Mort et resurrection de leopoldine dans les contemplations de victor hugo

Mort et resurrection de leopoldine dans les contemplations de victor hugo

Sylvie Bruttin mars 2007 E. mail: [email protected] fr Francais: module AB5 Mort et resurrection de Leopoldine Hugo dans Les Contemplations En 1856, Victor Hugo publie Les Contemplations qui se donnent a lire comme une autobiographie universelle. Le poete y conte les joies et les peines forgeant une destinee non pas individuelle mais commune a l’ensemble du genre humain. Le recueil se scinde en deux volumes: « Autrefois » et « Aujourd’hui ».

La premiere partie s’etend de 1830 a 1843, l’auteur y retrace sa jeunesse, ses combats litteraires ainsi que ses reves. Puis, le fil narratif se brise illustrant une rupture dans la vie de Hugo. Lors d’ une promenade en barque, la fille ainee du poete, accompagnee de son epoux, se noient dans la Seine. L’impensable se produit le 4 septembre 1843. Le tombeau de Leopoldine est figure dans la coupure partageant Les Contemplations en deux parties. Le temps se dechire, « Aujourd’hui » est circonscrit entre 1843 et 1856 ,et se decrit comme le livre du deuil ou l’enonciateur attend une mort porteuse d’un renouveau.

Notre travail consistera a analyser la representation de la mort de Leopoldine ainsi que la mise en scene de sa resurrection a travers differents poemes. Puis, nous nous interrogerons sur l’orchestration du

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deces et de la renaissance a travers l’architecture du recueil. Enfin, nous observerons de quelles manieres la perte de l’enfant influe sur la figuration meme du « je » des Contemplations. Dans Les Contemplations, Hugo ne fait qu’implicitement reference a sa fille. Seuls quatre poemes lui sont directement adresses, sans pour autant que son prenom n’apparaisse sous la plume du poete.

Il s’agit de : « A ma fille », « 15 fevrier 1843 », « Demain des l’aube » ainsi qu’ « A celle qui est restee en France ». Cependant, l’ombre de Leopoldine plane en filigrane sur de nombreuses pieces du recueil comme dans « Claire P. ». Ce texte fait partie d’ « Aujourd’hui », le livre du deuil, il a pour fonction de rappeler au lecteur la mort de Leopoldine. Le deces de la fille de Juliette Drouet evoque immanquablement le drame similaire vecu par Hugo. De plus, il y a rapprochement entre les defuntes de par leur extreme jeunesse et egalement par les adjectifs dont le poete use pour les decrire : toutes deux sont blanches et gaies.

Nous remarquerons encore que Victor Hugo et sa maitrese adoptent la meme attitude face a leur enfant qui n’est pas considere comme mort mais endormi. Ainsi, Juliette Drouet s’adresse en ces termes a sa fille: « Claire, tu dors. (… ) je ne puis pas reveiller mon enfant. »[1] Nous retrouvons des propos identiques dans « A celle qui est restee en France » ou Hugo interroge Leopoldine : « Pourquoi donc dormais-tu d’une facon si dure / que tu n’entendais pas lorsque je t’appelais? »[2]. Le rapprochement se poursuit lorsque Hugo mentionne la mort du pere de Claire.

Si James Pradier est reellement decede, le poete l’est symboliquement parce qu’il se voit exile mais surtout car sa fille a emporte le coeur paternel dans le tombeau. Ainsi donc, la mort de Leopoldine se reflete dans celle de Claire. Si « Aujourd’hui » a pour fonction de rememorer le deces de Leopoldine, « Autrefois » le predit. « Le revenant » met en scene la douleur d’une mere en deuil. Celle-ci loge a Blois, village ou le pere de Hugo a vecu. Outre le detail biographique qui ancre le poeme dans la realite, nous observons une relation metonymique entre Hugo et cette femme puisque « sa maison touchait a celle de mon pere. [3] Tous deux sont donc unis par un lien qui s’amplifie au fil du poeme et finit par prophetiser la mort de Leopoldine. Nous decouvrons la meme strategie que precedemment, le petit garcon a les pieds roses annoncant ici l’incipit de Pauca meae,VII: « Elle etait pale et pourtant rose »[4] . Par ailleurs, les deux enfants ont les memes lectures. Ainsi, la mere faisait epeler l’Evangile a son fils tout comme Leopoldine qui, « le soir prenait la Bible / Pour y faire epeler sa soeur. »[5] Nous noterons egalement que le jeune garcon meurt du croup engendrant lors une asphyxie, une mort ainsi comparable a la noyade. Le poeme a donc, a ce stade du recueil, un effet d’annonce qui se voit redouble dans les paroles du garconnet : « On m’oublie » [6] prophetise l’angoisse que le poete prete a sa fille : « Est-ce que mon pere m’oublie / Et n’est plus la que j’ai si froid? »[7] En outre, la date du quatre septembre 1843 se voit anticipee par l’exclamation de Hugo : « Nous avons tous de ces dates funebres! »[8]. « Le revenant » est fictivement date d’aout 1843, cette strategie permet de faire du texte l’ultime parole du pere a l’aube de la mort de Leopoldine.

Hugo, en usant de dates fictives et de rapprochement symbolique entre les morts et sa fille, se mue volontairement en prophete. En outre, l’annonce du deuil se construit egalement a travers le procede de la double lecture dont temoigne «15 fevrier 1843 ». Le poeme, reellement redige en fevrier 1843, a ete compose a l’occasion du mariage de Leopoldine. Cette indication nous est fournie dans le manuscrit des Contemplations. Or, Hugo modifie sciemment le texte afin d’en effacer les elements susceptibles d’entraver a sa lecture funebre. Le mariage n’est nullement mentionne accordant ainsi au poeme une dimension polysemique.

Par leur indetermination, les formules: « Aime celui qui t’aime » et « Sois heureuse en lui »[9] peuvent renvoyer a deux destinataires bien distincts, il s’agit, en effet, soit de Charles Vaquerie, soit de Dieu. D’un point de vue syntaxique, les tournures de ces phrases evoquent clairement l’ecriture biblique. De plus, l’ambiguite est cultivee par un systeme d’opposition entre les adverbes « ici » et « la-bas » ainsi qu’entre les verbes de deplacement « sortir » et « entrer » decrivant alors le changement d’etat de Leopoldine, qui, de fille devient epouse mais suggere surtout le voyage metaphysique qu’elle s’apprete a effectuer.

Le poete se voit donc detenteur d’une parole annonciatrice, la separation irremediable du pere et de la fille est anticipee dans le second vers du poeme: « -Adieu! – Sois son tresor, o toi qui fus le notre! »[10] Si les mots font sens dans l’oeuvre de Hugo, l’absence de mots apparait plus significative encore. La singularite de « 4 SEPTEMBRE 1843 » est due a son contenu: une unique ligne de pointilles evince le recit de la noyade. Seule la date du drame est mentionnee avec la froideur, la rigidite des indications gravees sur la pierre tombale.

Le poeme introduit donc un silence, il se presente comme une figuration de l’indicible. Les points de suspenscion expriment l’emotion tout en dramatisant l’absence de mots. Il y a ici un veritable defaut d’image et de parole traduisant a la fois l’initelligible de la mort et l’insoutenable souffrance du pere en deuil. L’idee d’indicible est materialisee dans le poeme IV des Pauca meae ou Hugo s’exclame: « Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom? »[11] Le poete se refugie dans le mutisme, aucun mot ne pouvant decrire l’indescriptible, l’impensable qu’est la mort de son enfant.

Le souvenir de la noyade se perpetue en filigrane au sein meme des Pauca meae ou cinq poemes sont respectivement dates du quatre septembre 1852, 1844, 1845, 1846 et 1847 commemorant ainsi le funeste anniversaire. Il s’agit de poemes du souvenir mettant en scene l’enfance de Leopoldine mais Hugo evoque egalement le chemin parcouru depuis le deuil, allant de la revolte et de l’indignation a la soumission devant la volonte divine. Le dernier poeme de la section s’intitule « Charles Vacquerie », le poete brise son silence: « Il ne sera pas dit que je me serai tu, (… / Et que je n’aurai pas devant son noir tombeau / Fait asseoir une strophe sombre. »[12] Hugo retrouve l’usage de la parole afin de rendre hommage a son gendre et de lui faire ses adieux. Dans le recueil, nous observons qu’il n’y a pas de poeme d’adieu directement adresse a Leopoldine, hormis l’adieu equivoque prononce lors de la ceremonie de mariage. Ce manquement s’explique par le refus obstine de la perte de l’enfant. La mort est omnipresente dans Les Contemplations neanmoins elle ne renvoit jamais explicitement a Leopoldine. Il est, en effet, question des morts et des enfants morts ui se rattachent par metonymie a la defunte. Cependant, Hugo, en s’abstenant de nommer sa fille et en refusant sciemment de la representer dans la realite de la mort, rejette categoriquement son deces. Le poete orchestre ainsi la negation du tombeau de Leopoldine. Le deni se manifeste sensiblement dans « Demain, des l’aube (… ) ». La premiere stropne du poeme etablit une relation de co-presence entre Victor Hugo et sa fille en entrelacant les pronoms personnels de premiere et deuxieme personne: « Vois-tu, je sais que tu m’attends. »[13]

Rien ne laisse presupposer que l’interlocutrice est decedee puisqu’elle est figuree en position d’attente,- certes passive mais qui n’en demeure pas moins propre au vivant. Par ailleurs, les verbes de deplacement conjugues au futur (je partirai, j’irai ) evoquent le voyage, preude necessaire a une rencontre qui n’a que trop tarde: « Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. »[14] Hugo, a travers ce premier quatrain ressuscite sa fille. Or , la deuxieme stophe inverse le processus, la mort semble gagner l’enonciateur qui ne percoit plus le monde: il n’entend pas et ne voit pas.

L’abandon des sens s’accompagne d’une posture qui ne cesse de l’assimiler a un defunt. Son dos courbe penche ostensiblement vers le sol, et par extrapolation, vers sa propre tombe. Quant aux mains croisees, elles illustrent le retrait hors du reel, le poete abandonne l’ecriture. Le vers huit ancre definitivement Hugo dans l’eternite de la mort puisque « Le jour sera pour (lui) comme la nuit. »[15] La mort parait ici la seule solution envisageable pour reunir les deux etres. Cependant, la troisieme strophe met en scene le discours du vivant a la morte. Il y a donc un revirement, un retour au reel.

Nous comprenons alors que le voyage du premier quatrain constitue le pelerinage du pere en deuil sur le tombeau de sa fille. Un vice logique apparait neanmoins. Le trajet du pelerin doit s’effectuer le 4 septembre 1847 mais cette datation est factice car le poeme a ete redige en 1856. Or, a cette date, Hugo est exile, il ne peut donc physiquement pas se rendre au cimetiere d’Harfleur mais il se situe surtout dans une impossibilite emotionnelle. Le deces de Leopoldine s’oppose a toute logique, la mort des enfants apparait comme contre-nature car elle hypotheque toute notion d’avenir.

Ceci pourrait transparaitre dans l’organisation meme du poeme: dans le premier quatrain Leopoldine semble vivante comme son pere, mais le second quatrain developpe une autre structure, le pere meurt car sa fille est morte. Dans les deux cas, la separation est niee. Le dernier quatrain illustrerait alors l’incoherence de la mort de l’enfant. Il y a une impossibilite, un hiatus traduisant le refus du deces. Par ailleurs, le deni du deces s’accompagne du fantasme de la resurrection particulierement mit en scene dans le dernier poeme des Contemplations: « A celle qui est restee en France ».

Le titre est equivoque, a nouveau Leopoldine n’est pas representee dans la realite de la mort. Elle est celle qui n a pas subi l’affre de l’exil, celle qui a pu demeurer au sein de la patrie. La morte semble alors plus vivante que le proscrit, symboliquement mort. De plus, Hugo use de nombreux euphemismes, Leopoldine est figuree dans le sommeil a travers les expressions « l’enfant qui dort »[16] , « ma douce endormie »[17] ainsi que dans l’interrogation pathetique: « Pourquoi donc dormais-tu d’une facon si dure / Que tu n’entendais pas lorsque je t’appelais? [18] Hugo mise alors sur la force de la parole pour reveiller son enfant. Lazare ressuscite en ecoutant le Christ, la puissance du verbe est telle qu’elle peut rendre la vie. Le « je » hugolien devient hyperbolique, il pretend concurrencer Dieu en exhortant a la resurrection: « Mets- toi sur ton seant »[19] fait echo au « Lazare, leve-toi! » de Jesus. Mais le retour a la vie ne s’opere pas, Hugo s’en etonne avec une irreverence extraordinaire: « Lazare ouvrit les yeux quand Jesus l’appela; / Quand je lui parle, helas! Pourquoi les ferme-t-elle? Ou serait donc le mal (… ) / Quand ce qu’un Dieu fit, un pere le ferait? »[20] Des lors, a l’impossible reveil se substitue le don des Contemplations: « Prends ce livre: il est a toi »[21] L’usage du demonstratif indique une convergence du « je » et du tombeau. La relation entre les deux entites se voit accentuee par l’entrelacement des pronoms personnels « je » et « tu ». Par ailleurs, l’enonciateur du poeme est un mort au meme titre que Leopoldine. Hugo meurt avec sa fille le 4 septembre 1843 or cet exil interieur se conjugue avec l’exil impose par Napoleon III.

La vie du proscrit s’est alors refugiee dans le livre qui contient « (son) ame, le spectre de (sa) vie »[22]. Le transfert de la vie dans le recueil s’opere par l’ecriture car c’est uniquement lorsque le poete « (eut) termine ces pages que le livre se mit a palpiter, a respirer, a vivre »[23]. Plus Hugo s’eloigne de lui-meme, plus les Contemplations s’animent si bien qu’au terme du recueil, le recit est assume par un mort. « A celle qui est restee en France » constitue un echo a la Preface qui demandait au lecteur de lire l’oeuvre comme celle d’un mort.

Le recueil est destine a Leopoldine, c’est un « don de l’absent a la morte »[24] , un obscur messager qui, en tombant dans le tombeau, reunit le proscrit et la defunte. Cette reunion a symboliquement lieu le 2 novembre 1855, jour des morts. Apres avoir observe la figuration de la mort et de la resurrection, nous nous proposons d’analyser leur construction dans l’architecture de l’ouvrage. Dans la « Preface », Hugo commente l’organisation de son recueil. Les Contemplations se composent de deux volumes separes par un tombeau, un abime.

La mort de Leopoldine Hugo scinde la vie du poete en deux parties: « Autrefois » (1830-1843) et « Aujourd’hui » (1843-1856) se confondant avec le present de l’ecriture puisque Hugo acheve et publie l’ouvrage en 1856. Nous ajouterons que chacun des deux volumes se subdivise en trois livres obeissant ainsi a une rigoureuse symetrie. « Autrefois » comprend des poemes relatant l’enfance et la jeunesse du poete. Cette partie traite par ailleurs des querelles litteraires de l’epoque.

Cependant, la premiere partie n’est pas detachable de la seconde; s’agissant des « memoires d’une ame »[25] il y a une continuite evidente entre le passe et le present du « Je ». De plus, la convergence est assuree par le biais d’artifices, « Autrefois » est deja teinte d’ « Aujourd’hui ». En effet, en multipliant les effets d’annonce, la mort et l’exil se voient anticipes. Ainsi, « A ma fille » se donne a lire comme une prophetie edifiante. Le poeme transcrit le discours du vivant a la vivante. L’enonciateur affirme se soumettre et conseille a sa fille de s’eloigner de la societe.

L’idee de soumission semble particulierement revelatrice, elle evoque la resignation de Hugo suite a la mort de son enfant. Si la revolte s’estompe uniquement dans les Pauca meae, XV,: « Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste / Que mon coeur ait saigne, puisque Dieu l’a voulu! »[26], elle est deja amorcee en ouverture meme des Contemplations. De plus, l’exhortation a vivre loin du monde sera scrupuleusement respectee, Leopoldine, en se noyant, et Hugo, en subissant l’exil, seront tous deux prives de la societe. Le processus inverse s’observe dans « Aujourd’hui ».

Une majorite des poemes constituant les Pauca meae s’organise autour du souvenir de la disparue. Le passe investit le present. Nous devons, par ailleurs, aborder la question du tombeau de Leopoldine. Hugo le situe entre « Autrefois » et « Aujourd’hui » cependant nous pourrions postuler que celui-ci se trouve plutot dans l’absence de mots et d’images du « 4 SEPTEMBRE 1843 ». Au-dela de la ligne de pointilles, aucun poeme n’est date de 1843. Il semble donc y avoir deux coupures dans l’organisation du recueil, l’une distinguant l’ « Autrefois » et l’ « Aujourd’hui », l’autre, plus discrete, dechirant le temps a partir du 4 septembre.

La mort s’impose implacablement, la plupart des poemes du livre V sont, en effet, dates du 2 novembre, le jour des morts, auquels s’ajoute la serie de poeme commemorant l’anniversaire de la noyade. Tout est savamment orchestre pour que le present d’ « Aujourd’hui » se confonde avec la mort, celle de Leopoldine anticipant celle de son pere. Hugo se positionne dans de nombreux textes en attente d’une delivrance ne pouvant que prendre la forme de la mort: « O ma fille! J’aspire a l’ombre ou tu reposes / Puisque mon coeur est mort, j’ai bien assez vecu. »[27]

La mort se rapproche du poete dans le livre V relatant l’exil a Jersey puis a Guernesey. Depossede de son statut social, le proscrit se definit par la perte de son pays, de sa langue natale ainsi que de son identite. Il est alors comparable aux defunts. L’enonciateur se decrit lui-meme comme une « vision »[28], silhouette evanescente quittant peu a peu le monde des vivants. Frappe d’ostracisme, Hugo habite desormais « l’ombre »[29] d’ou il reclame le droit de s’adresser a ses semblables: les morts. Le livre VI figure le poete en contemplateur voyant dans la mort une naissance.  En frappant a une porte » date du 4 septembre 1855 met fin a la serie de poemes dedie au deces de Leopoldine, la mort de la fille entraine inexorablement celle du pere. Le poeme s’acheve sur ce vers emblematique: « Ouvre, tombeau »[30]. « Aujourd’hui » apparait donc comme un exil hors de soi double d’une attente interminable de la mort. La stucture des Contemplations retrace donc l’itineraire du poete s’effectuant de l’ « Aurore » au « Bord de l’infini ». Ce parcours constitue une metaphore de la mort. Celle-ci est, en effet, envisagee comme un voyage. Leopoldine oit quitter l’ « ici »[31] terrestre pour un « la-bas » celeste, telle est la lecon de « 15 fevrier 1843 ». Or, ce meme trajet s’opere dans l’architecture du recueil. Le moi hugolien se vide peu a peu de sa substance, il s’eloigne de lui-meme au fil des livres. Le temps de l’enfance, « des luttes et des reves » s’efface pour laisser place au deuil. Le poete se met alors « en marche » vers la mort, une mort qui se prolonge symboliquement dans l’exil. A partir du livre V, Hugo ne se figure plus en vivant, il est le proscrit, « une vision », l’ombre de lui-meme. Le voyage s’acheve avec « A celle qui est restee en France ».

Ce poeme succede au dernier livre, il se situe donc hors du recueil au meme titre que la Preface. Un rapport etroit s’etablit entre les deux textes, le dernier repondant au premier. Si Hugo a donne ses consignes de lecture dans la Preface: « Ce livre doit etre lu comme on lirait le livre d’un mort »[32], nous constatons qu’au terme du recit l’auteur est un mort. L’impossible resurrection de Leopoldine conduit l’ame du poete a se refugier dans Les Contemplations qui rejoignent la tombe de la defunte. Ainsi, « A celle qui est restee en France » fait echo a la Preface, le recueil se referme alors sur lui-meme.

Le 4 septembre 1843 brise definitivement la vie de Hugo qui ne peut se resoudre a la perte de sa fille. Le poete figure cette absence sous differentes formes. Bien que Leopoldine soit vivante, le drame se voit anticipe dans la premiere partie du recueil ou des signes funestes preparent le lecteur a sa disparition. Les effets d’annonce auxquels se joint le procede de la double lecture predisent le deces et contribuent a forger l’image d’un « poete prophete ». Si le spectre de Leopoldine hante l’ensemble des Contemplations, la morte n’est jamais explicitement representee.

La date de la noyade fait place a une ligne de pointilles figurant ainsi l’indicible. La mort de l’enfant enterine toute perspective d’ avenir, elle s’oppose a la survie de l’espece. Confronte a cet illogisme, Hugo ne peut representer l’irrepresentable. Le refus de la mort se transcrit par l’absence de recit du drame ainsi que par la volonte de ne pas nommer Leopoldine, son prenom n’apparait jamais dans le recueil. La mort se rattache a elle par le biais de metonymies, nous devinons la morte a travers les figures de Claire Pradier ou du garconnet decede du croup dans le poeme « Le revenant ».

Le deni se manifeste egalement dans la description de Leopoldine endormie, niant de facto la realite du tombeau. Des lors, le poete entreprend de reveiller son enfant, il compte sur la puissance du verbe pour operer une resurrection. Le reveil n’aboutissant pas, Hugo offre alors le livre a la tombe, reunissant ainsi pour l’eternite le banni et la defunte. La mort est donc omnipresente dans Les Contemplations, elle y apparait dans le principe meme de son organisation. Le voyage metaphysique effectue par Leopoldine se voit enchevetre dans la progression des livres.

La mort de la fille engendrant la mort du pere, l’itineraire de ce dernier ne peut que tendre vers le tombeau. D’ « Autrefois » a « Aujourd’hui », nous assistons a l’agonie du poete qui, au terme du recueil, se figure en mort. Hugo n’a, certes pas pu ressusciter sa fille mais il lui a offert l’immortalite a travers les vers des Contemplations. ———————– [1] Victor Hugo, Les Contemplations, Gallimard, Paris, 1973, p. 271. [2] Op. cit. ,p. 413. [3] Op. cit. ,p. 167. [4] Op. cit. ,p. 217. [5] Op. cit. ,p. 217. [6] Les Contemplations,p. 169. [7] Op. cit. ,p. 213. [8] Op. cit. ,p. 168. 9] Op. cit. ,p. 208. [10] Ibid. [11] Les Contemplations, p. 214. Je souligne. [12] Op. cit. , p. 233. [13] Op. cit. , p. 226. Je souligne. [14] Ibidem. [15] Les Contemplations, p. 226. [16] Op. cit. , p. 413. [17] Op. cit. , p. 418. [18] Op. cit. , p. 413. [19] Op. cit. ,p. 411. [20] Les Contemplations, p. 414. [21] Op. cit. , p. 411. [22] Ibid. [23] Ibid. [24] Op. cit. , p. 415. [25] Op. cit. , p. 28. [26] Les Contemplations, p. 227. [27] Op. cit. , p. 224. [28] Op. cit. , p. 239. [29] Op. cit. , p. 253. [30] Les Contemplations, p. 356. [31] Op. cit. , p. 208. [32] Op. cit. , p. 27. l