Pascal – le temps

Pascal – le temps

?« Nous ne nous tenons jamais au moment present. Nous rappelons le passe; nous anticipons l’avenir comme trop lent a venir, comme pour hater son cours, ou nous rappelons le passe pour l’arreter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans des temps qui ne sont point notres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons a ceux qui ne sont rien, et echappons sans reflexion le seul qui subsiste. C’est que le present d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons a notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agreable nous regrettons de le voir echapper.

Nous tachons de le soutenir par l’avenir, et pensons a disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps ou nous n’avons aucune assurance d’arriver. Que chacun examine ses pensees. Il les trouvera toutes occupees au passe ou a l’avenir. Nous ne pensons presque point au present, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumiere pour disposer de l’avenir. Le passe et le present sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous esperons de vivre, et nous disposant toujours

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a etre heureux il est inevitable que nous ne le soyons jamais. »

Pascal, Pensee 47 (edition Lafuma) Analyse globale Theme: le rapport de l’homme au temps et ses repercussions sur le bonheur qu’il est susceptible de connaitre. Question : le texte s’efforce de repondre principalement a la question : pourquoi les hommes ne savent? ils pas vivre dans le present ? Et il en souleve plusieurs telles que : n’avons? nous aucun moyen de remedier a ce defaut ? Est? ce d’ailleurs completement un defaut ? Faut? il aller jusqu’a dire que le bonheur est impossible et pourquoi? These : l’homme passe a cote du present en fuyant vers le passe et l’avenir, ce qui le rend incapable d’etre heureux.

Plan : Le texte est compose selon une logique d’approfondissement progressif et d’implication croissante du lecteur Ainsi, pour donner a penser notre rapport au temps, il commence par decrire ce rapport, caracterise par la fuite hors du present avant de l’expliquer et d’en faire tirer, par le lecteur, la consequence existentielle. Du debut a «… le seul qui subsiste », l’auteur commence par constater que, fuyant vers le passe et l’avenir,  nous ne tenons pas au present. Puis, de « C’est que le present… » a «… aucune assurance d’arriver », il indique la raison pour laquelle nous fuions vers le passe et l’avenir.

Enfin, dans un troisieme temps, il approfondit cette double echappee en l’expliquant la fuite vers le passe par celle vers l’avenir et conclut en montrant les consequences sur notre bonheur de l’orientation inconsideree que nous donnons ainsi a notre vie. Introduction] [Entree en matiere possible] Seul le present nous est donne a vivre. Deja Saint Augustin le soulignait fortement dans ses Confessions. Pourquoi sommes-nous alors le plus souvent occupes par ce qui a ete ou pourra etre au lieu de nous investir dans le present ? [Presentation du passage a etudier] Cette question, Blaise Pascal se l’etait deja posee au XVIIe siecle.

Dans un extrait de ses Pensees relatif a notre rapport au temps,  il affirme que l’homme passe a cote du present, et ainsi du bonheur, a force de nostalgie et d’esperance. [Annonce du developpement] Une etude attentive de ce qu’il dit de notre fuite hors du present devrait nous permettre de savoir pourquoi il en est ainsi, et d’envisager, en consequence, un rapport plus serein au temps qui passe. [Developpement] Voulant mettre en evidence l’inconsequence de l’homme dans son rapport au temps, Pascal commence par constater que « nous ne nous tenons jamais au temps present ».

Ne pas se tenir a cela seul qui nous est donne de vivre authentiquement, reellement, renvoie a l’idee d’une incapacite de l’homme a assumer la realite. De meme qu’on se tient a une decision qu’on aurait prise ou a un principe moral qu’on s’efforce d’appliquer, il faudrait trouver en nous la vigueur necessaire pour nous ancrer dans le present. Cela ne va pas sans effort. Cela demande du courage. Nous retrouvons la, d’une certaine maniere, le principe de la morale epicurienne et l’idee du carpe diem (« cueille le jour », « profite de l’instant present »).

En effet, contrairement a ce qu’on imagine trop frequemment, rien n’est plus etranger a Epicure que la facilite. Celui? ci, en effet, avait deja bien conscience que le fait de vivre le present n’est pas facile pour l’homme et qu’il doit s’efforcer de suivre une discipline intellectuelle et morale rigoureuse pour y parvenir. Reste a savoir pourquoi il en est ainsi. Pascal explique la propension qu’ont les hommes a s’evader du present, par une tendance qui les eloigne du present dans deux directions opposees: celle de l’avenir et celle du passe.

D’un cote, dit-il, « nous anticipons l’avenir comme trop lent a venir ». Pascal se refere ici a l’impatience humaine si repandue. On la rencontre par exemple chez les enfants, toujours si presses de devenir adultes, mais aussi chez un amoureux separe de sa bien aimee qu’il doit bientot retrouver, ou encore chez ceux qui projettent un evenement heureux tel qu’une rencontre ou une reussite. D’un autre cote, poursuit Pascal, dans notre rapport au passe, nous tendons a « l’arreter comme trop prompt ». Il vaudrait meme mieux dire que c’est le present en train de passer dont nous essayons d’interrompre la fuite.

Nous retrouverons d’ailleurs cette idee plus rigoureusement formulee dans la suite du texte. Les verbes employes par Pascal semblent renvoyer a une attitude consciente et volontaire de l’homme : « nous anticipons », « nous rappelons ». Cependant, il ne faudrait pas ceder aux apparences, comme la suite l’indique. En effet, l’homme semble plutot emporte par une puissance obscure que motive par des intentions claires et determinees : « imprudents », « nous errons », « si vains », « sans reflexion » sont autant d’expressions qui renvoient au manque de maturite, de prise en compte raisonnable de la realite.

Qu’est? ce qui devrait agir en nous si ce n’est la raison ? Or pour beaucoup, c’est l’imagination, « maitresse d’erreur et de faussete » comme Pascal le dit ailleurs. Soit qu’elle continue a nous representer mentalement des moments passes, soit qu’elle nous transporte dans des projets fantaisistes, l’imagination nous procure l’illusion de la realite, et en cela nous trompe. Deux siecles apres Pascal, la psychanalyse nous enseignera que le Ca, etranger au principe de realite, ne connait ni la logique ni le temps.

Dans le cas du depressif, par exemple, ce sont d’anciennes douleurs du passe qui continuent a le hanter au present sans qu’il puisse faire la difference entre eux, et donc se debarrasser de son mal. Ainsi, avec l’idee que la cure, en psychanalyse, permet un travail sur soi en vue de se soulager du poids inconscient du passe, nous retrouvons l’idee d’effort pour nous separer de l’emprise imaginaire. Il en va d’ailleurs de meme pour l’avenir, vis? a-vis duquel le Ca peut nourrir des fantasmes totalement irrealistes qui nous empechent de vivre le present et surtout d’agir pour atteindre des objectifs a la fois realistes et satisfaisants.

Cependant, la force de l’imagination ou celle des pulsions ne sont pas pour Pascal les seules explications de cette fuite vers les autres dimensions, imaginaires, du temps, hors du present. Quelque chose d’inherent au present nous pousse a le fuir : « le present, d’ordinaire, nous blesse », fait-il observer. Comment faut? il comprendre cette « blessure » ? Pascal nous fournit deux indications, l’une assez directe et l’autre plus implicite. D’abord, il affirme que le present « nous afflige ».

Les exemples sont multiples. Nous sommes parfois atteints personnellement par une douleur physique ou morale une jambe cassee, une separation ou une dispute, la pauvrete, la perte d’un etre cher. Pensons egalement au spectacle que nous presentent les medias au quotidien : violences, guerres, tromperies, entre les individus et entre les nations. L’affliction est certes plus indirecte, et certains peuvent y etre indifferents. Neanmoins, est? il possible d’etre pleinement heureux alors que d’autres hommes souffrent ?

Ne sommes-nous pas enclins a la compassion et au desir que les autres puissent aussi etre heureux ? Ensuite, Pascal releve une deuxieme caracteristique du present : il s’ecoule, il fuit vers le passe. En consequence, « Nous regrettons de le voir echapper. » Plus precis qu’au debut du texte, Pascal nous renvoie ici a l’ecoulement inexorable du temps, theme extremement precoce de la litterature et de la philosophie. Heraclite, philosophe presocratique assez pessimiste, comme Pascal, fait partie des premiers penseurs a avoir souligne cet aspect dramatique du devenir.

Par ses analyses, il nous montre combien il est difficile de concevoir par la pensee (par la raison) l’ecoulement du temps, ou ce qui a ete n’est plus, passant donc de l’etre au non? etre. Le present dont la nature est d’etre en devenir et de disparaitre semble hors de prise. Au poete (Lamartine) qui supplie « O temps suspends ton vol », le philosophe (Alain) repliquera ironiquement : « Combien de temps le temps va-t-il suspendre son vol ? » Apres avoir constate que l’homme se tourne vers le passe et l’avenir pour se consoler de la rudesse du present, Pascal accorde soudain plus d’importance a l’avenir qu’au passe.

En effet Pascal semble soudain abandonner la nostalgie et le refuge dans le passe pour se concentrer sur l’avenir. Il dit du present que « nous tachons de le soutenir par l’avenir, et pensons a disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps ou nous n’avons aucune assurance d’arriver ». Une explication possible consisterait a dire que l’avenir renvoie beaucoup plus a notre liberte (du moins en apparence). En effet, autant le passe ne peut etre transforme, autant l’avenir nous parait etre le lieu de toutes les possibilites, de toutes les realisations.

Nous revons ainsi de vacances paradisiaques, de succes professionnels ou familiaux, de victoires sportives ou de reussite d’un projet, d’une oeuvre, etc. Cependant, comme le remarque a juste titre l’auteur a propos de ce temps du possible : il n’est « pas en notre puissance ». De multiples circonstances independantes de notre volonte peuvent survenir et briser nos plans. Nous sommes par consequent exposes a des desillusions peut? etre tout aussi douloureuses, voire pires, que si nous nous etions concentres sur le present. Est? ce a dire cependant qu’il ne faille pas faire de projets?

Une certaine tonalite du texte le laisse entendre. Nous pouvons cependant lui opposer qu’un present riche et dynamique se construit aussi par notre volonte de realiser des projets. Il faudrait donc bien distinguer les projections imaginaires dans le futur (totalement illusoires) et les projets appuyes sur des analyses reflechies. Tout serait donc affaire de dosage et de capacite d’estimation de nos chances concretes de reussite. De plus, ne faut? il pas parfois etre idealiste et meme « tenter sa chance », au? dela de ce qui parait platement realiste, si nous voulons nous depasser?

L’essentiel serait alors d’etre lucide sur les risques d’echec et de les assumer. Or ? la est peut? etre l’un des enjeux implicites du texte les plus importants ? , l’homme est? il capable d’assumer jusqu’au bout la pensee de son propre avenir? N’y a? t? il pas aussi une sorte d’aveuglement volontaire a propos de ce temps ou « nous n’avons aucune assurance d’arriver»? L’avenir ultime d’un etre fini, comme l’homme, c’est la mort. Or, l’homme a conscience de sa propre mortalite et l’ecoulement du temps risque de la lui faire ressentir a chaque instant.

C’est pourquoi la fuite dans des temps imaginaires, passe et avenir, presente? t? elle un certain confort. Pourtant, l’idee que notre existence est mortelle pourrait tout aussi bien nous inciter a vivre intensement le present. Dans ce cas, nous devons a la fois assumer notre finitude et ne pas en tirer des motifs de pessimisme. Pascal ne semble pas orienter ici le lecteur dans cette voie, peut? etre en raison de sa foi religieuse qui l’oriente vers l’idee d’un depassement de la finitude dans une existence apres la mort.

C’est en revanche la perspective de nombreuses philosophies contemporaines, heritieres de la pensee d’Heidegger. Pour celui? ci en effet, l’homme se decouvre vraiment lorsqu’il realise qu’il est un « etre? pour? la? mort », autrement dit, qu’un jour il decedera, lui, individuellement, sans que personne d’autre ne prenne sa place, unique. Des lors, il ne s’agit pas de le deplorer mais d’en tirer les consequences positives. Ce qui est alors important, c’est « l’etre? avec-autrui », c’est? a? dire la prise en consideration des autres hommes, notre solidarite dans la mortalite.

Avec cela, c’est notre desir meme d’etre avec les autres et de construire des projets communs qui doit nous permettre de depasser le pessimisme et de transcender, d’une certaine maniere, notre existence limitee. Tres loin de cette perspective, cependant, Pascal invite son lecteur a s’interroger lui? meme sur son propre rapport au temps en supposant qu’: « il les trouvera toutes occupees au passe et a l’avenir ». Sur ce point, Pascal n’est-il pas excessif en ce qu’il ne propose aucune alternative ni des differences de degre dans son affirmation. Il va cependant nuancer son propos en ecrivant  « nous ne pensons presque point au present ».

Malgre tout, il reprendra la tonalite abrupte du depart du constat auquel il nous invitait a la fin du texte avec « il est inevitable ». Notons surtout, dans la derniere partie du texte, la confirmation de cette preeminence accordee a l’avenir. Auparavant, le passe et le present etaient places sur un pied d’egalite. Ici, « le seul avenir est notre fin ». En utilisant le rapport fin/moyen, Pascal pose comme allant de soi que l’avenir est notre priorite, notre principale finalite. Des lors, le present et le passe sont ravales au rang de « moyens », autrement it, a une place subalterne, celle, instrumentale, d’un outil qui sert a autre chose, qui n’est pas une fin en soi. Le present, par consequent, ne serait pas une fin en soi. N’est-ce pas oublier l’epicurisme ou des conceptions voisines, selon lesquelles c’est justement le present qui doit orienter notre rapport au passe et a l’avenir. Ici en revanche, c’est l’avenir qui semble dicter sa loi aux autres dimensions du temps. Pire, il ne la dicte pas en fonction d’un projet federateur et constructif (ce qui serait plutot positif) mais comme pour deprecier les seuls biens dont nous disposons vraiment, au profit d’une illusion.

Des lors, la conclusion de l’auteur aboutit necessairement a un constat tres pessimiste et a l’impossibilite du bonheur humain. Certes, il a raison de sous? entendre que «vivre », pour l’homme, c’est vivre dans le present, pleinement. Aucun autre temps ne nous est raisonnablement accessible ce que signifiait le « seul [temps] qui nous appartient » dans le premier paragraphe. Pascal ne voulait pas dire par la que nous possedons le present, puisque par definition il nous echappe, mais que nous existons au present, que notre existence est solidaire du present dans lequel elle passe.

Cependant, est? il juste d’affirmer que, systematiquement, « nous esperons de vivre» ? Il nous semble que Pascal accentue ici un des traits du comportement humain. Certes, chacun peut etre le jouet de son l’imagination qui le berce de douces illusions en le deconnectant du reel. D’ailleurs, les feuilletons televises jouent tres souvent sur cela, de meme que la publicite, qui nous promet monts et merveilles grace a la consommation de produits qu’il faut acheter sans qu’il soit pour autant en mesure de nous satisfaire.

Cependant, certains savent parfois denoncer ces illusions et nous rappeler deux choses essentielles : le bonheur present existe, meme s’il est ephemere, et il se construit non pas sur la fuite mais sur l’acceptation lucide de notre temporalite. [Conclusion] Dans le texte que nous venons d’etudier, Pascal nous propose une reflexion eclairante, bien que non denuee d’ambigue. Il denonce les illusions dont nous sommes parfois victimes et met clairement en lumiere l’une des raisons pour lesquelles nous risquons de passer a cote du bonheur.

II nous fournit ainsi des outils efficaces pour modifier notre approche de l’existence. Cependant, et en meme temps, il aboutit a l’impossibilite du bonheur, probablement a cause d’une approche trop unilaterale et exclusive de l’emprise de l’imagination sur les hommes. Des lors, le texte produit l’effet inverse : il conduit en partie au decouragement. Nous pouvons nous demander s’il ne revient pas a la raison de pretendre malgre tout surpasser l’imagination ou du moins de lutter contre ses tendances nefastes.