Mademoiselle de chartres

Mademoiselle de chartres

Madame de La Fayette La Princesse de Cleves 1678 [? 1? ] L A magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’eclat, que dans les [? 2? ]dernieres annees du regne de Henri ? econd. Ce Prince e? toit galand, bien fait, et amoureux ; quoique ? a pa?? ion pour Diane de Poitiers, Duche?? e de Valentinois, eu? t commence il y avoit plus de vingt ans, elle n’en e? toit pas moins violente, et il n’en donnoit pas des temoignages moins eclatans. Comme il reu?? i?? oit admirablement dans tous les exercices du corps, il en fai? oit une de ? es plus grandes occupations. [? 3? C’etoit tous les jours des parties de cha?? e et de paulme, des balets, des cour? es de bagues, ou de ? emblables diverti?? emens. Les couleurs et les chiffres de Madame de Valentinois paroi?? oient par tout, et elle paroi?? oit elle-meme avec tous les aju? temens que pouvoit avoir Mademoi? elle de la Marck ? a petite-fille, qui e? toit alors a marier. La pre? ence de la Reine autori? oit la ? ienne. Cette Prince?? e e? toit belle, [? 4? ]quoiqu’elle eu? t pa??

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e la premiere jeune?? e ; elle aimoit la grandeur, la magnificence, et les plai? irs. Le Roy l’avoit epousee lorsqu’il e? oit encore Duc d’Orleans, et qu’il avoit pour ai? ne le Dauphin, qui mourut a Tournon ; Prince, que ? a nai?? ance et ? es grandes qualitez de? tinoient a remplir dignement la place du Roy Francois Premier, ? on pere. L’humeur ambitieu? e de la Reine luy fai? oit [? 5? ]trouver une grande douceur a regner ; il ? embloit qu’elle ? ouffri? t ? ans peine l’attachement du Roy pour la Duche?? e de Valentinois, et elle n’en temoignoit aucune jalou? ie ; mais elle avoit une ? i profonde di?? imulation, qu’il e? toit difficile de juger de ? es ? entimens, et la politique l’obligeoit d’approcher cette Duche?? de ? a per? onne, afin d’en approcher au?? i le Roy. Ce Prince aimoit le commerce des femmes, meme de celles dont il [? 6? ]n’estoit pas amoureux : Il demeuroit tous les jours chez la Reine a l’heure du Cercle, ou tout ce qu’il y avoit de plus beau et de mieux fait de l’un et de l’autre sexe, ne manquoit pas de se trouver. Jamais Cour n’a eu tant de belles personnes, et d’hommes admirablement bien faits, et il sembloit que la nature eust pris plaisir a placer ce qu’elle donne de plus beau dans les plus grandes Princesses, et dans les plus [? 7? grands Princes : Madame Elisabeth de France, qui fut depuis Reine d’Espagne, commencoit a faire paroitre un esprit surprenant, et cette incomparable beaute qui luy a este si funeste. Marie Stuart Reine d’Ecosse, qui venoit d’epouser Monsieur le Dauphin, et qu’on appelloit la Reine Dauphine, estoit une personne parfaite pour l’esprit et pour le corps : Elle avoit este elevee a la Cour de France, elle en avoit pris [? 8? ]toute la politesse, et elle estoit nee avec tant de dispositions pour toutes les belles choses, que malgre sa grande jeunesse, elle les aimoit, et s’y connoissoit mieux que personne.

La Reine sa belle-mere, et Madame s? ur du Roy, aimoient aussi les Vers, la Comedie et la Musique : Le goust que le Roy Francois premier avoit eu pour la Poesie et pour les Lettres, regnoit encore en France ; et le Roy son fils aimant les exercices du [? 9? ]corps, tous les plaisirs estoient a la Cour : Mais ce qui rendoit cette Cour belle et majestueuse, etoit le nombre infiny de Princes et de grands Seigneurs d’un merite extraordinaire. Ceux que je vais nommer, estoient en des manieres differentes, l’ornement et l’admiration de leur siecle.

Le Roy de Navarre attiroit le respect de tout le monde par la grandeur de son rang, et par celle qui paroissoit en sa personne. [? 10? ]Il excelloit dans la guerre, et le Duc de Guise lui donnoit une emulation qui l’avoit porte plusieurs fois a quitter sa place de General, pour aller combattre aupres de luy comme un simple soldat, dans les lieux les plus perilleux. Il est vray aussi que ce Duc avoit donne des marques d’une valeur si admirable, et avoit eu de si heureux succes, qu’il n’y avoit point de grand Capitaine qui ne dust le regarder avec envie. Sa valeur estoit [? 11? soutenue de toutes les autres grandes qualitez : il avoit un esprit vaste et profond, une ame noble et elevee, et une egale capacite pour la guerre et pour les affaires. Le Cardinal de Lorraine son frere estoit ne avec une ambition demesuree, avec un esprit vif et une eloquence admirable ; et il avoit acquis une science profonde, dont il se servoit pour se rendre considerable en defendant la Religion Catholique, qui [? 12? ]commencoit d’estre attaquee. Le Chevalier de Guise, que l’on appellla depuis le grand Prieur, estoit un Prince aime de tout le monde, bien fait, plein d’esprit, plein d’adresse, et d’une valeur celebre par toute l’Europe.

Le Prince de Conde, dans un petit corps peu favorise de la nature, avoit une ame grande et hautaine, et un esprit qui le rendoit aimable aux yeux meme des plus belles femmes : Le Duc de Nevers, dont [? 13? ]la vie estoit glorieuse par la guerre et par les grands emplois qu’il avoit eus, quoique dans un age un peu avance, faisoit les delices de la Cour. Il avoit trois fils parfaitement bien faits ; le second qu’on appelloit le Prince de Cleves, estoit digne de soutenir la gloire de son nom : il estoit brave et magnifique, et il avoit une prudence qui ne se trouve gueres avec la jeunesse.

Le Vidame de Chartres, descendu de cette [? 14? ]ancienne Maison de Vendosme, dont les Princes du Sang n’ont point dedaigne de porter le nom, estoit egalement distingue dans la guerre et dans la galanterie. Il estoit beau, de bonne mine, vaillant, hardy, liberal : Toutes ces bonnes qualitez estoient vives et eclatantes, enfin, il etoit seul digne d’estre compare au Duc de Nemours, si quelqu’un luy eust pu estre comparable. Mais ce Prince estoit un chef-d’? uvre de la nature ; ce [? 15? ]qu’il avoit de moins admirable, estoit d’estre l’homme du monde le mieux fait et le plus beau.

Ce qui le mettoit au-dessus des autres, estoit une valeur incomparable, et un agreement dans son esprit, dans son visage et dans ses actions, que l’on n’a jamais vu qu’a luy seul ; il avoit un enjouement qui plaisoit egalement aux hommes et aux femmes, une adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une maniere de [? 16? ]s’habiller qui estoit toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir estre imitee, et enfin, un air dans toute sa personne, qui faisoit qu’on ne pouvoit regarder que luy dans tous les lieux ou il paroissoit.

Il n’y avoit aucune Dame dans la Cour, dont la gloire n’eust este flatee de le voir attache a elle : peu de celles a qui il s’estoit attache se pouvoient vanter de luy avoir resiste, et meme plusieurs a qui il n’avoit point temoigne de [? 17? ]passion n’avoient pas laisse d’en avoir pour luy. Il avoit tant de douceur et tant de disposition a la galanterie, qu’il ne pouvoit refuser quelques soins a celles qui tachoient de luy plaire· ainsi il avoit plusieurs maitresses, mais il estoit difficile de deviner celle qu’il aimoit veritablement.

Il alloit souvent chez la Reine Dauphine ; la beaute de cette Princesse, sa douceur, le soin qu’elle avoit de plaire a tout le monde, et l’estime particuliere [? 18? ]qu’elle temoignoit a ce Prince, avoit souvent donne lieu de croire qu’il levoit les yeux jusqu’a elle. Messieurs de Guise dont elle estoit niece, avoient beaucoup augmente leur credit et leur consideration par son mariage ; leur ambition les faisoit aspirer a s’egaler aux Princes du Sang, et a partager le pouvoir du Connetable de Montmorency.

Le Roy se reposoit sur luy de la plus grande partie du gouvernement des [? 19? ]affaires, et traitoit le Duc de Guise et le Marechal de saint Andre, comme ses Favoris. Mais ceux que la faveur, ou les affaires approchoient de sa personne, ne s’y pouvoient maintenir qu’en se soumettant a la Duchesse de Valentinois ; et quoiqu’elle n’eust plus de jeunesse, ny de beaute, elle le gouvernoit avec un empire si absolu, que l’on peut dire qu’elle estoit maitresse de sa personne et de l’Etat. Le Roy avoit toujours [? 20? ]aime le Connestable, et si-tost qu’il avoit commence a regner, il ’avoit rappelle de l’exil ou le Roy Francois premier l’avoit envoye. La Cour estoit partagee entre Messieurs de Guise et le Connestable, qui estoit soutenu des Princes du Sang. L’un et l’autre party avoit toujours songe a gagner la Duchesse de Valentinois. Le Duc d’Aumale, Frere du Duc de Guise, avoit epouse une de ses filles : le Connestable aspiroit a la [? 21? ]meme alliance. Il ne se contentoit pas d’avoir marie son fils aine avec Madame Diane fille du Roy, et d’une Dame de Piedmont, qui se fit Religieuse aussi? ost qu’elle fut accouchee. Ce mariage avoit eu beaucoup d’obstacles, par les promesses que Monsieur de Montmorency avoit faites a Mademoiselle de Piennes, une des filles d’honneur de la Reine : Et bien que le Roy les eust surmontez avec une patience et une [? 22? ]bonte extreme, ce Connestable ne se trouvoit pas encore assez appuye, s’il ne s’asseuroit de Madame de Valentinois, et s’il ne la separoit de Messieurs de Guise, dont la grandeur commencoit a donner de l’inquietude a cette Duchesse.

Elle avoit retarde autant qu’elle avoit pu, le mariage du Dauphin avec la Reine d’Ecosse : La beaute et l’esprit capable et avance de cette jeune Reine, et l’elevation que ce mariage [? 23? ]donnoit a Messieurs de Guise, luy estoient insuportables. Elle haissoit particulierement le Cardinal de Lorraine, il luy avoit parle avec aigreur, et meme avec mepris ; elle voyoit qu’il prenoit des liaisons avec la Reine ; de sorte que le Connestable la trouva disposee a s’unir avec luy, et a entrer dans son alliance, par le mariage de Mademoiselle de la Marck sa petite fille, avec Monsieur d’Anville son second fils, qui [? 4? ]succeda depuis a sa Charge sous le regne de Charles ??. Le Connestable ne crut pas trouver d’obstacles dans l’esprit de Monsieur d’Anville pour un mariage, comme il en avoit trouve dans l’esprit de Monsieur de Montmorency ; mais quoique les raisons luy en fussent cachees, les difficultez n’en furent gueres moindres. Monsieur d’Anville etoit eperduement amoureux de la Reine Dauphine, et quelque peu [? 25? ]d’esperance qu’il eust dans cette passion, il ne pouvoit se resoudre a prendre un engagement qui partageroit ses soins.

Le Marechal de saint Andre estoit le seul dans la Cour qui n’eust point pris de party : Il estoit un des Favoris, et sa faveur ne tenoit qu’a sa personne : Le Roy l’avoit aime des le temps qu’il estoit Dauphin ; et depuis il l’avoit fait Marechal de France dans un age ou l’on n’a pas encore accoutume de [? 26? ]pretendre aux moindres dignitez. Sa faveur luy donnoit un eclat qu’il soutenoit par son merite et par l’agreement de sa personne, par une grande delicatesse pour sa table et pour ses meubles, et par la plus grande magnificence qu’on eust jamais veuz en un particulier.

La liberalite du Roy fournissoit a cette depense ; Ce Prince alloit jusqu’a la prodigalite pour ceux qu’il aimoit ; il n’avoit pas toutes les grandes qualitez, [? 27? ]mais il en avoit plusieurs, et surtout celle d’aimer la guerre, et de l’entendre ; aussi avoit? il eu d’heureux succes, et si on en excepte la Bataille de saint Quentin, son regne n’avoit este qu’une suite de victoires. Il avoit gagne en personne la Bataille de Renty ; le Piemont avoit este conquis, les Anglois avoient este chassez de France, et l’Empereur Charles?

Quint avoit veu finir sa bonne fortune devant la Ville de Mets qu’il avoit [? 28? ]assiegee inutilement avec toutes les forces de l’Empire, et de l’Espagne. Neanmoins, comme le mal? heur de saint Quentin avoit diminue l’esperance de nos Conquettes, et que depuis la fortune avoit semble se partager entre les deux Rois, ils se trouverent insensiblement disposez a la Paix. La Duchesse Douairiere de Loraine avoit commence a en faire des propositions dans le temps du mariage de Monsieur [? 29? ]le Dauphin, il y avoit toujours eu depuis quelque negociation secrete.

Enfin Cercan dans le pais d’Artois, fut choisi pour le lieu ou l’on devoit s’assembler. Le Cardinal de Loraine, le Connestable de Montmorency, et le Marechal de saint Andre, s’y trouverent pour le Roy. Le Duc d’Albe et le Prince d’Orange, pour Philippe ??. Et le Duc et la Duchesse de Loraine furent les Mediateurs. Les principaux articles [? 30? ]estoient, le mariage de Madame Elizabeth de France avec Dom Carlos Infant d’Espagne, et celuy de Madame s? ur du Roy avec Monsieur de Savoye. Le Roy demeura cependant sur la frontiere, et il y receut la nouvelle de la mort de Marie Reine d’Angleterre.

Il envoya le Comte de Randan a Elizabeth, pour la complimenter sur son avenement a la Couronne : elle le receut avec joye : Ses droits estoient si mal [? 31? ]etablis, qu’il luy estoit avantageux de se voir reconnue par le Roy. Ce Comte la trouva instruite des interests de la Cour de France, et du merite de ceux qui la composoient, mais sur tout il la trouva si remplie de la reputation du Duc de Nemours, elle luy parla tant de fois de ce Prince, et avec tant d’empressement, que quand Monsieur de Randan fut revenu, et qu’il rendit compte au Roy de son voyage, il luy dit qu’il [? 2? ]n’y avoit rien que Monsieur de Nemours ne pust pretendre aupres de cette Princesse, et qu’il ne doutoit point qu’elle ne fust capable de l’epouser. Le Roy en parla a ce Prince des le soir meme, il luy fit conter par Monsieur de Randan toutes ses conversations avec Elizabeth, et luy conseilla de tenter cette grande fortune. Monsieur de Nemours crut d’abord que le Roy ne luy parloit pas serieusement ; mais comme il [? 33? ]vit le contraire : Au moins Sire, luy dit? l, si je m’embarque dans une entreprise chimerique, par le conseil et pour le service de votre Majeste, je la supplie de me garder le secret, jusqu’a ce que le succes me justifie vers le public, et de vouloir bien ne me pas faire paroitre remply d’une assez grande vanite, pour pretendre qu’une Reine qui ne m’a jamais vu, me veuille epouser par amour. Le Roy luy promit de ne [? 34? ]parler qu’au Connestable de ce dessein, et il jugea meme le secret necessaire pour le succes. Monsieur de Randan conseilloit a Monsieur de Nemours d’aller en Angleterre sur le simple pretexte de voyager, mais ce Prince ne pust s’y resoudre.

Il envoya Lignerolle qui estoit un jeune homme d’esprit son favory, pour voir les sentimens de la Reine, et pour tacher de commencer quelque liaison. En [? 35? ]attendant l’evenement de ce voyage, il alla voir le Duc de Savoye qui estoit alors a Bruxelles avec le Roy d’Espagne : La mort de Marie d’Angleterre apporta de grands obstacles a la Paix : L’Assemblee se rompit a la fin de Novembre, et le Roy revint a Paris. Il parut alors une beaute a la Cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l’on doit croire que c’etoit une beaute parfaite, puisqu’elle donna de [? 36? ]l’admiration dans un lieu u l’on estoit si accoutume a voir de belles personnes. Elle estoit de la meme maison que le Vidame de Chartres, et une des plus grandes heritieres de France. Son pere estoit mort jeune, et l’avoit laissee sous la conduite de Madame de Chartres sa femme, dont le bien, la vertu et le merite estoient extraordinaires. Apres avoir perdu son mary, elle avoit passe plusieurs annees sans revenir a la [? 37? ]Cour. Pendant cette absence, elle avoit donne ses soins a l’education de sa fille ; mais elle ne travailla pas seulement a cultiver son esprit et sa beaute, elle songea aussi a luy donner de la vertu et a la luy rendre aimable.

La pluspart des meres s’imaginent qu’il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en eloigner : Madame de Chartres avoit une opinion opposee, elle faisoit souvent [? 38? ]a sa fille des peintures de l’Amour, elle luy montroit ce qu’il a d’agreable, pour la persuader plus aisement sur ce qu’elle luy en apprenoit de dangereux ; Elle luy contoit le peu de sincerite des hommes, leurs tromperies, et leur infidelite ; les mal? heurs domestiques ou plongent les engagemens, et elle luy faisoit voir d’un autre cote, quelle tranquilite suivoit la vie d’une honneste femme, et combien la vertu donnoit [? 9? ]d’eclat et d’elevation a une personne qui avoit de la beaute et de la naissance : mais elle luy faisoit voir aussi combien il estoit difficile de conserver cette vertu, que par une extreme defiance de soy? meme, et par un grand soin de s’attacher a ce qui seul peut faire le bon? heur d’une femme, qui est d’aimer son mary et d’en estre aimee. Cette heritiere estoit alors un des grands Partis qu’il y eut en France ; et [? 40? ]quoiqu’elle fust dans une extreme jeunesse, l’on avoit deja propose plusieurs mariages.

Madame de Chartres qui estoit extremement glorieuse, ne trouvoit presque rien digne de sa fille, la voyant dans sa seizieme annee, elle voulut la mener a la Cour. Lorsqu’elle arriva, le Vidame alla au devant d’elle : Il fut surpris de la grande beaute de Mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur [? 41? ]de son teint et ses cheveux blonds, luy donnoient un eclat que l’on n’a jamais vu qu’a elle ; tous ses traits estoient reguliers, et son visage et sa personne estoient pleins de grace et de charmes.

Le lendemain qu’elle fut arrivee, elle alla pour assortir des pierreries chez un Italien qui en trafiquoit par tout le monde. Cet homme estoit venu de Florence avec la Reine, et s’estoit tellement enrichy dans son trafic, que [? 42? ]sa maison paroissoit plutost celle d’un grand Seigneur, que d’un Marchand. Comme elle y estoit, le Prince de Cleves y arriva. Il fut tellement surpris de sa beaute, qu’il ne put cacher sa surprise, et Mademoiselle de Chartres ne pust s’empecher de rougir en voyant l’etonnement qu’elle luy avoit donne : Elle se remit neanmoins sans temoigner d’autre attention aux actions de ce Prince, que celle que la [? 3? ]civilite luy devoit donner pour un homme tel qu’il paroissoit. Monsieur de Cleves la regardoit avec admiration, et il ne pouvoit comprendre qui estoit cette belle personne qu’il ne connoissoit point. Il voyoit bien par son air et par tout ce qui estoit a sa suite, qu’elle devoit estre d’une grande qualite. Sa jeunesse luy faisoit croire que c’estoit une fille, mais ne luy voyant point de mere, et l’Italien qui ne la connoissoit point, [? 44? ]l’appellant Madame, il ne scavoit que penser, et il la regardoit toujours avec etonnement.

Il s’apperceut que ses regards l’embarassoient contre l’ordinaire des jeunes personnes, qui voyent toujours avec plaisir l’effet de leur beaute : Il luy parut meme qu’il estoit cause qu’elle avoit de l’impatience de s’en aller, et en effet elle sortit assez promptement. Monsieur de Cleves se consola de la perdre de veue, dans l’esperance de [? 45? ]scavoir qui elle etoit ; mais il fut bien surpris quand il sceut qu’on ne la connoissoit point : Il demeura si touche de sa beaute, et de l’air modeste qu’il avoit remarque dans ses ctions, qu’on peut dire qu’il conceut pour elle des ce moment une passion et une estime extraordinaires : Il alla le soir chez Madame s? ur du Roy. Cette Princesse estoit dans une grande consideration, par le credit qu’elle avoit sur le Roy son [? 46? ]frere, et ce credit estoit si grand, que le Roy en faisant la Paix, consentoit a rendre le Piemont pour luy faire epouser le Duc de Savoye. Quoiqu’elle eust desire toute sa vie de se marier, elle n’avoit jamais voulu epouser qu’un Souverain, et elle avoit refuse pour cette raison le Roy de Navarre, lors qu’il estoit Duc de Vendosme, et avoit toujours souhaite Monsieur de Savoye.

Elle avoit conserve de l’inclination pour luy depuis [? 47? ]qu’elle l’avoit vu a Nice a l’entreveue du Roy Francois premier et du Pape Paul troisieme. Comme elle avoit beaucoup d’esprit, et un grand discernement pour les belles choses, elle attiroit tous les honnestes gens, et il y avoit de certaines heures ou toute la Cour estoit chez elle. Monsieur de Cleves y vint comme a l’ordinaire ; il estoit si remply de l’esprit et de la beaute de Mademoiselle de [? 48? ]Chartres, qu’il ne pouvoit parler d’autre chose.

Il conta tout haut son avanture, et ne pouvoit se lasser de donner des louanges a cette personne qu’il avoit veue, qu’il ne connoissoit point. Madame luy dit, qu’il n’y avoit point de personnes comme celle qu’il depeignoit, et que s’il y en avoit quelqu’une, elle seroit connue de tout le monde. Madame de Dampierre, qui estoit sa Dame d’honneur, et amie de Madame de Chartres, [? 49? ]entendant cette conversation, s’approcha de cette Princesse, et luy dit tout bas, que c’estoit sans doute Mademoiselle de Chartres que Monsieur de Cleves avoit veue.

Madame se retourna vers luy, et luy dit que s’il vouloit revenir chez elle le lendemain, elle luy feroit voir cette beaute dont il estoit si touche. Mademoiselle de Chartres parut en effet le jour suivant : elle fut receue des Reines avec tous les agreements qu’on [? 50? ]peut s’imaginer, et avec une telle admiration de tout le monde, qu’elle n’entendoit autour d’elle que des louanges. Elle les recevoit avec une modestie si noble, qu’il ne sembloit pas qu’elle les entendist, ou du moins qu’elle en fust touchee. Elle alla en suitte chez Madame s? ur du Roy.

Cette Princesse apres avoir loue sa beaute, luy conta l’etonnement qu’elle avoit donne a Monsieur de Cleves. Ce Prince entra un [? 51? ]moment apres : Venez, luy dit? elle, voyez si je ne vous tiens pas ma parole, et si en vous montrant Mademoiselle de Chartres, je ne vous fais pas voir cette beaute que vous cherchiez : remerciez? moy au moins de luy avoir appris l’admiration que vous aviez deja pour elle. Monsieur de Cleves sentit de la joye, de voir que cette personne qu’il avoit trouvee si aimable, estoit d’une qualite proportionnee a sa beaute : [? 52? Il s’approcha d’elle, et il la supplia de se souvenir qu’il avoit este le premier a l’admirer, et que sans la connoitre, il avoit eu pour elle tous les sentimens de respect et d’estime qui luy estoient deus. Le Chevalier de Guise et luy, qui estoient amis, sortirent ensemble de chez Madame. Ils louerent d’abord Mademoiselle de Chartres, sans se contraindre. Ils trouverent enfin qu’ils la louoient trop, et ils cesserent l’un [? 53? ]et l’autre de dire ce qu’ils en pensoient ; mais ils furent contrains d’en parler les jours suivans par tout ou ils se rencontrerent.

Cette nouvelle beaute fut longtemps le sujet de toutes les conversations. La Reine luy donna de grandes louanges, et eut pour elle une consideration extraordinaire : La Reine Dauphine en fit une de ses Favorites, et pria Madame de Chartres de la mener souvent chez elle. Mesdames, filles du Roy, l’envoyoient [? 54? ]l’envoyoient chercher pour estre de tous leurs divertissemens. Enfin elle estoit aimee et admiree de toute la Cour, excepte de Madame de Valentinois. Ce n’est pas que cette beaute luy donnast de l’ombrage ; une trop longue experience lui avoit appris qu’elle n’avoit rien a craindre aupres du Roy ; mais elle avoit tant de aine pour le Vidame de Chartres, qu’elle avoit souhaite d’attacher a elle par le mariage d’une de ses filles, [? 55? ]et qui s’estoit attache a la Reine, qu’elle ne pouvoit regarder favorablement une personne qui portoit son nom, et pour qui il faisoit paroitre une grande amitie. Le Prince de Cleves devint passionement amoureux de Mademoiselle de Chartres, et souhaitoit ardemment de l’epouser ; mais il craignoit que l’orgueil de Madame de Chartres ne fust blesse, de donner sa fille a un homme qui n’estoit pas [? 56? ]l’aine de sa Maison.

Cependant cette Maison estoit si grande, et le Comte d’Eu qui en estoit l’aine, venoit d’epouser une personne si proche de la Maison Royale, que c’estoit plutost la timidite que donne l’amour, que de veritables raisons, qui causoient les craintes de Monsieur de Cleves. Il avoit un grand nombre de Rivaux, le Chevalier de Guise lui paroissoit le plus redoutable par sa naissance, par son merite, et par l’eclat que [? 57? ]la faveur donnoit a sa Maison. Ce Prince estoit devenu amoureux de Mademoiselle de Chartres le premier jour qu’il l’avoit veue.

Il s’estoit apperceu de la passion de Monsieur de Cleves, comme Monsieur de Cleves s’etoit apperceu de la sienne. Quoyqu’ils fussent amis, l’eloignement que donnent les mesmes pretentions, ne leur avoit pas permis de s’expliquer ensemble, et leur amitie s’etoit refroidie, sans qu’ils eussent eu [? 58? ]la force de s’eclaircir. L’avanture qui etoit arrivee a Monsieur de Cleves, d’avoir vu le premier Mademoiselle de Chartres, luy paroissoit un heureux presage, et sembloit luy donner quelqu’avantage sur ses Rivaux ; mais il prevoioit de grands obstacles par le Duc de Nevers, son Pere.

Ce Duc avoit d’etroites liaisons avec la Duchesse de Valentinois : Elle etoit ennemie du Vidame, et cette raison etoit suffisante pour empescher le Duc de [? 59? ]Nevers de consentir que son fils pensast a sa niece. Madame de Chartres qui avoit eu tant d’application pour inspirer la vertu a sa fille, ne discontinua pas de prendre les memes soins dans un lieu ou ils estoient si necessaires, et ou il y avoit tant d’exemples si dangereux. L’ambition et la galanterie estoient l’ame de cette Cour, et occupoient egalement les hommes et les femmes.

Il y avoit tant d’interests et tant de [? 60? ]cabales differentes, et les Dames y avoient tant de part, que l’Amour estoit toujours mesle aux affaires, et les affaires a l’Amour. Personne n’etoit tranquille ny indifferent : on songeoit a s’elever, a plaire, a servir, ou a nuire ; on ne connoissoit ni l’ennui, ni l’oisivete, et on etoit toujours occupe des plaisirs, ou des intrigues. Les Dames avoient des attachemens particuliers pour la Reine, pour la Reine Dauphine, pour la Reine [? 61? ]de Navarre, pour Madame s? r du Roy, ou pour la Duchesse de Valentinois. Les inclinations, les raisons de bienseance, ou le rapport d’humeur, faisoient ces differents attachemens. Celles qui avoient passe la premiere jeunesse, et qui faisoient profession d’une vertu plus austere, estoient attachees a la Reine. Celles qui estoient plus jeunes, et qui cherchoient la joye et la galenterie, faisoient leur cour a la Reine [? 62? ]Dauphine. La Reine de Navarre avoit ses Favorites, elle estoit jeune, et elle avoit du pouvoir sur le Roy son mary.

Il estoit joint au Connestable, et avoit par la beaucoup de credit : Madame s? ur du Roy, conservoit encore de la beaute, et attiroit plusieurs Dames aupres d’elle : La Duchesse de Valantinois avoit toutes celles qu’elle daignoit regarder ; mais peu de femmes lui etoient agreables, et excepte [? 63? ]quelques? unes qui avoient sa familiarite et sa confiance, et dont l’humeur avoit du raport avec la sienne, elle n’en recevoit chez elle que les jours ou elle prenoit plaisir a avoir une Cour comme celle de la Reine.

Toutes ces differentes cabales avoient de l’emulation et de l’envie les unes contre les autres : les Dames qui les composoient avoient aussi de la jalousie entr’elles, ou pour la faveur, ou pour les Amans ; les interests de grandeur [? 64? ]et d’elevation se trouvoient souvent joints a ces autres interests moins importans, mais qui n’etoient pas moins sensibles. Ainsi il y avoit une sorte d’agitation sans desordre dans cette Cour, qui la rendoit tres? agreable, mais aussi tres? dangereuse pour une jeune personne : Madame de Chartres voyoit ce peril, et ne songeoit qu’aux moyens d’en garantir sa fille.

Elle la pria, non pas comme sa mere, mais comme son amie, de [? 65? ]luy faire confidence de toutes les galanteries qu’on luy diroit, et elle luy promit de luy aider a se conduire dans des choses ou l’on estoit souvent embarassee quand on etoit jeune. Le Chevalier de Guise fit tellement paroitre les sentimens et les desseins qu’il avoit pour Mademoiselle de Chartres, qu’ils ne furent ignorez de personne. Il ne voyoit neanmoins que de l’impossibilite dans ce qu’il desiroit ; [? 66? il scavoit bien qu’il n’etoit point un parti qui convint a Mademoiselle de Chartres, par le peu de bien qu’il avoit pour soutenir son rang ; et il scavoit bien aussi que ses Freres n’approuveroient pas qu’il se mariast, par la crainte de l’abaissement que les mariages des cadets apportent d’ordinaire dans les grandes Maisons. Le Cardinal de Lorraine luy fit bien? tost voir qu’il ne se trompoit pas ; il condamna l’attachement qu’il [? 67? ]temoignoit pour Mademoiselle de Chartres, avec une chaleur extraordinaire, mais il ne lui en dit pas les veritables raisons.

Ce Cardinal avoit une haine pour le Vidame qui estoit secrette alors, et qui eclata depuis. Il eust plutost consenti a voir son Frere entrer dans toute autre alliance, que dans celle de ce Vidame, et il declara si publiquement combien il en estoit eloigne, que Madame de Chartres en fut sensiblement offensee. [? 68? ]Elle prit de grands soins de faire voir que le Cardinal de Loraine n’avoit rien a craindre, et qu’elle ne songeoit pas a ce mariage. Le Vidame prit la meme conduite, et sentit encore plus que Madame de Chartres, celle du Cardinal de Loraine, parce qu’il en scavoit mieux la cause.

Le Prince de Cleves n’avoit pas donne des marques moins publiques de sa passion, qu’avoit fait le Chevalier de Guise. Le [? 69? ]Duc de Nevers apprit cet attachement avec chagrin : il crut neanmoins qu’il n’avoit qu’a parler a son fils, pour le faire changer de conduite ; mais il fut bien surpris de trouver en luy le dessein forme d’epouser Mademoiselle de Chartres. Il blama ce dessein, il s’emporta, et cacha si peu son emportement, que le sujet s’en repandit bien? tost a la Cour, et alla jusqu’a Madame de Chartres.

Elle n’avoit pas mis en doute [? 70? ]que Monsieur de Nevers ne regardast le mariage de sa fille comme un avantage pour son fils, elle fut bien etonnee que la Maison de Cleves et celle de Guise, craignissent son alliance, au lieu de la souhaiter. Le depit qu’elle eut luy fit penser a trouver un Party pour sa fille, qui la mit au dessus de ceux qui se croyoient au dessus d’elle. Apres avoir tout examine, elle s’arreta au Prince Dauphin, fils du [? 71? ]Duc de Montpensier. Il etoit lors a marier, et c’estoit ce qu’il y avoit de plus grand a la Cour.

Comme Madame de Chartres avoit beaucoup d’esprit, qu’elle etoit aidee du Vidame qui etoit dans une grande consideration, et qu’en effet sa fille estoit un party considerable, elle agit avec tant d’adresse et tant de succez, que Monsieur de Montpensier parut souhaiter ce mariage, et il sembloit qu’il ne s’y pouvoit trouver de difficultez. [? 72? ] Le Vidame qui scavoit l’attachement de Monsieur d’Anville pour la Reine Dauphine, crut neanmoins qu’il falloit employer le pouvoir que cette Princesse avoit sur luy, pour l’engager a servir Mademoiselle de Chartres aupres du Roy et aupres du Prince de Montpensier, dont il estoit amy intime.

Il en parla a cette Reine, et elle entra avec joye dans une affaire ou il s’agissoit de l’elevation d’une personne qu’elle [? 73? ]aimoit beaucoup : elle le temoigna au Vidame, et l’asseura, que quoiqu’elle sceut bien qu’elle feroit une chose desagreable au Cardinal de Loraine son oncle, elle passeroit avec joye pardessus cette consideration, par ce qu’elle avoit sujet de se plaindre de luy, et qu’il prenoit tous les jours les interests de la Reine contre les siens propres. Les personnes galantes sont toujours bien aises qu’un pretexte leur donne [? 4? ]lieu de parler a ceux qui les aiment. Si? tost que le Vidame eut quitte Madame la Dauphine, elle ordonna a Chastelart, qui etoit Favory de Monsieur d’Anville, et qui scavoit la passion qu’il avoit pour elle, de luy aller dire de sa part, de se trouver le soir chez la Reine. Chastelart receut cette commission avec beaucoup de joye et de respect. Ce Gentilhomme estoit d’une bonne maison de Dauphine, mais son merite et son [? 75? ]esprit le mettoient au dessus de sa naissance.

Il estoit receu et bien traite de tout ce qu’il y avoit de grands Seigneurs a la Cour, et la faveur de la Maison de Montmorency l’avoit particulierement attache a Monsieur d’Anville ; il estoit bien fait de sa personne, adroit a toutes sortes d’exercices ; il chantoit agreablement, il faisoit des Vers, et avoit un esprit galant et passionne qui plut si fort a Monsieur d’Anville, qu’il le fit [? 76? ]confident de l’amour qu’il avoit pour la Reine Dauphine. Cette confidence l’approchoit de cette Princesse, et ce fut en la voyant souvant, qu’il prit le commencement de cette mal? eureuse passion qui luy ota la raison, et qui luy couta enfin la vie. Monsieur d’Anville ne manqua pas d’estre le soir chez la Reine ; il se trouva heureux que Madame la Dauphine l’eust choisi pour travailler a une chose qu’elle desiroit, et il luy [? 77? ]promit d’obeir exactement a ses ordres : mais Madame de Valentinois ayant este avertie du dessein de ce mariage, l’avoit traverse avec tant de soin, et avoit tellement prevenu le Roy, que lors que Monsieur d’Anville luy en parla, il luy fit paroitre qu’il ne l’aprouvoit pas, et luy ordonna meme de le dire au Prince de Montpensier.

L’on peut juger ce que sentit Madame de Chartres par la rupture d’une chose qu’elle avoit tant [? 78? ]desiree, dont le mauvais succes donnoit un si grand avantage a ses ennemis, et faisoit un si grand tort a sa fille. La Reine Dauphine temoigna a Mademoiselle de Chartres, avec beaucoup d’amitie, le deplaisir qu’elle avoit de luy avoir este inutile : Vous voyez, luy dit? elle, que j’ay un mediocre pouvoir : Je suis si haie de la Reine et de la Duchesse de Valentinois, qu’il est difficile que par elles, ou par ceux qui [? 79? ]sont dans leur dependance, elles ne traversent toujours toutes les choses que je desire : cependant (ajouta? ? elle) je n’ay jamais pense qu’a leur plaire ; aussi elles ne me haissent qu’a cause de la Reine ma mere, qui leur a donne autrefois de l’inquietude et de la jalousie. Le Roy en avoit este amoureux avant qu’il le fust de Madame de Valentinois ; et dans les premieres annees de son mariage, qu’il n’avoit point encore d’enfants, quoiqu’il aimat cette duchesse, il parut quasi resolu de se demarier pour epouser la reine ma mere. Madame de Valentinois qui craignait une femme qu’il avait deja aimee, et dont la beaute et l’esprit pouvaient diminuer sa faveur, s’unit au connetable, qui ne souhaitait pas aussi que le roi epousat une s? r de messieurs de Guise. Ils mirent le feu roi dans leurs sentiments, et quoiqu’il hait mortellement la duchesse de Valentinois, comme il aimait la reine, il travailla avec eux pour empecher le roi de se demarier ; mais pour lui oter absolument la pensee d’epouser la reine ma mere, ils firent son mariage avec le roi d’Ecosse, qui etait veuf de madame Magdeleine, s? ur du roi, et ils le firent parce qu’il etait le plus pret a conclure, et manquerent aux engagements qu’on avait avec le roi d’Angleterre, qui la souhaitait ardemment.

Il s’en fallait peu meme que ce manquement ne fit une rupture entre les deux rois. Henri VIII ne pouvait se consoler de n’avoir pas epouse la reine ma mere ; et, quelque autre princesse francaise qu’on lui proposat, il disait toujours qu’elle ne remplacerait jamais celle qu’on lui avait otee. Il est vrai aussi que la reine ma mere etait une parfaite beaute, et que c’est une chose remarquable que, veuve d’un duc de Longueville, trois rois aient souhaite de l’epouser ; son malheur l’a donnee au moindre, et l’a mise dans un royaume ou elle ne trouve que des peines.

On dit que je lui ressemble : je crains de lui ressembler aussi par sa malheureuse destinee, et, quelque bonheur qui semble se preparer pour moi, je ne saurais croire que j’en jouisse. Mademoiselle de Chartres dit a la reine que ces tristes pressentiments etaient si mal fondes, qu’elle ne les conserverait pas longtemps, et qu’elle ne devait point douter que son bonheur ne repondit aux apparences. Personne n’osait plus penser a mademoiselle de Chartres, par la crainte de deplaire au roi, ou par la pensee de ne pas reussir aupres d’une personne qui avait espere un prince du sang.

Monsieur de Cleves ne fut retenu par aucune de ces considerations. La mort du duc de Nevers, son pere, qui arriva alors, le mit dans une entiere liberte de suivre son inclination, et, sitot que le temps de la bienseance du deuil fut passe, il ne songea plus qu’aux moyens d’epouser mademoiselle de Chartres. Il se trouvait heureux d’en faire la proposition dans un temps ou ce qui s’etait passe avait eloigne les autres partis, et ou il etait quasi assure qu’on ne la lui refuserait pas. Ce qui troublait sa oie, etait la crainte de ne lui etre pas agreable, et il eut prefere le bonheur de lui plaire a la certitude de l’epouser sans en etre aime. Le chevalier de Guise lui avait donne quelque sorte de jalousie ; mais comme elle etait plutot fondee sur le merite de ce prince que sur aucune des actions de mademoiselle de Chartres, il songea seulement a tacher de decouvrir qu’il etait assez heureux pour qu’elle approuvat la pensee qu’il avait pour elle. Il ne la voyait que chez les reines, ou aux assemblees ; il etait difficile d’avoir une conversation particuliere.

Il en trouva pourtant les moyens, et il lui parla de son dessein et de sa passion avec tout le respect imaginable ; il la pressa de lui faire connaitre quels etaient les sentiments qu’elle avait pour lui, et il lui dit que ceux qu’il avait pour elle etaient d’une nature qui le rendrait eternellement malheureux, si elle n’obeissait que par devoir aux volontes de madame sa mere. Comme mademoiselle de Chartres avait le c? ur tres noble et tres bien fait, elle fut veritablement touchee de reconnaissance du procede du prince de Cleves.

Cette reconnaissance donna a ses reponses et a ses paroles un certain air de douceur qui suffisait pour donner de l’esperance a un homme aussi eperdument amoureux que l’etait ce prince : de sorte qu’il se flatta d’une partie de ce qu’il souhaitait. Elle rendit compte a sa mere de cette conversation, et madame de Chartres lui dit qu’il y avait tant de grandeur et de bonnes qualites dans monsieur de Cleves, et qu’il faisait paraitre tant de sagesse pour son age, que, si elle sentait son inclination portee a l’epouser, elle y consentirait avec joie.

Mademoiselle de Chartres repondit qu’elle lui remarquait les memes bonnes qualites, qu’elle l’epouserait meme avec moins de repugnance qu’un autre, mais qu’elle n’avait aucune inclination particuliere pour sa personne. Des le lendemain, ce prince fit parler a madame de Chartres ; elle recut la proposition qu’on lui faisait, et elle ne craignit point de donner a sa fille un mari qu’elle ne put aimer, en lui donnant le prince de Cleves. Les articles furent conclus ; on parla au roi, et ce mariage fut su de tout le monde.

Monsieur de Cleves se trouvait heureux, sans etre neanmoins entierement content. Il voyait avec beaucoup de peine que les sentiments de mademoiselle de Chartres ne passaient pas ceux de l’estime et de la reconnaissance, et il ne pouvait se flatter qu’elle en cachat de plus obligeants, puisque l’etat ou ils etaient lui permettait de les faire paraitre sans choquer son extreme modestie. Il ne se passait guere de jours qu’il ne lui en fit ses plaintes. — Est-il possible, lui disait-il, que je puisse n’etre pas heureux en vous epousant ?

Cependant il est vrai que je ne le suis pas. Vous n’avez pour moi qu’une sorte de bonte qui ne peut me satisfaire ; vous n’avez ni impatience, ni inquietude, ni chagrin ; vous n’etes pas plus touchee de ma passion que vous le seriez d’un attachement qui ne serait fonde que sur les avantages de votre fortune, et non pas sur les charmes de votre personne. — Il y a de l’injustice a vous plaindre, lui repondit-elle ; je ne sais ce que vous pouvez souhaiter au-dela de ce que je fais, et il me semble que la bienseance ne permet pas que j’en fasse davantage. Il est vrai, lui repliqua-t-il, que vous me donnez de certaines apparences dont je serais content, s’il y avait quelque chose au-dela ; mais au lieu que la bienseance vous retienne, c’est elle seule qui vous fait faire ce que vous faites. Je ne touche ni votre inclination ni votre c? ur, et ma presence ne vous donne ni de plaisir ni de trouble. — Vous ne sauriez douter, reprit-elle, que je n’aie de la joie de vous voir, et je rougis si souvent en vous voyant, que vous ne sauriez douter aussi que votre vue ne me donne du trouble. Je ne me trompe pas a votre rougeur, repondit-il ; c’est un sentiment de modestie, et non pas un mouvement de votre c? ur, et je n’en tire que l’avantage que j’en dois tirer. Mademoiselle de Chartres ne savait que repondre, et ces distinctions etaient au-dessus de ses connaissances. Monsieur de Cleves ne voyait que trop combien elle etait eloignee d’avoir pour lui des sentiments qui le pouvaient satisfaire, puisqu’il lui paraissait meme qu’elle ne les entendait pas.

Le chevalier de Guise revint d’un voyage peu de jours avant les noces. Il avait vu tant d’obstacles insurmontables au dessein qu’il avait eu d’epouser mademoiselle de Chartres, qu’il n’avait pu se flatter d’y reussir ; et neanmoins il fut sensiblement afflige de la voir devenir la femme d’un autre. Cette douleur n’eteignit pas sa passion, et il ne demeura pas moins amoureux. Mademoiselle de Chartres n’avait pas ignore les sentiments que ce prince avait eus pour elle.

Il lui fit connaitre, a son retour, qu’elle etait cause de l’extreme tristesse qui paraissait sur son visage, et il avait tant de merite et tant d’agrements, qu’il etait difficile de le rendre malheureux sans en avoir quelque pitie. Aussi ne se pouvait-elle defendre d’en avoir ; mais cette pitie ne la conduisait pas a d’autres sentiments : elle contait a sa mere la peine que lui donnait l’affection de ce prince. Madame de Chartres admirait la sincerite de sa fille, et elle l’admirait avec raison, car jamais personne n’en a eu une si grande et si naturelle ; mais elle ‘admirait pas moins que son c? ur ne fut point touche, et d’autant plus, qu’elle voyait bien que le prince de Cleves ne l’avait pas touchee, non plus que les autres. Cela fut cause qu’elle prit de grands soins de l’attacher a son mari, et de lui faire comprendre ce qu’elle devait a l’inclination qu’il avait eue pour elle, avant que de la connaitre, et a la passion qu’il lui avait temoignee en la preferant a tous les autres partis, dans un temps ou personne n’osait plus penser a elle.

Ce mariage s’acheva, la ceremonie s’en fit au Louvre ; et le soir, le roi et les reines vinrent souper chez madame de Chartres avec toute la cour, ou ils furent recus avec une magnificence admirable. Le chevalier de Guise n’osa se distinguer des autres, et ne pas assister a cette ceremonie ; mais il y fut si peu maitre de sa tristesse, qu’il etait aise de la remarquer. Monsieur de Cleves ne trouva pas que mademoiselle de Chartres eut change de sentiment en changeant de nom.

La qualite de son mari lui donna de plus grands privileges ; mais elle ne lui donna pas une autre place dans le c? ur de sa femme. Cela fit aussi que pour etre son mari, il ne laissa pas d’etre son amant, parce qu’il avait toujours quelque chose a souhaiter au-dela de sa possession ; et, quoiqu’elle vecut parfaitement bien avec lui, il n’etait pas entierement heureux. Il conservait pour elle une passion violente et inquiete qui troublait sa joie ; la jalousie n’avait point de part a ce trouble : jamais mari n’a ete si loin d’en prendre, et jamais femme n’a ete si loin d’en donner.

Elle etait neanmoins exposee au milieu de la cour ; elle allait tous les jours chez les reines et chez Madame. Tout ce qu’il y avait d’hommes jeunes et galants la voyaient chez elle et chez le duc de Nevers, son beau-frere, dont la maison etait ouverte a tout le monde ; mais elle avait un air qui inspirait un si grand respect, et qui paraissait si eloigne de la galanterie, que le marechal de Saint-Andre, quoique audacieux et soutenu de la faveur du roi, etait touche de sa beaute, sans oser le lui faire paraitre que par des soins et des devoirs.

Plusieurs autres etaient dans le meme etat ; et madame de Chartres joignait a la sagesse de sa fille une conduite si exacte pour toutes les bienseances, qu’elle achevait de la faire paraitre une personne ou l’on ne pouvait atteindre. La duchesse de Lorraine, en travaillant a la paix, avait aussi travaille pour le mariage du duc de Lorraine, son fils. Il avait ete conclu avec madame Claude de France, seconde fille du roi. Les noces en furent resolues pour le mois de fevrier. Cependant le duc de Nemours etait demeure a Bruxelles, entierement rempli et occupe de ses desseins pour l’Angleterre.

Il en recevait ou y envoyait continuellement des courriers : ses esperances augmentaient tous les jours, et enfin Lignerolles lui manda qu’il etait temps que sa presence vint achever ce qui etait si bien commence. Il recut cette nouvelle avec toute la joie que peut avoir un jeune homme ambitieux, qui se voit porte au trone par sa seule reputation. Son esprit s’etait insensiblement accoutume a la grandeur de cette fortune, et, au lieu qu’il l’avait rejetee d’abord comme une chose ou il ne pouvait parvenir, les difficultes s’etaient effacees de son imagination, et il ne voyait plus d’obstacles.

Il envoya en diligence a Paris donner tous les ordres necessaires pour faire un equipage magnifique, afin de paraitre en Angleterre avec un eclat proportionne au dessein qui l’y conduisait, et il se hata lui-meme de venir a la cour pour assister au mariage de monsieur de Lorraine. Il arriva la veille des fiancailles ; et des le meme soir qu’il fut arrive, il alla rendre compte au roi de l’etat de son dessein, et recevoir ses ordres et ses conseils pour ce qu’il lui restait a faire. Il alla ensuite chez les reines.

Madame de Cleves n’y etait pas, de sorte qu’elle ne le vit point, et ne sut pas meme qu’il fut arrive. Elle avait oui parler de ce prince a tout le monde, comme de ce qu’il y avait de mieux fait et de plus agreable a la cour ; et surtout madame la dauphine le lui avait depeint d’une sorte, et lui en avait parle tant de fois, qu’elle lui avait donne de la curiosite, et meme de l’impatience de le voir. Elle passa tout le jour des fiancailles chez elle a se parer, pour se trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisaient au Louvre.

Lorsqu’elle arriva, l’on admira sa beaute et sa parure ; le bal commenca, et comme elle dansait avec monsieur de Guise, il se fit un assez grand bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu’un qui entrait, et a qui on faisait place. Madame de Cleves acheva de danser et pendant qu’elle cherchait des yeux quelqu’un qu’elle avait dessein de prendre, le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna, et vit un homme qu’elle crut d’abord ne pouvoir etre que monsieur de Nemours, qui passait par-dessus quelques sieges pour arriver ou l’on dansait.

Ce prince etait fait d’une sorte, qu’il etait difficile de n’etre pas surprise de le voir quand on ne l’avait jamais vu, surtout ce soir-la, ou le soin qu’il avait pris de se parer augmentait encore l’air brillant qui etait dans sa personne ; mais il etait difficile aussi de voir madame de Cleves pour la premiere fois, sans avoir un grand etonnement. Monsieur de Nemours fut tellement surpris de sa beaute, que, lorsqu’il fut proche d’elle, et qu’elle lui fit la reverence, il ne put s’empecher de donner des marques de son admiration.

Quand ils commencerent a danser, il s’eleva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et les reines se souvinrent qu’ils ne s’etaient jamais vus, et trouverent quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se connaitre. Ils les appelerent quand ils eurent fini, sans leur donner le loisir de parler a personne, et leur demanderent s’ils n’avaient pas bien envie de savoir qui ils etaient, et s’ils ne s’en doutaient point. Pour moi, Madame, dit monsieur de Nemours, je n’ai pas d’incertitude ; mais comme madame de Cleves n’a pas les memes raisons pour deviner qui je suis que celles que j’ai pour la reconnaitre, je voudrais bien que Votre Majeste eut la bonte de lui apprendre mon nom. — Je crois, dit madame la dauphine, qu’elle le sait aussi bien que vous savez le sien. — Je vous assure, Madame, reprit madame de Cleves, qui paraissait un peu embarrassee, que je ne devine pas si bien que vous pensez. Vous devinez fort bien, repondit madame la dauphine ; et il y a meme quelque chose d’obligeant pour monsieur de Nemours, a ne vouloir pas avouer que vous le connaissez sans l’avoir jamais vu. La reine les interrompit pour faire continuer le bal ; monsieur de Nemours prit la reine dauphine. Cette princesse etait d’une parfaite beaute, et avait paru telle aux yeux de monsieur de Nemours, avant qu’il allat en Flandre ; mais de tout le soir, il ne put admirer que madame de Cleves. Le chevalier de Guise, qui l’adorait toujours, etait a ses pieds, et ce qui se venait de passer lui avait donne une douleur sensible.

Il prit comme un presage, que la fortune destinait monsieur de Nemours a etre amoureux de madame de Cleves ; et soit qu’en effet il eut paru quelque trouble sur son visage, ou que la jalousie fit voir au chevalier de Guise au-dela de la verite, il crut qu’elle avait ete touchee de la vue de ce prince, et il ne put s’empecher de lui dire que monsieur de Nemours etait bien heureux de commencer a etre connu d’elle, par une aventure qui avait quelque chose de galant et d’extraordinaire.

Madame de Cleves revint chez elle, l’esprit si rempli de tout ce qui s’etait passe au bal, que, quoiqu’il fut fort tard, elle alla dans la chambre de sa mere pour lui en rendre compte ; et elle lui loua monsieur de Nemours avec un certain air qui donna a madame de Chartres la meme pensee qu’avait eue le chevalier de Guise. Le lendemain, la ceremonie des noces se fit. Madame de Cleves y vit le duc de Nemours avec une mine et une grace si admirables, qu’elle en fut encore plus surprise.

Les jours suivants, elle le vit chez la reine dauphine, elle le vit jouer a la paume avec le roi, elle le vit courre la bague, elle l’entendit parler ; mais elle le vit toujours surpasser de si loin tous les autres, et se rendre tellement maitre de la conversation dans tous les lieux ou il etait, par l’air de sa personne et par l’agrement de son esprit, qu’il fit, en peu de temps, une grande impression dans son c? ur.

Il est vrai aussi que, comme monsieur de Nemours sentait pour elle une inclination violente, qui lui donnait cette douceur et cet enjouement qu’inspirent les premiers desirs de plaire, il etait encore plus aimable qu’il n’avait accoutume de l’etre ; de sorte que, se voyant souvent, et se voyant l’un et l’autre ce qu’il y avait de plus parfait a la cour, il etait difficile qu’ils ne se plussent infiniment. La duchesse de Valentinois etait de toutes les parties de plaisir, et le roi avait pour elle la meme vivacite et les memes soins que dans les commencements de sa passion.

Madame de Cleves, qui etait dans cet age ou l’on ne croit pas qu’une femme puisse etre aimee quand elle a passe vingt-cinq ans, regardait avec un extreme etonnement l’attachement que le roi avait pour cette duchesse, qui etait grand-mere, et qui venait de marier sa petite-fille. Elle en parlait souvent a madame de Chartres : — Est-il possible, Madame, lui disait-elle, qu’il y ait si longtemps que le roi en soit amoureux ? Comment s’est-il pu attacher a une personne qui etait beaucoup plus agee que lui, qui avait ete maitresse de son pere, et qui l’est encore de beaucoup d’autres, a ce que j’ai oui dire ? Il est vrai, repondit-elle, que ce n’est ni le merite, ni la fidelite de madame de Valentinois, qui a fait naitre la passion du roi, ni qui l’a conservee, et c’est aussi en quoi il n’est pas excusable ; car si cette femme avait eu de la jeunesse et de la beaute jointes a sa naissance, qu’elle eut eu le merite de n’avoir jamais rien aime, qu’elle eut aime le roi avec une fidelite exacte, qu’elle l’eut aime par rapport a sa seule personne, sans interet de grandeur, ni de fortune, et sans se servir de son pouvoir que pour des choses honnetes ou agreables au roi meme, il faut avouer qu’on aurait eu de la peine a s’empecher de louer ce prince du grand attachement qu’il a pour elle. Si je ne craignais, continua madame de Chartres, que vous disiez de moi ce que l’on dit de toutes les femmes de mon age qu’elles aiment a conter les histoires de leur temps, je vous apprendrais le commencement de la passion du roi pour cette duchesse, et plusieurs choses de la cour du feu roi, qui ont meme beaucoup de rapport avec celles qui se passent encore presentement. — Bien loin de ous accuser, reprit madame de Cleves, de redire les histoires passees, je me plains, Madame, que vous ne m’ayez pas instruite des presentes, et que vous ne m’ayez point appris les divers interets et les diverses liaisons de la cour. Je les ignore si entierement, que je croyais, il y a peu de jours, que monsieur le connetable etait fort bien avec la reine. — Vous aviez une opinion bien opposee a la verite, repondit madame de Chartres. La reine hait monsieur le connetable, et si elle a jamais quelque pouvoir, il ne s’en apercevra que trop. Elle sait qu’il a dit plusieurs fois au roi que, de tous ses enfants, il n’y avait que les naturels qui lui ressemblassent. Je n’eusse jamais soupconne cette haine, interrompit madame de Cleves, apres avoir vu le soin que la reine avait d’ecrire a monsieur le connetable pendant sa prison, la joie qu’elle a temoignee a son retour, et comme elle l’appelle toujours mon compere, aussi bien que le roi. — Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, repondit madame de Chartres, vous serez souvent trompee : ce qui parait n’est presque jamais la verite. — « Mais pour revenir a madame de Valentinois, vous savez qu’elle s’appelle Diane de Poitiers ; sa maison est tres illustre, elle vient des anciens ducs d’Aquitaine, son aieule etait fille naturelle de Louis XI, et enfin il n’y a ien que de grand dans sa naissance. Saint-Vallier, son pere, se trouva embarrasse dans l’affaire du connetable de Bourbon, dont vous avez oui parler. Il fut condamne a avoir la tete tranchee, et conduit sur l’echafaud. Sa fille, dont la beaute etait admirable, et qui avait deja plu au feu roi, fit si bien (je ne sais par quels moyens) qu’elle obtint la vie de son pere. On lui porta sa grace, comme il n’attendait que le coup de la mort ; mais la peur l’avait tellement saisi, qu’il n’avait plus de connaissance, et il mourut peu de jours apres. Sa fille parut a la cour comme la maitresse du roi. Le voyage d’Italie et la prison de ce prince interrompirent cette passion.

Lorsqu’il revint d’Espagne, et que mademoiselle la regente alla au-devant de lui a Bayonne, elle mena toutes ses filles, parmi lesquelles etait mademoiselle de Pisseleu, qui a ete depuis la duchesse d’Etampes. Le roi en devint amoureux. Elle etait inferieure en naissance, en esprit et en beaute a madame de Valentinois, et elle n’avait au-dessus d’elle que l’avantage de la grande jeunesse. Je lui ai oui dire plusieurs fois qu’elle etait nee le jour que Diane de Poitiers avait ete mariee ; la haine le lui faisait dire, et non pas la verite : car je suis bien trompee, si la duchesse de Valentinois n’epousa monsieur de Breze, grand senechal de Normandie, dans le meme temps que le roi devint amoureux de madame d’Etampes. Jamais il n’y a eu une si grande haine que l’a ete celle de ces deux femmes.

La duchesse de Valentinois ne pouvait pardonner a madame d’Etampes de lui avoir ote le titre de maitresse du roi. Madame d’Etampes avait une jalousie violente contre madame de Valentinois, parce que le roi conservait un commerce avec elle. Ce prince n’avait pas une fidelite exacte pour ses maitresses ; il y en avait toujours une qui avait le titre et les honneurs ; mais les dames que l’on appelait de la petite bande le partageaient tour a tour. La perte du dauphin, son fils, qui mourut a Tournon, et que l’on crut empoisonne, lui donna une sensible affliction. Il n’avait pas la meme tendresse, ni le meme gout pour son second fils, qui regne presentement ; il ne lui trouvait pas assez de hardiesse, ni assez de vivacite.

Il s’en plaignit un jour a madame de Valentinois, et elle lui dit qu’elle voulait le faire devenir amoureux d’elle, pour le rendre plus vif et plus agreable. Elle y reussit comme vous le voyez ; il y a plus de vingt ans que cette passion dure, sans qu’elle ait ete alteree ni par le temps, ni par les obstacles. — « Le feu roi s’y opposa d’abord ; et soit qu’il eut encore assez d’amour pour madame de Valentinois pour avoir de la jalousie, ou qu’il fut pousse par la duchesse d’Etampes, qui etait au desespoir que monsieur le dauphin fut attache a son ennemie, il est certain qu’il vit cette passion avec une colere et un chagrin dont il donnait tous les jours des marques.

Son fils ne craignit ni sa colere, ni sa haine, et rien ne put l’obliger a diminuer son attachement, ni a le cacher ; il fallut que le roi s’accoutumat a le souffrir. Aussi cette opposition a ses volontes l’eloigna encore de lui, et l’attacha davantage au duc d’Orleans, son troisieme fils. C’etait un prince bien fait, beau, plein de feu et d’ambition, d’une jeunesse fougueuse, qui avait besoin d’etre modere, mais qui eut fait aussi un prince d’une grande elevation, si l’age eut muri son esprit. — « Le rang d’aine qu’avait le dauphin, et la faveur du roi qu’avait le duc d’Orleans, faisaient entre eux une sorte d’emulation, qui allait jusqu’a la haine. Cette emulation avait commence des leur enfance, et s’etait toujours conservee.

Lorsque l’Empereur passa en France, il donna une preference entiere au duc d’Orleans sur monsieur le dauphin, qui la ressentit si vivement, que, comme cet Empereur etait a Chantilly, il voulut obliger monsieur le connetable a l’arreter, sans attendre le commandement du roi. Monsieur le connetable ne le voulut pas, le roi le blama dans la suite, de n’avoir pas suivi le conseil de son fils ; et lorsqu’il l’eloigna de la cour, cette raison y eut beaucoup de part. — « La division des deux freres donna la pensee a la duchesse d’Etampes de s’appuyer de monsieur le duc d’Orleans, pour la soutenir aupres du roi contre madame de Valentinois. Elle y reussit : ce prince, sans etre amoureux d’elle, n’entra guere moins dans ses interets, que le dauphin etait dans ceux de madame de Valentinois.

Cela fit deux cabales dans la cour, telles que vous pouvez vous les imaginer ; mais ces intrigues ne se bornerent pas seulement a des demeles de femmes. — « L’Empereur, qui avait conserve de l’amitie pour le duc d’Orleans, avait offert plusieurs fois de lui remettre le duche de Milan. Dans les propositions qui se firent depuis pour la paix, il faisait esperer de lui donner les dix-sept provinces, et de lui faire epouser sa fille. Monsieur le dauphin ne souhaitait ni la paix, ni ce mariage. Il se servit de monsieur le connetable, qu’il a toujours aime, pour faire voir au roi de quelle importance il etait de ne pas donner a son successeur un frere aussi puissant que le serait un duc d’Orleans, avec l’alliance de l’Empereur et les dix-sept provinces.

Monsieur le connetable entra d’autant mieux dans les sentiments de monsieur le dauphin, qu’il s’opposait par la a ceux de madame d’Etampes, qui etait son ennemie declaree, et qui souhaitait ardemment l’elevation de monsieur le duc d’Orleans. — « Monsieur le dauphin commandait alors l’armee du roi en Champagne et avait reduit celle de l’Empereur en une telle extremite, qu’elle eut peri entierement, si la duchesse d’Etampes, craignant que de trop grands avantages ne nous fissent refuser la paix et l’alliance de l’Empereur pour monsieur le duc d’Orleans, n’eut fait secretement avertir les ennemis de surprendre Epernay et Chateau-Thierry, qui etaient pleins de vivres. Ils le firent, et sauverent par ce moyen toute leur armee. — « Cette duchesse ne jouit pas longtemps du succes de sa trahison.

Peu apres, monsieur le duc d’Orleans mourut a Farmoutier, d’une espece de maladie contagieuse. Il aimait une des plus belles femmes de la cour, et en etait aime. Je ne vous la nommerai pas, parce qu’elle a vecu depuis avec tant de sagesse et qu’elle a meme cache avec tant de soin la passion qu’elle avait pour ce prince, qu’elle a merite que l’on conserve sa reputation. Le hasard fit qu’elle recut la nouvelle de la mort de son mari, le meme jour qu’elle apprit celle de monsieur d’Orleans ; de sorte qu’elle eut ce pretexte pour cacher sa veritable affliction, sans avoir la peine de se contraindre. — « Le roi ne survecut guere le prince son fils, il mourut deux ans apres.

Il recommanda a monsieur le dauphin de se servir du cardinal de Tournon et de l’amiral d’Annebauld, et ne parla point de monsieur le connetable, qui etait pour lors relegue a Chantilly. Ce fut neanmoins la premiere chose que fit le roi, son fils, de le rappeler, et de lui donner le gouvernement des affaires. — « Madame d’Etampes fut chassee, et recut tous les mauvais traitements qu’elle pouvait attendre d’une ennemie toute-puissante ; la duchesse de Valentinois se vengea alors pleinement, et de cette duchesse et de tous ceux qui lui avaient deplu. Son pouvoir parut plus absolu sur l’esprit du roi, qu’il ne paraissait encore pendant qu’il etait dauphin.

Depuis douze ans que ce prince regne, elle est maitresse absolue de toutes choses ; elle dispose des charges et des affaires ; elle a fait chasser le cardinal de Tournon, le chancelier Ollivier, et Villeroy. Ceux qui ont voulu eclairer le roi sur sa conduite ont peri dans cette entreprise. Le comte de Taix, grand maitre de l’artillerie, qui ne l’aimait pas, ne put s’empecher de parler de ses galanteries, et surtout de celle du comte de Brissac, dont le roi avait deja eu beaucoup de jalousie ; neanmoins elle fit si bien, que le comte de Taix fut disgracie ; on lui ota sa charge ; et, ce qui est presque incroyable, elle la fit donner au comte de Brissac, et l’a fait ensuite marechal de France. La jalousie du oi augmenta neanmoins d’une telle sorte, qu’il ne put souffrir que ce marechal demeurat a la cour ; mais la jalousie, qui est aigre et violente en tous les autres, est douce et moderee en lui par l’extreme respect qu’il a pour sa maitresse ; en sorte qu’il n’osa eloigner son rival, que sur le pretexte de lui donner le gouvernement de Piemont. Il y a passe plusieurs annees ; il revint, l’hiver dernier, sur le pretexte de demander des troupes et d’autres choses necessaires pour l’armee qu’il commande. Le desir de revoir madame de Valentinois, et la crainte d’en etre oublie, avait peut-etre beaucoup de part a ce voyage. Le roi le recut avec une grande froideur. Messieurs de Guise qui ne l’aiment pas, mais qui n’osent le temoigner a cause de madame de Valentinois, se servirent de monsieur le vidame, qui est son ennemi declare, pour empecher qu’il n’obtint aucune des choses qu’il etait venu demander.

Il n’etait pas difficile de lui nuire : le roi le haissait, et sa presence lui donnait de l’inquietude ; de sorte qu’il fut contraint de s’en retourner sans remporter aucun fruit de son voyage, que d’avoir peut-etre rallume dans le c? ur de madame de Valentinois des sentiments que l’absence commencait d’eteindre. Le roi a bien eu d’autres sujets de jalousie ; mais ou il ne les a pas connus, ou il n’a ose s’en plaindre. — « Je ne sais, ma fille, ajouta madame de Chartres, si vous ne trouverez point que je vous ai plus appris de choses, que vous n’aviez envie d’en savoir. — Je suis tres eloignee, Madame, de faire cette plainte, repondit madame de Cleves ; et sans la peur de vous importuner, je vous demanderais encore plusieurs circonstances que j’ignore.

La passion de monsieur de Nemours pour madame de Cleves fut d’abord si violente, qu’elle lui ota le gout et meme le souvenir de toutes les personnes qu’il avait aimees, et avec qui il avait conserve des commerces pendant son absence. Il ne prit pas seulement le soin de chercher des pretextes pour rompre avec elles ; il ne put se donner la patience d’ecouter leurs plaintes, et de repondre a leurs reproches. Madame la dauphine, pour qui il avait eu des sentiments assez passionnes, ne put tenir dans son c? ur contre madame de Cleves. Son impatience pour le voyage d’Angleterre commenca meme a se ralentir, et il ne pressa plus avec tant d’ardeur les choses qui etaient necessaires pour son depart.<