London Construire

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Jack London Construire un feu BeQ (Lost face) nouvelles traduites par Paul Gruyer et Louis Postif La Bibliothèque élect Collectlon Classiques Volume 193 : version 2 ar 232 Sv. ivx to Du même auteur, à la Bibliothèque : Croc-Blanc Le peuple de l’abîme L’appel de la forêt Les vagabonds du rail Martin Eden Collection 10/18 Numérisation : David Prévéral cours de son long calvaire, pour que la pensée de la mort le fit trembler. Mais contre la torture il se révoltait. Elle était une insulte à sa dignité d’homme.

Une insulte, non pas seulement par la douleur qu’il lui faudrait endurer, mais aussi par ‘ignominieux spectacle que la douleur ferait de lui. Il savait qu’il prierait et supplierait ses bourreaux, qu’il mendierait sa grâce, tout comme le gros Ivan, couché là, et tous les autres qui l’avaient précédé. Voilà qui ne serait pas beau ! passer bravement de vie à trépas, élégamment, avec un sourire et une plaisanterie au coin de la lèvre, ah ! ceci était la bonne manière.

Ce qui était révoltant 6 et terrible, c’était de sentir tout son être s’abandonner, de voir son âme chavirer dans les affres de la chair, et de baragouiner, comme un singe, des cris

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perçants. D’espoir d’échapper, il n’y en avait pas. Toujours, dès le temps où il avait vécu son rêve farouche de l’indépendance de la Pologne, il avait été une marionnette entre les mains du sort. Depuis Varsovie et Saint-Pétersbourg, à travers les mines de Sibérie et le Kamchatka, il avait suivi son destin, qui était d’aboutir à cette fin épouvantable.

Elle était gravée pour lui, sans nul doute, aux tables éternelles du monde, pour lui qui n’était qu’un paquet de nerfs, de nerfs sensitifs et délicats, à peine abrités dans la peau, pour lui qui était un poète, un rêveur et un artiste. Avant même qu’il ne fût c été écrit que l’être palpitant qu’il était serait condamné à vivre sauvage et sordide, et à mourir sur cette terre de nuit, aux derniers confins de l’univers. Il eut un soupir angoissé.

Il était à peine croyable que cette masse agonisante et hurlante 7 encore fut le gros Ivan, Ivan le Géant, le Cosaque devenu écumeur de mers, l’homme de fer, aussi flegmatique qu’un bœuf, et dont le système nerveux était à ce point rudimentaire que ce qui était douleur pour un homme du commun lui semblait à peine être un chatouillement. Allez, allez, vous pouvez vous fier à ces Indiens, pour rouver les nerfs du gros Ivan et en remonter le fil jusqu’aux racines de son âme frissonnante ! Ils y avaient, assurement, bien réussi.

Inconcevable était-il qu’un être humain pût à ce point souffrir et quand même survivre. Le gros Ivan payait pour son endurance physique et pour la capacité de souffrance qui était en lui. Il avait duré, déjà, deux fois autant qu’aucun des autres. Subienkow sentit que, si le supplice du Cosaque continuait à se prolonger, il ne pourrait plus même en supporter la vue, sans devenir fou. Oui, pourquoi le gros Ivan ne mourait-il point ? Pourquoi ses cris ne cessaient-ils pas ? Mais, quand ils cesseraient, ce serait alors que son tour, à lui, serait venu. akaga était là, qui l’attendait, et qui ricanait en le regardant, 8 anticipant déià sur sa sou qu’il coups de pied et dont il avait, avec la longue lanière de son fouet à chiens, balafré la figure. L’Indien s’occuperait personnellement de lui, sans aucun doute, et lul gardait ses tourments les plus raffinés, sa plus atroce torture des nerfs. Ah I ce devait être un bon bourreau, à en juger par les cris d’Ivan ! Les squaws, à ce moment, s’écartèrent à leur tour du gros Cosaque, sur qui elles étaient enchées, et se reculèrent de quelques pas, en riant et en claquant des mains.

Subienkow vit la chose monstrueuse et cauchemardante qu’était devenue Ivan, une chose à ce point horrible qu’il se prit à éclater d’une sorte de rire hystérique. Les Indiens le regardèrent, stupéfaits qu’il pût rire encore. Mais il n’était pas en son pouvoir de mettre un terme à son rire, si absurde que fût celui-ci. Il parvint enfin à se dominer et les contractions spasmodiques qui lui secouaient la gorge disparurent peu à peu. 9 Il y eut encore un répit. Subienkow, s’efforçant de détourner ailleurs sa pensée, la eporta vers son passé.

Il se souvint de son pere et de sa mere, et du petit poney tacheté qui le portait, lorsqu’il était enfant, et du précepteur français qui lui avait enseigné à danser et lul avait, un jour, dans un accès d’indignation, arraché des mains un vieux volume usé de Voltaire, qu’il lisait. Il revit passer, devant ses yeux, et Paris et Rome, et le marne Londres, et Vienne si ai. Il lui sembla qu’il se retrouvait en com pe ardent de ses jeunes concitoyens, qui rêvaient comme lui d’une Pologne indépendante, avec un roi polonais, sur le trône de Varsovie. Là commençait Pinterminable piste. ? tous ses amis il avait seul survécu, et de tous ces nobles cœurs disparus il refit le compte, un à un. Deux avaient été exécutés à Saint-Pétersbourg, pour commencer. un autre avait été battu à mort, par son geôlier. Puis, sur cette grande route, tachée de sang où ils s’en allaient vers l’exil sibérien et où ils avaient marché durant des mois 10 entiers, maltraités et frappés par leurs gardes cosaques, un quatrième était tombé d’épuisement, pour ne plus se relever. Ses derniers camarades étaient morts dans les mines, de fièvre ou sous le knout.

Deux d’entre eux, qui survivaient comme lui, avaient tenté de s’évader, en sa compagnie. Ils avaient péri dans la bataille avec les Cosaques. Il était, personnellement, parvenu à gagner le Kamchatka, grâce à l’argent et aux papiers volés dun voyageur rencontré, qu’il avait laissé gisant sur la neige. Toujours la barbarie Pavait enveloppé, bestiale et brutale. Elle l’avait cerné, invisible et le guettant déjà, dans les lieux mêmes de plaisir ou d’étude. Tout le monde avait tué autour de lui. Le même jour, il avait eu, avec deux officiers russes, un double duel. our sauver sa propre vie t se procurer ce passeport, il avait tué cet inoffensif voyageur. Derrière lui aucun salut n’avait été possible. La longue route de la Sibérie et de la Russie, qu lui avait paru durer deux ait pu Russie, qui lui avait paru durer deux mille ans, il n’avait pu songer à la refaire en sens inverse. La seule issue concevable avait été d’aller toujours plus avant, de traverser la sinistre Mer Glaciale et, à travers le Détroit de Behring, de passer dans l’Alaska, en s’enfonçant, de plus en plus, dans la barbarie.

Dans ce but, il s’était acoquiné, en faisant ses preuves, avec des voleurs de fourrures et, sur eurs voiliers pourri de scorbut, à demi privé de nourriture et d’eau, souffleté par les interminables tempêtes de cette mer orageuse, côte à côte avec ces hommes qui étaient retournés à la bête, il avait trois fois tenté de cingler vers l’Est, à travers le fatal détroit. Trois fois, après mille privations et mille souffrances, lui et ses rudes compagnons avaient été refoulés vers le Kamchatka. l_Jne quatrième fois, l’aventureuse traversée avait mieux réussi.

Un des premiers Européens, il avait foulé les fabuleuses Îles des Phoques. Mais il n’était pas, comme les autres, revenu ensuite ‘enrichir, au Kamchatka, de la contrebande des fourrures ni dépenser cet argent en de folles orgies. C’est à travers PAmérique qu’était la route de FEurope. C’était l’Amérique qu’il fallait 12 gagner à tout prix. Demeurant donc en ces parages maudits de la Mer de Behring et des îles Aléoutiennes, il s’était embarqué sur d’autres ba agnie sibériens, qui laissaient derrière eux une longue traine de sang.

Partout où l’on touchait terre, les indigènes étaient tenus de fournir un lourd tribu de fourrures. Des villages entiers, qui s’y refusaient, avaient été massacrés. Ailleurs, c’étaient les ndigènes qui, lorsqu’ils étaient les plus forts, ou d’autres pirates, qui massacraient quiconque de la bande leur tombait sous la main. Naufragé finalement sur une île déserte, avec un seul autre survivant, un nommé Finn, il y avait passé tout un hiver, dans la solitude et la faim. Toujours l’atroce et l’implacable barbarie qui l’étreignait ! Au printemps, par une chance miraculeuse, un bateau, qui vint à passer, les avait recueillis.

La nouvelle bande et lui avaient enfin atteint 13 l’Alaska et, au cours d’une navigation terrible, avaient tenté d’aborder au continent américain. Mals ce n’étaient partout que hautes falalses inhospitalières, qui surplombaient les flots, fiords et récifs farouches où, sous la tempête, écumait la mer. à où il était possible d’aborder, il fallait lutter contre les hordes sauvages qui apparaissaient en hurlant, sur leurs pirogues. Les faces peintes du tatouage de guerre, les indigènes venaient faire connaissance, à leurs propres dépens, avec la vertu redoutable de la poudre et des fusils des écumeurs de la mer.

Sans se décourager pourtant, la flottille naviguait toujours vers le Sud, à la recherche de terres plus hospitalières. Par là, disait-on, des venturiers espagnols, de race mexicaine, avaient établi une colonie. Subien espagnols, de race mexicaine, avaient établi une colonie. Subienkow rêvait de se rencontrer avec eux. Avec leur aide, et en y mettant tout le temps nécessalre, un an, deux ans s’il le fallait, il gagnerait la Californie ou le Mexique. Passer de là en Europe ne serait plus ensuite qu’un jeu. Mais mythiques Espagnols 14 n’apparaissaient toujours pas.

Le mur de barbarie continuait à s’étendre, indéfiniment. Si bien que le commandant de la flottille ordonna de rebrousser chemin et de remettre le cap sur le Nord. Les années passèrent. Subienkow prit part à la construction du Fort Michaëlowski, et, durant deux étés successifs, il se rendit, au mois de juin, au Golfe de Kotzebue. De nombreuses tribus y venaient, à cette époque, pour trafiquer. On trouvait là peaux de daims tachetés de Sibérie, ivoire et peaux de morse des côtes de YArctique, et d’étranges lampes de pierre, fabriquées on ne sait où, qui transitaient dans le commerce, de tribu à tribu.

On vit même paraître, une fois, un couteau de chasse, de fabrication anglaise. C’était là, pour Subienkow, une occasion sans pareille d’apprendre la géographie et de faire onnaissance avec des peuples ignorés. Il voyait défiler des Esquimaux du Golfe de Norton, de Ille Saint-Laurent, du Cap variaient selon la difficulté de la marche. Ces étranges négociants venaient de leur pays, qui était souvent très éloigné, et les lampes de pierre et le couteau d’acier arrivaient de bien plus loin encore.

Subienkow se faisait amener tous ces errants et entreprenait, en les intimidant ou en les amadouant de son mieux, de les faire parler. Et toujours il était question de fantastiques dangers, de bêtes sauvages, de tribus hostiles, de forêts impénétrables et de prodigieuses chaines de montagnes. Puis, de plus en plus distante, parvenait la rumeur d’hommes à la peau blanche, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, qui étaient sans cesse à la recherche de fourrures, et se battaient comme des diables. Ils étaient à l’Est, loin, loin à l’Est.

On connaissait leur existence, mais personne ne les avait jamais vus. La rumeur s’était transmise de bouche en bouche. Par suite de la différence des dialectes et de l’obscurité de ces cerveaux, la réalité se 16 mélangeait à la fable. Mais une rumeur lui vint enfin, qui rendit à Subienkow tout son courage. À l’Est coulait un grand fleuve, où Fon rencontrait e ces hommes blancs, aux yeux bleus. Ce fleuve s’appelait le Yukon. Il avait pour affluent, ajoutait la rumeur, un autre grand fleuve, qui se vidait dans le Détroit de Behring, au Sud du Fort Michaëlowski, et que les Russes appelaient le Kwikpak.

Subienkow revint à Michaëlowski et poussa une vaine expédition en amont du Kwikpak. C’est alors que surgit, ven du Kamchatka, le métis russe Malakoff, qui conduisait la bande la plus féroce d’aventuriers hybrides que l’on eût jamais vue. Subienkow se fit son lieutenant. Malakoff avait abordé dans le delta du Kwikpak, avec ses canots de peaux, chargés jusqu’au bord e marchandises et de munitions. Subienkow, leur fit remonter sans encombre, durant cinq cents milles, le rapide courant du fleuve qui coulait, dans son profond canal, avec une vitesse de cinq nœuds à l’heure.

Là, Malakoff décida de faire halte, sur le 17 territoire des Indiens Nulatos, et d’y construire un fort. Subienkow aurait souhaité de pousser plus avant et de reprendre immédiatement l’expédition avortée. Mais le long hiver approchait. Attendre était préférable. Au printemps suivant, quand la glace aurait fondu, il entraînerait avec lui le métis, qu’il abandonnerait, le cas échéant, pour raverser ensuite tout le Canada, vers la Baie dHudson. On se mit donc à construire le fort.

Ce fut un rude travail, imposé par force aux Indiens Nulatos, et les murs de bûches superposées s’élevèrent, accompagnés de leurs geignements et de leurs plaintes. Les coups de fouet pleuvaient sur leur dos, appliqués par la main de fer des écumeurs des mers. Beaucoup d’entre eux s’enfuirent et, quand on les rattrapait, on les ramenait au fort, pour les coucher par terre, bras et jambes en croix, et enseigner sur eux, à leurs frères, l’efficacité du knout Il en eut ui en faits de moururent. D’autres surv ID 32