Luc ferry la naissance de l’esthetique

Luc ferry la naissance de l’esthetique

Luc Ferry – La naissance de l’esthetique La vocation essentielle de l’art est d’incarner une verite tenue pour superieure. La verite, et donc l’esthetique, dependent de l’histoire. Dans l’antiquite grec, dire la verite c’est decrire le cosmos, l’harmonie de l’univers. A l’ere des monotheismes, il s’agit de la sublimite du divin. Dans nos democraties humaines il est question de la profondeur et de la richesse du genie humain.

Qu’il s’agisse du cosmos ou de la religion, la verite est a l’exterieur de l’homme alors que la democratie est faite par et pour les hommes : la loi democratique procede de la volonte, des interets et de la raison des hommes. La culture et l’esthetique vont suivre ce mouvement : humanisme esthetique. Avant le XVIIIeme, l’art n’est qu’une decouverte, non pas une invention mais le reflet d’un autre monde; apres, l’art devient creation. Double revolution de l’esthetique

Le concept d’esthetique (aistheis = sensation) symbolise cette humanisation. Il apparait en 1750 (Aesthetica du philosophe Baumgarten). Le bouleversement dans l’ordre de l’art provient d’un double mouvement, parallele sinon analogue a celle de la cite, la fin du theologico-politique : 1. L’originalite de l’auteur : Chez les anciens, le Beau se definit en termes objectifs (« mesure et

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proportion » – Philebe) qui expriment l’ordre divin ou cosmique et non pas en termes subjectifs.

On ne cherche pas le nom de l’artiste alors qu’aujourd’hui on connait le nom de certains artistes sans connaitre leur production. Le Beau ne s’impose pas comme un espace a priori commun. La verite de l’? uvre d’art se trouve maintenant dans l’artiste (Nietzsche), elle est devenue totalement subjective. L’? uvre n’est plus le reflet d’un monde supra-humain transcendant, elle est l’expression la plus achevee de la personnalite de l’auteur. L’exigence de l’originalite est devenue essentielle : le Beau ne peut plus etre decouvert, mais doit etre cree, invente ex nihilo.

Le paradoxe et la crise de l’avant garde procedent (contradiction interne) de ce que l’innovation devient une tradition (plus de surprise) 2. Emergence de la notion de gout : capacite de distinguer le convenable de l’inconvenant, le beau du laid (Gracian). Les premiers traites d’esthetique insistent sur le fait que le Beau n’est pas un objet qui existe hors de nous => Montesquieu « Les sources du Beau, du Bon, et de l’Agreable sont donc dans nous memes ». L’artiste doit chercher l’harmonie, mais l’harmonie des facultes subjectives; ce n’est pas parce que l’objet est ntrinsequement beau qu’il plait, mais parce qu’il procure un certain type de plaisir interieur qu’on le nomme beau => plus de monde commun, une pluralite de mondes particuliers a chaque artiste. Par exemple, pour le romantisme on peut encore parler d’univers commun, une representation partagee du monde alors qu’aujourd’hui chaque « isme » se reduit quasiment a un seul artiste. L’epoque post-moderne definit l’? uvre comme un prolongement de l’artiste (une ? uvre unique ne suffit plus pour definir un artiste). 2. Mais alors comment expliquer, puisque le Beau est subjectif, l’existence de consensus autour des grandes ? uvres ? Dans la recherche de la verite : crise de l’universel, le « relativisme » est omnipresent toute norme, institution, morale ou politique est le produit d’une histoire dont la reconstruction epuise le sens. Il n’y pas, plus, de verite absolue (Descartes y croyait encore ! ). Le relativisme est subversif dans la recherche de la verite, mais banale pour l’esthetique. Le subversif pour l’esthetique est au contraire de se demander comment fonder l’objectivite sur la subjectivite ?

Comment penser le lien social dans une societe qui pretend partir des individus pour construire du collectif ? Ironie => Il y a moins de desaccord sur la grandeur de Shakespeare que sur la validite de la physique copernicienne (Hume). Pourtant => au c? ur de la subjectivite la plus intense et la plus avouee. Fin du XVIIIeme 3 grandes reponses apportees aux criteres du Beau : 1. Classicisme cartesien, rationalisme => Art Poetique de Boileau « Rien n’est beau que le vrai / le vrai est aimable / il doit regner partout / et meme dans le fable ».

Le Beau est l’illustration d’une idee vraie et comme Descartes pense « que le bon sens est la chose au monde la mieux partagee », la question des criteres est facile a resoudre. Le mot d’ordre classique, « imiter la nature » =; le bon gout tient a son rapport a un monde objectif devoile par la raison, la beaute est l’expression sensible de la raison (Rameau, musique fondee sur les maths, Moliere illustre la verite des « types ideaux » de l’humanite : le Tartuffe, l’Avare, le Don Juan, l’hypocondriaque). 2.

Materialiste, empirisme anglais qui prend a contrepied le classicisme francais =; la beaute n’est pas l’illustration d’une idee vraie mais simplement la beaute rejouit nos organes sensoriels, et puisque les humains ont les memes organes ils partagent l’idee de beau. Consequences (Hume) : l’art se rapproche de la cuisine, et les differences de gout s’expliquent par les petites variations dans les organes. Enfin l’art est une affaire d’experts (comme la science), de ceux qui ont exerce leurs organes. . Kant Critique de la faculte de juger : Depassement des deux points de vue precedents. Le beau est un intermediaire entre la nature et l’esprit, entre l’intelligible et le sensible, il est une reconciliation miraculeuse entre les deux =; Le materiel (les « sensations », dues a l’ecoute de la musique par exemple) fait sens, devient de et par lui meme intelligible => on peut en discuter contrairement a la cuisine. 2. 2 Naissance de la critique : histoire vs.

Modernes. La tradition evalue les ? uvres a l’aune de la norme, du principe qui les transcende (pour les classiques francais cette norme est celle de la raison). Au XVIIeme, la tradition est ebranlee =; l’originalite cesse d’etre une contre-valeur =; l’auteur devient un individu createur d’une ? uvre originale. L’originalite change de signification et comprend celle de la subjectivite. L’historicite s’ajoute aussi, il faut innover par rapport a ses predecesseurs.

S’ajoute aussi, la culture du nouveau, de l’avenir, du « modernisme ». 2. 3 Le retour du sacre par la subjectivite : Si le beau est defini comme la transposition dans l’ordre de la sensibilite d’une verite morale ou intellectuelle, la place de l’art est secondaire par rapport a la philosophie. Le monde intelligible est superieur au monde sensible. Si Dieu est omniscient, s’il est « tout intelligible » alors il n’est pas affecte par la sensibilite. Le rapport au sacre, au transcendant se fait par l’intelligible.

Le monde sensible est donc le propre de l’homme (il n’a de sens que pour lui, aucun pour Dieu) => l’esthetique, en tant que discipline specifique, symbolise le projet de fournir une legitimite contre la metaphysique et la religion. L’esthetique (Aesthetica de Baumgarten, Phenomenologie de Lambert 1766) prend le beau comme le propre de l’homme, et presente la sensibilite de l’homme comme ayant une structure specifique que le point de vue de Dieu ne peut totalement relativiser.

Kant dans la critique de la raison pure est le premier dans l’histoire de la pensee a soutenir l’autonomie radicale du sensible par rapport a l’intelligible =; Nietzsche supprime le monde intelligible et ouvre au monde proprement humain, le monde sensible ne se reduit plus a une apparence =; le philosophe doit laisser la place a l’artiste. Le beau devient irrationnel et la philosophie ne peut plus ne plus s’y interesser (Leibniz ? , Hegel ? , Freud) = irrationalite « objective » du beau. La subjectivite ne se reduit pas a la raison, et l’homme ne se distingue pas de l’animal que par la raison.

L’art est-il definitivement coupe du sacre puisqu’il est reduit a l’humain (desenchantement de l’art) =; « transcendance dans l’immanence » (Kant et Husserl) =; nous creons (artistes ou spectateurs) des representations de la verite qui echappent a la subjectivite (2 et 2 font 4). Husserl donne l’exemple du cube dont on ne verra jamais que trois faces => dans toute presence a la subjectivite il y a une part d’absence, dans tout visible une part d’invisible => l’etre de Heidegger (eleve de Husserl) est ce qui echappe, ce qui est au-dela de toute presence =; transcendance, sacree.

L’esthetique retablit du coup une verite qui depasse la simple subjectivite, une transcendance dans l’immanence subjective, et pas une transcendance imposee du dehors. La phenomenologie prend pour point de depart l’experience en tant qu’intuition sensible des phenomenes afin d’essayer d’en extraire les dispositions essentielles des experiences ainsi que l’essence de ce dont on fait l’experience. Immanent : Qui existe de soi-meme; qui est de la nature meme de l’etre. Cause immanente.