Parfum exotique

Parfum exotique

LECTURE ANALYTIQUE DE « PARFUM EXOTIQUE » de BAUDELAIRE Introduction : Comme le titre du recueil l’annonce, les Fleurs du Mal de Baudelaire developpe une dualite thematique reprise explicitement dans le titre de la premiere section Spleen et Ideal. L’opposition entre le mal de vivre et le bonheur offre une tension poetique qui fait toute la richesse de son inspiration. Dans Parfum exotique, c’est la sensualite du corps de sa maitresse, Jeanne Duval, qui cree le bonheur, qui fait surgir le voyage vers l’imaginaire.

[LECTURE A VOIX HAUTE].

Pour repondre a votre question, je vais mettre en valeur dans un premier temps le double systeme de correspondances present dans ce sonnet, puis nous examinerons les caracteristiques de l’ideal.

PREMIER AXE : UN DOUBLE SYSTEME DE CORRESPONDANCES L’originalite du poeme tient dans la mise en valeur des conditions du reve. Les vers 1, 2 et 9 signalent la presence corporelle de Jeanne Duval, la maitresse metisse de Baudelaire. On peut imaginer l’intimite du couple mais surtout on remarque le lien entre la presence de cette femme et la naissance d’une vision interieure, celle du reve.

C’est la premiere correspondance du poeme, une correspondance spatiale (ici / ailleurs). Les verbes au present, symetriquement disposes « je respire

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», « je vois » (vers 2 et 3) soulignent ce lien. La conjonction « quand » qui debute le sonnet met en valeur cette circonstance particuliere. Le sens olfactif genere la vision et le lecteur remarque une reaffirmation de son importance entre le vers 2 et le vers 9 : « je respire » signifie que le poete est seulement passif, « guide par ton odeur » montre que le parfum du corps est un guide, un element createur indispensable, source d’activite imaginaire.

L’odeur de Jeanne a la capacite de transporter Charles vers un ailleurs salvateur. Le titre meme du poeme peut etre divise en deux : le mot « parfum » signale le declenchement du reve, le mot « exotique » signale une parfaite evasion. Jeanne est presente par une synecdoque interessante qui va orienter notre lecture : son « sein » est synonyme d’espace protecteur, maternel, mais aussi gage de volupte. La volupte est signalee par la repetition semantique « chaud »/ « chaleureux » des vers 1 et 2. Enfin le lecteur est frappe par l’attitude du poete, ce reveur diurne qui a « les deux yeux fermes ».

Non seulement ce detail renforce sa passivite car elle le transforme en aveugle « guide », mais il pourrait aussi nous faire croire a une anesthesie due a la chaleur. Or le texte nous offre une interpretation completement opposee a l’anesthesie (ne plus rien sentir) puisque c’est d’une synesthesie (unir tous les sens) qu’il s’agit. Nous entrons donc dans le deuxieme systeme de correspondances : le lien entre les sensations et les formes. Nous remarquons d’abord que ce monde imaginaire est associe a des formes verticales (arbres / hommes / femmes / voiles / mats) qui creent une elevation.

Le sens visuel est privilegie puisqu’il s’agit de composer une sorte de perfection paradisiaque. Le verbe voir (« je vois ») est repris au vers 10. Cette evocation est d’abord celle de la lumiere (vers 4) : « les feux d’un soleil monotone » montre que le poete a besoin de cette lumiere bienfaisante, toujours identique, toujours agreable (l’adjectif « monotone » est ici valorisant). La surprise des formes, marquee par la formule « des arbres singuliers », est avant tout une experience visuelle.

Au contraire de L’Invitation au voyage ou le couple etait seul, la population de cette ile (on note le pluriel de l’abondance : des hommes / des femmes / des mariniers) offre un tableau plaisant. La multitude est egalement soulignee au vers 10 par l’expression « un port rempli de ». La couleur verte des tamariniers souligne enfin cet aspect paradisiaque. Le sens gustatif est present dans un seul adjectif « savoureux » qui renvoie a des fruits, peut-etre les fruits des tamariniers evoques plus loin, les tamarins ayant un gout acidule.

Le sens auditif est mis en valeur dans le deuxieme tercet par le chant des mariniers. Ce chant participe de l’elevation de l’ame dont peut avoir besoin le poete : le substantif « ame » etant utilise au vers 14. Enfin, et c’est bien normal puisque c’est la sensation mere du poeme, le sens olfactif est privilegie : l’air marin est implicitement evoque dans la 3e strophe, le « parfum des verts tamariniers » coure sur plusieurs vers et semble associe a une drogue qui touche l’esprit.

La synecdoque de la narine montre une volonte de respirer toutes les odeurs bienfaisantes de ce pays. Enfin s’il y a synesthesie c’est qu’il y a melange : tous les sens se repondent, comme dans le poeme des Fleurs du mal, Correspondances : or le lecteur remarque un grand nombre de mots qui evoquent le lien subtil de ces sensations : « donne », « rempli », « fatigues » mais surtout deux verbes qui debutent les deux derniers vers du sonnet et qui proclament l’experience synesthesique : « circule » et « se mele ». Ils donnent du mouvement a ce lien des sens.

La locution « pendant que » (vers 12) est egalement un indice de cette correspondance.

DEUXIEME AXE : LES CARACTERISTIQUES DE L’IDEAL Baudelaire reve, et son reve dessine un paysage connu de lui (sans doute une evocation de l’ile Bourbon). Le bien etre est d’abord evoque par les sonorites (une alliteration en s parcoure la premiere strophe). Mais quelles sont les caracteristiques de ce paysage ? Nous en voyons quatre.

1. La nature nourriciere de cette ile semble renforcer l’ideal. Nous avons dit que le sein de Jeanne participe de cette image maternelle.

Le paysage est a son image : au vers 5, l’affirmation « la nature donne » renforce par l’enjambement des vers 5 – 6 accentue cet aspect. On note le passage d’ « arbres » a « fruits » dans les deux hemistiches du vers 6 pour signaler qu’il ne s’agit pas d’ornementer mais de nourrir. Dans le meme ordre d’idee, la rime riche tamariniers / mariniers renforce l’inscription des hommes dans la nature.

2. Une civilisation saine et morale semble regner sur ce territoire : comme une sorte de tableau exotique, Baudelaire montre que la population est en adequation avec la nature.

Les deux exemples qu’il prend n’ont pourtant pas la meme valeur. Le premier au vers 7 montre des hommes sains, signales par leur corps « mince et vigoureux ». La virilite est associee a la sante, a l’emploi naturel de leurs muscles. Le second au vers 8 inverse la croyance baudelairienne en la traitrise des femmes. La synecdoque de l’ il qui « par sa franchise etonne » fonde cet ideal (Rappelons que Baudelaire, depuis la trahison maternelle, a du mal a concevoir que la femme puisse etre bienveillante ! ). . Une terre ou le bonheur est possible, telle est l’image qui frappe le lecteur. Deux hypallages marquent cette caracteristique : au vers 3, les « rivages heureux » et au vers 5, « une ile paresseuse ». Ces hypallages indiquent avec subtilite et pudeur que le bonheur du reveur se trouve a portee de reve. C’est un bonheur sans activite, un bonheur de la contemplation artistique. Notons que les mariniers sont evoques sans reference a leur travail mais par le plaisir de la musique, le plaisir de chanter.

La magie de ce lieu est manifeste par l’emploi d’un adjectif tres fort « charmants climats » au vers 9, charmants voulant dire que ce lieu developpe une puissance ensorcelante liee a tous ses attraits. Le bonheur d’ailleurs depasse le monde humain et l’elevation, comme souvent chez Baudelaire, se fait vers un monde spirituel, comme on le voit par l’emploi du mot « ame » au vers 14. Le rythme croissant de l’alexandrin (2+4+6) revele l’extase.

4. Un enivrement est enfin sensible dans ce poeme. Il passe par la circulation des sensations, mais aussi par les alliterations en l et en m des derniers vers.

Deux verbes pronominaux « se derouler » au vers 3 et « m’enfle » au vers 13 montrent a la fois l’abandon de la volonte et une griserie bienfaisante. « Guide » au vers 9, avait, comme on l’a deja dit, la meme signification. Conclusion : Par l’intermediaire d’un sonnet classique, Baudelaire compose un monde utopique. On retrouve ici les caracteristiques de sa recherche de l’ideal et de son experience poetique liee au symbolisme : passage du sensuel au spirituel, correspondance entre les sensations.