Madame bovary

Madame bovary

Flaubert commence le roman en 1851 et y travaille pendant 5 ans, jusqu’en 1856. A partir d’octobre, le texte est publie dans la Revue de Paris sous la forme de feuilleton jusqu’au 15 decembre suivant. En fevrier 1857, le gerant de la revue, Leon Laurent-Pichat, l’imprimeur et Gustave Flaubert sont juges pour « outrage a la morale publique et religieuse et aux bonnes m? urs ». Defendu par l’avocat Antoine Jules Senard [1], malgre le requisitoire du procureur Ernest Pinard, Gustave Flaubert sera finalement acquitte[2] [3]. Le roman connaitra un important succes en librairie.

Honore de Balzac avait deja aborde le meme sujet dans la Femme de trente ans en 1831 sous forme de nouvelle-roman qui parut en 1842 dans l’edition Furne de la Comedie humaine, sans toutefois faire scandale. Apres avoir suivi ses etudes dans un lycee de province et a la faculte de Rouen, Charles Bovary s’etablit comme officier de sante et se marie a une riche veuve suite aux instances de sa mere. Mais il decouvre bientot que celle-ci ne possede en aucun cas autant de biens qu’elle le pretendait. Ne pouvant supporter le choc lie a cette decouverte, elle meurt quelques temps apres.

A la mort de celle-ci, Charles epouse une

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jeune femme, Emma Rouault, elevee dans un couvent, vivant a la ferme avec son pere (un riche fermier, patient du jeune medecin). Emma se laisse seduire par Charles et se marie avec lui. Fascinee par ses lectures romantiques et nourrissant une vision exagerement lyrique de l’existence, elle reve d’une vie qui correspondrait a ses desirs de jeune fille grace a son mariage. En realite, sa vie en couple est etroite et sans relief, son mari ne repond pas a ses attentes d’une vie pleine de peripeties et rythmee par la passion.

Le bal chez le Marquis d’Andervilliers, a la Vaubyessard, ou elle et son mari sont invites, marque un tournant dans sa vie en lui laissant entrevoir un monde luxueux, faste et mouvemente dont elle reve depuis son plus jeune age. Cette soiree nourrira son imagination de chimeres extravagantes pour le reste de sa vie. Desabusee par le retour brutal a la realite, celle d’une vie etouffante et ennuyeuse qu’elle mene avec son mari, Emma tombe malade (maladie nerveuse plus psychologique que physique). Pour qu’elle se retablisse, qu’elle change d’air, Charles decide de demenager avec elle dans un bourg plus grand : Yonville-l’Abbaye.

Si elle se retablit, Emma n’en reste pas moins ec? uree par son mari qui repond de moins en moins a ses attentes et qui ne s’en rend pas compte. Elle va penser trouver son bonheur avec un amant. Ainsi a-t-elle une aventure avec un riche proprietaire d’un domaine agricole, Rodolphe Boulanger, qui s’en lassera vite, effraye par l’engouement de la jeune femme. Puis, apres avoir cherche en vain du reconfort dans la religion, elle a une deuxieme aventure avec un clerc de notaire : Leon Dupuis, dont elle etait tombee amoureuse lorsqu’elle etait encore fidele a son mari et qu’elle avait ensuite perdu de vue.

Apres avoir fait d’enormes depenses pour ses deux amants et pour elle, Emma se retrouve criblee de dettes. Ne trouvant d’aide ni aupres des ses anciens amants ni aupres de ses voisins et ne voulant pas que son mari apprenne ses aventures passees, Emma se suicide a l’arsenic emprunte chez le pharmacien du bourg, Homais. Son mari, en decouvrant les lettres echangees avec ses amants, meurt de chagrin ; sa fille Berthe, croyant le voir endormi sur un banc, le pousse et se rend compte, lorsqu’il tombe par terre, qu’il est mort.

La derniere page du roman explique que ce seul enfant qu’eut le couple est envoye, apres la mort de ses parents, chez sa grand-mere paternelle. A la mort de cette derniere, elle s’en va chez une tante tres pauvre qui la fait travailler dans une filature de coton pour gagner sa vie… Le bovarysme est une expression forgee d’apres le roman de Gustave Flaubert, Madame Bovary et fut introduit par Jules de Gaultier en 1892[1] dans son premier essai Le Bovarysme, la psychologie dans l’? uvre de Flaubert.

Le bovarysme decrit « un etat d’insatisfaction, sur les plans affectifs et sociaux, qui se rencontre en particulier chez certaines jeunes femmes nevrosees, et qui se traduit par des ambitions vaines et demesurees, une fuite dans l’imaginaire et le romanesque[2]. » Le bovarysme traduit surtout une identification excessive a un personnage de fiction. Emma Bovary a beaucoup lu, durant sa jeunesse, en particulier des ouvrages romantiques. Sa vie conjugale, loin de se conformer a ses reves, ne lui apportera que frustrations et desillusions.

Elle ne rencontre que Charles Bovary, homme mediocre s’il en est, et quelques amants tout aussi mediocres, d’ou son etat d’insatisfaction. Madame Bovary, une ? uvre realiste Qu’est-ce que le realisme ? Le realisme est l’enfant de la deception. Les hommes du milieu du XIXe siecle ont perdu leur chimere de fraternite, de liberte. Il faut dire que la repression qui a suivi la revolution de 1848 ou la prise du pouvoir par Louis Napoleon Bonaparte en 1851 a installe une bourgeoisie affairiste et reactionnaire.

Ces hommes ont aussi perdu leurs illusions artistiques : le romantisme erre dans la rhetorique grandiloquente, delaisse la realite pour une evasion mensongere. Des ecrivains comme Merimee, Stendhal, Henri Monnier et surtout Balzac ont prepare le terrain. A une epoque ou la photographie se developpe, les artistes visent a une reproduction integrale et objective de la realite la plus banale par la recherche du document humain et social. C’est l’ « ecole de la sincerite dans l’art », du « daguerreotype litteraire ».

La revue Le Realisme proposait cette definition : « Le realisme conclut a la reproduction exacte, sincere du milieu social, de l’epoque ou l’on vit, parce qu’une telle direction d’etudes est justifiee par la raison, les besoins de l’intelligence et l’interet du public, et qu’elle est exempte de mensonges, de toute tricherie ». Le realisme est surtout un refus des exces, comme l’ecrivait Champfleury a George Sand : « Ne pas dire a celui qui est monte sur un ane : quel beau cheval vous avez la ! » Va-t-on retrouver ces elements constitutifs dans Madame Bovary ?

Condamnation des dangers du romantisme Madame Bovary est essentiellement une condamnation de cette propension de l’esprit a tout enjoliver, a parer la realite la plus triviale des feux de l’imagination. Flaubert denonce un certain romantisme par refus de l’invraisemblance et haine des lieux communs. Il se moque de la litterature dont Emma se gorge au couvent : « Ce n’etaient qu’amours, amants, amantes, dames persecutees s’evanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu’on tue a tous les relais, chevaux qu’on creve a toutes les pages, forets sombres, troubles du c? r, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes ». Flaubert demystifie un certain nombre de poncifs. La grande passion romantique qui emporte l’ame devient un mariage d’affaires ou les sentiments sont sacrifies a l’interet. Tout au long du roman, les questions d’argent empoisonnent les idylles successives d’Emma.

L’auteur de Bouvard et Pecuchet va surtout denoncer les dangers du reve qui denature la realite, de ce reve eveille que vit Emma et qui la conduira, d’abandon en lachete, a l’issue fatale pour avoir poursuivi un impossible ideal. Par exemple, lorsqu’elle est invitee a la Vaubyessard, elle pare un vieillard assez delabre de toutes les seductions de son esprit enfievre parce qu’il a ete un grand amant et qu’il a connu une existence romanesque. Plus loin, lorsqu’elle reve de Paris, elle choisit inconsciemment les tableaux qui peuvent flatter ses chimeres : la tout n’est que luxe, mystere, passion devorante.  C’etait une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime. Quant au reste du monde, il etait perdu sans place precise comme n’existant pas ». C’est alors que la perspective s’inverse, c’est l’exceptionnel qui devient ordinaire, tandis que le monde reel, banal est evacue, raye de l’existence. Les elements proprement realistes Loin d’etre seulement la critique d’une imagination enflammee, Madame Bovary presente les principaux elements caracteristiques du realisme.

Tout d’abord, comme nous l’avons note plus haut, Flaubert n’a pas invente la trame de son recit, il l’a tiree d’un fait divers. Comme un journaliste, il a enquete sur place pour mieux comprendre les personnages qu’il allait mettre en scene. Il a amasse des documents pour atteindre a l’exactitude : il a lu des traites de medecine pour connaitre les symptomes d’un empoisonnement par l’arsenic avant de decrire l’agonie d’Emma. Il n’a pas hesite a consulter un avocat pour ne pas commettre d’erreurs dans les desordres financiers de son heroine non plus que dans leur reglement.

Flaubert se livre a un veritable travail de benedictin. Afin d’assurer la coherence interne de son recit, en ce qui concerne la localisation des evenements, il va jusqu’a dessiner un plan d’Yonville. Au-dela de ce souci de verite, Flaubert cherche l’objectivite avec cette « impartialite qu’on met dans les sciences physiques ». Il jette un regard quasi medical sur le monde qu’il decrit. Il essaie de peindre ce qui est visible. A defaut de pouvoir rendre toute la realite, il choisit les details pittoresques et justes.

La cuisine du pere Rouault est autant le lieu poetique ou la lumiere du soleil joue au travers les persiennes que l’endroit sordide ou les mouches menent leur bal repugnant. En arrivant aux Comices, « les fermieres des environs retiraient, en descendant de cheval, la grosse epingle qui leur serrait autour du corps leur robe retroussee, de peur des taches ». Le detail est non seulement vivant, il est revelateur de la legendaire vertu d’economie normande. Comme un photographe, Flaubert apprend a connaitre ses modeles de l’exterieur vers l’interieur. Au travers des comportements, nous voyons peu a peu les caracteres se dessiner.

Flaubert nous convie a observer. Avec lui, nous devinons progressivement la timidite maladive de Charles Bovary, son incomprehension, son application bornee comme si nous etions les temoins amuses du chahut declenche par l’arrivee du “nouveau”. Voila pose l’essentiel de la personnalite de celui qui sera incapable de satisfaire et de comprendre sa femme ! De meme la sensualite d’Emma nous est revelee, avant meme qu’elle envahisse sa vie, par la maniere dont la jeune campagnarde boit la liqueur par petits coups de langue gourmands. Cette volonte de realisme, nous la retrouverons aussi dans la facon de parler.

Chaque personnage possede le langage de sa classe sociale, en accord avec sa psychologie. Ainsi le pere Rouault s’exprime comme un campagnard madre ; ses propos sont emailles de provincialismes tels que « la petite », « manger le sang », « chez nous » (pour « a la maison ») et devoilent sa comprehension aussi exacte qu’intuitive de la situation : il n’imposera pas au timide Charles l’aveu quasi impossible de sa passion. Lors de l’arrivee des epoux Bovary a Yonville, Homais leur tient un discours ou il se gargarise de termes savants pour impressionner son auditoire mais ou, sous l’eloquence scientifique, percent l’interet et la stupidite.

Ensuite nous devons noter cette tendance continuelle a expliquer les caracteres par l’influence du milieu et du temperament. Comme un savant, Flaubert constate les lois biologiques qui regissent individus et societes. S’il insiste sur l’adolescence d’Emma, c’est que son heroine est en partie conditionnee par ses experiences de pensionnat. Mais il faudrait ajouter que ces experiences ont elles memes un retentissement tres personnel sur cet esprit mystique du fait des origines de l’enfant.

Cette jeune paysanne qui lit Le Genie du Christianisme de Chateaubriand et y decouvre le sentiment romantique de la nature, ne peut idealiser ce qu’elle connait fort bien : la campagne, aussi reportera-t-elle son lyrisme sur des paysages inconnus : la mer tempetueuse ou les ruines. Ainsi Flaubert veut-il montrer le determinisme qui nous gouverne. Enfin l’? uvre objective doit renoncer a l’heresie du moralisme. Le roman n’a pas a defendre une these, il se doit d’exposer des faits. Au lecteur a tirer les lecons ! Le livre ne doit plus faire de concessions a un pretendu « bon gout ».

Flaubert n’hesitera pas a heurter notre sensibilite par des details insupportables lors de l’agonie d’Emma. Rien ne nous est epargne. On peut dire que Madame Bovary par bien des cotes est une ? uvre anti-romanesque. C’est l’histoire d’une decheance assez lamentable, c’est aussi un examen clinique de la realite. Ces deux aspects essentiels fondent son realisme. ^ Pourtant Madame Bovary recele des elements romantiques Le moi de Flaubert Flaubert a mis beaucoup de lui-meme dans son roman. Malgre un certain parti pris d’impartialite, il a pu aussi s’ecrier : « Madame Bovary, c’est moi ! ». Ce cri a ete interprete de plusieurs manieres.

Peut-etre faut-il y voir d’abord le desir de Flaubert de couper court a l’enquete sur ces sources, a la part realiste de son ? uvre, en rappelant utilement la part de l’ecrivain dans sa creation. Flaubert a coule dans son ? uvre ses propres inquietudes, ses manieres de penser, sa matiere personnelle. En particulier, comme Emma, il a eprouve un gout immodere pour la lecture. Au lycee de Rouen, « les pensums finis, la litterature commencait, et on se crevait les yeux a lire au dortoir des romans. On portait un poignard dans sa poche, comme Antony… Mais quelle haine de toute platitude !

Quels elans vers la grandeur ! ». Le jeune Gustave appelle les orages comme son aine, Rene de Chateaubriand. Plus tard, le vice ne l’a pas quitte et, pour ecrire Bouvard et Pecuchet, il devorera plus de mille cinq cents volumes. Le gout de la reverie Au detour d’une page, on le surprend a rever de la belle maniere, ce qu’il appelait son « infini besoin de sensations intenses ». Les lectures d’Emma, fades et niaises, declenchent parfois en lui le desir de voyager comme l’evocation de « ces sultans a longues pipes, pames sous des tonnelles aux bras de bayaderes, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs… (Il est parti d’ailleurs pour l’Orient). Il lui faut alors l’aide de l’ironie pour secouer l’esprit qui vagabonde et denoncer l’invraisemblance et le poncif. Un gout de la periode Chaque fois que Flaubert se laisse aller a la reverie, la phrase prend l’ampleur et la cadence de la periode romantique. Ainsi, la veille de sa fuite avec Rodolphe, Emma contemple la lune en compagnie de son amant : « La lune, toute ronde et couleur de pourpre, se levait a ras de terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers, qui la cachaient de place en place, comme un rideau noir, trouve.

Puis elle parut, elegante de blancheur, dans le ciel vide qu’elle eclairait ; et alors, se ralentissant, elle laissa tomber sur la riviere une grande tache, qui faisait une infinite d’etoiles, et cette lueur d’argent semblait s’y tordre jusqu’au fond a la maniere d’un serpent sans tete couvert d’ecailles lumineuses. Cela ressemblait aussi a quelque monstrueux candelabre, d’ou ruisselaient tout au long des gouttes de diamant en fusion. La nuit douce s’etalait autour d’eux ; des nappes d’ombre emplissaient les feuillages ».

Cet emoi de Flaubert devant un spectacle qui flatte son sens esthetique ne rappelle-t-il pas celui de Chateaubriand savourant la nuit dans les deserts du Nouveau Monde ? Les emois de la passion Parfois Flaubert eprouve une secrete delectation dans les plaisirs destructeurs de la passion romantique qu’il entend condamner. La, point d’ironie qui vient briser le sortilege ! Emma eprouve un tendre attachement pour le jeune clerc Leon Dupuis, elle vient d’accepter son bras, au risque de se compromettre, tandis qu’elle se rend chez la nourrice de sa fille :  Ils sentaient une meme langueur les envahir tous les deux ; c’etait comme un murmure de l’ame, profond, continu [… ] Surpris d’etonnement a cette suavite nouvelle, ils ne songeaient pas a s’en raconter la sensation ou en decouvrir la cause. Les bonheurs futurs, comme les rivages des tropiques, projettent sur l’immensite qui les precede leurs mollesses natales, une brise parfumee, et l’on s’assoupit dans cet enivrement, sans meme s’inquieter de l’horizon qu’on n’apercoit pas ». La passion naissante rejoint curieusement le desir d’evasion dans le voyage, que nous notions tout a l’heure.

La revolte C’est ce meme le desir d’evasion qui constitue le plus profondement le romantisme d’Emma, bien proche de son createur lorsque qu’elle eprouve un grand degout pour le monde etrique qui l’entoure. Lors de son mariage avec Charles ne voit-on pas l’opposition irreductible entre son sentimentalisme qui se traduit par le desir d’une ceremonie nocturne aux flambeaux et le materialisme de son pere qui pense seulement a la nourriture et aux plaisirs. Depuis on appelle bovarysme cette volonte d’etre plus et mieux, ce desir forcene d’une autre existence plus exaltante.

Nous rejoignons la le gout romantique de la revolte, la haine de l’ordre etabli. Emma s’echappe sans cesse de ce monde ennuyeux qui l’etouffe. Si le roman est sous-titre « M? urs de province », c’est que la severe peinture d’une campagne pitoyable et triste explique en partie le destin de l’heroine. Flaubert partage le degout d’Emma, meme s’il s’en defend : « Croyez-vous donc que cette ignoble realite, dont la reproduction vous degoute ne me fasse tout autant qu’a vous sauter le c? ur ? Si vous me connaissiez davantage vous sauriez que j’ai la vie ordinaire en execration.

Je m’en suis toujours personnellement ecarte autant que j’ai pu », confie-t-il dans sa correspondance. A la difference d’Emma cependant, il ne fuira pas dans un reve eveille mais cherchera a sublimer la realite par le travail artistique. Au sein de cette histoire ordinaire, nous trouvons une fatalite toute romantique, cet echec qui clot ineluctablement toute tentative d’evasion. Meme nous pourrions dire que la semence de destruction est autant en Emma qu’autour d’elle. Flaubert ne l’a fait pas mourir de maniere tres commune.

Apres la longue agonie qui suit l’empoisonnement a l’arsenic, il l’a fait entrer toute vive dans un cauchemar sans fin, marquee du sceau de sa propre damnation : « Et Emma se mit a rire, d’un rire atroce, frenetique, desespere, croyant voir la face hideuse du miserable qui se dressait dans les tenebres eternelles comme un epouvantement ». Force pourtant nous est de reconnaitre que ces elements sont peu nombreux, meme si leur caractere exceptionnel donne a l’? uvre une coloration si particuliere. ^ Un realisme personnel Le dualisme de Flaubert

Deux aspects si contrastes reunis chez la meme personne pourraient nous etonner, or Flaubert, le premier, connaissait parfaitement l’existence de ses deux tendances fondamentales : « Il y a en moi deux bonshommes distincts, un qui est epris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle [… ] ; un autre qui creuse et qui fouille dans le vrai tant qu’il peut, qui aime a accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque materiellement les choses qu’il reproduit ». A-t-il su depasser ce dualisme ?

Tout d’abord, nous l’avons vu, il l’a au moins admis et lui a donne droit de cite dans son ? uvre. L’ecrivain est autant celui qui observe le monde que celui qui l’anime. « Aujourd’hui, homme et femme tout ensemble, amant et maitresse a la fois, je me suis promene a cheval, dans ma foret, par une apres-midi d’automne, sous des feuilles jaunes et j’etais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu’on se disait… » Quelle imagination ! Lorsqu’il decrit l’agonie d’Emma, il a dans la bouche le gout de l’arsenic : quel pouvoir d’autosuggestion ! Parfois meme comme Dieu, apres avoir cree et anime son monde, il le juge.

Alors la plume grince, le trait est appuye, l’imagination s’enflamme. La noce d’Emma a sombre dans la ripaille et la beuverie, Flaubert est agace et, tout d’un coup, nous passons a l’image dantesque, fantastique d’attelages fous : « et toute la nuit, au clair de lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles emportees qui courraient au grand galop, bondissant dans les saignees, sautant par-dessus les metres de cailloux, s’accrochant aux talus, avec des femmes qui se penchaient en dehors de la portiere pour saisir les guides ». Un point de vue nouveau et original

La vision que nous livre Flaubert est donc autant une photographie realiste qu’une interpretation romantique : c’est la un point de vue nouveau et original. Tout d’abord le romancier nous livre ses personnages au travers de la vision d’autrui, il en resulte un kaleidoscope d’impressions, un jeu de miroirs dans lequel les images fuient, sont renvoyees deformees. Emma par exemple est tantot la petite paysanne dans laquelle Charles va deceler l’image de son eternel feminin, tantot la campagnarde que Rodolphe entend seduire par jeu, tantot la femme sensuelle que Lheureux flatte pour mieux en tirer profit.

Ensuite Flaubert amasse les details justes dont l’accumulation meme confine a la caricature. Les objets sont alors habites d’une vie etrange a la maniere des symboles. La casquette de Charles est plus qu’une coiffure, c’est l’image du mauvais gout « dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbecile », elle traduit a l’avance l’inadaptation de Charles bientot victime de la cruaute de ses condisciples.

Au bal a la Vaubyessard, la jeune provinciale aurait du etre seduite par le luxe, les ors, les lumieres, son attention pourtant se concentre sur la galerie des portraits des grands ancetres pour nous faire sentir le caractere fige, distant voire pretentieux de cette noblesse campagnarde. Le clopinement du pied-bot d’Hippolyte rythme la maladresse et l’echec de Charles. Le livre fourmille de telles notations. Un realisme poetique Nous sommes donc loin d’une representation photographique de la realite.

Flaubert d’ailleurs sait que le realisme integral est une utopie, et il ecrivait a Huysmans : « L’art n’est pas la realite, quoiqu’on fasse, on est oblige de choisir dans les elements qu’elle fournit ». Il ira encore plus loin, il choisira en fonction d’un effet a produire, ce que nous pourrions appeler le realisme poetique, bien loin du realisme tout court. En decembre 1875, il ecrivait : « Ceux que je vois souvent, et que vous designez, recherchent tout ce que je meprise et s’inquietent mediocrement de ce qui me tourmente.

Je regarde comme tres secondaire le detail technique, le renseignement local, enfin le cote historique et exact des choses. Je recherche par-dessus tout la beaute dont tous mes compagnons sont mediocrement en quete ». Cette beaute ne se situe pas forcement dans les objets, les scenes ou les paysages decrits, souvent volontairement prosaiques, mais dans la composition, l’agencement qui leur donnent un sens. Ainsi la description de la noce obeit a une loi secrete, celle de la desagregation : l’emulation joyeuse du debut degenere en ripaille et en ranc? rs. La scene des comices peut etre lue comme une symphonie ou se croisent, en de subtiles variations, les declarations enflammees de Rodolphe et la trivialite de la fete agricole, deux mondes juxtaposes, etrangers qui se rejoignent pourtant dans leur culte du poncif et du reve a bon marche. Un pessimisme fondamental Ce que Flaubert nous livre en fin de compte est un monde pessimiste. Nous l’avons vu, son roman est l’histoire d’un echec. Madame Bovary se detruit lentement. Tout porte en soi son propre ferment de destruction.

Cependant la verite essentielle du livre, c’est que l’idealisme n’a pas sa place dans un monde ou triomphent les interets mesquins et la betise. Emma est une victime. Les vrais coupables ne sont pas punis : Rodolphe n’eprouve aucun remords et dort du sommeil du juste, Lheureux n’y a jamais vu qu’une « bonne affaire ». Allons plus loin encore, les coupables sont recompenses, honores : Lheureux a fait fortune et s’est installe a l’enseigne “les favorites du commerce”, son nouveau magasin ; Homais, parangon de betise satisfaite, « vient de recevoir la croix d’honneur ».

Le roman se termine sur la vision grincante de la sottise humaine. Un travail de styliste Face a ce monde eprouvant pour une sensibilite d’ecorche vif comme celle de Flaubert, nous eprouvons cependant une intense impression d’harmonie, de beaute. C’est que l’artiste a toujours cherche une parfaite appropriation du mot a l’idee a exprimer. Seul le style permet d’echapper a la « triste plaisanterie de l’existence ». Le culte de la beaute permet de recomposer une creation mal faite ou tout simplement de s’echapper dans le monde des idees pures.

Le romancier doit, nous l’avons vu, choisir en fonction de l’effet a produire, mais de plus, au contraire du patissier qui a realise la ridicule piece montee des noces ou eclate mauvais gout dans la juxtaposition de styles eux-memes composites, elaguer, tendre a la purete, a l’accord parfait entre le sujet et les mots pour le dire. A cet endroit, plus de romantisme ou de realisme ; le premier entache la verite par exces d’imagination ou de subjectivite, le second ne peut atteindre a la beaute car le monde brut est laid.

Seul l’art merite nos efforts. Ecoutons la derniere lecon de l’ermite de Croisset (lettre a Louise Colet du 16 janvier 1852) : « Les ? uvres les plus belles sont celles ou il y a le moins de matiere ; plus l’expression se rapproche de la pensee plus le mot colle dessus et disparait, plus c’est beau [… ] C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque etablir comme axiome, en se posant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style etant a lui tout seul une maniere absolue de voir les choses ».

De la a rever “d’un livre sur rien, un livre sans attache exterieure, qui se tiendrait de lui-meme par la force interne du style”, voila des preoccupations plus proches des speculations mallarmeennes que des enquetes naturalistes de Zola ! ^ Conclusion Madame Bovary recele des aspects realistes et des aspects romantiques comme l’? uvre de Flaubert qui oscille elle-meme sans cesse de la grisaille a la couleur, de la terne realite aux fastes de l’imagination. Il y a loin de l’Education entimentale a Salammbo, de Bouvard et Pecuchet a La Tentation de Saint-Antoine. Mais meme lorsque Flaubert entend ecrire sur un sujet trivial, il renonce au realisme pur. Qu’il n’ait pas reussi a exorciser les vieux demons de son adolescence, c’est tant mieux ! Nous avons alors sous les yeux une ? uvre originale qui echappe aux regles trop etroites d’une ecole, d’un mouvement ou tout simplement d’une doctrine. Son roman y gagne en profondeur, en personnalite, en universalite pourrions-nous dire.

Flaubert pouvait affirmer : « Ma pauvre Bovary souffre et pleure dans vingt villages de France ! », preuve qu’il ne s’agissait plus de la simple transcription realiste de l’affaire Delamare. L’auteur des Trois contes se situe exactement a la charniere de son siecle, heritant du mal du siecle romantique, cette difficulte a vivre dans un monde borne, il annonce le spleen baudelairien et l’incapacite a s’accommoder d’une existence qui brime l’ideal.

Epurant le romantisme de ses exces, il fonde une certaine impartialite dans le recit, ouvrant la voie au roman moderne fait de critique et d’echec. Accordant une grande importance au style, il sacralise l’Art et laisse presager les magiciens du verbe qui auront nom les symbolistes. Flaubert particulierement dans Madame Bovary reste donc un solitaire, un artiste independant dont l’? uvre agira a la maniere d’un ferment litteraire.