atteindre. PELLEAS : Vos cheveux ont plonge dans l’eau… MELISANDE : Oui, oui ; ils sont plus longs que mes bras… Ils sont plus longs que moi… Un silence. PELLEAS : C’est au bord d’une fontaine aussi, qu’il vous a trouvee ? MELISANDE : Oui… PELLEAS : Que vous a-t-il dit ? MELISANDE : Rien ; – je ne me rappelle plus… PELLEAS : Etait-il tout pres de vous ? MELISANDE : Oui ; il voulait m’embrasser… PELLEAS : Et vous ne vouliez pas ? MELISANDE : Non. PELLEAS : Pourquoi ne vouliez-vous pas ? MELISANDE : Oh ! oh ! j’ai vu passer quelque chose au fond de l’eau…

PELLEAS : Prenez garde ! prenez garde ! – Vous allez tomber ! – Avec quoi jouez-vous ? MELISANDE : Avec l’anneau qu’il m’a donne… PELLEAS : Prenez garde ; vous allez le perdre… MELISANDE : Non, non, je suis sure de mes mains… PELLEAS : Ne jouez pas ainsi, au-dessus d’une eau si profonde… MELISANDE : Mes mains ne tremblent pas. PELLEAS : Comme il brille au soleil ! – Ne le jetez pas si haut vers le ciel… MELISANDE : Oh ! … PELLEAS : Il est tombe ? MELISANDE : Il est tombe dans l’eau ! … PELLEAS : Ou est-il ? MELISANDE : Je ne le vois pas descendre… PELLEAS : Je crois que je le vois briller… MELISANDE : Ou donc ?

PELLEAS : La-bas… la-bas… MELISANDE : Oh ! qu’il est loin de nous ! … non, non, ce n’est pas lui, … ce n’est pas lui… Il est perdu… Il n’y a plus qu’un grand cercle sur l’eau… Qu’allons-nous faire ? Qu’allons-nous faire maintenant ? … PELLEAS : Il ne faut pas s’inquieter ainsi pour une bague. Ce n’est rien… nous la retrouverons peut-etre. Ou bien nous en trouverons une autre… MELISANDE : Non, non ; nous ne la retrouverons plus, nous n’en trouverons pas d’autres non plus… Je croyais l’avoir dans les mains cependant… J’avais deja ferme les mains, et elle est tombee malgre tout… Je l’ai jetee trop haut du cote du soleil…

PELLEAS : Venez, venez, nous reviendrons un autre jour… venez, il est temps. On pourrait nous surprendre… Midi sonnait au moment ou l’anneau est tombe… MELISANDE : Qu’allons-nous dire a Golaud s’il demande ou il est ? PELLEAS : La verite, la verite, la verite… Ils sortent. SCENE II Un appartement dans le chateau. On decouvre Golaud etendu sur son lit ; Melisande est a son chevet. GOLAUD : Ah ! ah ! tout va bien, cela ne sera rien. Mais je ne puis m’expliquer comment cela s’est passe. Je chassai tranquillement dans la foret. Mon cheval s’est emporte tout a coup, sans raison. A-t-il vu quelque chose d’extraordinaire ? Je venais d’entendre sonner les douze coups de midi. Au douzieme coup, il s’effraie subitement, et court, comme un aveugle fou, contre un arbre. Je n’ai plus rien entendu. Je ne sais plus ce qui est arrive. Je suis tombe, et lui doit etre tombe sur moi. Je croyais avoir toute la foret sur la poitrine ; je croyais que mon c? ur etait ecrase. Mais mon c? ur est solide. Il parait que ce n’est rien… MELISANDE : Voulez-vous boire un peu d’eau ? GOLAUD : Merci, merci ; je n’ai pas soif. MELISANDE : Voulez-vous un autre oreiller ? … Il y a une petite tache de sang sur celui-ci. GOLAUD : Non, non ; ce n’est pas la peine.

J’ai saigne de la bouche tout a l’heure. Je saignerai peut-etre encore… MELISANDE : Est-ce bien sur ? … Vous ne souffrez pas trop ? GOLAUD : Non, non, j’en ai vu bien d’autres. Je suis fait au fer et au sang… Ce ne sont pas des petits os d’enfant que j’ai autour du c? ur, ne t’inquiete pas… MELISANDE : Fermez les yeux et tachez de dormir. Je resterai ici toute la nuit… GOLAUD : Non, non ; je ne veux pas que tu te fatigues ainsi. Je n’ai besoin de rien ; je dormirai comme un enfant… Qu’y a-t-il, Melisande ? Pourquoi pleures-tu tout a coup ? … MELISANDE, fondant en larmes : Je suis… Je suis souffrante aussi…

GOLAUD : Tu es souffrante ? … Qu’as-tu donc, Melisande ? … MELISANDE : Je ne sais pas… Je suis malade aussi… Je prefere vous le dire aujourd’hui ; seigneur, je ne suis pas heureuse ici… GOLAUD : Qu’est-il donc arrive, Melisande ? Qu’est-ce que c’est ? … Moi qui ne me doutais de rien… Qu’est-il donc arrive ? … Quelqu’un t’a fait du mal ? … Quelqu’un t’aurait-il offensee ? MELISANDE : Non, non ; personne ne m’a fait le moindre mal… Ce n’est pas cela… Mais je ne puis plus vivre ici. Je ne sais pas pourquoi… Je voudrais m’en aller, m’en aller ! … Je vais mourir si l’on me laisse ici…

GOLAUD : Mais il est arrive quelque chose ? Tu dois me cacher quelque chose ? … Dis-moi toute la verite, Melisande… Est-ce le roi ? … Est-ce ma mere ? … Est-ce Pelleas ? … MELISANDE : Non, non ; ce n’est pas Pelleas. Ce n’est personne… Vous ne pouvez pas me comprendre… GOLAUD : Pourquoi ne comprendrais-je pas ? … Si tu ne me dis rien, que veux-tu que je fasse… Dis-moi tout, et je comprendrai tout. MELISANDE : Je ne sais pas moi-meme ce que c’est… Si je pouvais vous le dire, je vous le dirais… C’est quelque chose qui est plus fort que moi… GOLAUD : Voyons ; sois raisonnable, Melisande. Que veux-tu que je fasse ? – Tu n’es plus une enfant. – Est-ce moi que tu voudrais quitter ? MELISANDE : Oh ! non, non ; ce n’est pas cela… Je voudrais m’en aller avec vous… C’est ici, que je ne peux plus vivre… Je sens que je ne vivrai plus longtemps… GOLAUD : Mais il faut une raison cependant. On va te croire folle. On va croire a des reves d’enfant. – Voyons, est-ce Pelleas, peut-etre ? – Je crois qu’il ne te parle pas souvent… MELISANDE : Si, si ; il me parle parfois. Il ne m’aime pas, je crois ; je l’ai vu dans ses yeux… Mais il me parle quand il me rencontre… GOLAUD : Il ne faut pas lui en vouloir.

Il a toujours ete ainsi. Il est un peu etrange. Et maintenant, il est triste ; il songe a son ami Marcellus, qui est sur le point de mourir et qu’il ne peut pas aller voir… Il changera, il changera, tu verras ; il est jeune… MELISANDE : Mais ce n’est pas cela… ce n’est pas cela… GOLAUD : Qu’est-ce donc ? – Ne peux-tu pas te faire a la vie qu’on mene ici ? – Il est vrai que ce chateau est tres vieux et tres sombre… Il est tres froid et tres profond. Et tous ceux qui l’habitent sont deja vieux. Et la campagne semble bien triste aussi, avec toutes ses forets, toutes ses vieilles forets sans lumiere.

Mais on peut egayer tout cela si l’on veut. Et puis, la joie, on n’en a pas tous les jours ; il faut prendre les choses comme elles sont. Mais dis-moi quelque chose ; n’importe quoi ; je ferai tout ce que tu voudras… MELISANDE : Oui, oui ; c’est vrai… on ne voit jamais le ciel clair… Je l’ai vu pour la premiere fois ce matin… GOLAUD : C’est donc cela qui te fait pleurer, ma pauvre Melisande ? – Ce n’est donc que cela ? – Tu pleures de ne pas voir le ciel ? – Voyons, voyons, tu n’es plus a l’age ou l’on peut pleurer pour ces choses… Et puis l’ete n’est-il pas la ? Tu vas voir le ciel tous les jours. Et puis l’annee prochaine… Voyons, donne-moi ta main ; donne-moi tes deux petites mains. (Il lui prend les mains. ) Oh ! ces petites mains que je pourrais ecraser comme des fleurs… – Tiens, ou est l’anneau que je t’avais donne ? MELISANDE : L’anneau ? GOLAUD : Oui ; la bague de nos noces, ou est-elle ? MELISANDE : Je crois… Je crois qu’elle est tombee… GOLAUD : Tombee ? – Ou est-elle tombee ? – Tu ne l’as pas perdue ? MELISANDE : Non, non ; elle est tombee… elle doit etre tombee… mais je sais ou elle est ;… GOLAUD : Ou est-elle ? MELISANDE : Vous savez… vous savez bien… la grotte au bord de la mer ? GOLAUD : Oui. MELISANDE : Eh bien, c’est la… Il faut que ce soit la… Oui, oui ; je me rappelle… J’y suis allee ce matin, ramasser des coquillages pour le petit Yniold… Il y en a de tres beaux… Elle a glisse de mon doigt… puis la mer est entree ; et j’ai du sortir avant de l’avoir retrouvee. GOLAUD : Es-tu sure que ce soit la ? MELISANDE : Oui, oui ; tout a fait sure… Je l’ai sentie glisser… puis tout a coup, le bruit des vagues… GOLAUD : Il faut aller la chercher tout de suite. MELISANDE : Maintenant ? – tout de suite ? – dans l’obscurite ? GOLAUD : Oui.

J’aimerais mieux avoir perdu tout ce que j’ai plutot que d’avoir perdu cette bague. Tu ne sais pas ce que c’est. Tu ne sais pas d’ou elle vient. La mer sera tres haute cette nuit. La mer viendra la prendre avant toi… depeche-toi. Il faut aller la chercher tout de suite… MELISANDE : Je n’ose pas… Je n’ose pas aller seule… GOLAUD : Vas-y, vas-y avec n’importe qui. Mais il faut y aller tout de suite, entends-tu ? – Hate-toi ; demande a Pelleas d’y aller avec toi. MELISANDE : Pelleas ? – Avec Pelleas ? – Mais Pelleas ne voudra pas… GOLAUD : Pelleas fera tout ce que tu lui demandes. Je connais Pelleas mieux que toi.

Vas-y, vas-y, hate-toi. Je ne dormirai pas avant d’avoir la bague. MELISANDE : Je ne suis pas heureuse ! … Elle sort en pleurant. SCENE III Devant une grotte. Entrent Pelleas et Melisande. PELLEAS, parlant avec une grande agitation : Oui ; c’est ici, nous y sommes. Il fait si noir que l’entree de la grotte ne se distingue pas du reste de la nuit… Il n’y a pas d’etoiles de ce cote. Attendons que la lune ait dechire ce grand nuage ; elle eclairera toute la grotte et alors nous pourrons y entrer sans peril. Il y a des endroits dangereux et le sentier est tres etroit, entre deux lacs dont on n’a pas encore trouve le fond.

Je n’ai pas songe a emporter une torche ou une lanterne, mais je pense que la clarte du ciel suffira. – Vous n’avez jamais penetre dans cette grotte ? MELISANDE : Non… PELLEAS : Entrons-y… Il faut pouvoir decrire l’endroit ou vous avez perdu la bague, s’il vous interroge… Elle est tres grande et tres belle. Il y a des stalactites qui ressemblent a des plantes et a des hommes. Elle est pleine de tenebres bleues. On ne l’a pas encore exploree jusqu’au fond. On y a, parait-il, cache de grands tresors. Vous y verrez les epaves d’anciens naufrages. Mais il ne faut pas s’y engager sans guide.

Il en est qui ne sont jamais revenus. Moi-meme je n’ose pas aller trop avant. Nous nous arreterons au moment ou nous n’apercevrons plus la clarte de la mer ou du ciel. Quand on y allume une petite lampe, on dirait que la voute est couverte d’etoiles, comme le firmament. Ce sont, dit-on, des fragments de cristal ou de sel qui brillent ainsi dans le rocher. – Voyez, voyez, je crois que le ciel va s’ouvrir… Donnez-moi la main, ne tremblez pas, ne tremblez pas ainsi. Il n’y a pas de danger : nous nous arreterons du moment que nous n’apercevrons plus la clarte de la mer… Est-ce le bruit de la grotte qui vous effraie ?

C’est le bruit de la nuit ou le bruit du silence… Entendez-vous la mer derriere nous ? – Elle ne semble pas heureuse cette nuit… Ah ! voici la clarte ! La lune eclaire largement l’entree et une partie des tenebres de la grotte ; et l’on apercoit, a une certaine profondeur, trois vieux pauvres a cheveux blancs, assis cote a cote, se soutenant l’un l’autre, et endormis contre un quartier de roc. MELISANDE : Ah ! PELLEAS : Qu’y a-t-il ? MELISANDE : Il y a… Il y a… Elle montre les trois pauvres. PELLEAS : Oui, oui ; je les ai vus aussi… MELISANDE : Allons-nous-en ! … Allons-nous-en ! …

PELLEAS : Oui… Ce sont trois vieux pauvres qui se sont endormis… Une grande famine desole le pays… Pourquoi sont-ils venus dormir ici ? … MELISANDE : Allons-nous-en ! … Venez, venez… Allons-nous-en ! … PELLEAS : Prenez garde, ne parlez pas si fort… Ne les eveillons pas… Ils dorment encore profondement… Venez. MELISANDE : Laissez-moi, laissez-moi ; je prefere marcher seule… PELLEAS : Nous reviendrons un autre jour… Ils sortent. SCENE IV Un appartement dans le chateau. On decouvre Arkel et Pelleas. ARKEL : Vous voyez que tout vous retient ici et que tout vous interdit ce voyage inutile.

On vous a cache jusqu’a ce jour, l’etat de votre pere ; mais il est peut-etre sans espoir ; cela seul devra suffire a vous arreter sur le seuil. Mais il y a tant d’autres raisons… Et ce n’est pas a l’heure ou nos ennemis se reveillent et ou le peuple meurt de faim et murmure autour de nous que vous avez le droit de nous abandonner. Et pourquoi ce voyage ? Marcellus est mort ; et la vie a des devoirs plus graves que la visite d’un tombeau. Vous etes las, dites-vous, de votre vie inactive ; mais si l’activite et le devoir se trouvent sur les routes, on les reconnait rarement dans la hate du voyage.

Il vaut mieux les attendre sur le seuil et les faire entrer au moment ou ils passent ; et ils passent tous les jours. Vous ne les avez jamais vus ? Je n’y vois presque plus moi-meme, mais je vous apprendrai a voir ; et vous les montrerai le jour ou vous voudrez leur faire signe. Mais cependant, ecoutez-moi : si vous croyez que c’est du fond de votre vie que ce voyage est exige, je ne vous interdis pas de l’entreprendre, car vous devez savoir, mieux que moi, les evenements que vous devez offrir a votre etre ou a votre destinee. Je vous demanderais seulement d’attendre que nous sachions ce qui doit arriver avant peu…

PELLEAS : Combien de temps faudra-t-il attendre ? ARKEL : Quelques semaines ; peut-etre quelques jours… PELLEAS : J’attendrai… ACTE TROISIEME SCENE I Un appartement dans le chateau. On decouvre Pelleas et Melisande. Melisande file sa quenouille au fond de la chambre. PELLEAS : Yniold ne revient pas ; ou est-il alle ? MELISANDE : Il avait entendu quelque bruit dans le corridor ; il est alle voir ce que c’est. PELLEAS : Melisande… MELISANDE : Qu’y a-t-il ? PELLEAS : Y voyez-vous encore pour travailler ? … MELISANDE : Je travaille aussi bien dans l’obscurite…

PELLEAS : Je crois que tout le monde dort deja dans le chateau. Golaud ne revient pas de la chasse. Cependant il est tard… Il ne souffre plus de sa chute ? MELISANDE : Il a dit qu’il ne souffrait plus. PELLEAS : Il devrait etre plus prudent ; il n’a plus le corps souple comme a vingt ans… Je vois les etoiles par la fenetre et la clarte de la lune sur les arbres. Il est tard ; il ne reviendra plus. (On frappe a la porte. ) Qui est la ? … Entrez ! … (Le petit Yniold ouvre la porte et entre dans la chambre. ) C’est toi qui frappes ainsi ? … Ce n’est pas ainsi qu’on frappe aux portes.

C’est comme si un malheur venait d’arriver ; regarde, tu as effraye petite-mere. LE PETIT YNIOLD : Je n’ai frappe qu’un tout petit coup… PELLEAS : il est tard ; petit-pere ne reviendra plus ce soir ; il est temps de t’aller coucher. LE PETIT YNIOLD : Je n’irai pas me coucher avant vous. PELLEAS : Quoi ? … Qu’est-ce que tu dis la ? LE PETIT YNIOLD : Je dis… pas avant vous… pas avant vous… Il eclate en sanglots et va se refugier pres de Melisande. MELISANDE : Qu’y a-t-il, Yniold ? Qu’y a-t-il ? … Pourquoi pleures-tu tout a coup ? YNIOLD, sanglotant : Parce que… Oh ! oh ! parce que…

MELISANDE : Pourquoi ? … Pourquoi ? … dis-le moi… YNIOLD : Petite-mere… petite-mere… vous allez partir… MELISANDE : Mais qu’est-ce qui te prend, Yniold ? … Je n’ai jamais songe a partir. YNIOLD : Si, si ; petit-pere est parti… petit-pere ne revient pas, et vous allez partir aussi… Je l’ai vu… je l’ai vu… MELISANDE : Mais il n’a jamais ete question de cela, Yniold… A quoi donc as-tu vu que j’allais partir ? YNIOLD : Je l’ai vu… je l’ai vu… Vous avez dit a mon oncle des choses que je ne pouvais pas entendre… PELLEAS : Il a sommeil… il a reve… Viens ici, Yniold ; tu dors deja ? Viens donc voir a la fenetre ; les cygnes se battent contre les chiens… YNIOLD, a la fenetre : Oh ! oh ! Ils les chassent les chiens ! … Ils les chassent ! … Oh ! oh ! l’eau ! … les ailes ! … les ailes ! … Ils ont peur… PELLEAS, revenant pres de Melisande : Il a sommeil ; il lutte contre le sommeil et ses yeux se ferment… MELISANDE, chantant a mi-voix en filant : Saint Daniel et Saint Michel… Saint Michel et Saint Raphael… YNIOLD, a la fenetre : Oh ! oh ! petite-mere ! … MELISANDE, se levant brusquement : Qu’y a-t-il, Yniold ? … Qu’y a-t-il ? … YNIOLD : J’ai vu quelque chose a la fenetre…

Pelleas et Melisande courent a la fenetre. PELLEAS : Mais il n’y a rien. Je ne vois rien… MELISANDE : Moi non plus… PELLEAS : Ou as-tu vu quelque chose ? De quel cote ? … YNIOLD : La-bas, la-bas ! … Elle n’y est plus… PELLEAS : Il ne sait plus ce qu’il dit. Il aura vu la clarte de la lune sur la foret. Il y a souvent d’etranges reflets… ou bien quelque chose aura passe sur la route… ou dans son sommeil. Car voyez, voyez, je crois qu’il s’endort tout a fait… YNIOLD, a la fenetre : Petit-pere est la ! petit-pere est la ! PELLEAS, allant a la fenetre : Il a raison ; Golaud entre dans la cour…

YNIOLD : Petit-pere ! … petit-pere ! … Je vais a sa rencontre ! … Il sort en courant. – Un silence. PELLEAS : Ils montent l’escalier… Entrent Golaud et le petit Yniold qui porte une lampe. GOLAUD : Vous attendez encore dans l’obscurite ? YNIOLD : J’ai apporte une lumiere, petite-mere, une grande lumiere ! … (Il eleve la lampe et regarde Melisande. ) Tu as pleure petite-mere ? Tu as pleure ? … (Il eleve la lampe vers Pelleas et le regarde a son tour. ) Vous aussi, vous avez pleure ? … Petit-pere, regarde, petit-pere ; ils ont pleure tous les deux… GOLAUD : Ne leur mets pas ainsi la lumiere sous les yeux…

SCENE II Une des tours du chateau. – Un chemin de ronde passe sous une fenetre de la tour. MELISANDE, a la fenetre, pendant qu’elle peigne ses cheveux denoues : Les trois s? urs aveugles, (Esperons encore). Les trois s? urs aveugles, Ont leurs lampes d’or. Montent a la tour, (Elles, vous et nous). Montent a la tour, Attendent sept jours. Ah ! dit la premiere, Esperons encore, Ah ! dit la premiere, J’entends nos lumieres. Ah ! dit la seconde, (Elles, vous et nous). Ah ! dit la seconde, C’est le roi qui monte. Non, dit la plus sainte, (Esperons encore). Non, dit la plus sainte, Elles se sont eteintes…

Entre Pelleas par le chemin de ronde. PELLEAS : Hola ! Hola ! ho ! MELISANDE : Qui est la ? PELLEAS : Moi, moi et moi ! … Que fais-tu a la fenetre en chantant comme un oiseau qui n’est pas d’ici ? MELISANDE : J’arrange mes cheveux pour la nuit… PELLEAS : C’est la que je vois sur le mur ? … Je croyais que c’etait un rayon de lumiere… MELISANDE : J’ai ouvert la fenetre ; la nuit me semblait belle… PELLEAS : Il y a d’innombrables etoiles ; je n’en ai jamais autant vu que ce soir ;… Mais la lune est encore sur la mer… Ne reste pas dans l’ombre, Melisande, penche-toi un peu, que je voie tes cheveux denoues.

Melisande se penche a la fenetre. PELLEAS : Oh ! Melisande ! … oh ! tu es belle ! … tu es belle ainsi ! … penche-toi ! penche-toi ! … laisse-moi venir plus pres de toi… MELISANDE : Je ne puis pas venir plus pres… je me penche tant que je peux… PELLEAS : Je ne puis monter plus haut… donne-moi du moins ta main ce soir… avant que je m’en aille… Je pars demain… MELISANDE : Non, non, non… PELLEAS : Si, si ; je pars, je partirai demain… donne-moi ta main, ta petite main sur les levres… MELISANDE : Je ne te donne pas ma main si tu pars… PELLEAS : Donne, donne…

MELISANDE : Tu ne partiras pas ? … Je vois une rose dans les tenebres… PELLEAS : Ou donc ? … Je ne vois que les branches du saule qui depassent le mur… MELISANDE : Plus bas, plus bas, dans le jardin ; la-bas, dans le vert sombre. PELLEAS : Ce n’est pas une rose… J’irai voir tout a l’heure, mais donne-moi ta main d’abord ; d’abord ta main… MELISANDE : Voila, voila ;… je ne puis me pencher davantage… PELLEAS : Mes levres ne peuvent pas atteindre ta main… MELISANDE : Je ne puis pas me pencher davantage… Je suis sur le point de tomber… – Oh ! oh ! mes cheveux descendent de la tour ! Sa chevelure se revulse tout a coup, tandis qu’elle se penche ainsi et inonde Pelleas. PELLEAS : Oh ! oh ! Qu’est-ce que c’est ? … Tes cheveux, tes cheveux descendent vers moi ! … Toute ta chevelure, Melisande, toute ta chevelure est tombee de la tour ! … Je la tiens dans les mains, je la touche des levres… Je la tiens dans les bras, je la mets autour de mon cou… Je n’ouvrirai plus les mains cette nuit… MELISANDE : Laisse-moi ! laisse-moi ! … Tu vas me faire tomber ! … PELLEAS : Non, non, non ;… Je n’ai jamais vu de cheveux comme les tiens, Melisande ! Vois, vois ; ils viennent de si haut et m’inondent jusqu’au c? ur… Ils sont tiedes et doux comme s’ils tombaient du ciel ! … Je ne vois plus le ciel a travers tes cheveux et leur belle lumiere me cache sa lumiere ! … Regarde, regarde donc, mes mains ne peuvent plus les contenir… Ils me fuient, ils me fuient jusqu’au branches du saule… Ils s’echappent de toutes parts… Ils tressaillent, ils s’agitent, ils palpitent dans mes mains comme des oiseaux d’or ; et ils m’aiment, ils m’aiment mille fois mieux que toi ! … MELISANDE : Laisse-moi, laisse-moi… quelqu’un pourrait venir…

PELLEAS : Non, non, non ; je ne te delivre pas cette nuit… Tu es ma prisonniere cette nuit ; toute la nuit, toute la nuit… MELISANDE : Pelleas ! Pelleas ! … PELLEAS : Tu ne t’en iras plus… Je t’embrasse tout entiere en baisant tes cheveux, et je ne souffre plus au milieu de leurs flammes… Entends-tu mes baisers ? … Ils s’elevent le long des mille mailles d’or… Il faut que chacune d’elles t’en apporte un millier ; et en retienne autant pour t’embrasser encore quand je n’y serai plus… Tu vois, tu vois, je puis ouvrir les mains… Tu vois, j’ai les mains libres et tu ne peux m’abandonner…

Des colombes sortent de la tour et volent autour d’eux dans la nuit. MELISANDE : Qu’y a-t-il, Pelleas ? – Qu’est-ce qui vole autour de moi ? PELLEAS : Ce sont les colombes qui sortent de la tour… Je les ai effrayees ; elles s’envolent… MELISANDE : Ce sont mes colombes, Pelleas. – Allons-nous-en, laisse moi ; elles ne reviendraient plus… PELLEAS : Pourquoi ne reviendraient –elles plus ? MELISANDE : Elles se perdront dans l’obscurite… Laisse-moi relever la tete… J’entends un bruit de pas… Laisse-moi ! – C’est Golaud ! … Je crois que c’est Golaud ! … Il nous a entendus… PELLEAS : Attends !

Attends ! … Tes cheveux sont meles aux branches… Attends, attends ! … Il fait noir… Entre Golaud par le chemin de ronde. GOLAUD : Que faites-vous ici ? PELLEAS : Ce que je fais ici ? … Je… GOLAUD : Vous etes des enfants… Melisande, ne te penche pas ainsi a la fenetre, tu vas tomber… Vous ne savez pas qu’il est tard ? – Il est pres de minuit. – Ne jouez pas ainsi dans l’obscurite. – Vous etes des enfants… (Riant nerveusement. ) Quels enfants ! … Quels enfants ! … Il sort avec Pelleas. SCENE III Les souterrains du chateau. Entrent Golaud et Pelleas. GOLAUD : Prenez garde : par ici, par ici. Vous n’avez jamais penetre dans ces souterrains ? PELLEAS : Si, une fois, dans le temps ; mais il y a longtemps… GOLAUD : Ils sont prodigieusement grands ; c’est une suite de grottes enormes qui aboutissent, Dieu sait ou. Tout le chateau est bati sur ces grottes. Sentez-vous l’odeur mortelle qui regne ici ? – C’est ce que je voulais vous faire remarquer. Selon moi, elle provient du petit lac souterrain que je vais vous faire voir. Prenez garde ; marchez devant moi, dans la clarte de ma lanterne. Je vous avertirai lorsque nous y serons. (Ils continuent a marcher en silence. He ! He ! Pelleas ! arretez ! arretez ! – (Il le saisit par le bras. ) Pour Dieu ! … Mais ne voyez-vous pas ? – Un pas de plus et vous etiez dans le gouffre ! … PELLEAS : Mais je n’y voyais pas ! … La lanterne ne m’eclairait plus… GOLAUD : J’ai fait un faux pas… mais si je ne vous avais pas retenu le bras… Eh bien, voici l’eau stagnante dont je vous parlais… Sentez-vous l’odeur de mort qui monte ? – Allons jusqu’au bout de ce rocher qui surplombe et penchez-vous un peu. Elle viendra vous frapper au visage. PELLEAS : Je la sens deja… On dirait une odeur de tombeau.

GOLAUD : Plus loin, plus loin… C’est elle qui, certains jours, empoisonne le chateau. Le roi ne veut pas croire qu’elle vient d’ici. – il faudrait faire murer la grotte ou se trouve cette eau morte. Il serait temps d’ailleurs d’examiner ces souterrains. Avez-vous remarque ces lezardes dans les murs et les piliers de voutes ? – Il y a ici un travail cache qu’on ne soupconne pas ; et tout le chateau s’engloutira une de ces nuits, si l’on n’y prend pas garde. Mais que voulez-vous ? personne n’aime a descendre jusqu’ici… Il y a d’etranges lezardes dans bien des murs… Oh ! oici… sentez-vous l’odeur de mort qui s’eleve ? PELLEAS : Oui, il y a une odeur de mort qui monte autour de nous… GOLAUD : Penchez-vous ; n’ayez pas peur… Je vous tiendrai… donnez-moi… non, non, pas la main… elle pourrait glisser… le bras, le bras… Voyez-vous le gouffre ? (Trouble. ) – Pelleas ? Pelleas ? … PELLEAS : Oui ; je crois que je vois le fond du gouffre… Est-ce la lumiere qui tremble ainsi ? … Vous… Il se redresse, se retourne et regarde Golaud. GOLAUD, d’une voix tremblante : Oui ; c’est la lanterne… Voyez, je l’agitais pour eclairer les parois…

PELLEAS : J’etouffe ici… sortons… GOLAUD : Oui, sortons… SCENE IV Une terrasse au sortir des souterrains. Entrent Golaud et Pelleas. PELLEAS : Ah ! Je respire enfin ! … J’ai cru, un instant, que j’allais me trouver mal dans ces enormes grottes ; et je fus sur le point de tomber… Il y a la un air humide et lourd comme une rosee de plomb, et des tenebres epaisses comme une pate empoisonnee… Et maintenant, tout l’air de toute la mer ! … Il y a un vent frais, voyez, frais comme une feuille qui vient de s’ouvrir, sur les petites lames vertes… Tiens ! n vient d’arroser les fleurs au pied de la terrasse, et l’odeur de la verdure et des roses mouillees s’eleve jusqu’a nous… Il doit etre pres de midi, elles sont deja l’ombre de la tour… Il est midi ; j’entends sonner les cloches et les enfants descendent sur la plage pour se baigner… Je ne savais pas que nous fussions restes si longtemps dans les caves… GOLAUD : Nous y sommes descendus vers onze heures… PELLEAS : Plus tot ; il devait etre plus tot ; j’ai entendu sonner la demie de dix heures. GOLAUD : Dix heures et demie ou onze heures moins le quart… PELLEAS : On a ouvert toutes les enetres du chateau. Il fera extraordinairement chaud cet apres-midi… Tiens, voila notre mere et Melisande a une fenetre de la tour… GOLAUD : Oui ; elles se sont refugiees du cote de l’ombre. – A propos de Melisande, j’ai entendu ce qui s’est passe et ce qui s’est dit hier au soir. Je le sais bien, ce sont la des jeux d’enfants ; mais il ne faut pas qu’ils se renouvellent. Melisande est tres jeune et tres impressionnable, et il faut qu’on la menage d’autant plus qu’elle est peut-etre enceinte en ce moment… Elle est tres delicate, a peine femme ; et la moindre emotion pourrait amener un malheur.

Ce n’est pas la premiere fois que je remarque qu’il pourrait y avoir quelque chose entre vous… vous etes plus age qu’elle ; il suffira de vous l’avoir dit… Evitez-la autant que possible, mais sans affectation d’ailleurs ; sans affectation… – Qu’est-ce que je vois la sur la route du cote de la foret ? … PELLEAS : Ce sont des troupeaux qu’on mene vers la ville… GOLAUD : Ils pleurent comme des enfants perdus ; on dirait qu’ils sentent deja le boucher. – Quelle belle journee ! Quelle admirable journee pour la moisson ! … Ils sortent. SCENE V Devant le chateau. Entrent Golaud et le petit Yniold.

GOLAUD : Viens, asseyons-nous ici, Yniold ; viens sur mes genoux : nous verrons d’ici ce qui se passe dans la foret. Je ne te vois plus du tout depuis quelque temps. Tu m’abandonnes aussi ; tu es toujours chez petite-mere… Tiens, nous sommes tout juste assis sous les fenetres de petite-mere. – Elle fait peut-etre sa priere du soir en ce moment… Mais dis-moi, Yniold, elle est souvent avec ton oncle Pelleas, n’est-ce pas ? YNIOLD : Oui, oui ; toujours, petit-pere ; quand vous n’etes pas la, petit-pere… GOLAUD : Ah ! – Quelqu’un passe avec une lanterne dans le jardin. Mais on m’a dit qu’ils ne s’aimaient pas… Il parait qu’ils se querellent souvent… non ? Est-ce vrai ? YNIOLD : Oui, c’est vrai. GOLAUD : Oui ? – Ah ! ah ! – Mais a propos de quoi se querellent-ils ? YNIOLD : A propos de la porte. GOLAUD : Comment ? a propos de la porte ? – Qu’est-ce que tu racontes la ? – Mais voyons, explique-toi ; pourquoi se querellent-ils a propos de la porte ? YNIOLD : Parce qu’on ne veut pas qu’elle soit ouverte. GOLAUD : Qui ne veut pas qu’elle soit ouverte ? – Voyons, pourquoi se querellent-ils ? YNIOLD : Je ne sais pas, petit-pere, a propos de la lumiere.

GOLAUD : Je ne te parle pas de la lumiere : nous en parlerons tout a l’heure. Je te parle de la porte. Reponds a ce que je te demande ; tu dois apprendre a parler ; il est temps… Ne mets pas ainsi la main dans la bouche… voyons… YNIOLD : Petit-pere ! petit-pere ! … Je ne le ferai plus… Il pleure. GOLAUD : Voyons ; pourquoi pleures-tu ? Qu’est-il arrive ? YNIOLD : Oh ! oh ! petit-pere, vous m’avez fait mal… GOLAUD : Je t’ai fait mal ? – Ou t’ai-je fait mal ? C’est sans le vouloir… YNIOLD : Ici, a mon petit bras… GOLAUD : C’est sans le vouloir ; voyons, ne pleure plus, je te donnerai quelque chose demain…

YNIOLD : Quoi, petit-pere ? GOLAUD : Un carquois et des fleches ; mais dis-moi ce que tu sais au sujet de la porte. YNIOLD : De grandes fleches ? GOLAUD : Oui, oui ; de tres grandes fleches. – Mais pourquoi ne veulent-ils pas que la porte soit ouverte ? – Voyons, reponds-moi a la fin ! – non, non ; n’ouvre pas la bouche pour pleurer. Je ne suis pas fache. Nous allons causer tranquillement comme Pelleas et petite-mere quand ils sont ensemble. De quoi parlent-ils quand ils sont ensemble ? YNIOLD : Pelleas et petite-mere ? GOLAUD : Oui ; de quoi parlent-ils ? YNIOLD : De moi ; toujours de moi.

GOLAUD : Et que disent-ils de toi ? YNIOLD : Ils disent que je serai tres grand. GOLAUD : Ah ! misere de ma vie ! … je suis ici comme un aveugle qui cherche son tresor au fond de l’ocean ! … Je suis ici comme un nouveau-ne perdu dans la foret et vous… Mais voyons, Yniold, j’etais distrait ; nous allons causer serieusement. Pelleas et petite-mere ne parlent-ils jamais de moi quand je ne suis pas la ? … YNIOLD : Si, si, petit-pere ; ils parlent toujours de vous. GOLAUD : Ah ! … Et que disent-ils de moi ? YNIOLD : Ils disent que je deviendrai aussi grand que vous. GOLAUD : Tu es toujours pres d’eux ?

YNIOLD : Oui ; oui ; toujours, toujours, petit-pere. GOLAUD : Ils ne te disent jamais d’aller jouer ailleurs ? YNIOLD : Non, petit-pere ; ils ont peur quand je ne suis pas la. GOLAUD : Ils ont peur ? … A quoi vois-tu qu’ils ont peur ? YNIOLD : Petite-mere qui dit toujours, ne t’en va pas, ne t’en va pas… Ils sont malheureux, mais ils rient… GOLAUD : Mais cela ne prouve pas qu’ils aient peur. YNIOLD : Si, si, petit-pere ; elle a peur… GOLAUD : Pourquoi dis-tu qu’elle a peur… YNIOLD : Ils pleurent toujours dans l’obscurite. GOLAUD : Ah ! ah ! … YNIOLD : Cela fait pleurer aussi… GOLAUD : Oui, oui…

YNIOLD : Elle est pale, petit-pere. GOLAUD : Ah ! ah ! … patience, mon Dieu, patience… YNIOLD : Quoi, petit-pere ? GOLAUD : Rien, rien, mon enfant. – J’ai vu passer un loup dans la foret. – Alors ils s’entendent bien ? – Je suis heureux d’apprendre qu’ils sont d’accord. – Ils s’embrassent quelquefois ? – Non ? YNIOLD : Ils s’embrassent, petit-pere ? – Non, non. – Ah ! si, petit-pere, si, si ; une fois… une fois qu’il pleuvait… GOLAUD : Ils se sont embrasses ? – Mais comment, comment se sont-ils embrasses ? YNIOLD : Comme ca, petit-pere, comme ca ! … (Il lui donne un baiser sur la bouche ; riant. ) Ah ! ah ! otre barbe, petit-pere ! … Elle pique ! Elle devient toute grise, petit-pere, et vos cheveux aussi ; tout gris, tout gris… (La fenetre sous laquelle ils sont assis, s’eclaire en ce moment, et sa clarte vient tomber sur eux. ) Ah ! ah ! petite-mere a allume sa lampe. Il fait clair, petit-pere ; il fait clair. GOLAUD : Oui ; il commence a faire clair… YNIOLD : Allons-y aussi, petit-pere… GOLAUD : Ou veux-tu aller ? YNIOLD : Ou il fait clair, petit-pere. GOLAUD : Non, non, mon enfant : restons encore dans l’ombre… on ne sait pas, on ne sait pas encore… Vois-tu la-bas ces pauvres qui essaient d’allumer un petit feu dans la foret ? Il a plu. Et de l’autre cote, vois-tu le vieux jardinier qui essaie de soulever cet arbre que le vent a jete en travers du chemin ? – Il ne peut pas ; l’arbre est trop grand ; l’arbre est trop lourd, et il restera du cote ou il est tombe. Il n’y a rien a faire a tout cela… Je crois que Pelleas est fou… YNIOLD : Non, petit-pere, il n’est pas fou, mais il est tres bon. GOLAUD : Veux-tu voir petite-mere ? YNIOLD : Oui, oui ; je veux la voir ! GOLAUD : Ne fais pas de bruit ; je vais te hisser jusqu’a la fenetre. Elle est trop haute pour moi, bien que je sois si grand… (Il souleve l’enfant. Ne fais pas le moindre bruit ; petite-mere aurait terriblement peur… La vois-tu ? – Est-elle dans la chambre ? YNIOLD : Oui… Oh ! il fait clair ! GOLAUD : Elle est seule ? YNIOLD : Oui… non, non ; mon oncle Pelleas y est aussi. GOLAUD : il ! … YNIOLD : Ah ! ah ! petit-pere ! Vous m’avez fait mal ! … GOLAUD : Ce n’est rien ; tais-toi ; je ne le ferai plus ; regarde, regarde, Yniold ! … J’ai trebuche ; parle plus bas. Que font-ils ? YNIOLD : Ils ne font rien, petit-pere ; ils attendent quelque chose. GOLAUD : Sont-ils pres l’un de l’autre ? YNIOLD : Non, petit-pere. GOLAUD : Et… Et le lit ? sont-ils pres du lit ?

YNIOLD : Le lit, petit-pere ? – Je ne vois pas le lit. GOLAUD : Plus bas, plus bas ; ils t’entendraient. Est-ce qu’ils parlent ? YNIOLD : Non, petit-pere ; ils ne parlent pas. GOLAUD : Mais que font-ils ? – Il faut qu’ils fassent quelque chose… YNIOLD : Ils regardent la lumiere. GOLAUD : Tous les deux ? YNIOLD : Oui, petit-pere. GOLAUD : ils ne disent rien ? YNIOLD : Non, petit-pere ; ils ne ferment pas les yeux. GOLAUD : Ils ne s’approchent pas l’un de l’autre ? YNIOLD : Non, petit-pere ; ils ne bougent pas. GOLAUD : Ils sont assis ? YNIOLD : Non, petit-pere ; ils sont debout contre le mur. GOLAUD : Ils ne font pas de gestes ? Ils ne se regardent pas ? – Ils ne font pas de signes ? … YNIOLD : Non, petit-pere. – Oh ! oh ! petit-pere, ils ne ferment jamais les yeux… J’ai terriblement peur… GOLAUD : Tais-toi. Ils ne bougent pas encore ? YNIOLD : Non, petit-pere – j’ai peur, petit-pere, laissez-moi descendre ! GOLAUD : De quoi donc as-tu peur ? – Regarde ! regarde ! … YNIOLD : Je n’ose plus regarder, petit-pere ! … Laissez-moi descendre ! … GOLAUD : Regarde ! regarde ! YNIOLD : Oh ! oh ! je vais crier, petit-pere ! – Laissez-moi descendre ! laissez-moi descendre ! … GOLAUD : Viens ; nous allons voir ce qui est arrive. Ils sortent.

ACTE QUATRIEME SCENE I Un corridor dans le chateau. Entrent et se rencontrent Pelleas et Melisande. PELLEAS : Ou vas-tu ? Il faut que je te parle ce soir. Te verrai-je ? MELISANDE : Oui. PELLEAS : Je sors de la chambre de mon pere. Il va mieux. Le medecin nous a dit qu’il etait sauve… Ce matin cependant j’avais le pressentiment que cette journee finirait mal. J’ai depuis quelque temps un bruit de malheur dans les oreilles… Puis, il y eut tout a coup un grand revirement ; aujourd’hui, ce n’est plus qu’une question de temps. On a ouvert toutes les fenetres de sa chambre. Il parle ; il semble heureux.

Il ne parle pas encore comme un homme ordinaire, mais deja ses idees ne viennent pas toutes d’un autre monde… Il m’a reconnu. Il m’a pris la main, et il m’a dit de cet air etrange qu’il a depuis qu’il est malade : « Est-ce toi, Pelleas ? Tiens, tiens, je ne l’avais jamais remarque, mais tu as le visage grave et amical de ceux qui ne vivront pas longtemps… Il faut voyager ; il faut voyager… » C’est etrange ; je vais lui obeir… Ma mere l’ecoutait et pleurait de joie. – Tu ne t’en es pas apercue ? – Toute la maison semble deja revivre, on entend respirer, on entend parler, on entend marcher… Ecoute ; j’entends parler derriere cette porte.

Vite, vite, reponds vite, ou te verrai-je ? MELISANDE : Ou veux-tu ? PELLEAS : Dans le parc ; pres de la fontaine des aveugles ? – Veux-tu ? – Viendras-tu ? MELISANDE : Oui. PELLEAS : Ce sera le dernier soir ; – je vais voyager comme mon pere l’a dit. Tu ne me verras plus… MELISANDE : Ne dis pas cela, Pelleas… Je te verrai toujours ; je te regarderai toujours… PELLEAS : Tu auras beau regarder… je serai si loin que tu ne pourras plus me voir… Je vais tacher d’aller tres loin… Je suis plein de joie et l’on dirait que j’ai tout le poids du ciel et de la terre sur le corps.

MELISANDE : Qu’est-il arrive, Pelleas ? – Je ne comprends plus ce que tu dis… PELLEAS : Va-t’en, va-t’en, separons-nous. J’entends parler derriere cette porte… Ce sont les etrangers qui sont arrives au chateau ce matin… Ils vont sortir… Allons-nous-en ; ce sont les etrangers… Ils sortent separement. SCENE II Un appartement dans le chateau. On decouvre Arkel et Melisande. ARKEL : Maintenant que le pere de Pelleas est sauve, et que la maladie, la vieille servante de la mort, a quitte le chateau, un peu de joie et un peu de soleil vont enfin rentrer dans la maison… Il etait temps ! Car depuis ta venue, on n’a vecu ici qu’en chuchotant autour d’une chambre fermee… Et vraiment, j’avais pitie de toi, Melisande… Tu arrivas ici, toute joyeuse, comme un enfant a la recherche d’une fete, et au moment ou tu entrais dans le vestibule, je t’ai vue changer de visage, et probablement d’ame, comme on change de visage, malgre soi, lorsqu’on entre a midi, dans une grotte trop sombre et trop froide… Et depuis, a cause de tout cela, souvent, je ne te comprenais plus… Je t’observais, tu etais la, insouciante peut-etre, mais avec l’air etrange et egare de quelqu’un qui attendrait toujours un grand malheur, au soleil, dans un beau jardin… Je ne puis pas expliquer… Mais j’etais triste de te voir ainsi ; car tu es trop jeune et trop belle pour vivre deja, jour et nuit, sous l’haleine de la mort… Mais a present tout cela va changer.

A mon age, – et c’est peut-etre la le fruit le plus sur de la vie, – a mon age, j’ai acquis je ne sais quelle foi a la fidelite des evenements, et j’ai toujours vu que tout etre jeune et beau, creait autour de lui des evenements jeunes, beaux et heureux… Et c’est toi, maintenant, qui vas ouvrir la porte a l’ere nouvelle que j’entrevois… Viens ici ; pourquoi restes-tu la sans repondre et sans lever les yeux ? – Je ne t’ai embrassee qu’une seule fois jusqu’ici, le jour de ta venue ; et cependant, les vieillards ont besoin de toucher quelquefois de leurs levres, le front d’une femme ou la joue d’un enfant, pour croire encore a la fraicheur de la vie et eloigner un moment les menaces de la mort. As-tu peur de mes vieilles levres ? Comme j’avais pitie de toi ces mois-ci ! …

MELISANDE : Grand-pere, je n’etais pas malheureuse… ARKEL : Peut-etre etais-tu de celles qui sont malheureuses sans le savoir… Laisse-moi te regarder ainsi, de tout pres, un moment… on a un tel besoin de beaute aux cotes de la mort… Entre Golaud. GOLAUD : Pelleas part ce soir. ARKEL : Tu as du sang sur le front. – Qu’as-tu fait ? GOLAUD : Rien, rien… j’ai passe au travers d’une haie d’epines. MELISANDE : Baissez un peu la tete, seigneur… Je vais essuyer votre front… GOLAUD, la repoussant : Je ne veux pas que tu me touches, entends-tu ? Va-t’en, va-t’en ! – Je ne te parle pas. – Ou est mon epee ? – Je venais chercher mon epee… MELISANDE : Ici, sur le prie-Dieu. GOLAUD : Apporte-la. – (A Arkel. On vient encore de trouver un paysan mort de faim, le long de la mer. On dirait qu’ils tiennent tous a mourir sous nos yeux. – (A Melisande. ) Eh bien, mon epee ? – Pourquoi tremblez-vous ainsi ? – Je ne vais pas vous tuer. Je voulais simplement examiner la lame. Je n’emploie pas l’epee a ces usages. Pourquoi m’examinez-vous comme un pauvre ? – Je ne viens pas vous demander l’aumone. Vous esperez voir quelque chose dans mes yeux, sans que je voie quelque chose dans les votres ? – Croyez-vous que je sache quelque chose ? – (A Arkel. ) Voyez-vous ces grands yeux ? – On dirait qu’ils sont fiers d’etre purs… Voudriez-vous me dire ce que vous y voyez ? … ARKEL : Je n’y vois qu’une grande innocence…

GOLAUD : Une grande innocence ! … Ils sont plus grands que l’innocence ! … Ils sont plus purs que les yeux d’un agneau… Ils donneraient a Dieu des lecons d’innocence ! Une grande innocence ! Ecoutez : j’en suis si pres que je sens la fraicheur de leurs cils quand ils clignent ; et cependant, je suis moins loin des grands secrets de l’autre monde que du plus petit secret de ces yeux ! … Une grande innocence ! … Plus que de l’innocence. On dirait que les anges du ciel s’y baignent tous le jour dans l’eau claire des montagnes ! … Je les connais ces yeux ! Je les ai vus a l’? uvre ! Fermez-les ! fermez-les ! ou je vais les fermer pour longtemps ! – Ne mettez pas ainsi la main droite a la gorge ; je dis une chose tres simple… Je n’ai pas d’arriere-pensee… Si j’avais une arriere-pensee, pourquoi ne le dirais-je pas ? Ah ! ah ! – ne tachez pas de fuir ! – Ici ! – Donnez-moi cette main ! – Ah ! vos mains sont trop chaudes… Allez-vous-en ! Votre chair me degoute ! … Ici ! – Il ne s’agit plus de fuir a present ! – (Il la saisit par les cheveux. ) – Vous allez me suivre a genoux ! – A genoux ! – A genoux devant moi ! – Ah ! ah ! vos longs cheveux servent enfin a quelque chose ! … A droite et plus a gauche ! – A gauche et puis a droite ! – Absalon ! Absalon ! – En avant ! en arriere ! Jusqu’a terre ! jusqu’a terre ! … Vous voyez, vous voyez ; je ris deja comme un vieillard…

ARKEL, accourant : Golaud ! … GOLAUD, affectant un calme soudain : Vous ferez comme il vous plaira, voyez-vous. – Je n’attache aucune importance a cela. – Je suis trop vieux ; et puis, je ne suis pas un espion. J’attendrai le hasard ; et alors… Oh ! alors ! … simplement parce que c’est l’usage ; simplement parce que c’est l’usage… Il sort. ARKEL : Qu’a-t-il donc ? – Il est ivre ? MELISANDE, en larmes : Non, non ; mais il ne m’aime plus… Je ne suis pas heureuse ! … Je ne suis pas heureuse ! … ARKEL : Si j’etais Dieu, j’aurais pitie du c? ur des hommes… SCENE III Une terrasse du chateau. On decouvre le petit Yniold qui cherche a soulever un quartier de roc.

LE PETIT YNIOLD : Oh ! cette pierre est lourde ! … Elle est plus lourde que moi… Elle est plus lourde que tout… Je vois ma balle d’or entre le roc et cette mechante pierre, et ne puis l’atteindre… Mon petit bras n’est pas assez long… et cette pierre ne peut pas etre soulevee… Je ne puis pas la soulever… et personne ne pourra la soulever… Elle est plus lourde que toute la maison… on dirait qu’elle a des racines dans la terre… (On entend au loin les belements d’un troupeau. ) – Oh ! oh ! j’entends pleurer les moutons… (Il va voir au bord de la terrasse. ) Tiens ! il n’y a plus de soleil… Ils arrivent, les petits moutons ; ils arrivent… Il y en a ! … Il y en a ! Ils ont peur du noir… Ils se pressent ! … Ils ne peuvent presque plus marcher… Ils pleurent ! ils pleurent ! et ils vont vite ! … Ils sont deja au grand carrefour. Ah ! ah ! Ils ne savent plus par ou ils doivent aller… Ils ne pleurent plus… Ils attendent… Il y en a qui voudraient prendre a droite… Ils ne peuvent pas ! … Le berger leur jette de la terre… Ah ! ah ! Ils vont passer par ici… Ils obeissent ! Ils obeissent ! Ils vont passer sous la terrasse… Ils vont passer sous les rochers… Je vais les voir de pres… Oh ! oh ! comme il y en a ! … Il y en a ! … Toute la route en est pleine… Maintenant ils se taisent tous… Berger ! Berger ! pourquoi ne parlent-ils plus ?

LE BERGER, qu’on ne voit pas : Parce que ce n’est pas le chemin de l’etable… YNIOLD : Ou vont-ils ? – Berger ! berger ! – ou vont-ils ? – Il ne m’entend plus. Ils sont deja trop loin… Ils vont vite… Ils ne font plus de bruit… Ce n’est plus le chemin de l’etable… Ou vont-ils dormir cette nuit ? – Oh ! oh ! – Il fait trop noir… Je vais dire quelque chose a quelqu’un… Il sort. SCENE IV Une fontaine dans le parc. Entre Pelleas. PELLEAS : C’est le dernier soir… le dernier soir… Il faut que tout finisse… J’ai joue comme un enfant autour d’une chose que je ne soupconnais pas… J’ai joue en reve autour des pieges de la destinee… Qui est-ce qui m’a reveille tout a coup ?

Je vais fuir en criant de joie et de douleur comme un aveugle qui fuirait l’incendie de sa maison… Je vais lui dire que je vais fuir… Mon pere est hors de danger ; et je n’ai plus de quoi me mentir a moi-meme… Il est tard ; elle ne vient pas… Je ferais mieux de m’en aller sans la revoir… Il faut que je la regarde bien cette fois-ci… Il y a des choses que je ne me rappelle plus… on dirait, par moment, qu’il y a plus de cent ans que je ne l’ai revue… Et je n’ai pas encore regarde son regard… Il ne me reste rien si je m’en vais ainsi. Et tous ces souvenirs… c’est comme si j’emportais un peu d’eau dans un sac de mousseline… Il faut que je la voie une derniere fois, jusqu’au fond du c? ur… Il faut que je lui dise tout ce que je n’ai pas dit… Entre Melisande. MELISANDE : Pelleas !

PELLEAS : Melisande ! – Est-ce toi, Melisande ? MELISANDE : Oui. PELLEAS : Viens ici : ne reste pas au bord du clair de lune. – Viens ici. Nous avons tant de choses a nous dire… Viens ici dans l’ombre du tilleul. MELISANDE : Laissez-moi dans la clarte… PELLEAS : On pourrait nous voir des fenetres de la tour. Viens ici ; ici, nous n’avons rien a craindre. – Prends garde ; on pourrait nous voir… MELISANDE : Je veux qu’on me voie… PELLEAS : Qu’as-tu donc ? – Tu as pu sortir sans qu’on s’en soit apercu ? MELISANDE : Oui, votre frere dormait… PELLEAS : Il est tard. – Dans une heure on fermera les portes. Il faut prendre garde. Pourquoi es-tu venue si tard ?

MELISANDE : Votre frere avait un mauvais reve. Et puis ma robe s’est accrochee aux clous de la porte. Voyez, elle est dechiree. J’ai perdu tout ce temps et j’ai couru… PELLEAS : Ma pauvre Melisande ! … J’aurais presque peur de te toucher… Tu es encore hors d’haleine comme un oiseau pourchasse… C’est pour moi, pour moi que tu fais tout cela ? … J’entends battre ton c? ur comme si c’etait le mien… Viens ici… plus pres, plus pres de moi… MELISANDE : Pourquoi riez-vous ? PELLEAS : Je ne ris pas ; – ou bien je ris de joie, sans le savoir… Il y aurait plutot de quoi pleurer… MELISANDE : Nous sommes venus ici il y a bien longtemps… Je me rappelle… PELLEAS : Oui… oui… Il y a de longs mois. Alors, je ne savais pas… Sais-tu pourquoi je t’ai demande de venir ce soir ? MELISANDE : Non. PELLEAS : C’est peut-etre la derniere fois que je te vois… Il faut que je m’en aille pour toujours… MELISANDE : Pourquoi dis-tu toujours que tu t’en vas ? … PELLEAS : Je dois te dire ce que tu sais deja ? – Tu ne sais pas ce que je vais te dire ? MELISANDE : Mais non, mais non ; je ne sais rien… PELLEAS : Tu ne sais pas pourquoi il faut que je m’eloigne… (Il l’embrasse brusquement. ) Je t’aime… MELISANDE, a voix basse :