Notes et explications de « improbable et autres essais » de yves bonnefoy

Notes et explications de « improbable et autres essais » de yves bonnefoy

Yyes Bonnefoy, L’improbable et autres essais. Les tombeaux de Ravenne : « Je comparais l’ornement au concept. Le concept peut nier la mort parce qu’elle est, aussi bien, ce qui echappe a son abstraction. Le concept s’accomplit dans la pensee « coherente ». Le systeme est l’achevement d’une digue contre la mort. » > Bonnefoy critique l’usage des concepts qu’il compare au desir de fuir : «  Je constate au-dela de la pensee coherente que le moindre concept est l’artisan d’une fuite. » « L’ornement, ai-je cru, recherche l’universel.

L’oiseau forme dans le marbre est a son modele ce que le concept est a l’objet, une abstraction qui n’en retient que l’essence, un eternel adieu a la presence qu’il fut. » « Si rien n’est moins reel que le concept, rien ne l’est plus que cette alliance d’une forme et d’une pierre, de l’exemplaire et d’un coprs : rien ne l’est plus que l’Idee risquee ». « Il y a dans l’homme conceptuel un delaissement, une apostasie ( posture d’un individu qui renonce publiquement a une religion ou un dogme) sans fin de ce qui est ».  La poesie aussi est cette recherche, elle n’a de souci qu’en ce point du monde que je pressens, elle prepare et traduit ce

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monument de l’eloquence physique, ou paraitra le jour qu’elle desire, partout ailleurs enseveli… Poesie et voyage sont d’une meme substance, d’un meme sang, je le redis apres Baudelaire, et toutes les actions qui sont possibles a l’homme, les seules peut-etre utiles, les seules qui ont un but. Je me suis egare, si tant est que la verite que j’appelle contredise de tels arguments. J’opposais d’ailleurs au concept la realite du sensible, c’est deja reconnaitre la vertu de l’egarement.

Je decouvrais dans Ravenne l’affleurement d’un autre regne. Pourquoi des lignes sont-elles belles ? Pourquoi la vue d’une pierre apaise-t-elle le coeur ? A peine si le concept parvient a formuler ces questions qui sont les plus importantes. Il n’y a jamais repondu. » « Affirmer tel est mon souci » « Il faut que la parole, ce sixieme et ce plus haut sens, se porte a sa rencontre et en dechiffre les signes [les signes du monde sensible] ». « Ou si l’on veut j’aurai decrit un theatre. Car le monde sensible n’est que la scene d’une action qui commence.

Et c’est par intuition de ce cri toujours a venir que les hommes ont invente l’architecture ; par intuition de la valeur sacrificielle d’un lieu. » « Qu’est ce que le sensible en verite ? Je l’ai dit une ville, parce que la pensee neglige que l’etre est dans l’apparence et que l’apparence est somptueuse et par consequent une hantise, meme celle des ruines, des choses les plus humbles, du chaos. Mais ce qui fait le depart du sensible et du conceptuel, ce n’est pas la simple apparence. L’objet sensible est presence. […] Il est ici, il est maintenant . » « Qu’est ce que la presence ?

Cela seduit comme une oeuvre d’art, cela est brut comme le vent ou la terre. Cela est noir comme l’abime et pourtant cela rassure. Cela semble un fragment d’espace parmi d’autres, mais cela nous appelle et nous contient. Et c’est un instant qui va mille fois se perdre, mais il a la gloire d’un dieu. Cela ressemble a la mort… […] C’est l’immortalite. » « La pierre est une liberte qui se leve. » « Voici la grande pierre servante, sans laquelle tout eut peri dans la misere et l’horreur. Voici la vie qui ne s’effraie pas de la mort (ici je parodie Hegel) et qui se ressaisit dans la mort meme.

Il faut pour les comprendre un autre langage que le concept, une autre foi. Le concept se tait devant elles comme la raison dans l’espoir. » Les Fleurs du Mal. « Je me demande pourquoi la verite de parole a paru dans les Fleurs du Mal. […] Une autre voix que la sienne, eloignee dans sa propre voix, s’accorde a celui qui parle. ». « Baudelaire a fait ce pas improbable. Il a nomme la mort. » « Mais parfois la poesie s’est trop dechargee de sa science et de son devoir pour qu’un simple exercice spirituel y soit encore possible. Trop de paresse a conduit le verbe. Trop d’aisance profane l’a trop souille. »  Baudelaire a choisi la mort, et que la mort grandisse en lui comme une conscience, et qu’il puisse connaitre par la mort. » « Le discours poetique qui a change de role pour Baudelaire – il cesse d’etre la comedie de l’emotion, il est l’insinuation d’une voix qui veut la perte, il decrit et aggrave le cours mortel – change aussi de nature grace a lui. Ce discours qui cachait la mort se depouille des pauvres ruses qu’il employait a cela. Du pittoresque, de l’ornement. Du ressassement affectif. De l’avidite romantique de dire, de tout appeler du monde, de tout saisir – pour profondement ne rien dire parce que l’essentiel est tu.

Et Baudelaire remplace ce theatre du monde, ou Hugo convoquait des ombres, Napoleon ou Kanut, par un autre theatre, celui de l’evidence, le corps humain. » « Le corps joue le neant et le discours le formule. » « Baudelaire a ranime la grande idee sacrificielle inscrite dans la poesie. Il a invente, lorsque Dieu pour beaucoup avait cessee d’etre, que la mort peut etre efficace. Qu’elle seule reformera l’unite de l’etre perdu. Et de fait, a travers l’oeuvre de Mallarme ou de Proust, et d’Artaud et de Jouve -heritiers de l’esprit des Fleurs du Mal – on l’imagine assez bien servante des ames : dans un monde enfin libre et pur.

Elle accomplirait le destin du verbe. Elle ouvrirait au sentiment religieux, au terme de la longue errance, la demeure de poesie. » L’invention de Balthus Le temps et l’intemporel dans la peinture de Quattrocento (Deux chapitres sur la peinture je les ai saute) La cent vingt et unieme journee. [a propos de l’oeuvre de Gilbert Lely] « Je voudrais attirer l’attention sur un curieux phenomene, aussi rare sans doute qu’il est riche de consequences : les echanges qui peuvent naitre entre l’esprit de poesie et celui de l’enquete methodique, entre la frenesie, l’amour aventureux de telle chose ou tel etre et la volonte de patience et de rigueur.

Gilbert Lely n’a pas entrepris son vaste travail par vocation academique ou simple gout de l’histoire, mais sous l’empire d’une intuition a la fois metaphysique et sensuelle qui est un des modes simples du sentiment poetique, et dont la fin habituelle est l’acte de poesie. Je la nommerai un realisme. » « De la pensee de la mort, chez Lely comme chez Proust, nait le besoin de sauver. Et tout naturellement c’est au langage – la part intemporelle de l’etre- qu’il en confie la fonction. » « L’imagination est l’exercice du possible ». Projet poetique de Lely : confronter les mots interdits et obscenes (admirateur de Sade a ne imagination pour en faire un nouveau langage de l’amour. Prone une liberte de la parole. « Le debut et la fin de la philosophie passionnelle de Gilbert Lely est cette presence, definie, meurtrie puis sauvee par l’exigence et la force qu’il y a dans la poesie. Le devenir ruine l’etre. Mais l’etre pourvu qu’il soit compris par l’acte de poesie, et si celle-ce n’hesite pas de sa mort, l’etre se decouvre intact, immortel, etincelant de lumiere dans un regne au dela du temps. » Paul Valery. « Quel souci y a-t-il dans le poeme sinon de nommer ce qui se perd ?

La charte de la poesie retrouvee est le sonnet A une passante. La matiere de la poesie apres tant d’errances recommencee est la meditation de la mort. » « Il n’y a pas chez Valery de fascination profonde. Il ne souffre pas assez du peu de realite de son existence pour retourner contre elle, comme certains grands baroques, la machinerie de l’illusoire, ou pour aimer le blaspheme, comme ceux qui cherissent l’etre et pleurant de leur exil. » Attention, ce n’est pas vraiment une critique de la poesie de Valery mais il s’y oppose quand meme. L’acte et le lieu de la poesie :  Je voudrais reunir, je voudrais identifier presque la poesie et l’espoir. Mais que ce soit par quelque detour, puisqu’il y a deux poesies et une chimerique et mensongere et fatale, comme il y a deux espoirs. » « Ainsi Dante qui l’a perdue va t-il nommer Beatrice. Il appelle en ce seul mot son idee et demande aux rythmes, aux rimes a tous les moyens de solennite du langage de dresser pour elle une terrasse, de construire pour elle un chateau de presence, d’immortalite, de retour. Toute une poesie cherchera toujours, pour mieux saisir ce qu’elle aime, a se defaire du monde.

Et c’est pourquoi, et si aisement, elle devient une connaissance, parce que l’anxieuse pensee, separant ce qui est de la causalite naturelle, l’immobilisant dans un absolu, ne peut plus concevoir de rapports entre choses qu’analogiques et prefere marquer leurs « correspondances » et leur au-dela d’harmonie, plutot que leur obscur et reciproque dechirement. » « Mais je ne doute pas que la poesie moderne – la poesie sans les dieux – doive savoir ce qu’elle desire pour, en connaissance de cause, juger du pouvoir des mots.

Si nous ne voulons que nous sauver du neant, fut-ce au prix de la possession, peut-etre les mots suffisent. Mallarme l’a pense, ou plutot il en a fait l’hypothese. Mais son honnetete sans limite a dementi son fort. » « La poesie doit sauver l’etre, a lui ensuite de nous sauver. Est-ce par orgeuil aveugle que Mallarme s’est propose cette tache ? Mais non, c’est par degout des satisfactions illusoires, par amour de la poesie, par sentiment qu’une responsabilite devait enfin etre prise pour la rendre au moins a la verite. « Car ce n’est qu’a la verite que Mallarme est venu. Le langage n’est pas le verbe. Aussi deforme, aussi transformee que puisse etre notre syntaxe, elle ne sera jamais qu’une metaphore de la syntaxe impossible, ne signifiant que l’exil. » « Baudelaire ne cree pas cette Andromaque, Il « pense » a elle, et cela signifie qu’il y a de l’etre hors de la conscience et que ce simple fait vaut bien plus dans sa donnee hasardeuse, que la demeure de d’esprit. »  Ainsi, donnant la valeur supreme a ce qui n’est que mortel, dressant les etres dans l’horizon de la mort et par la mort, je puis bien dire, je crois, que Baudelaire invente la mort, ayant compris qu’elle n’est pas cette simple negation de l’Idee qu’aimait en secret Racine, mais un aspect profond de la presence des etres, en un sens leur seule realite. Et Baudelaire va chercher a faire dire aux poemes cet exterieur absolu, ce grand vent aux vitres de la parole, l’ici et le maintenant qu’a sacralises toute mort. » « Nos paroles les plus privees deviennent des mythes en se separant de nous.

Sommes-nous condamnes a ne rien pouvoir dire de ce que nous aimons le plus ? Au moins Baudelaire a-t-il essaye, par ces « chevilles » qu’on lui a tant reprochees (elles sont pourtant la seule reponse valable a l’ancienne prosodie close), par ces coups sourds contre la paroi de parole, par ce brisement de la perfection formelle et la catastrophe de la Beaute qu’il propose – en depit de soi, en depit de nous peu-etre – , a la poesie a venir, de suggerer le frolement d’aile de l’existence dans les mots voues a l’universel. « C’est de Baudelaire, n’en doutons pas, que Rimbaud tient, sinon son exigence absolue, du moins l’idee que la poesie a pouvoir de la satisfaire. Lui ne veut plus douter qu’elle puisse etre une action pratique, il ne comprend rien a cette poesie traditionnelle qui s’enchante d’illusions, qui se contente de chanter son mal, cette poesie « subjective » comme il dit, – il croit qu’un lieu et une formule, en poesie et, s’il le faut, au-dela, accompliront la transmutation du denuement en un bien. …] Nous lui devons de savoir, de savoir vraiment que la poesie doit etre un moyen et non une fin, nous lui devons l’immensite de l’exigence possible, cette revendication, cette soif qui d’ailleurs ont tant effraye. » « Car il n’est pas vrai que la poesie qui a succede a Rimbaud et Baudelaire ait compris leur probleme ou perpetue leur esprit. […] Il y a un renouveau possible du puritanisme, de la peur d’exister, dans la fin de l’idee divine puisqu’elle acheve cette dissociation de la nature et de l’etre qu’un certain christianisme avait si tot commencee. » « Desormais nous avons une raison d’etre, qui est cet acte soudain.

Et un devoir et une morale, au moins par provision, qui sera de la retrouver. Tous nos actes a nous, ces egares, ces infirmes, devront en etre l’appel. Ou reconnaitre plutot qu’ils en ont ete de toujours et profondement un appel, car pourquoi aimons-nous ces lampes allumees dans des salles vides, ces statues au visage aneanti par le sable, ces cloitres morts ? Est-ce quelque beaute, comme l’on dit, que nous cherchons sur ces rives ? Mais non, c’est l’eternel qu’avec elles nous partagerons. Et il en est de meme dans la parole. Elle aussi, qui l’ignore, est cette recherche. N’a t-elle pas le neant pour ancienne guerre ? »  Je crois qu’il faut plutot reconnaitre ses limites et, oubliant qu’elle a pu etre une fin, la prendre seulement pour le moyen d’une approche, ce qui, dans nos perspectives tronquees, n’est vraiment pas loin d’etre l’essentiel. Il y a une vertu possible du manque, c’est de connaitre qu’il est un manque et d’acceder ainsi a un savoir passionnel. Et si le langage est incapable de l’Idee tout autant que de la presence, si le reflet de l’une nous voile meme, dans les mots de la poesie, la finitude et la mort qui sont les marches de l’autre, il nous reste de le savoir, et a tourner contre la facile parole notre anxieuse lucidite.

Je voudrais que la poesie soit d’abord une incessante bataille, un theatre ou l’etre et l’essence, la forme et le non-formel se combattront durement. » « Elle s’est exprimee par les metres pairs mais c’est la, dans cette abstraction et dans cette oubli, que Rimbaud a porte la blessure inguerissable du nombre impair. Il a permis une lutte et, au dela, une entente, dont l’e muet est la cheville secrete. Il a fait, sous le double signe de ce desir, de cette lucidite, que les pensees que la poesie elabore pourront enfin s’accomplir. L’aventure du sens pourra enfin commencer.

L’hypothese du sens, plutot, notre furieux besoin, dans l’espace du poeme, d’organiser notre connaissance, de formuler le mythe de ce qui est, d’echafauder le concept, pourra subir la diffraction de l’informe. Et cette poesie qui ne peut saisir la presence, dessaisie de tout autre bien sera du grand acte clos la proximite angoissee, la theologie negative. Quand, dans notre rapport avec ce qui est, tous les reperes, tous les cadres, toutes les formules ont ete contestes ou effaces, que reste t-il qu’un attente dans la substance des mots ? » « Une « theologie » negative. La seule universalite que je reconnaisse a la poesie.

Un savoir, tout negatif et instable qu’il soit, que je puis peut-etre nommer la verite de parole. Tout le contraire d’une formule. Une intuition entiere dans chaque mot. » « Et je dis que le desir du vrai lieu est le serment de la poesie. Elle qui a donne l’energie de l’entreprendre elle est la ressource du chemin. Les mots venant devant nous dans l’espace de l’attente, les mots n’etant plus que l’attente et le savoir, elle saura dissocier dans nos rencontres majeures la qualite qui se perd et le sens qui veille pour nous. Elle interrogera l’horizon selon le voeu de nos coeurs. Elle questionnera ceux qui passent.

Et quand certaines choses se decouvriront trouees, des signes consumes par la presence tres proche du bien qu’ils ont evoque, elle se souviendra de ces clefs dans son economie la plus stricte, elle etablira le mot lampe ou le mot navire ou le mot rive dans le chateau cette fois d’une memoire qui oeuvre, entre dispersion et retour. Et leurs noms s’uniront dans la poesie pour former un intelligible, un intelligible subjectif ou necessaire hypostase avant la desirable unite. » « Le poete est celui qui « brule ». [… ] Je dis une fleur et le son du mot, sa figure mysterieuse est la rappel de l’enigme. Et si opacite et transparence s’unissent, si n poete sait ecrire Le pale hortensia s’unit au myrte vert, ne doutons pas qu’il soit le plus pres qu’il se peut des portes qui de derobent. De celui-la aussi on dira le plus que son oeuvre est hermetique. Car son seul objet ou seule etoile est au dela de toute signification dicible, bien que sa recherche requiere toute la richesse des mots. » « La poesie se poursuit dans l’espace de la parole, mais chaque pas en est verifiable dans le monde reaffirme. » « La poesie a longtemps voulu habiter dans la maison de l’Idee, mais comme il est dit, elle en a ete chassee, elle s’en est enfuie en jetant des cris de douleur.

La poesie moderne est loin de sa demeure possible. La grande salle aux quatre fenetres lui est toujours refusees. Le repos de la forme dans le poeme n’est pas honnetement acceptable. Mais la chance de la poesie a venir, en tant au moins que bonheur, est qu’elle est au point de connaitre, dans son durable exil, ce que peut ouvrir la presence. Apres tant d’heures d’angoisse. Etait-ce donc si difficile ? Ne suffisait-il pas d’apercevoir, au flanc de quelque montagne, une vitre au soleil du soir ? » Devotion : « A cette voix consumee par une fievre existentielle. Au tronc gris de l’erable. A une danse.

A ces deux salles quelconques, pour le maintien des dieux parmi nous. » Un reve fait a Mantoue Dans la lumiere d’octobre « Les conditions d’existence les plus tragiques de deviennent matiere de poesie que si une conscience avertie leur fait signifier, au dela de leur occurrence, notre condition la plus radicale. » La poesie francaise et le principe d’identite « Que vaut la langue francaise pour l’experience de poesie ? On sait que Baudelaire et Rimbaud, parmi tant d’autres temoins, ont eu des mouvements de colere qui semblent bien pres de la mettre en cause. » Il prend un exemple : Il entre dans une maison en ruine et apercoit une salamandre.

Elle s’immobilise. Il l’a regarde , l’examine et l’analyse. Puis il en vient a se demander pourquoi elle est appelee salamandre, quelle caracteristique intrinseque lui accorde ce titre .. « elle s’est devoilee, devenue, ou redevenue la salamandre, ainsi dit on la fee – dans un acte pur d’exister ou son « essence » est comprise. Disons – car il faut sauver aussi la parole, et du desir fatal de tout definir – que son essence s’est repandue dans l’essence des autres etres, comme le flux d’une analogie par laquelle je percois tout dans la continuite et la suffisance d’un lieu, et dans la transparence de l’unite. « Comment dire le vrai reel par un autre mot, en effet ? Cet invisible, ce n’est pas un nouvel aspect qui va se reveler sous d’autres insuffisants ; c’est plutot que tous les aspects, coagulations du visible, se sont dissout en tant que figures particulieres, sont tombes comme les ecailles d’une mue dans la connaissance, ont decouvert le corps de l’indissociable. » « Ce que j’ai essaye de montrer, en bref, c’est que dans l’unite, ou en tout cas sous son signe, il n’y a plus une salamandre par opposition a cet atre ou une ou cent hirondelles, mais la salamandre, presente au coeur des autres presences. « Mais ce n’est pas pour autant se detourner du langage. […] La langue semble promettre au-dela de son moment conceptuel la meme unite que celle que propose la vie au-dela des aspects qui ont fragmente sa presence. Elle semble nous inviter a porter dans sa profondeur la parole qui fera etre ce qu’elle nomme – et le mot des lors me suggerera, miroitement d’unite non plus de resorber ce qui est dans une formule, mais la formule, au contraire, dans ma participation au reel.

Toute langue est ainsi le champ pour l’elaboration d’une sorte d’ordre ; pour la fondation d’un sacre dans le destin de celui qui parle ; pour les efforts, au moins d’une poesie. » « Car voici maintenant que je puis definir ce que j’entends par la poesie. Nullement, comme pourtant on le dit si constamment aujourd’hui encore, la fabrication d’un objet ou des significations se structurent, que ce soit pour prendre au piege la reverie, ou pour la decevante beaute d’avoir fondu dans leur masse, parcelles de « verite » fugitives, des aspects de ce que je suis.

Cet objet existe, bien sur, mais il est la depouille et non l’ame ni le dessein du poeme ; ne s’attacher qu’a lui, c’est rester dans le monde de la dissociation, des objets – de l’objet que je suis aussi et ne veux pas demeurer ; et plus on en voudra analyser, les ambiguites expressives, plus on risquera d’oublier une intention de salut, qui est le seul souci du poeme. Celui-ci ne pretend, en effet, qu’a interioriser le reel. Il recherche les liens qui unissent en moi les choses.

Il doit me permettre de me vivre dans la justice, et parfois ses plus hauts moments sont des notations d’evidence pure, ou le visible semble etre au point de se consumer en visage, ou la partie sans meme une metaphore, a parle au nom du tout – ou ce qui se taisait au loin bruit a nouveau et respire dans l’ouvert ou blancheur de l’etre. L’invisible, il faut le dire a nouveau de ce point de vue de la parole, ce n’est point la disparition mais la delivrance du visible. L’espace et le temps tombes pour que se redresse la flamme ou l’arbre et le vent deviennent destin. « En resume je dirai que ce que la conscience poetique a espere dans les mots – au moins dans quelques mots – c’est que de l’unite, du divin y brille, c’est une presence reelle. Et cela doit suffire pour entrevoir certaines des relations de la poesie et des langues, en particulier du francais. » « La poesie veut des mots qu’on puisse prendre dans son destin. » Par exemple, Rimbaud boit, Rimbaud ne sirote pas. « Dans leur confrontation [celle des mots] va paraitre si la langue est riche en mots qui disent l’aspect ou en d’autres qui nomment les essences.

De la proportion relative de la part d’exteriorite en somme imposee par une langue et de l’interiorite que, malgre l’emploi dechu habituel, cette derniere consent, on pourra degager une sorte de coefficient poetique qui a influence surement d’une facon signifiante le devenir de la poesie. » Il aborde sa theorie du principe d’identite. C’est le fait d’appeler un chat un chat. Dans le mot meme se trouve l’essence de l’objet. Il tente de l’appliquer a la poesie :  Jamais mieux que dans ces poemes, en tous cas, on ne pourrait entrevoir comment une langue, en s’elaborant, peut elaborer un monde et, en se faisant transparente, nous concilier l’univers. » « C’est alors dans la profondeur du mot, et non dans quelque formule, que la tension entre finitude et presence peut se resoudre en affinite mysterieuse. Le mot semble suggerer de soi-meme la cristallisation toujours virtuelle de l’etre. » Il explique ensuite que l’evolution de la langue est a l’origine de son usage particulier. Alors que le Francais s’instituait, les pratiques religieuses se faisaient toujours en latin.

La langue francaise n’a donc pas heritee de « cette aptitude aux essences le depot d’un grand mythe qui designe explicitement les choses terrestres comme realite spirituelles, puisque la religion continua pendant tous ces temps de s’exprimer dans la seule langue latine, et a propos d’une transcendance. Perte donc d’une energie creatrice, puisque tous les esprits theologiens ou mystiques durent deserter le francais. » Il commente Alchimie du Verbe de Rimbaud en reprenant la salamandre : « En somme, le texte mediocre [il parle de ce que Rimbaud critique « peintures idiotes dessus de porte.. ] ou l’image pauvre ont joue le meme role que l’objet soudain vu, avant que sa signification ne l’occulte, ou des que celle-ci, decomposee, le deserte : et pour un adolescent, perdu ici ou la dans le desert du concept, c’est toute l’identite exterieure, a son plus vide, qui brusquement se transmute. […] Oui , c’est d’un seul coup, invisible, parfois a l’occasion d’un simple mot prononce, ou d’un nom, que l’identite absolue prend le pas sur l’identite conceptuelle – que recommence l’esprit qui tend a la poesie. » Il explique que Rimbaud a voulu se delivrer de l’identite conceptuelle.  c’est vrai que la poesie marche en avant de l’action: puisqu’elle est ainsi la puissance ou vient se consumer et renouveler le concept qui gere l’action. » Etant donne que la poesie francaise est denuee du mythe religieux, elle doit rester dans l’etre et doit vivre l’approche de la presence. « Je crois que la poesie d’une langue d’essence comme le francais a pour tache toujours urgente de constituer, ou de retrouver, l’ordre profond, infra-conceptuel, au sein duquel le poete pourra se vivre comme presence ayant verifie les analogies, ayant defait les aspects opaques, ayant rouvert la voie qui mene vers l’interieur.

C’est la l’affaire d’experience discontinues, silencieuses : mais d’ou emanera l’energie qui fait vivre ensemble, et s’ouvrir a des rayons infinis, quelques grands mots ranimes. Et le vrai sujet du poeme, c’est une existence qui reprend forme – une finitude qui s’illimite. » « La poesie, c’est un serment qui se differencie et s’assure dans la trame des choses dites. » « Au vrai, le mot qui me parait le mieux convenir pour definir notre poesie, dans sa profondeur brusque , mais son devenir entrave, c’est contre-jour. »