Paul et virginie

Paul et virginie

?Paul et Virginie [Document electronique] / Bernardin de Saint-Pierre ; texte etabli par Pierre Trahard,… ; nouv. ed. rev. et augm. par Edouard Guitton,… Preambule Voici l’edition in-4° de Paul et Virginie que j’ai proposee par souscription. Elle a ete imprimee chez P. Didot l’aine, sur papier velin d’Essonnes. Je l’ai enrichie de six planches dessinees et gravees par les plus grands maitres, et j’y ai mis en tete mon portrait, que mes amis me demandaient depuis longtemps. Il y a au moins deux ans que j’ai annonce cette souscription. Si plusieurs raisons m’avaient decide a l’entreprendre, un plus grand nombre m’aurait oblige a y renoncer.

Mais j’ai regarde comme le premier de mes devoirs de remplir mes engagements avec mes souscripteurs. Sous ce rapport, l’histoire de mon edition ne pourrait interesser qu’un petit nombre de personnes: cependant, comme elle me donnera lieu de faire quelques reflexions utiles aux gens de lettres sans experience, en les eclairant de celle que j’ai acquise, sur les contrefacons, les souscriptions, les journaux, et les artistes, j’ai lieu de croire qu’elle ne sera indifferente a aucun lecteur. On verra au moins comme, avec l’aide de la Providence, je suis venu a bout de tirer cette rose

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d’un buisson d’epines.

Le premier motif qui m’engagea a faire une edition recherchee de Paul et Virginie, fut le grand succes de ce petit ouvrage. Il n’est au fond qu’un delassement de mes Etudes de la Nature, et l’application que j’ai faite de ses lois au bonheur de deux familles malheureuses. Il ne fut publie que deux ans apres les premieres, c’est-a-dire en 1786: mais l’accueil qu’il recut a sa naissance surpassa mon attente. On en fit des romances, des idylles, et plusieurs pieces de theatre. On en imprima les divers sujets sur des ceintures, des bracelets, et d’autres ajustements de femme.

Un grand nombre de peres et surtout de meres firent porter a leurs enfants venant au monde les surnoms de Paul et de Virginie. La reputation de cette pastorale s’etendit dans toute l’Europe. J’en ai deux traductions anglaises, une italienne, une allemande, une hollandaise, et une polonaise; on m’a promis de m’en envoyer une russe et une espagnole. Elle est devenue classique en Angleterre. Sans doute j’ai obligation de ce succes, unanime chez des nations d’opinions si differentes, aux femmes, qui, par tout pays, ramenent de tous leurs moyens les hommes aux lois de la nature.

Elles m’en ont donne une preuve evidente en ce que la plupart de ces traductions ont ete faites par des dames ou des demoiselles. J’ai ete enchante, je l’avoue, de voir mes enfants adoptifs revetus de costumes etrangers par leurs mains maternelles ou virginales. Je me suis donc cru oblige a mon tour de les orner de tous les charmes de la typographie et de la gravure francaises, afin de les rendre plus dignes du sexe sensible qui les avait si bien accueillis.

Sans doute ils lui sont redevables d’une reputation qui s’etend, des a present, vers la posterite. Deja les Muses decorent de fables leur berceau et leur tombeau, comme si c’etaient des monuments antiques. Non seulement plusieurs familles considerables se font honneur d’etre leurs alliees, mais un bon creole de l’ile de Bourbon m’a assure qu’il etait parent du S. Geran. Un jeune homme nouvellement arrive des Indes orientales m’a fait voir depuis peu une relation manuscrite de son voyage.

Il y raconte qu’il s’est repose sur la vieille racine du cocotier plante a la naissance de Paul; qu’il s’est promene dans l’Embrasure ou l’ami de Virginie aimait tant a grimper, et qu’enfin il a vu le noir Domingue age de plus de cent vingt ans, et pleurant sans cesse la mort de ces deux aimables jeunes gens; il ajouta que, quoiqu’il eut verifie les principaux evenements de leur histoire, il avait pris la liberte de s’ecarter de mes recits dans quelques circonstances legeres, persuade que je voudrais bien lui permettre de les publier avec leurs variantes.

J’y consentis, en lui faisant observer que, de mon temps, cette ouverture du sommet de la montagne qu’on appelle l’Embrasure, m’avait paru a plus de cent pieds de hauteur perpendiculaire. Au reste, je lui recommandai fort d’etre toujours exact a dire la verite, et d’imiter dans ses recits ce heros protege de Minerve, qui avait beaucoup moins voyage que lui, mais qui avait vu des choses bien plus extraordinaires. En verite, s’il m’est permis de le dire, je crois que mon humble pastorale pourrait fort bien m’acquerir un jour autant de celebrite que les poemes sublimes de l’Iliade et de l’Odyssee en ont valu a Homere.

L’eloignement des lieux comme celui des temps en met les personnages a la meme distance, et les couvre du meme respect. J’ai deja un Nestor dans le vieux Domingue, et un Ulysse dans mon jeune voyageur. Les commentaires commencent a naitre; il est possible qu’a la faveur de mes amis, et surtout de mes ennemis, qui se piquent d’une grande sensibilite a mon egard, elle me prepare autant d’eloges apres ma mort que mes autres ecrits, ou je n’ai cherche que la verite, m’ont attire de persecutions pendant ma vie.

Cependant, je l’avoue, un autre motif plus touchant que celui de la gloire m’a engage a faire une belle edition de Paul et Virginie: c’est le desir paternel de laisser a mes enfants, qui portent les memes noms, une edition executee par les plus habiles artistes en tout genre, afin qu’elle ne put etre imitee par les contrefacteurs. Ce sont eux qui ont depouille mes enfants de la meilleure partie du patrimoine qui etait en ma disposition. Les gens de lettres se sont assez plaints de leurs brigandages; mais ils ne savent pas que ceux qui se presentent aujourd’hui pour s’y opposer sont souvent plus dangereux que les contrefacteurs eux-memes.

Ils en jugeront par deux traits encore tout recents a ma memoire. Il y a environ deux ans et demi qu’un homme, moitie libraire, moitie homme de loi, vint m’offrir ses services pour Lyon. Il allait, me dit-il, dans cette ville qui remplit de ses contrefacons les departements du midi, et meme la capitale. Il etait revetu des pouvoirs de plusieurs imprimeurs et libraires pour saisir les contrefacons de leurs ouvrages, et s’etait oblige de faire tous les frais de voyage et de saisie, a la charge de leur tenir compte du tiers des amendes et des confiscations. Il m’offrit de se charger de mes interets aux memes conditions.

Nous en signames l’acte mutuellement. Il partit. A peine etait-il arrive a Lyon que je recus de cette ville quantite de reclamations des libraires qui se plaignaient de ses procedures, attestaient leur innocence, leur qualite de pere de famille, etc. De son cote mon fonde de procuration me mandait qu’il faisait de fort bonnes affaires; qu’il me suppliait de ne m’en point meler, et de le laisser le maitre de disposer de tout, suivant nos conventions. Je me gardai donc bien de l’arreter dans sa marche, et je me felicitai de recevoir incessamment de lui des fonds considerables, que je devais verser dans l’edition que je me proposais de faire.

Mais deux ans et demi se sont ecoules sans que j’aie entendu parler de lui, quelques recherches que j’en aie faites. Il y a environ dix-huit mois qu’un imprimeur-libraire me fit la meme proposition pour Bruxelles: j’y consentis. Il traita de fripon et de vagabond celui que j’avais charge a Lyon de mes interets. A peine arrive a Bruxelles, il me manda qu’il avait saisi plusieurs de mes ouvrages contrefaits; et apres m’avoir engage a employer mon credit pour lui faire obtenir des jugements de condamnation, je n’en ai pas plus entendu parler que de l’autre.

J’avais sans doute compte sur des fonds moins casuels pour entreprendre une edition de Paul et Virginie. Engage depuis huit ans dans des proces a l’occasion de la succession du pere de ma premiere femme; et voyant que les creanciers de cette succession, non contents de la devorer en frais, quoique declaree par la justice plus que suffisante pour en acquitter les dettes, avaient jete leurs hypotheques sur mes biens propres, quelque peu considerables qu’ils fussent, j’avais craint que l’incendie ne se portat vers l’avenir, et ne consumat jusqu’aux esperances patrimoniales de mes enfants.

J’avais donc rassemble tout ce que j’avais d’argent comptant, et je l’avais place dans la caisse d’escompte du commerce, pour leur servir apres moi de derniere ressource, ainsi qu’a ma seconde femme, qui leur tenait lieu de mere. C’etait la que je portais toutes mes economies; c’etait sur ce capital que je fondais l’espoir de mon edition. La somme etait deja si considerable que je l’aurais employee a acheter une bonne metairie, si je n’avais craint de livrer a des creanciers inconnus le berceau de mes enfants et l’asile de ma vieillesse, en l’exposant au soleil.

Mais une revolution de finance, a laquelle je ne m’attendais pas, renversa a la fois mes projets de fortune passes, presents et futurs. La caisse d’escompte fut supprimee. Je n’imaginai rien de mieux que de transporter mes fonds dans celle d’un de ses actionnaires, ami de mes amis, et jouissant d’une si bonne reputation, que ses commettants venaient de le nommer un de leurs derniers administrateurs. Je lui confiai mon argent a un tres modique interet, et le priai, sous le secret, d’en disposer apres moi en faveur de mes deux enfants en bas age, et de ma femme, par portions egales.

Il me le jura, et trois mois et demi apres il me fit banqueroute. J’avais eprouve de grandes pertes dans la Revolution pour un homme ne avec bien peu de fortune. On m’avait ote la place d’intendant du jardin des plantes: mais je ne l’avais pas demandee. Louis XVI m’y avait nomme de son propre mouvement. J’avais perdu deux pensions, mais je ne les avais pas sollicitees. Les contrefacons m’avaient fait un tort considerable; mais c’etait plutot un manque de benefice qu’une perte reelle.

Ici c’etait les fruits de mes longs travaux qui s’evanouissaient dans ma vieillesse, emportant avec eux l’espoir de ma famille. Cependant Dieu me donna plus de force pour en supporter la perte que je ne l’avais espere. Ce qui m’en sembla de plus rude, ce fut de l’annoncer a ma femme. Je ne pouvais cacher cet enorme deficit a ma compagne et a la tutrice de mes enfants. Je le lui annoncai donc avec beaucoup de menagement. Quelle fut ma surprise, lorsqu’elle me dit d’un grand sang-froid: « Nous nous sommes bien passes de cet argent jusqu’a present, nous nous en passerons bien encore.

Je me sens assez de courage pour supporter avec toi la mauvaise fortune comme la bonne. Mais, crois-moi, Dieu ne nous abandonnera pas.  » Je rendis graces au ciel de mon malheur. En perdant a peu pres tout ce que j’avais, je decouvrais un tresor plus precieux que tous ceux que la fortune peut donner. Quelle dot, quelles dignites, quels honneurs, peuvent egaler pour un pere de famille les vertus d’une epouse? Environ dans le meme temps, on diminua d’un cinquieme un bienfait annuel que je recevais du gouvernement.

J’y fus d’autant plus sensible que j’en attribuai alors la cause a une dispute dans laquelle je m’etais engage au sujet de ma nouvelle theorie des courants et des marees de l’ocean. Cependant, malgre ces contretemps reunis, je ne perdis point courage. Je levai les yeux au ciel. Je me dis: « Puisque je suis ne dans un monde ou on repousse la verite et ou on accueille les fictions, tirons partie de celle de mes enfants adoptifs, en faveur de mes propres enfants. Les fonds me manquent pour mon edition de Paul et Virginie, mais je peux la proposer par souscriptions.

Il y a quantite de gens riches qui se feront un plaisir de les remplir. Plusieurs m’y invitent depuis longtemps.  » Je m’arretai donc a ce projet, et je me hatai d’en imprimer les prospectus. Je crus en augmenter l’interet en y parlant d’une partie de mes pertes. Enfin j’etais si persuade qu’elles produiraient un grand effet, que je traitai sur-le-champ avec des artistes pour commencer les dessins qui m’etaient necessaires. Je fixai meme a un terme assez prochain la cloture des souscriptions, pour n’en etre pas accable.

En effet, pour en avoir tout de suite un bon nombre, je les avais mises a un tiers au-dessous de la vente de l’ouvrage et je n’en demandais d’avance que la moitie. Une foule de gens officieux se chargea de repandre ces prospectus dans la capitale, les departements, et meme dans toute l’Europe. Au bout de quelque temps, quelques-uns d’entre eux m’apporterent des listes assez nombreuses de personnages riches, grands amateurs des arts, et surtout fort sensibles, qui me priaient d’inscrire leurs noms, mais ils ne m’envoyaient point d’argent.

Je leur fis dire que je regardais une souscription comme un traite de commerce entre un entrepreneur sans argent et des amateurs qui en ont de superflu, par lequel il leur demandait des avances pour l’execution d’un ouvrage qu’il s’engageait a leur livrer a une epoque fixe, en diminuant pour eux seuls une partie du prix de la vente; que ces avances m’etaient necessaires pour en faire moi-meme a des artistes; ce qui m’etait impossible si je n’en recevais de mes souscripteurs; et qu’enfin je ne pouvais regarder comme tels que ceux qui concouraient aux frais de mon edition.

Des raisons si justes et si simples ne firent aucune impression sur eux. Je ne pus meme les faire gouter a un ministre d’une cour etrangere, charge specialement par sa souveraine de me remettre une lettre ou elle me temoignait le plus grand desir d’etre sur la liste de mes souscripteurs. Il avait accompagne cette lettre d’un billet plein de compliments. Il me rencontra deux ou trois fois dans le monde, ou il me dit, apres bien des reverences, qu’il se faisait un veritable reproche d’avoir iffere si longtemps de remplir les desirs de sa souveraine; qu’il se ferait honneur de m’apporter lui-meme l’argent de sa souscription. En vain je passai chez lui pour lui en epargner la peine, il ne s’y trouva point. Comme ces scenes eurent lieu plusieurs fois, je cessai de m’y preter. Je ne connais point de primatum et d’ultimatum dans les affaires. Ma premiere parole est aussi ma derniere. La liste de mes souscripteurs n’a donc point ete honoree du nom de cette souveraine, parce que son ministre n’a pas juge a propos de remplir ses intentions.

Mais si jamais j’en trouve une occasion sure, je prendrai la liberte de lui en faire parvenir un des exemplaires, comme un hommage que j’aime a rendre a ses desirs, a son rang, et a ses vertus. Au reste je ne fus pas surpris qu’un ministre livre a la politique fit peu de cas de la souscription d’une pastorale; mais je le fus beaucoup, je l’avoue, de n’en recevoir aucune de l’Angleterre. Quoique je n’aie jamais ete dans cette ile, j’ai lieu de croire que mes ouvrages m’y ont fait beaucoup d’amis. Ma Theorie des mers y a un grand nombre de partisans.

Des familles des plus illustres m’y ont offert un asile avant cette guerre, et plusieurs Anglais de toutes conditions me sont venus voir alors a Paris. Des savants celebres y ont traduit mes Etudes de la Nature; mais on y a fait surtout un si grand nombre de traductions de Paul et Virginie, que l’original francais y est devenu un livre classique. C’est ce que m’apprit il y a environ trois ans un de nos emigres ci-devant fort riche. Il s’etait refugie a Londres, ou il ne trouva d’autre ressource que de se faire libraire.

A son retour en France, il vint me remercier d’avoir vecu fort a son aise de la seule vente de Paul et Virginie. Je fus sensiblement touche du bonheur que j’avais eu de lui etre utile par mon ouvrage, et surtout du temoignage de sa reconnaissance. Je me rappelai, si on peut comparer les petites choses aux grandes, que les Atheniens, prisonniers de guerre et errants en Sicile, ne subsisterent qu’en recitant des vers des tragedies d’Euripide, et qu’a leur retour a Athenes ils vinrent en foule remercier ce grand poete d’avoir ete si bien accueillis a la faveur de ses ouvrages.

Encore une fois, je ne veux etablir ici aucun objet de comparaison entre Euripide et moi; mais je cite ce trait a l’honneur immortel des muses francaises, qui, comme celles d’Athenes, peuvent apporter par tout pays des consolations aux victimes de la guerre et de la politique. Comment se faisait-il donc que les Anglais vissent avec tant d’indifference le prospectus de la magnifique edition d’une pastorale si fort de leur gout, et dans des circonstances semblables a celles ou se trouvait le pere de famille qui en tait l’auteur? est-ce l’amour de la patrie, qui, leur faisant regarder l’argent comme le nerf des interets publics, ne leur permet pas d’en laisser passer la plus petite partie de chez eux chez les nations avec lesquelles ils sont en guerre? preferent-ils l’interet de leur commerce a celui de l’humanite? Mais je leur offrais un monument des arts commercable et d’un plus grand prix que les avances que j’en attendais. Se mefient-ils des souscriptions francaises?

Quoi qu’il en soit, il ne m’en est venu qu’une seule de ce riche pays, ou se rend, dit-on, tout l’or de l’Europe, et ou tant d’offres genereuses m’avaient ete faites; encore m’a-t-elle ete envoyee par le fils d’une dame anglaise de mes amies domiciliee depuis longtemps en France. Quelle est donc la cause de cette indifference? Je l’ignore; mais elle a ete presque generale dans le reste de l’Europe, malgre le grand nombre de prospectus que j’y ai repandus. A la verite, je m’etais fait une loi, surtout dans ma patrie, de ne faire aucune demarche directe ou indirecte pour solliciter des souscriptions, de quelque homme que ce put etre.

C’etait, comme je l’ai dit, un monument de litterature, illustre par le concours de nos plus celebres artistes, dont je proposais l’execution aux riches amateurs. A la verite j’y avais parle de l’interet de mes enfants ruines. Il est possible qu’en exprimant ce sentiment il me soit echappe quelques expressions paternelles trop tendres, qui sont bien goutees par les gens du monde sur nos theatres et dans nos romans, mais qui sont rejetees par eux clans l’usage ordinaire de la vie a cause de leur sensibilite extreme. Ils voient avec interet un infortune sur la scene, mais ils en detournent la vue dans la societe.

Je pense donc avoir eprouve, sans m’en douter, la verite de cet adage confirme par les imprudents qui s’adressent confidentiellement a eux dans leurs peines: « Plus on se decouvre, plus on a froid.  » Cependant les trompettes et les cloches de notre renommee n’avaient pas encore sonne; mon prospectus n’avait point encore ete annonce par les journalistes: ils attendaient, suivant leur usage, le jugement que le monde en porterait pour y confirmer leurs opinions; mais voyant que sur ce point comme sur bien d’autres il n’en avait aucune, ils se deciderent a lui en donner.

Le premier qui emboucha sa trompette en ma faveur fut le Journal de Paris. Son redacteur me trouva d’abord fort a plaindre d’en etre reduit a parler si souvent au public de mes affaires particulieres. Il remarqua qu’il etait fort au-dessous de ma grande reputation d’ecrivain d’etre oblige de recourir aux souscriptions. Je crois meme qu’il me renouvela a ce sujet le conseil d’ami qu’il m’avait plusieurs fois donne dans son journal, de ne me plus meler d’ecrire sur les marees, ou je n’entendais rien, et d’en laisser le soin a nos astronomes.

Je crus d’abord que c’etait une pierre qui me tombait de la lune; mais ce n’etait pas lui qui me la jetait: au contraire il se penetra si bien de mes malheurs et de leurs causes, qu’il oublia de parler des beautes de mon edition future. Qui n’aurait pas connu sa franchise aurait cru entendre le maitre d’ecole qui tance l’enfant tombe dans la Seine en jouant imprudemment sur ses bords. Il me regardait sans doute comme tombe dans la mer en me jouant avec mon systeme des marees.

Si, en effet, je ne m’etais pas senti couler a fond, j’aurais pu lui dire que, m’etant occupe toute ma vie des interets du public, j’avais cru qu’il m’etait permis de l’interesser quelquefois aux miens, sans pretendre devenir chef de parti; qu’il ne dedaignait pas lui-meme de captiver sa bienveillance en lui annoncant chaque jour les evenements heureux et malheureux, et jusqu’a la vente des plus petits meubles de la capitale; que la banqueroute presque totale que j’avais eprouvee etait un evenement public, et que j’etais aussi fonde a m’en plaindre que lui des differents cabinets de l’Europe, dont il revelait avec tant de sagacite les projets de malveillance. J’aurais pu lui rappeler que le revenu de son journal n’etait fonde que sur des souscriptions; ue Voltaire s’etait honore d’une semblable ressource en faisant imprimer les oeuvres de Pierre Corneille au profit de la petite-niece de ce grand poete; qu’en ma qualite de pere de famille, j’avais pu faire imprimer une pastorale au profit de mes enfants ruines, avec d’autant plus de raison que par des lois modernes, qui ne lui etaient pas inconnues, sur les proprietes litteraires des gens de lettres, mes enfants devaient etre prives des miennes dix ans apres ma mort. J’aurais pu lui alleguer d’autres raisons pour justifier mon droit naturel et acquis de raisonner sur la cause des marees; mais un homme submerge ne peut plus parler. Je me noyais en effet; les souscriptions me venaient de loin a loin et en tres petit nombre.

Des artistes, qu’il fallait payer comptant, travaillaient avec activite: j’allais manquer de fonds et engager mes dernieres ressources, lorsque apres Dieu une branche me sauva du naufrage. Un libraire, homme de bien, M. Deterville, vint me demander la permission d’imprimer une edition in-8° de mes Etudes de la Nature, sous mon nom, et semblable a mon edition originale in-12, a quelques transpositions pres, avec le privilege de la vendre a son profit pendant cinq ans, moyennant six mille six cents livres, dont il me paierait le tiers d’avance, et les deux autres tiers clans le cours de l’annee. Je remerciai la Providence, qui m’envoyait a point nomme une partie des fonds qui m’etaient necessaires.

Nous signames mutuellement, le libraire et moi, l’acte de nos conventions, qui toutes ont ete remplies jusqu’a present. Cette edition a paru en l’an XII (1804). Il y avait environ trois mois qu’elle etait en vente quand un jeune homme de mes amis, qui se destine aux lettres, entra chez moi tenant a sa main un journal. Quoique naturellement gai, il avait l’air sombre. – Que m’apportez-vous la, lui dis-je? Mon ami. – Une nouvelle mechancete du Journal des Debats: vous en etes l’objet. Moi. – Vous me surprenez. J’ai toujours cru son redacteur bien dispose pour mes ouvrages. Mon ami. – Avez-vous ete le voir a l’occasion de votre nouvelle edition? Moi. – Non, je ne l’ai meme jamais vu.

Il est journaliste; et j’ai pour maxime que quand on donne a un particulier le pouvoir de nous honorer, on lui donne en meme temps celui de nous deshonorer. Mon ami. – Lisez, lisez; vous verrez comme il parle de vous. Il dit que vous n’etes propre qu’a faire des romans; que votre Theorie des marees n’est qu’un roman; que vous avez la manie d’en parler sans cesse; que vos principes de morale sont exageres; que vous n’avez aucune connaissance en politique. Pardonnez-moi si je repete ses injures, mais j’en suis indigne. Ce sont des personnalites dont vous devez vous faire justice. Moi. – Je lis rarement ce journal, parce que je trouve sa critique amere et souvent injuste.

Son redacteur est d’ailleurs un homme d’esprit; mais ses satires repugnent a mes principes de morale; voila peut-etre pourquoi il les trouve exageres. Quant a mon ignorance en politique, il n’est guere question de cette science moderne dans mes Etudes de la Nature. Mais pourquoi en a-t-il parle? Mon ami. – C’est peut-etre que vos ennemis lui auront dit que vous ambitionniez quelque place. Moi. – Voyons donc ce redoutable feuilleton. Et apres l’avoir lu tout entier: Je ne trouve point, lui dis-je, que j’aie tant a m’en plaindre. D’abord il commence par me blamer, et finit par me louer. Celui qui veut nuire fait precisement le contraire: il loue au commencement, et blame a la fin.

Le premier parait un ennemi impartial qui est force enfin de reconnaitre vos bonnes qualites; le second semble etre un ami equitable qui ne demande qu’a vous louer, mais qui est contraint ensuite d’avouer vos defauts, par le sentiment de la justice. L’un et l’autre savent bien que la derniere impression est la seule qui reste dans la tete du lecteur. C’est le dernier coup de la cloche qui la fait longtemps vibrer. Mon ami. – Permettez-moi de vous dire que tout journaliste qui condamne une opinion ou meme qui la loue est tenu de motiver sa critique ou son eloge. Bayle est la-dessus un vrai modele. Lorsqu’il refute une erreur, il y supplee la verite. Tout critique qui se conduit autrement est ou ignorant ou de mauvaise foi.

Le votre est a la fois l’un et l’autre. Moi. – Oh! cela est trop fort: il ne me blame que sur le fond des choses qu’il n’entend pas, et peut-etre qu’on le charge de blamer; mais il me loue de bonne foi sur le style. Il dit positivement que je suis un des plus grands ecrivains du siecle. Mon ami. – Voila un bel eloge! Moi. – Sans doute, et l’un des plus beaux qu’on puisse donner aujourd’hui. Quel est l’homme de loi, par exemple, qui ne serait plus flatte de passer dans les affaires pour un fameux orateur que pour un bon juge? La forme est tout, le fond est peu de chose. Celui-ci n’interesse que les particuliers mis en cause; celle-la regarde le public, qui donne les reputations.

Sachez donc que le redacteur du feuilleton m’a donne la plus grande des louanges, et qu’il la prefererait pour lui-meme a toutes celles dont on voudrait l’honorer, comme d’etre juste, bon logicien, penseur profond, observateur eclaire. Les anciens pensaient a peu pres la-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en faisaient le principal merite de Ciceron. J’ai oui dire que ce pere de l’eloquence latine, passant un jour sur la place aux harangues, quelques citoyens oisifs qui s’y promenaient l’entourerent et le prierent de monter a la tribune. « Que voulez-vous que j’y fasse? leur dit-il, je n’ai rien a vous dire.  » « N’importe, s’ecrierent-ils, parlez-nous toujours.

Que nous ayons le plaisir d’entendre vos periodes, si belles, si harmonieuses, qui flattent si delicieusement les oreilles.  » Je crois que M de La Harpe nous a conserve ce beau trait dans son Cours de litterature francaise. Il le trouvait admirable, et le citait comme une preuve du grand gout que les Romains avaient pour l’eloquence. Mon ami – C’est nous les representer comme des imbeciles. Quel gout pouvaient-ils trouver a entendre parler a vide? Je sais qu’il est commun a beaucoup de nos lecteurs de journaux, mais le journaliste des Debats, qui ne sait point faire de belles periodes, remplit tant qu’il peut son feuilleton de malignite: voila pourquoi il a tant de vogue.

Il sait bien que le nombre des mechants est encore plus grand que celui des imbeciles. Moi. – Ne comptez-vous pour rien l’eloge si pur que le critique a fait de Paul et Virginie? Mon ami – Quoi! ne voyez-vous pas que c’est pour se donner a lui-meme un air de sensibilite qui le rende recommandable a une multitude de ses lecteurs qui se plaignent sans cesse d’en avoir trop, tandis qu’ils se repaissent tous les jours de ses sarcasmes? Vos ennemis louent la moindre partie de vos travaux, pour se donner le droit, comme vos amis, de blamer les plus importantes. Oui, je vous le dis avec franchise, les journalistes sont des pirates qui infestent toute la litterature, ainsi que les contrefacteurs.

Ceux-ci, moins coupables, n’en veulent qu’a l’argent; les autres, soudoyes par divers partis, attaquent les reputations de ceux qui ne tiennent a aucun. Ils se coalisent entre eux, quoique sous divers pavillons; ils font la guerre aux morts et aux vivants. Quel sera desormais le sort des gens de lettres qui, sous les auspices des Muses, se dirigent vers la fortune et la gloire? A peine un jeune homme riche de ses seules etudes s’embarque sur la mer des opinions humaines, qu’il est coule a fond en sortant du port: il ne lui reste d’autre ressource que de prendre parti avec les brigands. C’est alors que, presque sans peine et sans travail, il sera paye, redoute, honore, et pourra parvenir a tout. Moi. Vous tombez vous-meme dans le defaut que vous leur reprochez. La passion vous rend injuste. Nos journalistes ne sont point des pirates: ce sont, pour l’ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le fleuve de l’oubli, qu’ils appellent fleuve de memoire, nos fugitives reputations. Amis et ennemis, tous leur sont indifferents. Ils n’ont d’autre but, au fond, que de remplir leur barque, afin de gagner honnetement leur vie. Ce n’est pas une petite affaire de mettre tous les jours a la voile avec une nouvelle cargaison. Un journaliste a vide serait capable de remplir ses feuilles de leur propre critique. J’en ai eu un jour une preuve assez singuliere.

Un d’entre eux, voulant plaire a un parti puissant qui le protegeait, s’avisa d’attaquer ma Theorie du mouvement des mers. Comme il n’entendait pas plus celle des astronomes que la mienne, il me fut aise de le refuter. Je lui repondis par un autre journal, et j’inserai dans ma reponse quelques legeres epigrammes sur sa double ignorance. Je crus qu’il en serait pique. Point du tout. Il m’ecrivit tendrement pour se plaindre de ce que je n’avais pas eu assez de confiance en lui pour lui adresser ma reponse, en m’assurant que, quoiqu’il y fut maltraite, il l’aurait imprimee avec la fidelite la plus exacte, et qu’elle aurait fait le plus grand honneur a ses feuilles.

Il est clair qu’il n’avait eu, en me provoquant, d’autre but que l’innocent desir de gagner de l’argent en remplissant son journal. Peu de temps apres, il fut oblige d’y renoncer. Cependant les mathematiciens qui l’avaient arme d’arguments contre moi et pousse en avant comme leur champion vinrent a son secours. Ils lui firent avoir une place a la fois lucrative et honorable. Il y a apparence que, s’il eut imprime ma reponse, il serait reste journaliste. Mais comme les objections qu’il m’avait faites paraissaient toutes seules sur son champ de bataille, elles avaient un certain air victorieux dont son parti pouvait fort bien se feliciter comme d’un triomphe. Mon ami. Celui dont vous vous moquez etait un de ces oiseaux innocents qui voltigent autour des greniers pour y ramasser quelques grains. Mais le Journal des Debats est un oiseau de proie: son plaisir est de s’acharner aux reputations d’ecrivains celebres, surtout apres leur mort. Comment ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques! A-t-il besoin de quelque philosophe d’une grande autorite en morale? c’est Jean-Jacques qu’il loue. Ses lecteurs accoutumes a se repaitre de sa malignite viennent-ils a s’ennuyer de ses eloges? c’est Jean-Jacques qu’il dechire; il le denonce comme la source de toute corruption. Moi. – Il en agit donc avec lui comme les matelots portugais avec S.

Antoine de Pade ou de Padoue. Ces bonnes gens ont une petite statue de ce saint au pied de leur grand mat. Dans le beau temps ils lui allument des cierges; dans le mauvais ils l’invoquent; mais dans le calme ils lui disent des injures et le jettent a la mer au bout d’une corde, jusqu’a ce que le bon vent revienne. Mon ami. – Vous en riez; mais cela n’est pas plaisant pour la reputation des gens de lettres. Voyez comme les journaux de parti en ont agi avec Voltaire pendant sa vie. Ils l’ont fait passer pour un fripon qui vendait ses manuscrits a plusieurs libraires a la fois, et pour un lache superstitieux sans cesse effraye de la crainte de la mort.

Enfin sa correspondance secrete et intime pendant trente ans a ete publiee; elle a prouve qu’il etait l’homme de lettres le plus genereux; qu’il donnait le produit de la plupart de ses ouvrages a ses libraires, a des acteurs, et a des gens de lettres malheureux; que, presque toujours malade, il s’etait si bien familiarise avec l’idee de la mort, qu’il se jouait perpetuellement des fantomes que la superstition a places au-dela des tombeaux, pour gouverner les ames faibles pendant leur vie. Aujourd’hui le Journal des Debats poursuit sa memoire, et, ce qui est le comble de l’absurdite, il veut faire passer pour un imbecile l’ecrivain de son siecle qui avait le plus d’esprit.

Oui, quand je vois dans un feuilleton un grand homme, utile au genre humain par ses talents et ses travaux, mis en pieces par des gens de lettres eclaires de ses lumieres, qui n’ont imite de lui que les arts faciles et germains de medire et de flatter; et quand je lis ensuite a la fin de ce meme feuilleton l’eloge d’un miserable charlatan, je crois voir un taureau dechire dans une arene par une meute de chiens qu’il a nourris des fruits de ses labeurs, ainsi que les spectateurs barbares de son supplice, tandis que ces memes animaux, dresses a lecher les jarrets d’un ane, terminent cette scene feroce par une course ridicule. Moi. – Le calomniateur est un serpent qui se cache a l’ombre des lauriers pour piquer ceux qui s’y reposent. Homere a eu son Zoile; Virgile, Bavius et Maevius; Corneille, un abbe d’Aubignac, etc. La fleur la plus belle a son insecte rongeur. Mon ami. – J’en conviens; mais il n’y a jamais eu chez les anciens d’etablissements litteraires uniquement destines a dechirer les gens de lettres tous les jours de la vie. Le nombre s’en augmente sans cesse.

Il y a deja plus de journalistes que d’auteurs. Ceux-ci abandonnent meme leurs laborieux et steriles travaux pour le lucratif metier de raisonner, a tort et a travers, sur ceux d’autrui. Moi. – Vous avez raison. Mais ce genre de litterature a aussi son utilite. Combien de citoyens occupes de leurs affaires ne sont pas a portee de savoir ce qui se passe en politique, dans les lettres, et dans les arts? Ils trouvent dans les journaux des connaissances tout acquises, qui n’exigent de leur part aucune reflexion. L’ame a besoin de nourriture comme le corps; et il est remarquable que le nombre des journaux s’est accru chez nous, a mesure que celui des sermons y a diminue. Mon ami. Et c’est par cela meme que je les trouve dangereux. En donnant des raisonnements tout faits, ils otent la faculte de raisonner et celle d’etre juste, par des jugements dictes souvent par l’esprit de parti. Ils paralysent a la fois les esprits et les consciences. Ceux qui les lisent habituellement s’accoutument a les regarder comme des oracles. Entrez dans nos cafes, et voyez la quantite de gens qui oublient leurs amis, leur commerce, et leur famille, pour se livrer a cette oisive occupation. Qu’en rapportent-ils chez eux? quelque maxime de morale? quelque principe de conduite? non, mais un sarcasme bien mordant, ou une calomnie impudente contre des gens de lettres estimables. Moi. Au moins, vous en excepterez quelques journalistes senses, tels que le Moniteur, le Publiciste, etc. ; quant aux autres, je n’ai point trop a m’en plaindre. Mon ami. – Comment! pas meme de ceux qui traitent de romans vos Etudes, ou vous avez employe trente ans d’observations? Moi. – Plut a Dieu qu’ils fussent persuades que mes Etudes sont des romans comme Paul et Virginie! Les romans sont les livres les plus agreables, les plus universellement lus, et les plus utiles. Ils gouvernent le monde. Voyez l’Iliade et l’Odyssee, dont les heros, les dieux, et les evenements sont presque tous de l’invention d’Homere; voyez combien de souverains, de peuples, de religions, en ont tire leur origine, leurs lois, et leur culte.

De nos jours meme, quel empire ce poete exerce encore sur nos academies, nos arts liberaux, nos theatres! C’est le dieu de la litterature de l’Europe. Mon ami. – je vous avoue que je suis fort degoute de la notre. Je ne veux plus courir dans une carriere ou des etudes penibles vous attendent a l’entree, l’envie et la calomnie au milieu, des persecutions et l’infortune a la fin. Moi. – Quoi! n’auriez-vous cultive les lettres que dans la vaine esperance d’etre honore des hommes pendant votre vie? Rappelez-vous Homere. Mon ami. – Qui voudrait cultiver les Muses sans cette perspective de gloire qu’elles prolongent au loin sur notre horizon? Elle consola sans doute Homere pendant sa vie.

Voyez comme elle s’est etendue apres sa mort. Moi. – Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce n’est meme qu’a sa faveur que les autres genres de gloire parviennent a la posterite. Mais les monuments qui l’y transmettent n’ont pas l’esprit de vie comme ceux de la nature. Ils sont de l’invention des hommes, et par consequent caducs et miserables comme eux. Qu’est-ce qu’un livre, apres tout? il est pour l’ordinaire concu par la vanite; ensuite il est ecrit avec une plume d’oie, au moyen d’une liqueur noire extraite de la galle d’un insecte, sur du papier de chiffon ramasse au coin des rues. On l’imprime ensuite avec du noir de fumee.

Voila les materiaux dont l’homme, parvenu a la civilisation, fabrique ses titres a l’immortalite. Il en compose ses archives, il y renferme l’histoire des nations, leurs traites, leurs lois, et tout ce qu’il concoit de plus sacre et de plus digne de foi. Mais qu’arrive-t-il? A peine l’ouvrage parait au jour que des journalistes se hatent d’en rendre compte. S’ils en disent du mal, le public le tourne en ridicule; s’ils le louent, des contrefacteurs s’en emparent. Il ne reste bientot a l’auteur que le droit frivole de propriete, que les lois ne lui peuvent assurer pendant sa vie, et dont elles depouillent ses enfants peu d’annees apres sa mort. Que se proposait-il donc dans sa penible carriere? e plaire aux hommes, a des etres qui, comme le dit Marc-Aurele, se deplaisent a eux-memes dix fois le jour. Oh! mon ami, un homme de lettres doit se proposer un but plus sublime dans le cours de sa vie. C’est d’y chercher la verite. Comme la lumiere est la vie des corps, dont elle developpe avec le temps toutes les facultes, la verite est la vie de l’ame, qui lui doit pareillement les siennes. Quel plus noble emploi que de la repandre dans un monde encore plus rempli d’erreurs et de prejuges que la terre n’est couverte au nord de sombres forets? Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprits, pour y faire germer la verite, comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour y planter des chenes. Si e noires epines en ont epuise tous les sucs, si le sol en est plein de roches, son rude travail n’est pas perdu: ses nerfs en acquierent de nouvelles forces. Mon ami. – Je travaillerai aussi pour la verite sans tant de fatigues. Je me ferai journaliste. Je m’assoirai au rang de mes juges. Moi. – Pourriez-vous vous abaisser a servir les haines d’autrui? N’en doutez pas, il y a des hommes qui n’aspirent qu’au retour de la barbarie. Ils se rejouissent de voir les gens de lettres en guerre. Ils excitent entre eux des querelles pour les livrer au mepris public. S’ils le pouvaient, ils creveraient les yeux au genre humain: ils le priveraient de la lumiere comme de la verite, pour le mieux asservir. Mon ami. – Dieu me preserve d’etre jamais de leur nombre! Je ferai le journal des journaux.

Les auteurs fournissent aux journalistes la plupart des idees et des tirades dont ils remplissent leurs feuilles; les journalistes me fourniront a leur tour la malignite dont j’aurai besoin. Je tournerai contre eux leurs propres fleches, et je m’attirerai bientot tous leurs lecteurs. Moi. – Si jamais vous entreprenez des feuilles periodiques, faites-les dignes d’une ame genereuse et des hautes destinees ou s’eleve la France. Encouragez, a leur naissance, les talents timides, en vous rappelant les faibles debuts de Corneille, de Racine, et de Fontenelle. Preparez au siecle nouveau des artistes, des poetes, des historiens. Ce n’est point de heros dont il manque, c’est d’ecrivains capables de les celebrer. N’inserez dans vos feuilles que ce qui meritera les souvenirs de la posterite.

Mettez-y les decouvertes du genie et les actes de vertu en tout genre. Ne craignez pas que vos jeunes talents flechissent sous de si nobles fardeaux; ils n’en prendront qu’un vol plus assure; et la reconnaissance des races futures suffira pour les rendre illustres. Vos feuilles deviendront pour la France ce que sont depuis tant de siecles pour la Chine les annales de son empire. En parcourant cette carriere, que vous indique l’amour de la patrie, etendez de temps en temps vos regards sur les autres parties du monde; votre journal renfermera un jour les archives du genre humain. Mon jeune ami se leva, me serra la main, et se retira plein d’emotion.

Pour moi je redoublai de zele pour mon edition de Paul et Virginie. Les plus celebres artistes s’en occupaient. J’eprouvai d’abord plusieurs mois de retard a l’occasion de quelques-uns d’entre eux appeles a composer et a dessiner les magnifiques costumes du couronnement de l’empereur. Mais je fus bien plus retarde par les graveurs. Je suis fache de le dire, quoique nous eussions signe mutuellement les epoques auxquelles ils m’en devaient livrer les planches, aucun d’eux n’a rempli ses engagements. Ils m’ont donne pour excuse que la beaute des dessins les avait menes bien plus loin qu’ils ne croyaient; qu’ils etaient jaloux de rendre leur burin rival du crayon et du pinceau des grands maitres.

Cependant ils devaient considerer, avant tout, qu’ils etaient artistes, c’est-a-dire des professeurs de morale charges, ainsi que les gens de lettres, de transmettre a la posterite des traits de vertu, et par consequent d’en donner eux-memes l’exemple; que la premiere base de la vertu est la probite, et celle de la probite de tenir scrupuleusement ses engagements; qu’enfin en manquant de parole a ceux qui ont traite avec eux, ils les obligent a leur tour d’en manquer a d’autres, et les exposent de plus a des pertes considerables. D’un autre cote, comme ces longs retardements ont contribue en effet a la perfection de mon ouvrage, je me sens oblige d’en temoigner ma reconnaissance. Je ne me tiens pas quitte envers eux du seul emploi de leur temps et de leurs talents, quand je les ai payes.

Je me sens encore plus redevable au zele qu’ils y ont mis dans l’espece de concours ou ils ont employe a l’envi leurs crayons et leur burin, autant par affection pour ma pastorale que, j’ose dire, pour son auteur. Plusieurs meme de ceux qui m’ont fourni des dessins ont voulu que je les tinsse de leur seule amitie. Je les nommerai donc tour a tour dans l’explication que je vais donner des figures. Je tacherai de les faire connaitre, quoique la plupart n’aient pas besoin de mes annonces pour etre avantageusement connus du public. Les figures de cette edition sont au nombre de sept. J’en ai donne les programmes. La premiere, qui est au frontispice, est mon portrait.

Les six autres sont tirees de Paul et Virginie, et representent les principales epoques de leur vie, depuis leur naissance jusqu’a leur mort. Mon portrait est tire d’apres moi, a mon age actuel de soixante-sept ans. Je l’ai fait dessiner et graver sur les demandes reiterees de mes amis. On y lit mon nom au bas en caracteres romains, avec les simples initiales de mes deux premiers prenoms: Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre. J’observerai que dans l’ordre naturel de mes prenoms, Bernardin etait le second, et Henri le troisieme. Mais cet ordre ayant ete change, par hasard, au titre de la premiere edition de mes Etudes, Henri s’y est trouve le second, et Bernardin le troisieme. J’ai eu beau reclamer leur ancien ordre, le public n’a plus voulu s’y conformer.

Il en est resulte que beaucoup de personnes croient que Bernardin de Saint-Pierre est mon nom propre. J’ai cru devoir moi-meme obeir a la volonte generale, en les signant quelquefois tous deux ensemble. Cette observation peut paraitre frivole; mais j’y attache de l’importance, parce qu’il me semble que le public, en ajoutant un nouveau nom a mon nom de famille, m’a en quelque sorte adopte. Au-dessous du portrait on voit dans des nuages le globe de la terre en equilibre sur ses poles couverts de deux oceans rayonnants de glaces. Il a le soleil a son equateur; et en lui presentant tour a tour les sommets glaces de ses deux hemispheres, il en varie deux fois par an les ponderations, les courants, et les saisons.

Cette devise, que j’ai fait graver sur mon cachet, a une legende qui peut aussi bien s’appliquer aux lois morales de la nature qu’a ses lois physiques: Stat in medio virtus, librata contrariis. « La vertu est stable au milieu, balancee par les contraires.  » Ce portrait, avec ses accessoires, a ete dessine au crayon noir par M. Lafitte, qui a remporte a l’Academie de peinture de Paris le grand prix de Rome, au commencement de notre revolution. On a de lui plusieurs ouvrages tres estimes, entre autres un gladiateur expirant. Personne ne dessine avec plus de promptitude et d’exactitude. M. Ribault, eleve de M. Ingouf, a grave ce dessin, tout au burin, avec une fidelite qui rivalise celle (sic) du crayon de l’original. Il ne manque a ce jeune homme qu’une celebrite dont ses talents me paraissent bien dignes.

Le premier sujet de la pastorale a pour titre, Enfance de Paul et Virginie. On lit au-dessous ces paroles du texte, Deja leurs meres parlaient de leur mariage sur leurs berceaux. Madame de la Tour et Marguerite les tiennent sur leurs genoux, ou ils se caressent mutuellement. Fidele, leur chien, est endormi sous leur berceau. Pres de lui est une poule entouree de ses poussins. La negresse Marie est en avant, sur un cote de la scene, occupee a tisser des paniers. On voit au loin Domingue, qui ensemence un champ; et plus loin l’Habitant, leur voisin, qui arrive a la barriere. A droite et a gauche de ce tableau plein de vie sont les deux cases des deux amies.

Pres de l’une est un bananier, la plante du tabac, un cocotier qui sort de terre pres d’une flaque d’eau, et d’autres accessoires rendus avec beaucoup de verite. Au loin on decouvre les montagnes pyramidales de l’Ile de France, des Palmiers, et la mer. Ce paysage, ainsi que ses personnages remplis de suavite, est de M. Lafitte, qui a dessine mon portrait. Il a ete d’abord grave a l’eau-forte par M. Dussault, qui excelle en ce genre de preparation, et grave ensuite au burin releve de pointille par M. Bourgeois de la Richardiere, jeune artiste qui, apres avoir quitte ses premieres etudes pour obeir a la voix de la patrie qui l’appelait aux armees, les a reprises avec une nouvelle vigueur. Il a grave un grand portrait de l’empereur Napoleon Bonaparte, et plusieurs autres ouvrages goutes du public.

J’ai dit que trois artistes, en comptant le dessinateur, avaient concouru a executer le sujet de cette premiere planche; il y en a dans la suite ou quatre et meme plus ont mis la main. C’est un usage assez generalement adopte aujourd’hui par les graveurs les plus distingues. Ils pretendent qu’un sujet en est mieux traite lorsque ses diverses parties sont executees par divers artistes dont chacun excelle dans son genre. Ainsi l’entrepreneur en donne d’abord le sujet, et en fait faire le dessin; il le livre ensuite a un graveur, qui en fait executer tour a tour l’eau-forte, le paysage, les figures, et met le tout en harmonie. Apres quoi un graveur en lettres y met l’inscription.

C’est aux connaisseurs a juger si ces procedes, de mains differentes, perfectionnent l’art. Ils ont ete employes souvent par les grands maitres en peinture, qui, a la verite, entreprenaient d’immenses travaux, comme des galeries et des plafonds. Les graveurs disent, de leur cote, que les longs travaux du burin, dans un petit espace, ne demandent pas moins de temps que ceux du pinceau sur de larges voutes et de vastes pans de mur. Les amateurs semblent de leur avis, car plusieurs recherchent les simples eaux-fortes, et les preferent quelquefois aux estampes finies. C’est par cette raison que j’en ai fait tirer un certain nombre d’exemplaires, comme je ‘ai dit dans la feuille d’avertissement inseree dans cette edition. J’y ai meme parle de quatre autres sujets in-8° de Paul et Virginie, tires sur in-4°, dessines et graves par M. Moreau le jeune, qu’on peut reunir dans le meme exemplaire, attendu qu’ils representent des evenements differents. La seconde planche a pour sujet Paul traversant un torrent, en portant Virginie sur ses epaules. Il a pour titre, Passage du torrent, et pour inscription ces paroles du texte, N’aie pas peur, je me sens bien fort avec toi. Le fond represente les sites bouleverses des montagnes de l’Ile de France ou les rivieres qui descendent de leurs sommets se precipitent en cascades.

Ce fond apre, rude et rocailleux, releve l’elegance, la grace et la beaute des deux jeunes personnages qui sont sur le devant, dans la fleur d’une vigoureuse adolescence. Paul, au milieu des roches glissantes et des eaux tumultueuses, porte sur son dos Virginie tremblante. Il semble devenu plus leger de sa belle charge, et plus fort du danger qu’elle court. Il la rassure d’un sourire, contre la peur si bien exprimee dans l’attitude craintive de son amie, et dans ses yeux orbiculaires. La confiance de son amante, qui le presse de ses bras, semble naitre ici, pour la premiere fois, du courage de l’amant; et l’amour de l’amant, si bien rendu par ses tendres regards et son sourire, semble aitre a son tour de la confiance de son amante. On trouvera peut-etre que ces deux charmantes figures sont un peu fortes, comparees avec quelques-unes de celles qui les suivent; mais on doit considerer qu’elles sont plus rapprochees de l’oeil du spectateur. Qui ne voudrait voir la beaute de leurs proportions encore plus developpees? Aussi l’auteur se propose-t-il d’en faire un tableau grand comme nature. Ce sujet l’emportera, a mon avis, sur celui de l’amoureux Centaure, qui porte sur sa croupe, a travers un fleuve, la tremblante Dejanire. Comment le Guide a-t-il pu choisir pour sujet de son charmant pinceau un monstre compose de deux natures incompatibles?

Comment une bouche humaine pourrait-elle alimenter a la fois l’estomac d’un homme et celui d’un cheval? Cependant on en supporte la vue sans peine, et meme avec plaisir: tant l’autorite d’un grand nom et celle de l’habitude ont de pouvoir! Elles nous font adopter, des l’enfance, les plus etranges absurdites au physique et au moral, sans que nous soyons meme tentes, dans le cours de la vie, d’y opposer notre raison. Je dois le beau dessin de M. Girodet a son amitie. Il m’en a fait present. Il serait seul capable de lui faire une grande reputation, si elle n’etait deja florissante par le charme et la variete de ses conceptions. Il y reunit toujours les graces naives de la nature a l’etude severe de l’antique.

On reconnait ici l’auteur des tableaux du bel Endymion endormi dans une foret, eclaire de la lumiere amoureuse de la deesse des nuits; d’Hippocrate, refusant l’or et la pourpre du roi de Perse, qui voulait l’attirer a son service; et de l’Apotheose de nos guerriers dans le palais d’Ossian. Je pense que le premier eut fait a Athenes le plus bel ornement du salon d’Aspasie; que le second eut ete place sous le peristyle de quelque temple pour y servir a jamais d’exemple de patriotisme; et qu’enfin le troisieme eut ete peint sur la voute du Pantheon; mais il occupe, chez nous, une place plus honorable dans le palais de l’empereur, l’illustre chef de nos heros. Le paysage de mon dessin a ete grave a l’eau-forte par M. Dussault, dont j’ai deja parle; et le groupe des deux figures l’a ete au pointille et au burin par M. Roger, qui excelle dans ce genre.

Il a bien voulu suspendre ses nombreux travaux pour s’occuper de celui-ci, si digne du burin d’un grand maitre. La troisieme planche represente l’arrivee de M. de la Bourdonnais. Elle porte au titre, Arrivee de M. de la Bourdonnais; et pour inscription, Voila ce qui est destine aux preparatifs du voyage de mademoiselle votre fille, de la part de sa tante. Cet illustre fondateur de la colonie francaise de l’Ile de France arrive dans la cabane de madame de la Tour, ou les deux familles sont rassemblees a l’heure du dejeuner. Il fait poser sur la table, par un de ses noirs, un gros sac de piastres. A la vue du gouverneur, tous les personnages se levent, et toutes les physionomies changent.

Il annonce a madame de la Tour que cet argent est destine au depart prochain de sa fille. Madame de la Tour, tournee vers elle, lui propose d’en deliberer. Virginie et son ami Paul sont dans l’accablement; Domingue, qui n’a jamais vu tant d’argent a la fois, en est dans l’admiration; enfin jusqu’au chien Fidele a son expression. Il flaire le gouverneur, qu’il n’a jamais vu, et temoigne par son attitude que cet etranger lui est suspect. J’observerai ici que la figure de M. de la Bourdonnais a le merite particulier d’etre ressemblante. Elle a ete dessinee et retouchee d’apres la gravure qui est a la tete des Memoires de sa vie. On me saura gre sans doute de donner ici une notice du physique et du moral de ce grand homme.

J’en suis redevable a sa propre fille, Madame Mahe de la Bourdonnais, aujourd’hui veuve de Monlezun Pardiac, qui a honore cette edition de sa souscription. Dans une de ses lettres, ou elle se felicite de concourir a un monument qui interesse la gloire de son pere, voici le portrait qu’elle me fait de sa personne. « Mon pere avait de beaux veux noirs, ainsi que les sourcils; son nez etait long et sa bouche un peu grande… Il avait peu d’embonpoint. Il etait de taille mediocre, n’ayant que cinq pieds et quelques lignes de hauteur, d’ailleurs se tenant tres bien. Il portait une perruque a la cavaliere qui imitait les cheveux… Son air etait vif, spirituel et tres gai… « Sa principale vertu etait l’humanite.

Les monuments qu’il a etablis a l’Ile de France sont garants de cette verite…  » En effet j’ai vu dans cette ile, ou j’ai servi comme ingenieur du roi, non seulement des batteries et des redoutes qu’il avait placees aux lieux les plus convenables, mais des magasins et des hopitaux tres bien distribues. On lui doit surtout un aqueduc, de plus de trois quarts de lieue, par lequel il a amene les eaux de la petite riviere jusqu’au Port-Louis, ou, avant lui, il n’y en avait pas de potable. Tout ce que j’ai vu dans cette ile de plus utile et de mieux execute etait son ouvrage. Ses talents militaires n’etaient pas moindres que ses vertus et ses talents d’administrateur.

Nomme gouverneur des iles de France et de Bourbon, il battit avec neuf vaisseaux l’escadre de l’amiral Peyton qui croisait sur la cote de Coromandel avec des forces tres superieures. Apres cette victoire, il fut assieger aussitot Madras, n’ayant pour toute armee de debarquement que dix-huit cents hommes, tant blancs que noirs. Apres avoir pris cette metropole du commerce des Anglais dans l’Inde, il retourna en France. Des divisions s’etaient elevees entre lui et M. Dupleix, gouverneur de Pondichery. Aussitot apres son arrivee dans sa patrie, il fut accuse d’avoir tourne a son profit les richesses de sa conquete, et en consequence, il fut mis a la Bastille sans autre examen. On lui opposait, comme principal temoin de ce delit, un simple soldat.

Cet homme assurait, sur la foi du serment, qu’apres la prise de Madras, etant en faction sur un des bastions de cette place, il avait vu, la nuit, des chaloupes embarquer quantite de caisses et de ballots sur le vaisseau de M. de la Bourdonnais. Cette calomnie etait appuyee a Paris du credit d’une foule d’hommes jaloux qui n’avaient jamais ete aux Indes, mais, par tout pays, sont toujours prets a detruire la gloire d’autrui. Le vainqueur infortune de Madras assurait qu’il etait impossible qu’on eut pu voir du bastion indique par le soldat cette embarcation, quand meme elle aurait eu lieu. Mais il fallait le prouver; et suivant la tyrannie exercee alors envers les prisonniers d’Etat, on lui avait ote tous moyens de defense.

Il s’en procura de toute espece par des procedes fort simples, qui donneront une idee des ressources de son genie. Il fit d’abord une lame de canif avec un sou-marque, aiguise sur le pave, et en tailla des rameaux de buis, sans doute distribues aux prisonniers, aux fetes de Paques. Il en fit un compas et une plume. Il supplea au papier par des mouchoirs blancs, enduits de riz bouilli, puis seches au soleil. Il fabriqua de l’encre avec de l’eau et de la paille brulee. Il lui fallait surtout des couleurs pour tracer le plan et la carte des environs de Madras: il composa du jaune avec du cafe, et du vert avec des liards charges de vert-de-gris et bouillis.

Je tiens tous ces details de sa tendre fille, qui conserve encore avec respect ces monuments du genie qui rendit la liberte a son pere. Ainsi, muni de canif, de compas, de regle, de plume, de papier, d’encre et de couleurs de son invention, il traca, de ressouvenir, le plan de sa conquete, ecrivit son memoire justificatif, et y demontra evidemment que l’accusateur qu’on lui opposait etait un faux temoin, qui n’avait pu voir du bastion ou il avait ete poste, ni le vaisseau commandant, ni meme l’escadre. Il remit secretement ces moyens de defense a l’homme de loi qui lui servait de conseil. Celui-ci les porta a ses juges. Ce fut un coup de lumiere pour eux. On le fit donc sortir de la Bastille, apres trois ans de prison.

Il languit encore trois ans apres sa sortie, accable de chagrin de voir toute sa fortune dissipee, et de n’avoir recueilli de tant de services importants que des calomnies et des persecutions. Il fut sans doute plus touche de l’ingratitude du gouvernement que de la jalousie triomphante de ses ennemis. Jamais ils ne purent abattre sa franchise et son courage, meme dans sa prison. Parmi le grand nombre d’accusateurs qui y vinrent deposer contre lui, un directeur de la Compagnie des Indes crut lui faire une objection sans reponse en lui demandant comment il avait si bien fait ses affaires, et si mal celles de la Compagnie. « C’est, lui repondit la Bourdonnais, que j’ai toujours fait mes affaires, d’apres mes lumieres, et celles de la Compagnie d’apres ses instructions. « 

Bernard-Francois Mahe de la Bourdonnais naquit a Saint-Malo en 1699, et est mort en 1754, age d’environ cinquante-cinq ans. O vous qui vous occupez du bonheur des hommes, n’en attendez point de recompense pendant votre vie! La posterite seule peut vous rendre justice. C’est ce qui est enfin arrive au vainqueur de Madras et au fondateur de la colonie de l’Ile de France. Joseph Dupleix, son rival de gloire et de fortune dans l’Inde, et le plus cruel de ses persecuteurs, mourut peu de temps apres lui, ayant eprouve une destinee semblable, les dernieres annees de sa vie, par une juste reaction de la Providence. Le gouvernement donna a la veuve de M. de la Bourdonnais une pension de 2. 00 livres, par un brevet qui honore de ses regrets la memoire de son epoux; enfin sa respectable fille me mande aujourd’hui que les habitants de l’Ile de France viennent, de leur propre mouvement, de lui faire a elle-meme une pension en memoire des services qu’ils ont recus de son pere. Je crois qu’aucun de mes lecteurs ne trouvera mauvais que je me sois un peu ecarte de mon sujet, pour rendre moi-meme quelques hommages aux vertus d’un grand homme malheureux, a celles de sa digne fille et d’une colonie reconnaissante. Le dessin original de cette gravure a ete fait par M. Gerard: on reconnait dans cette composition la touche et le caractere de l’ecole de Rome ou il est ne.

Mais ce qui m’interesse encore davantage, je la dois a son amitie, ainsi que je dois la precedente a celle de son ami M. Girodet; il a desire concourir avec lui en talents et en temoignages de son estime a la beaute de mon edition. Ce dessin a ete grave a l’eau-forte, au burin, et au pointille par M. Mecou, eleve et ami de M. Roger, qui, n’ayant pu s’en charger lui-meme, a cause de deux autres dessins qu’il gravait pour moi, n’a trouve personne plus digne de sa confiance et de la mienne que M. Mecou, dont les talents sont deja celebres par plusieurs charmants sujets du Musee Imperial, tres connus du public, entre autres par la jeune femme qui pare sa negresse.

La quatrieme planche represente la separation de Paul et de Virginie; on y lit pour titre, Adieux de Paul et de Virginie; et pour epigraphe, ces paroles du texte, je pars avec elle, rien ne pourra m’en detacher. La scene se passe au milieu d’une nuit eclairee de la pleine lune; il y a une harmonie touchante de lumieres et d’ombres qui se fait sentir jusqu’a l’entree du port. Madame de la Tour se jette aux pieds de Paul au desespoir, qui saisit dans ses bras Virginie defaillante a la vue du vaisseau ou elle doit s’embarquer pour l’Europe, et qu’elle apercoit au loin dans le port, pret a faire voile. Marguerite, mere de Paul, l’habitant et Marie, accourent hors d’eux-memes autour de ce groupe infortune. Cette scene dechirante a ete dessinee par M.

Moreau le Jeune, si connu par ses belles et nombreuses compositions qui enrichissent la gravure depuis longtemps: il composa en 1788 les quatre sujets de ma petite edition in-18. On peut voir en leur comparant celui-ci que l’age joint a un travail assidu perfectionne le gout des artistes. Celui que M. Moreau m’a fourni est d’une chaleur et d’une harmonie qui surpassent peut-etre tout ce qu’il a fait de plus beau dans ce genre. Mais l’estime que je porte a ses talents m’engage a le prevenir que l’usage qu’il fait de la sepia dans ses dessins est peu favorable a leur duree: on sait que la sepia est une encre naturelle qui sert au poisson qui en porte le nom a echapper a ses ennemis. Il est mou et sans defense, mais au moindre danger il ance sept ou huit jets de sa liqueur tenebreuse, dont il s’environne comme d’un nuage, et qui le fait disparaitre a la vue. Les artistes ont trouve le moyen d’en faire usage dans les lavis; ils en tirent des tons plus chauds et plus vaporeux que ceux de l’encre de la Chine. Mais soit qu’en Italie, d’ou on nous l’apporte tout prepare, on y mele quelque autre couleur pour le rendre plus roux; soit qu’il soit naturellement fugace, il est certain que ces belles nuances ne sont pas de duree. J’en ai fait l’experience dans les quatre dessins originaux de ma petite edition faite il y a dix-sept ans, dont il ne reste presque plus que le trait. Cette fugacite a ete encore plus sensible dans mon dernier dessin.

Cette nuit, ou il n’y avait de blanc que le disque de la lune, est devenue, en moins d’un an, un pale crepuscule: peut-etre cet affaiblissement general de teintes a-t-il ete produit par la negligence du graveur, qui a expose ce dessin au soleil. Au reste, comme les couleurs a l’huile qu’emploie la peinture sont sujettes aux memes inconvenients, il faut plutot en accuser l’art, qui ne peut atteindre aux procedes de la nature. Le noir du bois d’ebene dure des siecles expose a l’air; il en est de meme des couleurs des plumes et des poils des animaux. Je me suis permis ici ces legeres observations pour l’utilite generale des artistes et la gloire particuliere de M. Moreau le jeune, dont les dessins sont dignes de passer a la posterite, ainsi que sa reputation.

La gravure ne m’a pas donne moins d’embarras que le dessin original; l’artiste qui avait entrepris de le graver a employe un procede nouveau qui ne lui a pas reussi; il m’a rendu, au bout d’un an, ma planche a peine commencee au tiers; j’en ai ete pour mes avances; il a fallu chercher un autre artiste pour l’achever; mais nul n’a voulu la continuer. Heureusement M. Roger m’a decouvert un jeune graveur, M. Prot, plein de zele et de talent, qui l’a recommencee, et l’a mise seul a l’eau-forte, au burin et au pointille en six mois, dans l’etat ou on la voit aujourd’hui. La cinquieme planche represente le naufrage de Virginie; le titre en est au bas avec ces paroles du texte, Elle parut un ange qui prend son vol vers les cieux. On ne voit qu’une petite partie de la poupe et de la galerie du vaisseau le S. Geran; mais il est aise de voir a la solidite de ses membres et a la richesse de son architecture que c’est un gros vaisseau de la Compagnie francaise des Indes.

Une lame monstrueuse, telle que sont celles des ouragans des grandes mers, s’engouffre dans le canal ou il est mouille, engloutit son avant, l’incline a babord, couvre tout son pont, et s’elevant par-dessus le couronnement de sa poupe, retombe dans la galerie dont elle emporte une partie de la balustrade. Les feux semblent animer ses eaux ecumantes, et vous diriez que tout le vaisseau est devore par un incendie. Virginie en est environnee; elle detourne les yeux de sa terre natale, dont les habitants lui temoignent d’impuissants regrets, et du malheureux Paul, qui nage en vain a son secours, pret a succomber lui-meme a l’exces de son desespoir, autant qu’a celui de la tempete.

Elle porte une main pudique sur ses vetements tourbillonnes par les vents en furie; de l’autre, elle tient sur son coeur le portrait de son amant qu’elle ne doit plus revoir, et jette ses derniers regards vers le ciel, sa derniere esperance. Sa pudeur, son amour, son courage, sa figure celeste, font de ce magnifique dessin un chef-d’oeuvre acheve. Comment M. Prud’hon a-t-il pu renfermer de si grands objets dans un si petit espace? ou a-t-il trouve les modeles de ces mobiles et fugitifs effets que l’art ne peut poser, et dont la nature seule ne