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Jean-Jacques Rousseau Les Reveries du promeneur Solitaire PREMIERE PROMENADE Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frere, de prochain, d’ami, de societe que moi-meme. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a ete proscrit par un accord unanime. Ils ont cherche dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait etre le plus cruel a mon ame sensible, et ils ont brise violemment tous les liens qui m’attachaient a eux. J’aurais aime les hommes en depit d’eux-memes.

Ils n’ont pu qu’en cessant de l’etre se derober a mon affection. Les voila donc etrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu’ils l’ont voulu. Mais moi, detache d’eux et de tout, que suis-je moi-meme ? Voila ce qui me reste a chercher. Malheureusement cette recherche doit etre precedee d’un coup d » il sur ma position. C’est une idee par laquelle il faut necessairement que je passe pour arriver d’eux a moi. Depuis quinze ans et plus que je suis dans cette etrange position, elle me parait encore un reve.

Je m’imagine toujours qu’une indigestion me tourmente, que je dors d un mauvais sommeil, et que je vais me reveiller bien soulage de ma peine en me retrouvant avec mes amis. Oui,

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sans doute, il faut que j’aie fait sans que je m’en apercusse un saut de la veille au sommeil, ou plutot de la vie a la mort. Tire je ne sais comment de l’ordre des choses, je me suis vu precipite dans un chaos incomprehensible ou je n’apercois rien du tout ; et plus je pense a ma situation presente et moins je puis comprendre ou je suis. Eh ! comment aurais-je pu prevoir le destin qui m’attendait ?

Comment le puis-je concevoir encore aujourd’hui que j’y suis livre ? Pouvais-je dans mon bon sens supposer qu’un jour, moi le meme homme que j’etais, le meme que je suis encore, je passerais, je serais tenu sans le moindre doute pour un monstre, un empoisonneur, un assassin, que je deviendrais l’horreur de la race humaine, le jouet de la canaille, que toute la salutation que me feraient les passants serait de cracher sur moi, qu’une generation tout entiere s’amuserait d’un accord unanime a m’enterrer tout vivant ? Quand cette etrange revolution se fit, pris au depourvu, j’en fus d’abord bouleverse.

Mes agitations, mon indignation, me plongerent dans un delire qui n’a pas eu trop de dix ans pour se calmer, et dans cet intervalle, tombe d’erreur en erreur, de faute en faute, de sottise en sottise, j’ai fourni par mes imprudences aux directeurs de ma destinee autant d’instruments qu’ils ont habilement mis en ‘ uvre pour la fixer sans retour. Je me suis debattu longtemps aussi violemment que vainement. Sans adresse, sans art, sans dissimulation, sans prudence, franc, ouvert, impatient, emporte, je n’ai fait en me debattant que m’enlacer davantage et leur donner incessamment de nouvelles prises qu’ils n’ont eu garde de negliger.

Sentant enfin tous mes efforts inutiles et me tourmentant a pure perte j’ai pris le seul parti qui me restait a prendre, celui de me soumettre a ma destinee sans plus regimber contre la necessite. J’ai trouve dans cette resignation le dedommagement de tous mes maux par la tranquillite qu’elle me procure et qui ne pouvait s’allier avec le travail continuel d’une resistance aussi penible qu’infructueuse. Une autre chose a contribue a cette tranquillite.

Dans tous les raffinements de leur haine mes persecuteurs en ont omis un que leur animosite leur a fait oublier ; c’etait d’en graduer si bien les effets qu’ils pussent entretenir et renouveler mes douleurs sans cesse en me portant toujours quelque nouvelle atteinte. S’ils avaient eu l’adresse de me laisser quelque lueur d’esperance ils me tiendraient encore par la. Ils pourraient faire encore de moi leur jouet par quelque faux leurre, et me navrer ensuite d’un tourment toujours nouveau par mon attente decue. Mais ils ont d’avance epuise toutes leurs ressources ; en ne me laissant rien ils se sont tout ote a eux-memes.

La diffamation, la depression, la derision, l’opprobre dont ils m’ont couvert ne sont pas plus susceptibles d’augmentation que d’adoucissement ; nous sommes egalement hors d’etat, eux de les aggraver et moi de m’y soustraire. Ils se sont tellement presses de porter a son comble la mesure de ma misere que toute la puissance humaine, aidee de toutes les ruses de l’enfer, n’y saurait plus rien ajouter. La douleur physique elle-meme au lieu d’augmenter mes peines y ferait diversion. En m’arrachant des cris, peut-etre, elle m’epargnerait des gemissements, et les dechirements de mon corps suspendraient ceux de mon c’ ur.

Qu’ai-je encore a craindre d’eux puisque tout est fait ? Ne pouvant plus empirer mon etat ils ne sauraient plus m’inspirer d’alarmes. L’inquietude et l’effroi sont des maux dont ils m’ont pour jamais delivre: c’est toujours un soulagement. Les maux riels ont sur moi peu de prise ; je prends aisement mon parti sur ceux que j’eprouve, mais non pas sur ceux que je crains. Mon imagination effarouchee les combine, les retourne, les etend et les augmente. Leur attente me tourmente cent fois plus que leur presence, et la menace m’est plus terrible que le coup.

Sitot qu’ils arrivent, l’evenement leur otant tout ce qu’ils avaient d’imaginaire les reduit a leur juste valeur. Je les trouve alors beaucoup moindres que je ne me les etais figures, et meme au milieu de ma souffrance je ne laisse pas de me sentir soulage. Dans cet etat, affranchi de toute nouvelle crainte et delivre de l’inquietude de l’esperance, la seule habitude suffira pour me rendre de jour en jour plus supportable une situation que rien ne peut empirer, et a mesure que le sentiment s’en emousse par la duree ils n’ont plus de moyens pour le ranimer.

Voila le bien que m’ont fait mes persecuteurs en epuisant sans mesure tous les traits de leur animosite. Ils se sont ote sur moi tout empire, et je puis desormais me moquer d’eux. Il n’y a pas deux mois encore qu’un plein calme est retabli dans mon c’ ur. Depuis longtemps je ne craignais plus rien, mais j’esperais encore, et cet espoir tantot berce tantot frustre etait une prise par laquelle mille passions diverses ne cessaient de m’agiter. Un evenement aussi triste qu’imprevu vient enfin d’effacer de mon c’ ur ce faible rayon d’esperance et m’a fait voir ma destinee fixee a jamais sans retour ici-bas.

Des lors je me suis resigne sans reserve et j’ai retrouve la paix. Sitot que j’ai commence d’entrevoir la trame dans toute son etendue, j’ai perdu pour jamais l’idee de ramener de mon vivant le public sur mon compte, et meme ce retour ne pouvant plus etre reciproque me serait desormais bien inutile. Les hommes auraient beau revenir a moi, ils ne me retrouveraient plus. Avec le dedain qu’ils m’ont inspire leur commerce me serait insipide et meme a charge, et je suis cent fois plus heureux dans ma solitude que je ne pourrais l’etre en vivant avec eux.

Ils ont arrache de mon c’ ur toutes les douceurs de la societe. Elles n’y pourraient plus germer derechef a mon age ; il est trop tard. Qu’ils me fassent desormais du bien ou du mal tout m’est indifferent de leur part, et quoi qu’ils fassent, mes contemporains ne seront jamais rien pour moi. Mais je comptais encore sur l’avenir, et j’esperais qu’une generation meilleure, examinant mieux et les jugements portes par celle-ci sur mon compte et sa conduite avec moi, demelerait aisement l’artifice de ceux qui la dirigent et me verrait enfin tel que je suis.

C’est cet espoir qui m’a fait ecrire mes Dialogues, et qui m’a suggere mille folles tentatives pour les faire passer a la posterite. Cet espoir, quoique eloigne, tenait mon ame dans la meme agitation que quand je cherchais encore dans le siecle un c’ ur juste, et mes esperances que j’avais beau jeter au loin me rendaient egalement le jouet des hommes d’aujourd’hui. J’ai dit dans mes Dialogues sur quoi je fondais cette attente. Je me trompais.

Je l’ai senti par bonheur assez a temps pour trouver encore avant ma derniere heure un intervalle en pleine quietude et de repos absolu. Cet intervalle a commence a l’epoque dont je parle, et j’ai lieu de croire qu’il ne sera plus interrompu. Il se passe bien peu de jours que de nouvelles reflexions ne me confirment combien j’etais dans l’erreur de compter sur le retour du public, meme dans un autre age ; puisqu’il est conduit dans ce qui me regarde par des guides qui se renouvellent sans cesse dans les corps qui m’ont pris en aversion.

Les particuliers meurent, mais les corps collectifs ne meurent point. Les memes passions s’y perpetuent, et leur haine ardente, immortelle comme le demon qui l’inspire, a toujours la meme activite. Quand tous mes ennemis particuliers seront morts, les medecins, les oratoriens vivront encore, et quand je n’aurais pour persecuteurs que ces deux corps-la je dois etre sur qu’ils ne laisseront pas plus de paix a ma memoire apres ma mort qu’ils n’en laissent a ma personne de mon vivant.

Peut-etre, par trait de temps, les medecins, que j’ai reellement offenses, pourraient-ils s’apaiser: mais les oratoriens que j’aimais, que j’estimais, en qui j’avais toute confiance, et que je n’offensai jamais, les oratoriens, gens d’Eglise et demi-moines, seront a jamais implacables ; leur propre iniquite fait mon crime que leur amour-propre ne me pardonnera jamais, et le public dont ils auront soin d’entretenir et ranimer l’animosite sans cesse, ne s’apaisera pas plus qu’eux. Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m’y faire ni bien ni mal.

Il ne me reste plus rien a esperer ni a craindre en ce monde, et m’y voila tranquille au fond de l’abime, pauvre mortel infortune, mais impassible comme Dieu meme. Tout ce qui m’est exterieur m’est etranger desormais. Je n’ai plus en ce monde ni prochain, ni semblables, ni freres. Je suis sur la terre comme dans une planete etrangere, ou je serais tombe de celle que j’habitais. Si je reconnais autour de moi quelque chose ce ne sont que des objets affligeants et dechirants pour mon c’ ur, et je ne peux jeter les yeux sur ce qui me touche et m’entoure sans y trouver toujours quelque sujet de dedain qui m’indigne, ou de douleur qui m’afflige.

Ecartons donc de mon esprit tous les penibles objets dont je m’occuperais aussi douloureusement qu’inutilement. Seul pour le reste de ma vie, puisque je ne trouve qu’en moi la consolation, l’esperance et la paix, je ne dois ni ne veux plus m’occuper que de moi. C’est dans cet etat que je reprends la suite de l’examen severe et sincere que j’appelai jadis mes Confessions. Je consacre mes derniers jours a m’etudier moi-meme et a preparer d’avance le compte que je ne tarderai pas a rendre de moi.

Livrons-nous tout entier a la douceur de converser avec mon ame puisqu’elle est la seule que les hommes ne puissent m’oter. Si a force de reflechir sur mes dispositions interieures je parviens a les mettre en meilleur ordre et a corriger le mal qui peut y rester, mes meditations ne seront pas entierement inutiles, et quoique je ne sois plus bon a rien sur la terre, je n’aurai pas tout a fait perdu mes derniers jours. Les loisirs de mes promenades journalieres ont souvent ete remplis de contemplations charmantes dont j’ai regret d’avoir perdu le souvenir.

Je fixerai par l’ecriture celles qui pourront me venir encore ; chaque fois que je les relirai m’en rendra la jouissance. J’oublierai mes malheurs, mes persecuteurs, mes opprobres, en songeant au prix qu’avait merite mon c’ ur. Ces feuilles ne seront proprement qu’un informe journal de mes reveries. Il y sera beaucoup question de moi parce qu’un solitaire qui reflechit s’occupe necessairement beaucoup de lui-meme. Du reste toutes les idees etrangeres qui me passent par la tete en me promenant y trouveront egalement leur place.

Je dirai ce que j’ai pense tout comme il m’est venu et avec aussi peu de liaison que les idees de la veille en ont d’ordinaire avec celles du lendemain. Mais il en resultera toujours une nouvelle connaissance de mon naturel et de mon humeur par celle des sentiments a et des pensees dont mon esprit fait sa pature journaliere dans l’etrange etat ou je suis. Ces feuilles peuvent donc etre regardees comme un appendice de mes Confessions, mais je ne leur en donne plus le titre, ne sentant plus rien a dire qui puisse le meriter.

Mon c’ ur s’est purifie a la coupelle de l’adversite, et j’y trouve a peine en le sondant avec soin quelque reste de penchant reprehensible. Qu’aurais-je encore a confesser quand toutes les affections terrestres en sont arrachees ? Je n’ai pas plus a me louer qu’a me blamer: je suis nul desormais parmi les hommes, et c’est tout ce que je puis etre, n’ayant plus avec eux de relation reelle, de veritable societe. Ne pouvant plus faire aucun bien qui ne tourne a mal, ne pouvant plus agir sans nuire a autrui ou a moi-meme, m’abstenir est devenu mon unique devoir, et je le remplis autant qu’il est en moi.

Mais dans ce des’ uvrement du corps mon ame est encore active, elle produit encore des sentiments, des pensees, et sa vie interne et morale semble encore s’etre accrue par la mort de tout interet terrestre et temporel. Mon corps n’est plus pour moi qu’un embarras, qu’un obstacle, et je m’en degage d’avance autant que je puis. Une situation si singuliere merite assurement d’etre examinee et decrite, et c’est a cet examen que je consacre mes derniers loisirs.

Pour le faire avec succes il y faudrait proceder avec ordre et methode: mais je suis incapable de ce travail et meme il m’ecarterait de mon but qui est de me rendre compte des modifications de mon ame et de leurs successions. Je ferai sur moi-meme a quelque egard les operations que font les physiciens sur l’air pour en connaitre l’etat journalier. J’appliquerai le barometre a mon ame, et ces operations bien dirigees a et longtemps repetees me pourraient fournir des resultats aussi surs que les leurs. Mais je n’etends pas jusque-la mon entreprise. Je me contenterai de tenir le registre des operations sans chercher a les reduire en systeme.

Je fais la meme entreprise que Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien: car il n’ecrivait ses Essais que pour les autres, et je n’ecris mes reveries que pour moi. Si dans mes plus vieux jours aux approches du depart, je reste, comme je l’espere, dans la meme disposition ou je suis, leur lecture me rappellera a la douceur que je goute a les ecrire, et faisant renaitre ainsi pour moi le temps passe, doublera pour ainsi dire mon existence. En depit des hommes je saurai gouter encore le charme de la societe et je vivrai decrepit avec moi dans un autre age, comme je vivrais avec un moins vieux ami.

J’ecrivais mes premieres confessions et mes Dialogues dans un souci continuel sur les moyens de les derober aux mains rapaces de mes persecuteurs, pour les transmettre s’il etait possible a d’autres generations. La meme inquietude ne me tourmente plus pour cet ecrit, je sais qu’elle serait inutile, et le desir d’etre mieux connu des hommes s’etant eteint dans mon c’ ur, n’y laisse qu’une indifference profonde sur le sort et de mes vrais ecrits et des monuments de mon innocence, qui deja peut-etre ont ete tous pour jamais aneantis.

Qu’on epie ce que je fais, qu’on s’inquiete de ces feuilles, qu’on s’en empare, qu’on les supprime, qu’on les falsifie, tout cela m’est egal desormais. Je ne les cache ni ne les montre. Si on me les enleve de mon vivant on ne m’enlevera ni le plaisir de les avoir ecrites, ni le souvenir de leur contenu, ni les meditations solitaires dont elles sont le fruit et dont la source ne peut s’eteindre qu’avec mon ame.

Si des mes premieres calamites j’avais su ne point regimber contre ma destinee, et prendre le parti que je prends aujourd’hui, tous les efforts des hommes, toutes leurs epouvantables machines eussent ete sur moi sans effet, et ils n’auraient pas plus trouble mon repos par toutes leurs trames qu’ils ne peuvent le troubler desormais par tous leurs succes ; qu’ils jouissent a leur gre de mon opprobre, ils ne m’empecheront pas de jouir de mon innocence et d’achever mes jours en paix malgre eux. SECONDE PROMENADE

Ayant donc forme le projet de decrire l’etat habituel de mon ame dans la plus etrange position ou se puisse jamais trouver un mortel, je n’ai vu nulle maniere plus simple et plus sure d’executer cette entreprise que de tenir un registre fidele de mes promenades solitaires et des reveries qui les remplissent quand je laisse ma tete entierement libre, et mes idees suivre leur pente sans resistance et sans gene. Ces heures de solitude et de meditation sont les seules de la journee ou je sois pleinement moi et a moi sans diversion, sans obstacle, et ou je puisse veritablement dire etre ce que la nature a voulu.

J’ai bientot senti que j’avais trop tarde d’executer ce projet. Mon imagination deja moins vive ne s’enflamme plus comme autrefois a la contemplation de l’objet qui l’anime, je m’enivre moins du delire de la reverie ; il y a plus de reminiscence que de creation dans ce qu’elle produit desormais, un tiede alanguissement enerve toutes mes facultes, l’esprit de vie s’eteint en moi par degres ; mon ame ne s’elance plus qu’avec peine hors de sa caduque enveloppe, et sans l’esperance de l’etat auquel j’aspire parce que je m’y sens a votre droit, je n’existerais plus que par des souvenirs.

Ainsi pour me contempler moi-meme avant mon declin, il faut que je remonte au moins de quelques annees au temps ou perdant tout espoir ici-bas et ne trouvant plus d’aliment pour mon c’ ur sur la terre, je m’accoutumais peu a peu a le nourrir de sa propre substance et a chercher toute sa pature au-dedans de moi. Cette ressource, dont je m’avisai trop tard, devint si feconde qu’elle suffit bientot pour me dedommager de tout.

L’habitude de rentrer en moi-meme me fit perdre enfin le sentiment et presque le souvenir de mes maux, j’appris ainsi par ma propre experience que la source du vrai bonheur est en nous, et qu’il ne depend pas des hommes de rendre vraiment miserable celui qui sait vouloir etre heureux. Depuis quatre ou cinq ans je goutais habituellement ces delices internes que trouvent dans la contemplation les ames aimantes et douces. Ces ravissements, ces extases que j’eprouvais quelquefois en me promenant ainsi seul, etaient des jouissances que je devais a mes persecuteurs: sans eux je n’aurais jamais trouve ni connu les tresors que je portais en moi-meme.

Au milieu de tant de richesses, comment en tenir un registre fidele ? En voulant me rappeler tant de douces reveries, au lieu de les decrire j’y retombais. C’est un etat que son souvenir ramene, et qu’on cesserait bientot de connaitre en cessant tout a fait de le sentir. J’eprouvai bien cet effet dans les promenades qui suivirent le projet d’ecrire la suite de mes Confessions, surtout dans celle dont je vais parler et dans laquelle un accident imprevu vint rompre le fil de mes idees et leur donner pour quelque temps un autre cours.

Le jeudi z4 octobre 1776, je suivis apres diner les boulevards jusqu’a la rue du Chemin-Vert par laquelle je gagnai les hauteurs de Menilmontant, et de la prenant les sentiers a travers les vignes et les prairies, je traversai jusqu’a Charonne le riant paysage qui separe ces deux villages, puis je fis un detour pour revenir par les memes prairies en prenant un autre chemin. Je m’amusais a les parcourir avec ce plaisir et cet interet que m’ont toujours donnes les sites agreables, et m’arretant quelquefois a fixer des plantes dans la verdure.

J’en apercus deux que je voyais assez rarement autour de Paris et que je trouvai tres abondantes dans ce canton-la. L’une est le picris hieracioides de la famille des composees, et l’autre le buplevrum falcatum de celle des ombelliferes. Cette decouverte me rejouit et m’amusa tres longtemps et finit par celle d’une plante encore plus rare, surtout dans un pays eleve, savoir le cerastium aquaticum que, malgre l’accident qui m’arriva le meme jour, j’ai retrouve dans un livre que j’avais sur moi et place dans mon herbier.

Enfin apres avoir parcouru en detail plusieurs autres plantes que je voyais encore en fleurs, et dont l’aspect et l’enumeration qui m’etait familiere me donnaient neanmoins toujours du plaisir, je quittai peu a peu ces menues observations pour me livrer a l’impression non moins agreable mais plus touchante que faisait sur moi l’ensemble de tout cela. Depuis quelques jours on avait acheve la vendange ; les promeneurs de la ville s’etaient deja retires ; les paysans aussi quittaient les champs jusqu’aux travaux d’hiver.

La campagne encore verte et riante, mais defeuillee en partie et deja presque deserte, offrait partout l’image de la solitude et des approches de l’hiver. Il resultait de son aspect un melange d’impression douce et triste trop analogue a mon age et a mon sort pour que je ne m’en fisse pas l’application. Je me voyais au declin d’une vie innocente et infortunee, l’ame encore pleine de sentiments vivaces et l’esprit encore orne de quelques fleurs, mais deja fletries par la tristesse et dessechees par les ennuis.

Seul et delaisse, je sentais venir le froid des premieres glaces, et mon imagination tarissante ne peuplait plus ma solitude d’etres formes selon mon c’ ur. Je me disais en soupirant: qu’ai-je fait ici-bas ? J’etais fait pour vivre, et je meurs sans avoir vecu. Au moins ce n’a pas ete ma faute, et je porterai a l’auteur de mon etre, sinon l’offrande des bonnes ‘ uvres qu’on ne m’a pas laisse faire, du moins un tribut de bonnes intentions frustrees, de sentiments sains mais rendus sans effet, et d’une patience a l’epreuve des mepris des hommes.

Je m’attendrissais sur ces reflexions, je recapitulais les mouvements de mon ame des ma jeunesse, et pendant a mon age mur, et depuis qu’on m’a sequestre de la societe des hommes, et durant la longue retraite dans laquelle je dois achever mes jours. Je revenais avec complaisance sur toutes les affections de mon c’ ur, sur ses attachements si tendres mais si aveugles, sur les idees moins tristes que consolantes dont mon esprit s’etait nourri depuis quelques annees, et je me preparais a les rappeler assez pour les decrire avec un plaisir presque egal a celui que j’avais pris a m’y livrer.

Mon apres-midi se passa dans ces paisibles meditations, et je m’en revenais tres content de ma journee, quand au fort de ma reverie j’en fus tire par l’evenement qui me reste a raconter. J’etais sur les six heures a la descente de Menilmontant presque vis-a-vis du Galant Jardinier, quand des personnes qui marchaient devant moi s’etant tout a coup brusquement ecartees je vis fondre sur moi un gros chien danois qui, s’elancant a toutes jambes devant un carrosse, n’eut pas meme le temps de retenir sa course ou de se detourner quand il m’apercut.

Je jugeai que le seul moyen que j’avais d’eviter d’etre jete par terre etait de faire un grand saut si juste que le chien passat sous moi tandis que je serais en l’air. Cette idee plus prompte que l’eclair et que je n’eus le temps ni de raisonner ni d’executer fut la derniere avant mon accident. Je ne sentis ni le coup ni la chute, ni rien de ce qui s’ensuivit jusqu’au moment ou je revins a moi. Il etait presque nuit quand je repris connaissance. Je me trouvai entre les bras de trois ou quatre jeunes gens qui me raconterent ce qui venait de m’arriver.

Le chien danois n’ayant pu retenir son elan s’etait precipite sur mes deux jambes et, me choquant de sa masse et de sa vitesse, m’avait fait tomber la tete en avant: la machoire superieure portant tout le poids de mon corps avait frappe sur un pave tres raboteux, et la chute avait ete d’autant plus violente qu’etant a la descente, ma tete avait donne plus bas que mes pieds. Le carrosse auquel appartenait le chien suivait immediatement et m’aurait passe sur le corps si le cocher n’eut a l’instant retenu ses chevaux.

Voila ce que j’appris par le recit de ceux qui m’avaient releve et qui me soutenaient encore lorsque je revins a moi. L’etat auquel je me trouvai dans cet instant est trop singulier pour n’en pas faire ici la description. La nuit s’avancait. J’apercus le ciel, quelques etoiles, et un peu de verdure. Cette premiere sensation fut un moment delicieux. Je ne me sentais encore que par-la. Je naissais dans cet instant a la vie, et il me semblait que je remplissais de ma legere existence tous les objets que j’apercevais.

Tout entier au moment present je ne me souvenais de rien ; je n’avais nulle notion distincte de mon individu, pas la moindre idee de ce qui venait de m’arriver ; je ne savais ni qui j’etais ni ou j’etais ; je ne sentais ni mal, ni crainte, ni inquietude. Je voyais couler mon sang comme j’aurais vu couler un ruisseau, sans songer seulement que ce sang m’appartint en aucune sorte. Je sentais dans tout mon etre un calme ravissant, auquel chaque fois que je me le rappelle, je ne trouve rien de comparable dans toute l’activite des plaisirs connus.

On me demanda ou je demeurais ; il me fut impossible de le dire. Je demandai ou j’etais ; on me dit, a la Haute-Borne ; c’etait comme si l’on m’eut dit au mont Atlas. Il fallut demander successivement le pays, la ville et le quartier ou je me trouvais. Encore cela ne put-il suffire pour me reconnaitre ; il me fallut tout le trajet de la jusqu’au boulevard pour me rappeler ma demeure et mon nom. Un monsieur que je ne connaissais pas et qui eut la charite de m’accompagner quelque temps, apprenant que je demeurais si loin, me conseilla de prendre au Temple un fiacre pour me conduire chez moi.

Je marchais tres bien, tres legerement, sans sentir ni douleur ni blessure, quoique je crachasse toujours beaucoup de sang. Mais j’avais un frisson glacial qui faisait claquer d’une facon tres incommode mes dents fracassees. Arrive au Temple, je pensai que puisque je marchais sans peine il valait mieux continuer ainsi ma route a pied que de m’exposer a perir de froid dans un fiacre. Je fis ainsi la demi-lieue qu’il y a du Temple a la rue Platriere, marchant sans peine, evitant les embarras, les voitures, choisissant et suivant mon chemin tout aussi bien que j’aurais pu faire en pleine sante.

J’arrive, j’ouvre le secret qu’on a fait mettre a la porte de la rue, je monte l’escalier dans l’obscurite, et j’entre enfin chez moi sans autre accident que ma chute et ses suites, dont je ne m’apercevais pas meme encore alors. Les cris de ma femme en me voyant me firent comprendre que j’etais plus maltraite que je ne pensais. Je passai la nuit sans connaitre encore et sentir mon mal. Voici ce que je sentis et trouvai le lendemain. J’avais la levre superieure fendue en dedans jusqu’au nez ; en dehors a peau l’avait mieux garantie et empechait la totale separation ; quatre dents enfoncees a la machoire superieure, toute la partie du visage qui la couvre extremement enflee et meurtrie, le pouce droit foule et tres gros, le pouce gauche grievement blesse, le bras gauche foule, le genou gauche aussi tres enfle et qu’une contusion forte et douloureuse empechait totalement de plier. Mais avec tout ce fracas rien de brise, pas meme une dent, bonheur qui tient du prodige dans une chute comme celle-la. Voila tres fidelement l’histoire de mon accident.

En peu de jours cette histoire se repandit dans Paris, tellement changee et defiguree qu’il etait impossible d’y rien reconnaitre. J’aurais du compter d’avance sur cette metamorphose ; mais il s’y joignit tant de circonstances bizarres ; tant de propos obscurs et de reticences l’accompagnerent, on m’en parlait d’un air si visiblement discret que tous ces mysteres m’inquieterent. J’ai toujours hai les tenebres, elles m’inspirent naturellement une horreur que celles dont on m’environne depuis tant d’annees n’ont pas du diminuer.

Parmi toutes les singularites de cette epoque je n’en remarquerai qu’une, mais suffisante pour faire juger des autres. M. Lenoir, Lieutenant general de police, avec lequel je n avais eu 1amais aucune relation, envoya son secretaire s’informer de mes nouvelles, et me faire d’instantes offres de services qui ne me parurent pas dans la circonstance d’une grande utilite pour mon soulagement. Son secretaire ne laissa pas de me presser tres vivement de me prevaloir de ces offres, jusqu’a me dire que si je ne me hais pas a lui, je pouvais ecrire directement a M.

Lenoir Ce grand empressement et l’air de confidence qu’il y joignit me firent comprendre qu’il y avait sous tout cela quelque mystere que je cherchais vainement a penetrer. Il n’en fallait pas tant pour m’effaroucher, surtout dans l’etat d’agitation ou mon accident et la fievre qui s’y etait jointe avaient mis ma tete. Je me livrais a mille conjectures inquietantes et tristes, et je faisais sur tout ce qui se passait autour de moi des commentaires qui marquaient plutot le delire de la fievre que le sang-froid d’un homme qui ne prend plus d’interet a rien.

Un autre evenement vint achever de troubler ma tranquillite. Madame d’Ormoy m’avait recherche depuis quelques annees, sans que je pusse deviner pourquoi. De petits cadeaux affectes, de frequentes visites sans objet et sans plaisir me marquaient assez un but secret a tout cela, mais ne me le montraient pas. Elle m’avait parle d’un roman qu’elle voulait faire pour le presenter a la reine. Je lui avais dit ce que je pensais des femmes auteurs. Elle m’avait fait entendre que ce projet avait pour but le retablissement de sa fortune, pour lequel elle avait besoin de protection ; je n’avais rien a repondre a cela.

Elle me dit depuis que n’ayant pu avoir acces aupres de la reine, elle etait determinee a donner son livre au public. Ce n’etait plus le cas de lui donner des conseils qu’elle ne me demandait pas, et qu’elle n’aurait pas suivis. Elle m’avait parle de me montrer auparavant le manuscrit. Je la priai de n’en rien faire, et elle n’en fit rien. Un beau jour, durant ma convalescence, je recus de sa part ce livre tout imprime et meme relie, et je vis dans la preface de si grosses louanges de moi, si maussadement plaquees et avec tant d’affectation que j’en fus desagreablement affecte.

La rude flagornerie qui s’y faisait sentir ne s’allia jamais avec la bienveillance, mon c’ ur ne saurait se tromper la-dessus. Quelques jours apres, Mme d’Ormoy me vint voir avec sa fille. Elle m’apprit que son livre faisait le plus grand bruit a cause d’une note qui le lui attirait ; j’avais a peine remarque cette note en parcourant rapidement ce roman. Je la relus apres le depart de Mme d’Ormoy, j’en examinai la tournure, j’y crus trouver le motif de ses visites, de ses cajoleries, des grosses louanges de sa preface, et je jugeai que tout cela ‘avait d’autre but que de disposer le public a m’attribuer la note et par consequent le blame qu’elle pouvait attirer a son auteur dans la circonstance ou elle etait publiee. Je n’avais aucun moyen de detruire ce bruit et l’impression qu’il pouvait faire, et tout ce qui dependait de moi etait de ne pas l’entretenir en souffrant la continuation des vaines et ostensives visites de Mme d’Ormoy et de sa fille. Voici pour cet effet le billet que j’ecrivis a la mere:  » Rousseau ne recevant chez lui aucun auteur remercie madame d’Ormoy de ses bontes et la prie de ne plus l’honorer de ses visites. Elle me repondit par une lettre honnete dans la forme, mais tournee comme toutes celles que l’on m’ecrit en pareil cas. J’avais barbarement porte le poignard dans son c’ ur sensible, et je devais croire au ton de sa lettre qu’ayant pour moi des sentiments si vifs et si vrais elle ne supporterait point sans mourir cette rupture. C’est ainsi que la droiture et la franchise en toute chose sont des crimes affreux dans le monde, et je paraitrais a mes contemporains mechant et feroce, quand je n’aurais a leurs yeux d’autre crime que de n’etre pas faux et perfide comme eux.

J’etais deja sorti plusieurs fois et je me promenais meme assez souvent aux Tuileries, quand je vis a l’etonnement de plusieurs de ceux qui me rencontraient qu’il y avait encore a mon egard quelque autre nouvelle que j’ignorais. J’appris enfin que le bruit public etait que j’etais mort de ma chute, et ce bruit se repandit si rapidement et si opiniatrement que plus de quinze jours apres que j’en fus instruit le Roi meme et la Reine en parlerent a comme d’une chose sure.

Le Courrier d’Avignon, a ce qu’on eut soin de m’ecrire, annoncant cette heureuse nouvelle, ne manqua pas d’anticiper a cette occasion sur le tribut d’outrages et d’indignites qu’on prepare a ma memoire apres ma mort, en forme d’oraison funebre. Cette nouvelle fut accompagnee d’une circonstance encore plus singuliere que je n’appris que par hasard et dont je n’ai pu savoir aucun detail. C’est qu’on avait ouvert en meme temps une souscription pour l’impression des manuscrits que l’on trouverait chez moi.

Je compris par la qu’on tenait pret un recueil d’ecrits fabriques tout expres pour me les attribuer d’abord apres ma mort: car de penser qu’on imprimat fidelement aucun de ceux qu’on pourrait trouver en effet, c’etait une betise qui ne pouvait entrer dans l’esprit d’un homme sense, et dont quinze ans d’experience ne m’ont que trop garanti. Ces remarques faites coup sur coup et suivies de beaucoup d’autres qui n’etaient guere moins etonnantes, effaroucherent derechef mon imagination que je croyais amortie, et ces noires tenebres qu’on renforcait sans relache autour de moi ranimerent toute l’horreur qu’elles m’inspirent naturellement.

Je me fatiguai a faire sur tout cela mille commentaires et a tacher de comprendre des mysteres qu’on a rendus inexplicables pour moi. Le seul resultat constant de tant d’enigmes fut la confirmation de toutes mes conclusions precedentes, savoir que la destinee de ma personne et celle de ma reputation ayant ete fixees de concert par toute la generation presente, nul effort de ma part ne pouvait m’y soustraire puisqu’il m’est de toute impossibilite de transmettre aucun depot a d’autres ages sans le faire a passer dans celui-ci par des mains interessees a le supprimer. Mais cette fois j’allai plus loin.

L’amas de tant de circonstances fortuites, l’elevation de tous mes plus cruels ennemis, affectee pour ainsi dire par la fortune tous ceux qui gouvernent l’Etat, tous ceux qui dirigent l’opinion publique, tous les gens en place, tous les hommes en credit tries comme sur le volet parmi ceux c qui ont contre moi quelque animosite secrete, pour concourir au commun complot, cet accord universel est trop extraordinaire pour etre purement fortuit. Un seul homme qui eut refuse d’en etre complice, un seul evenement qui lui eut ete contraire, une seule circonstance imprevue qui lui eut fait obstacle, suffisait pour le faire echouer.

Mais toutes les volontes, toutes les fatalites, la fortune et toutes les revolutions ont affermi l » uvre des hommes, et un concours si frappant qui tient du prodige ne peut me laisser douter que son plein succes ne soit ecrit dans les decrets eternels. Des foules d’observations particulieres, soit dans le passe, soit dans le present, me confirment tellement dans cette opinion que je ne puis m’empecher de regarder desormais comme un de ces secrets du ciel impenetrables a la raison humaine la meme ‘ uvre que je n’envisageais jusqu’ici que comme un fruit de la mechancete des hommes.

Cette idee loin de m’etre cruelle et dechirante, me console, me tranquillise, et m’aide a me resigner. Je ne vais pas si loin que saint Augustin, qui se fut console d’etre damne si telle eut ete la volonte de Dieu. Ma resignation vient d’une source moins desinteressee il est vrai, mais non moins pure et plus digne a mon gre de l’Etre parfait que j’adore. Dieu est juste ; il veut que je souffre ; et il sait que je suis innocent. Voila le motif de ma confiance, mon c’ ur et ma raison me crient qu’elle ne me trompera pas.

Laissons donc faire les hommes et la destinee ; apprenons a souffrir sans murmure ; tout doit a la fin rentrer dans l’ordre, et mon tour viendra tot ou tard. TROISIEME PROMENADE  » Je deviens vieux en apprenant toujours.  » SOLON repetait souvent ce vers dans sa vieillesse. Il a un sens dans lequel je pourrais le dire aussi dans la mienne ; mais c’est une bien triste science que celle que depuis vingt ans l’experience m’a fait acquerir: l’ignorance est encore preferable.

L’adversite sans doute est n grand maitre, mais il fait payer cher ses lecons, et souvent le profit qu’on en retire ne vaut pas le prix qu’elles ont coute. D’ailleurs, avant qu’on ait obtenu tout cet acquis par des lecons si tardives, l’a-propos d’en user se passe. La jeunesse est le temps d’etudier la sagesse ; la vieillesse est le temps de la pratiquer. L’experience instruit toujours, je l’avoue ; mais elle ne profite que pour l’espace qu’on a devant soi. Est-il temps au moment qu’il faut mourir d’apprendre comment on aurait du vivre ?

Eh que me servent des lumieres si tard et si douloureusement acquises sur ma destinee et sur les passions d’autrui dont elle est l » uvre  ! Je n’ai appris a mieux connaitre les hommes que pour mieux sentir la misere ou ils m’ont plonge, sans que cette connaissance, en me decouvrant tous leurs pieges, m’en ait pu faire eviter aucun. Que ne suis-je reste toujours dans cette imbecile mais douce confiance qui me rendit durant tant d’annees la proie et le jouet de mes bruyants amis, sans qu’enveloppe de toutes leurs trames j’en eusse meme le moindre soupcon !

J’etais leur dupe et leur victime, il est vrai, mais je me croyais aime d’eux, et mon c’ ur jouissait de l’amitie qu’ils m’avaient inspiree en leur en attribuant autant pour moi. Ces douces illusions sont detruites. La triste verite que le temps et la raison m’ont devoilee en me faisant sentir mon malheur, m’a fait voir qu’il etait sans remede et qu’il ne me restait qu’a m’y resigner. Ainsi toutes les experiences de mon age sont pour moi dans mon etat sans utilite presente, et sans profit pour l’avenir.

Nous entrons en lice a notre naissance, nous en sortons a la mort. Que sert d’apprendre a mieux conduire son char quand on est au bout de la carriere ? Il ne reste plus a penser alors que comment on en sortira. L’etude d’un vieillard, s’il lui en reste encore a faire, est uniquement d’apprendre a mourir, et c’est precisement celle qu’on fait le moins a mon age, on y pense a tout, hormis a cela. Tous les vieillards tiennent plus a la vie que les enfants et en sortent de plus mauvaise grace que les jeunes gens.

C’est que tous leurs travaux ayant ete pour cette meme vie, ils voient a sa fin qu’ils ont perdu leurs peines. Tous leurs soins, tous leurs biens, tous les fruits de leurs laborieuses veilles, ils quittent tout quand ils s’en vont. Ils n’ont songe a rien acquerir durant leur vie qu’ils pussent emporter a leur mort. Je me suis dit tout cela quand il etait temps de me le dire, et si je n’ai pas mieux su tirer parti de mes reflexions, ce n’est pas faute de les avoir faites a temps et de les avoir bien digerees.

Jete des mon enfance dans le tourbillon du monde, j’appris d de bonne heure par l’experience que je n’etais pas fait pour y vivre, et que je n’y parviendrais jamais a l’etat dont mon c’ ur sentait le besoin. Cessant donc de chercher parmi les hommes le bonheur que je sentais n’y pouvoir trouver, mon ardente imagination sautait deja par-dessus l’espace de ma vie a peine commence, comme sur un terrain qui m’etait etranger, pour se reposer sur une assiette tranquille ou je pusse me fixer.

Ce sentiment, nourri par l’education des mon enfance et renforce durant toute ma vie par ce long tissu de miseres et d’infortunes qui l’a remplie, m’a fait chercher dans tous les temps a connaitre la nature et la destination de mon etre avec plus d’interet et de soin que je n’en ai trouve dans aucun autre homme. J’en ai beaucoup vu qui philosophaient bien plus doctement que moi, mais leur philosophie leur etait pour ainsi dire etrangere. Voulant etre plus savants que d’autres, ils etudiaient l’univers pour savoir comment il etait arrange, comme ils auraient etudie quelque machine qu’ils auraient apercue, par pure curiosite.

Ils etudiaient la nature humaine pour en pouvoir parler savamment, mais non pas pour se connaitre ; ils travaillaient pour instruire les autres, mais non pas pour s’eclairer en dedans. Plusieurs d’entre eux ne voulaient que faire un livre, n’importait quel, pourvu qu’il fut accueilli. Quand le leur etait fait et publie, son contenu ne les interessait plus en aucune sorte, si ce n’est pour le faire adopter aux autres et pour le defendre au cas qu’il fut attaque, mais du reste sans en rien tirer pour leur propre usage, sans s’embarrasser meme que ce contenu fut faux ou vrai pourvu qu’il ne fut pas refute.

Pour moi quand j’ai desire d’apprendre c’etait pour savoir moi-meme et non pas pour enseigner ; j’ai toujours cru qu’avant d’instruire les autres il fallait commencer par savoir assez pour soi, et de toutes les etudes que j’ai tache de faire en ma vie au milieu des hommes il n’y en a guere que je n’eusse faite egalement seul dans une ile deserte ou j’aurais ete confine pour le reste de mes jours.

Ce qu’on doit faire depend beaucoup de ce qu’on doit croire, et dans tout ce qui ne tient pas aux premiers besoins de la nature nos opinions sont la regle de nos actions. Dans ce principe, qui fut toujours le mien, j’ai cherche souvent et longtemps, pour diriger l’emploi de ma vie, a connaitre sa veritable fin, et je me suis bientot console de mon peu d’aptitude a me conduire habilement dans ce monde, en sentant qu’il n’y fallait pas chercher cette fin.

Ne dans une famille ou regnaient les m’ urs et la piete ; eleve ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j’avais recu des ma plus tendre enfance des principes, des maximes, d’autres diraient des prejuges, qui ne m’ont jamais tout a fait abandonne. Enfant encore et livre a moi-meme, alleche par des caresses, seduit par la vanite, leurre par l’esperance, force par la necessite, je me fis catholique, mais je demeurai toujours chretien, et bientot gagne par l’habitude, mon c’ ur s’attacha sincerement a ma nouvelle religion.

Les instructions, les exemples de Mme de Warens, m’affermirent dans cet attachement. La solitude champetre ou j’ai passe la fleur de ma jeunesse, l’etude des bons livres a laquelle je me livrai tout entier, renforcerent aupres d’elle mes dispositions naturelles aux sentiments affectueux, et me rendirent devot presque a la maniere de Fenelon. La meditation dans la retraite, l’etude de la nature, la contemplation de l’univers, forcent un solitaire a s’elancer incessamment vers l’auteur des choses et a chercher avec une douce inquietude la fin de tout ce qu’il voit et la cause de tout ce qu’il sent.

Lorsque ma destinee me rejeta dans le torrent du monde je n’y retrouvai plus rien qui put flatter un moment mon c’ ur. Le regret de mes doux loisirs me suivit partout et jeta l’indifference et le degout sur tout ce qui pouvait se trouver a ma portee, propre a mener a la fortune et aux honneurs. Incertain dans mes inquiets desirs, j’esperai peu, j’obtins moins, et je sentis dans des lueurs meme de prosperite que quand j’aurais obtenu tout ce que je croyais chercher je n’y aurais point trouve ce bonheur dont mon c’ ur etait avide sans en savoir demeler l’objet.

Ainsi tout contribuait a detacher mes affections de ce monde, meme avant les malheurs qui devaient m’y rendre tout a fait etranger. Je parvins a jusqu’a l’age de quarante ans, flottant entre l’indigence et la fortune, entre la sagesse et l’egarement, plein de vices d’habitude sans aucun mauvais penchant dans le c’ ur, vivant au hasard sans principes bien decides par ma raison, et distrait sur mes devoirs sans les mepriser, mais souvent sans les bien connaitre.

Des ma jeunesse j’avais fixe cette epoque de quarante ans comme le terme de mes efforts pour parvenir et celui de mes pretentions en tout genre. Bien resolu, des cet age atteint et dans quelque situation que je fusse, de ne plus me debattre pour en sortir et de passer le reste de mes jours a vivre au jour la journee sans plus m’occuper de l’avenir. Le moment venu, j’executai ce projet sans peine et quoique alors ma fortune semblat vouloir prendre une assiette plus fixe ; j’y renoncai non seulement sans regret mais avec un plaisir veritable.

En me delivrant de tous ces leurres, de toutes ces vaines esperances, je me livrai pleinement a l’incurie et au repos d’esprit qui fit toujours mon gout le plus dominant et mon penchant le plus durable. Je quittai le monde et ses pompes, je renoncai a toute parure ; plus d’epee, plus de montre, plus de bas blancs, de dorure, de coiffure, une perruque toute simple, un bon gros habit de drap, et mieux que tout cela, je deracinai de mon c’ ur les cupidites et les convoitises qui donnent du prix a tout ce que je quittais.

Je renoncai a la place que j’occupais alors, pour laquelle je n’etais nullement propre, et je me mis a copier de la musique a tant la page, occupation pour laquelle j’avais eu toujours un gout decide. Je ne bornai pas ma reforme aux choses exterieures. Je sentis que celle-la meme en exigeait une autre plus penible sans doute, mais plus necessaire dans les opinions, et resolu de n’en pas faire a deux fois, j’entrepris de soumettre mon interieur a un examen severe qui le reglat pour le reste de ma vie tel que je voulais le trouver a ma mort.

Une grande revolution qui venait de se faire en moi, un autre monde moral qui se devoilait a mes regards, les insenses jugements des hommes dont sans prevoir encore combien j’en serais la victime je commencais a sentir l’absurdite, le besoin toujours croissant d’un autre bien que la gloriole litteraire dont a peine la vapeur m’avait atteint que j’en etais deja degoute, le desir enfin de tracer pour le reste de ma carriere une route moins incertaine que celle dans laquelle j’en venais de passer la plus belle moitie, tout m’obligeait a cette grande revue dont je sentais depuis longtemps le besoin.

Je l’entrepris donc et je ne negligeai rien de ce qui dependait de moi pour bien executer cette entreprise. C’est de cette epoque que je puis dater mon entier renoncement au monde et ce gout vif pour la solitude qui ne m’a plus quitte depuis ce temps-la. L’ouvrage que j’entreprenais ne pouvait s’executer que dans une retraite absolue ; il demandait de longues et paisibles meditations que le tumulte de la societe ne souffre pas.

Cela me forca de prendre pour un temps une autre maniere de vivre dont ensuite je me trouvai si bien, que ne l’ayant interrompue depuis lors que par force et pour peu d’instants, je l’ai reprise de tout mon c’ ur et m’y suis borne sans peine aussitot que je l’ai pu ; et quand ensuite les hommes m’ont reduit a vivre seul, j’ai trouve qu’en me sequestrant pour me rendre miserable, ils avaient plus fait pour mon bonheur que je n’avais su faire moi-meme.

Je me livrai au travail que j’avais entrepris avec un zele proportionne, et a l’importance de la chose, et un besoin que je sentais en avoir. Je vivais alors avec des philosophes modernes qui ne ressemblaient guere aux anciens. Au lieu de lever mes doutes et de fixer mes irresolutions, ils avaient ebranle toutes les certitudes que je croyais avoir sur les points qu’il m’importait le plus de connaitre: car ardents missionnaires d’atheisme et tres imperieux dogmatiques, ils n’enduraient point sans colere que sur quelque point que ce put etre on osat penser autrement qu’eux.

Je m’etais defendu souvent assez faiblement par haine pour la dispute et par peu de talent pour la soutenir ; mais jamais je n’adoptai leur desolante doctrine, et cette resistance a des hommes aussi intolerants, qui d’ailleurs avaient leurs vues, ne fut pas une des moindres causes qui attiserent leur animosite. Ils ne m’avaient pas persuade mais ils m’avaient inquiete. Leurs arguments m’avaient ebranle sans m’avoir jamais convaincu ; je n’y rouvais point de bonne reponse mais je sentais qu’il y en devait avoir. Je m’accusais moins d’erreur que d’ineptie, et mon c’ ur leur repondait mieux que ma raison. Je me dis enfin: me laisserai-je eternellement ballotter par les sophismes des mieux disants, dont je ne suis pas meme sur que les opinions qu’ils prechent et qu’ils ont tant d’ardeur a faire adopter aux autres soient bien les leurs a eux-memes ?

Leurs passions, qui gouvernent leur doctrine, leurs interets de faire croire ceci ou cela, rendent impossible a penetrer ce qu’ils croient eux-memes. Peut-on chercher de la bonne foi dans des chefs de parti ? Leur philosophie est pour les autres ; il m’en faudrait une pour moi. Cherchons-la de toutes mes forces tandis qu’il est temps encore afin d’avoir une regle fixe de conduite pour le reste de mes jours. Me voila dans la maturite de l’age, dans toute la force de l’entendement. Deja je touche au declin.

Si j’attends encore, je n’aurai plus dans ma deliberation tardive l’usage de toutes mes forces ; mes facultes intellectuelles auront deja perdu de leur activite, je ferai moins bien ce que je puis faire aujourd’hui de mon mieux possible: saisissons ce moment favorable ; il est l’epoque de ma reforme externe et materielle, qu’il soit aussi celle de ma reforme intellectuelle et morale. Fixons une bonne fois mes opinions, mes principes, et soyons pour le reste de ma vie ce que j’aurai trouve devoir etre apres y avoir bien pense.

J’executai ce projet lentement et a diverses reprises , mais avec tout l’effort et toute l’attention dont j’etais capable. Je sentais vivement que le repos du reste de mes jours et mon sort total en dependaient. Je m’y trouvai d’abord dans un tel labyrinthe d’embarras, de difficultes, d’objections, de tortuosites, de tenebres, que vingt fois tente de tout abandonner, je fus pres, renoncant a de vaines recherches, de m’en tenir dans mes deliberations aux regles de la prudence commune sans plus en chercher dans des principes que j’avais tant de peine a debrouiller.

Mais cette prudence meme m’etait tellement etrangere, je me sentais si peu propre a l’acquerir, que la prendre pour mon guide n’etait autre chose que vouloir, a travers les mers, les orages, chercher sans gouvernail, sans boussole, un fanal presque inaccessible et qui ne m’indiquait aucun port. Je persistai: pour la premiere fois de ma vie j’eus du courage, et je dois a son succes d’avoir pu soutenir l’horrible destinee qui des lors commencait a m’envelopper sans que j’en eusse le moindre soupcon.

Apres les recherches les plus ardentes et les plus sinceres qui jamais peut-etre aient ete faites par aucun mortel, je me decidai pour toute ma vie sur tous les sentiments qu’il m’importait d’avoir, et si j’ai pu me tromper dans mes resultats, je suis sur au moins que mon erreur ne peut m’etre imputee a crime, car j’ai fait tous mes efforts pour m’en garantir. Je ne doute point, il est vrai, que les prejuges de l’enfance et les v’ ux secrets de mon c’ ur n’aient fait pencher la balance du cote le plus consolant pour moi.

On se defend difficilement de croire ce qu’on desire avec tant d’ardeur, et qui peut douter que l’interet d’admettre ou rejeter les jugements de l’autre vie ne determine la foi de la plupart des hommes sur leur esperance ou leur crainte. Tout cela pouvait fasciner mon jugement, j’en conviens, mais non pas alterer ma bonne foi: car je craignais de me tromper sur toute chose. Si tout consistait dans l’usage de cette vie, il m’importait de le savoir, pour en tirer du moins le meilleur parti qu’il dependrait de moi tandis qu’il etait encore temps, et n’etre pas tout a fait dupe.

Mais ce que j’avais le plus a redouter au monde dans la disposition ou je me sentais, etait d’exposer le sort eternel de mon ame pour la jouissance des biens de ce monde, qui ne m’ont jamais paru d’un grand prix. J’avoue encore que je ne levai pas toujours a ma satisfaction toutes ces difficultes qui m’avaient embarrasse, et dont nos philosophes avaient si souvent rebattu mes oreilles.

Mais, resolu de me decider enfin sur des matieres ou l’intelligence humaine a si peu de prise et trouvant de toutes parts des mysteres impenetrables et des objections insolubles, j’adoptai dans chaque question le sentiment qui me parut le mieux etabli directement, le plus croyable en lui-meme, sans m’arreter aux objections que je ne pouvais resoudre mais qui se retorquaient par d’autres objections non moins fortes dans le systeme oppose. Le ton dogmatique sur ces matieres ne convient qu’a des charlatans ; mais il importe d’avoir un sentiment pour soi, et de le choisir avec toute la maturite de jugement qu’on y peut mettre.

Si malgre cela nous tombons dans l’erreur, nous n’en saurions porter la peine en bonne justice puisque nous n’en aurons point la coulpe. Voila le principe inebranlable qui sert de base a ma securite. Le resultat de mes penibles recherches fut tel a peu pres que je l’ai consigne depuis dans la profession de foi du Vicaire savoyard, ouvrage indignement prostitue et profane dans la generation presente, mais qui peut faire un jour revolution parmi les hommes si jamais il y renait du bon sens et de la bonne foi. Depuis lors, reste tranquille dans les principes que j’avais adoptes apres une meditation si longue et si reflechie, j’en ai ait la regle immuable de ma conduite et de ma foi, sans plus m’inquieter ni des objections que je n’avais pu resoudre ni de celles que je n’avais pu prevoir et qui se presentaient nouvellement de temps a autre a mon esprit. Elles m’ont inquiete quelquefois mais elles ne m’ont jamais ebranle. Je me suis toujours dit: tout cela ne sont que des arguties et des subtilites metaphysiques qui ne sont d’aucun poids aupres des principes fondamentaux adoptes par ma raison, confirmes par mon c’ ur, et qui tous portent le sceau de l’assentiment interieur dans le silence des passions.

Dans des matieres si superieures a l’entendement humain, une objection que je ne puis resoudre renversera-t-elle tout un corps de doctrine si solide, si bien liee et formee avec tant de meditation et de soin, si bien appropriee a ma raison, a mon c’ ur, a tout mon etre, et renforcee de l’assentiment interieur que je sens manquer a toutes les autres ? Non, de vaines argumentations ne detruiront jamais la convenance que j’apercois entre ma nature immortelle t et la constitution de ce monde et l’ordre physique que j’y vois regner.

J’y trouve dans l’ordre moral correspondant et dont le systeme est le resultat de mes recherches les appuis dont j’ai besoin pour supporter les miseres de ma vie. Dans tout autre systeme je vivrais sans ressources et je mourrais sans espoir. Je serais la plus malheureuse des creatures. Tenons nous en donc a celui qui seul suffit pour me rendre heureux en depit de la fortune et des hommes. Cette deliberation et la conclusion que j’en tirai ne semblent-elles pas avoir ete dictees par le ciel meme pour me preparer a la destinee qui m’attendait et me mettre en etat de la soutenir ?

Que serais-je devenu, que deviendrais-je encore, dans les angoisses affreuses qui m’attendaient et dans l’incroyable situation ou je suis reduit pour le reste de ma vie si, reste sans asile ou je pusse echapper a mes implacables persecuteurs, sans dedommagement des opprobres qu’ils me font essuyer en ce monde et sans espoir d’obtenir jamais la justice qui m’etait due, je m’etais vu livre tout entier au plus horrible sort qu’ait eprouve sur la terre aucun mortel ?

Tandis que, tranquille dans mon innocence, je n’imaginais qu’estime et bienveillance pour moi parmi les hommes ; tandis que mon c’ ur ouvert et confiant s’epanchait avec des amis et des freres, les traitres m’enlacaient en silence de rets forges au fond des enfers. Surpris par les plus imprevus de tous les malheurs et les plus terribles pour une ame here, traine dans la fange sans jamais savoir par qui ni pourquoi, plonge dans un abime d’ignominie, enveloppe d’horribles tenebres travers lesquelles je n’apercevais que de sinistres objets, a la premiere surprise je fus terrasse, et jamais je ne serais revenu de l’abattement ou me jeta ce genre imprevu de malheurs si je ne m’etais menage d’avance des forces pour me relever dans mes chutes. Ce ne fut qu’apres des annees d’agitations que reprenant enfin mes esprits et commencant de rentrer en moi-meme, je sentis le prix des ressources que je m’etais menagees pour l’adversite.

Decide sur toutes les choses dont il m’importait de juger, je vis, en comparant mes maximes a ma situation, que je donnais aux insenses jugements des hommes et aux petits evenements de cette courte vie beaucoup plus d’importance qu’ils n’en avaient. Que cette vie n’etant qu’un etat d’epreuves, il importait peu que ces epreuves fussent de telle ou telle sorte pourvu qu’il en resultat l’effet auquel elles etaient destinees, et que par consequent plus les epreuves etaient grandes, fortes, multipliees, plus il etait avantageux de les savoir soutenir.

Toutes les plus vives peines perdent leur force pour quiconque en voit le dedommagement grand et sur et la certitude de ce dedommagement etait le principal fruit que j’avais retire de mes meditations precedentes. Il est vrai qu’au milieu des outrages sans nombre et des indignites sans mesure dont je me sentais accable de toutes parts, des intervalles d’inquietude et de doutes venaient de temps a autre ebranler mon esperance et troubler ma tranquillite.

Les puissantes objections que je n’avais pu resoudre se presentaient alors a mon esprit avec plus de force pour achever de m’abattre precisement dans les moments ou, surcharge du poids de ma destinee, j’etais pret a tomber dans le decouragement. Souvent des arguments nouveaux que j’entendais faire me revenaient dans l’esprit a l’appui de ceux qui m’avaient deja tourmente. Ah ! me disais-je alors dans des serrements de c’ ur prets a m’etouffer, qui me garantira du desespoir si dans l’horreur de mon sort je ne vois plus que des chimeres dans les consolations que me fournissait ma raison ?

Si detruisant ainsi son propre ouvrage, elle renverse tout l’appui d’esperance et de confiance qu’elle m’avait menage dans l’adversite ? Quel appui que des illusions qui ne bercent que moi seul au monde ? Toute la generation presente ne voit qu’erreurs et prejuges dans les sentiments dont je me nourris seul, elle trouve la verite, l’evidence, dans le systeme contraire au mien ; elle semble meme ne pouvoir croire que je l’adapte de bonne foi, et moi-meme en m’y livrant de toute ma volonte j’y trouve des difficultes insurmontables qu’il m’est impossible de resoudre et qui ne ’empechent pas d’y persister. Suis-je donc seul sage, seul eclaire parmi les mortels ? pour croire que les choses sont ainsi suffit-il qu’elles me conviennent ? puis-je prendre une confiance eclairee en des apparences qui n’ont rien de solide aux yeux du reste des hommes et qui me sembleraient meme illusoires a moi-meme si mon c’ ur ne soutenait pas ma raison ?

N’eut-il pas mieux valu combattre mes persecuteurs a armes egales en adoptant leurs maximes que de rester sur les chimeres des miennes en proie a leurs atteintes sans agir pour les repousser ? Je me crois sage, et je ne suis que dupe, victime et martyr d’une vaine erreur. Combien de fois dans ces moments de doute et d’incertitude je fus pret a m’abandonner au desespoir. Si jamais j’avais passe dans cet etat un mois entier, c’etait fait de ma vie et de moi.

Mais ces crises, quoique autrefois assez frequentes, ont toujours ete courtes, et maintenant que je n’en suis pas delivre tout a fait encore elles sont si rares et si rapides qu’elles n’ont pas meme la force de troubler mon repos. Ce sont de legeres inquietudes qui n’affectent pas plus mon ame qu’une plume qui tombe dans la riviere ne peut alterer le cours de l’eau. J’ai senti que remettre en deliberation les memes points sur lesquels je m’etais ci-devant decide, etait me supposer de nouvelles lumieres u le jugement plus forme ou plus de zele pour la verite que je n’avais lors de mes recherches ; qu’aucun de ces cas n’etant ni ne pouvant etre le mien, je ne pouvais preferer par aucune raison solide des opinions qui, dans l’accablement du desespoir, ne me tentaient que pour augmenter ma misere, a des sentiments adoptes dans la vigueur de l’age, dans toute la maturite de l’esprit, apres l’examen le plus reflechi, et dans des temps ou le calme de ma vie ne me laissait d’autre interet dominant que celui de connaitre la verite.

Aujourd’hui que mon c’ ur serre de detresse, mon ame affaissee par les ennuis, mon imagination effarouchee, ma tete troublee par tant d’affreux mysteres dont je suis environne, aujourd’hui que toutes mes facultes, affaiblies par la vieillesse et les angoisses, ont perdu tout leur ressort, irai-je m’oter a plaisir toutes les ressources que je m’etais menagees, et donner plus de confiance a ma raison declinante pour me rendre injustement malheureux, qu’a ma raison pleine et vigoureuse pour me dedommager des maux que je souffre sans les avoir merites ?

Non, je ne suis ni plus sage, ni mieux instruit, ni de meilleure foi que quand je me decidai sur ces grandes questions ; je n’ignorais pas alors les difficultes dont je me laisse troubler aujourd’hui ; elles ne m’arreterent pas, et s’il s’en presente quelques nouvelles dont on ne s’etait pas encore avise, ce sont les sophismes d’une subtile metaphysique, qui ne sauraient balancer les verites eternelles admises de tous les temps, par tous les sages, reconnues par toutes les nations et gravees dans le c’ ur humain en caracteres ineffacables.

Je savais en meditant sur ces matieres que l’entendement humain, circonscrit par les sens, ne les pouvait embrasser dans toute leur etendue. Je m’en tins donc a ce qui etait a ma portee sans m’engager dans ce qui la passait. Ce parti etait raisonnable, je l’embrassai jadis, et m’y tins avec l’assentiment de mon c’ ur et de ma raison. Sur quel fondement y renoncerais-je aujourd’hui que tant de puissants motifs m’y doivent tenir attache ? quel danger vois-je a le suivre ? quel profit trouverais-je a l’abandonner ? En prenant la doctrine de mes persecuteurs prendrais-je aussi leur morale ?

Cette morale sans racine et sans fruit qu’ils etalent pompeusement dans des livres ou dans quelque action d’eclat sur le theatre, sans qu’il en penetre jamais rien dans le c’ ur ni dans la raison ; ou bien cette autre morale secrete et cruelle, doctrine interieure de tous leurs inities, a laquelle l’autre ne sert que de masque, qu’ils suivent seule dans leur conduite et qu’ils ont si habilement pratiquee a mon egard. Cette morale, purement offensive, ne sert point a la defense, et n’est bonne qu’a l’agression. De quoi me servirait-elle dans l’etat ou ils m’ont reduit ?

Ma seule innocence me soutient dans les malheurs ; et combien me rendrais-je plus malheureux encore, si m’otant cette unique mais puissante ressource j’y substituais la mechancete ? Les atteindrais-je dans l’art de nuire, et quand j’y reussirais, de quel mal me soulagerait celui que je leur pourrais faire ? Je perdrais ma propre estime et je ne gagnerais rien a la place. C’est ainsi que raisonnant avec moi-meme, je parvins a ne plus me laisser ebranler dans mes principes par des arguments captieux, par des objections insolubles et par des difficultes qui passaient ma portee et peut-etre celle de l’esprit humain.

Le mien, restant dans la plus solide assiette que j’avais pu lui donner, s’accoutuma si bien a s’y reposer a l’abri de ma conscience, qu’aucune doctrine etrangere ancienne ou nouvelle ne peut plus l’emouvoir ni troubler un instant mon repos. Tombe dans la langueur et l’appesantissement d’esprit, j’ai oublie jusqu’aux raisonnements sur lesquels je fondais ma croyance et mes maximes, mais je n’oublierai jamais les conclusions que j’en ai tirees avec l’approbation de ma conscience et de ma raison, et je m’y tiens desormais.

Que tous les philosophes viennent ergoter contre: ils perdront leur temps et leurs peines. Je me tiens pour le reste de ma vie, en toute chose, au parti que j’ai pris quand j’etais plus en etat de bien choisir. Tranquille dans ces dispositions, j’y trouve, avec le contentement de moi, l’esperance et les consolations dont j’ai besoin dans ma situation. Il n’est pas possible qu’une solitude aussi complete, aussi permanente, ussi triste en elle-meme, l’animosite toujours sensible et toujours active de toute la generation presente, les indignites dont elle m’accable sans cesse, ne me jettent quelquefois dans l’abattement ; l’esperance ebranlee, les doutes decourageants reviennent encore de temps a autre troubler mon ame et la remplir de tristesse. C’est alors qu’incapable des operations de l’esprit necessaires pour me rassurer moi-meme, j’ai besoin de me rappeler mes anciennes resolutions ; les soins, l’attention, la sincerite de c’ ur que j’ai mise a les prendre, reviennent alors a mon souvenir et me rendent toute ma confiance.

Je me refuse ainsi a toutes nouvelles idees comme a des erreurs funestes qui n’ont qu’une fausse apparence et ne sont bonnes qu’a troubler mon repos. Ainsi retenu dan