Madame bovary

Madame bovary

Dans Madame Bovary, Gustave Flaubert raconte comment le personnage principal, Emma Bovary, cherche a s’evader de l’univers decevant de la campagne normande, ou son mediocre mari Charles exerce la fonction de medecin, en multipliant les lectures, les romans depaysants ou romantiques, eloignes de son quotidien. Coupee du reel, l’heroine finira cependant par poursuivre un ideal purement litteraire qui lui echappera sans cesse et, lassee de cette quete toujours decevante, se donnera finalement la mort. a question, sans qu’elle ne prenne un tour aussi dramatique, peut se poser pour chacun d’entre nous : lire, on le repete assez, est a la fois un loisir et une necessite ; mais faut-il preferer les ouvrages qui nous eloignent de ce que nous vivons au quotidien ou, au contraire, privilegier ceux qui nous renvoient aux realite que nous cotoyons tous les jours ? Afin de repondre a cette question, nous verrons que, certes, on peut aimer lire pour echapper a ce que l’on connait, mais que, toutefois, la litterature en prise avec le monde reel peut nous apporter beaucoup.

Faut-il cependant opposer aussi rigoureusement ces deux logiques ? Nous verrons dans une troisieme partie que, souvent, les livres qui nous semblent les plus eloignes de nous

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ne nous parlent en fait que de ce qui nous entoure. Il est tout d’abord legitime d’aimer lire pour s’evader. Certains ouvrages nous permettent ainsi de decouvrir des horizons qui nous demeurent inconnus ; ils nous depaysent et satisfont notre curiosite en nous presentant des contrees, ou des epoques qui ne correspondent pas a ce que nous vivons.

La lecture peut etre ainsi documentaire et sera percue comme un gage d’ouverture culturelle, d’ouverture a l’autre, a l’inconnu. C’est une dimension que l’on retrouve dans nombre de romans etrangers : Shirombamba d’Inoue nous plongera dans un Japon traditionnel ou la nature joue une importante place, ou l’enfant qui raconte ses souvenirs sera sensible au vol des papillons et retracera la grace de la ceremonie du the ; c’est tout un precis de sagesse orientale qui prendra alors jour sous nos yeux.

Sans doute encore nous sera-t-il possible d’apprendre sur le monde et l’etranger en parcourant les recits de voyage romances de Nicolas Vanier, comme Le Dernier Trappeur, qui narre la derniere saison d’un homme dans le Grand Nord canadien, ou ceux de Nicolas Bouvier, de jacques Lacarriere. L’Ete grec, par exemple, raconte les voyages de l’auteur dans le Peloponnese ou en Crete ; en chemin, nous nous arretons dans les monasteres des Meteores, de ces moines ascetiques vivant seuls dans des grottes perchees dans les montagnes, sur le choix desquels l’auteur medite.

Lire, c’est donc une porte ouverte au voyage, a la decouverte, et seuls les livres les plus eloignes de ce que nous vivons nous permettront de reellement enrichir notre connaissance de l’autre. Lire des ouvrages qui ne nous renvoient pas a notre quotidien permet egalement de nous rendre compte combien d’autres hommes vivent des experiences differentes des notres. C’est alors notre propre vie que l’on peut placer en miroir, dont on jugera soit les manques, soit au contraire les avantages.

Germinal d’Emile Zola, meme s’il n’est pas un roman a proprement parler exotique, presentera au plus grand nombre une realite inconnue, celle des mineurs au XIXeme siecle. L’ouvrage possede un caractere sociologique certain : c’est toute la misere d’une classe sociale exploitee qui est ici representee, a travers le destin d’Etienne Lantier. On jugera de la difficulte d’une existence sans cesse menacee par l’accident, d’un travail quasi inhumain qui broie l’homme, a l’image de cette mine qui, comme un Minotaure, engloutit tous ceux qui s’aventurent dans ses entrailles. Et sans doute un lecteur contemporain pourra-t-il alors uger des avancees acquises depuis la fin du XIXeme siecle, d’un confort dont il convient sans doute ne pas negliger la portee. Lire, c’est aussi etre confronte a l’autre et ainsi, evaluer a plus juste mesure ce que nous vivons au quotidien. Enfin, la lecture d’ouvrages qui nous eloignent de ce qui nous entoure nourrira naturellement notre propension au reve, a l’evasion. Elle suspendra un moment notre appartenance au reel pour nous projeter dans des univers autres, et c’est tout notre quotidien qui s’effrite peu a peu et finit par disparaitre, le temps de parcourir quelques pages.

Un texte court peut suffire a nous faire nous evader : le poeme le « Bateau ivre » de Rimbaud nous fera ainsi voguer au gres des courants, sur une mer imaginaire, a la fois grandiose et dangereuse, ou l’on croise les « leopards a peu d’homme » et, meme si l’on en revient a l’ « Europe aux anciens parapets », c’est bien notre monde que l’on a laisse derriere nous pour parcourir l’imaginaire, celui du poete etant en l’occurrence bien plus riche que le monde reel.

A plus grande echelle, le roman peut nous plonger dans un temps autre, dans un univers etranger : pensons aux grands romans russes, comme Guerre et Paix de Tolstoi : la lecteur se retrouvera plonge dans une grande fresque historique, dans la Russie en guerre, bien eloigne de ce qu’il vit au quotidien, de ses obligations ou de ses habitudes. Un livre est bien ce bateau ivre qui nous emmene au loin et suspend notre rapport au reel.

Lire, si l’on accepte de diversifier ses sources et de s’ouvrir a l’inconnu, c’est donc decouvrir, comparer, rever. Ce n’est bien sur pas le seul interet de cette activite mais encore faut-il egalement parcourir des ouvrages qui nous parlent plus directement de nous pour saisir que lire, c’est aussi une occasion de reflechir a ce qui nous entoure. On peut tout d’abord lire un livre qui nous parle d’un monde connu et, tout a coup, decouvrir l’interet de ce que l’habitude nous amene a ne plus voir, ou a negliger la valeur.

C’est sans doute une des fonctions de la poesie par exemple. Prenons le cas de Francis Ponge : il s’agit bien d’un auteur que l’on pourrait classer dans la categorie des « poetes du quotidien » puisqu’il choisit de donner « le parti pris » aux choses, selon le titre de son recueil, c’est-a-dire de parler de tous ces objets que, a force de nous en servir, nous ne discernons meme plus : le pain, l’eponge… et c’est alors toute la richesse du monde qui nous entoure qui se fait jour a nouveau.

L’huitre n’est plus par exemple une sorte de cailloux contenant une bestiole visqueuse dont certains se regalent, c’est une sorte de mystere qu’il faut prendre le temps d’ouvrir pour decouvrir une mer coiffee d’un ciel de nacre. Le lecteur de Proust aura de semblables revelations : et, en lisant A la recherche du temps perdu, il se rendra compte de la beaute d’un buisson d’aubepines, de la grace de pommiers « les pieds dans la boue », de l’emotion meme que peut susciter un avion qui s’envole dans le ciel.

Nous oublions combien notre monde est beau et c’est bien le role de la litterature de nous le rappeler… mais aussi de la peinture : les pommes deviennent ? uvres d’art sous le pinceau de Cezanne, des nenuphars se nimbent d’un lueur sans cesse changeante dans les Nympheas de Monet. L’art nous offre donc un regard neuf a porter sur notre quotidien. Lire peut aussi nous aider a mieux comprendre la societe qui nous entoure. L’auteur, souvent, a reflechi sur le monde et l’ouvrage qu’il ecrit est le fruit de ce travail d’interrogation de la societe qu’il ne cesse de mener.

On pourra contester l’ideologie de Houellebecq par exemple. Il n’en reste pas moins que ce qu’il ecrit nous permet de cerner une societe individualiste, ou chacun cherche cyniquement a trouver du plaisir, meme si la morale et la consideration d’autrui sont mis entre parentheses. C’est ce que l’auteur developpe par exemple dans Plateformes, un ouvrage sur le tourisme sexuel en Asie. Francois Bon, quant a lui, reflechit sur le monde de l’entreprise, notamment avec le livre Daewo.

Et, puisque l’on parle actuellement beaucoup de mai 1968 et de son heritage, on pourra consulter le roman autobiographique Tigre de papier ou Olivier Rollin met en balance les interrogations d’une jeune fille des annees 2000 avec les ideaux d’un groupe de trotskistes des annees 1970. De tous temps, il s’est trouve des auteurs pour se faire le reflet de leur epoque : Zola en son temps ; Houellebecq ou Despentes de nos jours. Lire leurs ecrits, c’est donc profiter de leur regard sur le monde et tenter de cerner les mecanismes qui nous entourent, que l’on adhere ou non a la vision du monde de ces auteurs.

Enfin, il est evident qu’on lira avec d’autant plus de facilite un livre dont l’on sente qu’il nous parle de nous, ou l’on pourra se retrouver, par exemple, dans le heros : encore faut-il que celui-ci soit suffisamment proche pour que l’on puisse s’identifier a lui. Ce phenomene fort naturel explique le gout de bon nombre de lecteurs pour les ouvrages qui leur semble leur parler d’eux : romans d’adolescents pour bon nombre de lyceens ; ouvrages d’Anna Gavalda ou de Marc Levy, dont le succes semble reposer sur une projection du lecteur dans les intrigues –souvent sentimentales- narrees par les auteurs.

A un niveau plus profond, un livre que l’on sentira proche nous permettra de reflechir sur nous meme. Nous ne vivons plus certes dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres mais le monde decrit par Hermann Hesse dans Le loup des Steppes peut ainsi nous etre suffisamment familier pour que l’on se reconnaisse dans Harry, le protagoniste, a la recherche d’un ideal de bonheur dans une societe materialiste et bourgeoise qu’il ne comprend guere. Un ouvrage proche de nous nous permettra d’autant plus facilement d’y penetrer et de nous interroger, de nous reconnaitre et de projeter sur nous-memes les interrogations de l’auteur.

Il est donc interessant de ne pas negliger les livres en prise directe avec le monde connu. Faut-il cependant penser que l’opposition soit si forte avec ces ouvrages qui semblent nous eloigner du quotidien ? En d’autres termes, l’alterite ne nous renvoie-t-elle pas d’une quelconque facon a ce que nous connaissons ? Notons tout d’abord que bon nombre d’ouvrages apparemment originaux ou eloignes du monde reel sont en fait des livres qui, sous couvert de parler d’autre chose que de nos societes reflechissent sur ces dernieres. C’est le cas de bon nombre de romans d’anticipation.

Fahrenheit 451 de Bradbury nous parle d’une societe apparemment etrangere, ou les pompiers brulent les livres. Ce n’est la cependant qu’un reflet d’une civilisation qui refuse la reflexion, privilegie la television et oublie que lire, c’est aussi partager les opinions de l’autre. 1984 de Georges Orwell nous plonge de la meme facon dans un futur etrange. Etrange ? pas si sur cependant : la phrase « big brother is watching you » nous renvoie a une societe de la surveillance, ou l’on pense etre libres et ou l’on est en fait manipules et ou l’on vous force a adopter un mode de vie dont nombre ont juge pour vous de la pertinence.

Ce sont bien les menaces qui pesent sur notre societe qui sont mises en avant ; l’etrangete ne fait que nous renvoyer a ce que nous vivons. De plus, il serait sans doute caricatural de penser que l’autre, celui qui, de toute evidence, ne me ressemble pas, ne puisse pas presenter des similitudes avec moi. C’est tout le sens du livre d’Andre Malraux La Condition humaine qui nous montre que, Francais ou Indochinois, nous avons tous les memes preoccupations d’etres humains, tous le meme besoin d’action et les memes doutes.

Lire un livre sur une civilisation etrangere amenera bien souvent a decouvrir qu’il n’y a au final, malgre les differences de coutumes, pas des individus exotiques les uns pour les autres, mais une meme espece humaine : les freres Karamazov, dans le roman de Dostoievski, sont russes, indubitablement, mais leur folie est aussi celle du lecteur, leurs interrogations amoureuses peuvent etre partages par dela les frontieres. Nous sommes « freres humains », comme le dit Albert Cohen et, malgre ce qui peut nous separer, partageons les memes espoirs, les memes peurs, les memes joies.

Bien sur, on peut lire pour se projeter ailleurs que dans ce que nous vivons tous les jours ; on peut lire, au contraire, pour essayer de mieux comprendre ce qui nous entoure. Dans les deux cas, c’est toujours notre image que renvoie un livre : c’est toujours a nous que nous reflechissons quand nous rencontrons une personne differente ou, au contraire, un personnage dans lequel nous nous reconnaissons. Semble donc se verifier la fameuse phrase de Stendhal dans Le rouge et le noir : « lire est un miroir et de l’auteur, on est toujours, comme l’exprime Charles Baudelaire, le « semblable », le « frere ».