L’illusion poetique etude sur rimbaud

L’illusion poetique etude sur rimbaud

AUX LIMITES DE LA FICTION, RIMBAUD ET L’OBJET DE L’INCREDULITE Dans sa contribution au premier colloque en ligne de Fabula, Antoine Compagnon citait les formules celebres de Coleridge et en retablissait le sens, plus complexe qu’il n’y parait [1] . Ainsi la « suspension volontaire de l’incredulite (willing suspension of disbelief), qui conditionne l’illusion poetique doit-elle se comprendre moins comme une rupture que comme une sorte d’abstention, une sorte de laisser-faire conscient de lui-meme, la levee autorisee d’une vigilance.

Comme s’il se formait a tel moment, dans l’etat permanent d’incredulite que nous entretenons a l’egard des images, une certaine decision de les accueillir avec confiance. Dans le phenomene psychologique et moral paradoxal de cette « foi negative (that negative faith, which simply permits the images presented to work by their own force, without either denial or affirmation of their real existence by the judgment), le sujet se bornerait a laisser travailler les images de la fiction, en connaissance de cause.

Depense donc et procedures reglees du cote de la fiction, simple consentement du cote du spectateur ou du lecteur, ou du reveur : on est dans une situation sui generis, ambigue mais complete et suffisante, dans laquelle Coleridge refuse que l’ecrivain fasse interferer

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des elements bruts de realite, qui seraient introduits la censement pour renforcer un effet de reel. Dans une perspective phenomenologique, on parlerait d’une mise entre parentheses, de principe : pour produire la conscience propre a l’illusion poetique, il faut reconnaitre son caractere purement imaginaire, et pour la connaitre, il faut en construire le phenomene specifique.

D’autre part, Coleridge lui-meme evoquant la scene theatrale (the true Theory of Stage Illusion), on pourrait rapprocher son texte de celui ou Octave Mannoni proposait une theorie freudienne de la scene d’illusion [2] . Mannoni, lui aussi, refuse que cette illusion soit une simple hallucination et demande que l’on considere la specificite de ce phenomene de l’imaginaire. Comparant la scene a la situation du reve, il invoque la Traumdeutung de Freud.

De meme que, dans le reve, nous savons que nous revons et que le fait de le savoir nous permet de continuer a rever (« Laisse donc et dors, ce n’est qu’un reve [3] ), de meme le spectateur ne perd jamais la conscience qu’il est au theatre, et c’est cette conscience, interessee au spectacle mais informee de son caractere de fiction, cette conscience pour ainsi dire flottante, qui lui permet de continuer a suivre ce spectacle, quels que soient les objets et evenements penibles ou meme partout ailleurs insupportables qui paraissent dans ce spectacle. Autrement dit, comme le travail du reve avec ses operations (condensation, deplacement, etc. , le travail de la scene, a travers les procedures propres de sa poetique, consiste a produire ce mode de la foi dans les images, a l’abri d’une forme maintenue de la vigilance, c’est-a-dire de la conscience que cela n’est pas reel, que ce ne sont que des images. Croire au reel Deplacons maintenant ce schema qui concerne le mode de la croyance aux fictions. Evidemment, a l’inverse, nous ne croyons pas au reel. Mais cette proposition peut s’entendre suivant deux sens, en apparence sans lien entre eux : 1 – Nous n’avons pas a croire au reel ou a ne pas y croire, car nous sommes dedans.

Le reel appartient a l’ordre des evidences immediates : il ne se prouve ni ne se refute ; il n’appartient pas non plus a l’ordre de la croyance, il le delimite par opposition ; il est justement le fond oblige et continu de l’existence sur lequel s’enlevent toutes les occurrences de l’imaginaire. C’est meme cela qui fait que la croyance dans les images de la fiction fonctionne comme telle : comme on vient de le voir, cette croyance suspend le dementi que le reel inflige, a chaque instant et par sa seule existence, aux choses, aux etres et aux evenements qui paraissent dans le reve, sur le theatre, ou dans les romans. – Cependant, et suivant une deuxieme acception, en effet nous ne croyons pas a la realite du reel : « Nous ne sommes pas au monde, ecrit Rimbaud. La raison en est simple : la realite du reel exclut si evidemment la notre et d’une maniere si radicale qu’elle nous serait intolerable si nous ne nous derobions pas a elle de toutes les manieres. Comment, par exemple, nous maintenir sans danger en presence du temps et de la mort, nous qui voulons vivre, ici et maintenant ? C’est le sens de la maxime celebre : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

Recusant tout notre imaginaire et specialement, dirait La Rochefoucauld, les images flatteuses que notre amour-propre nous forme de nous-meme, c’est-a-dire, en derniere analyse, aneantissant ce qui defend purement et simplement notre existence contre ce qui est, la realite recoit en retour notre denegation silencieuse et sans cesse reiteree, c’est-a-dire un oubli soigneusement organise ou, a defaut, les assertions vides que nous empruntons a « la philosophie : la mort n’existe pas, puisque je n’y pense pas ou parce que je n’y pense que comme a un evenement a preparer de loin et par des raisonnements tires de Seneque ou d’Epicure.

Cette denegation et cet oubli ne sont que l’envers de la croyance qu’ils refusent : en effet, la prise en consideration du reel, si elle pouvait vraiment se former, ne saurait etre la constatation pure et simple selon laquelle la realite existe et que nous sommes dedans. Elle serait, comme il en est de toute croyance, la reconnaissance sans deduction et sans preuve d’un trait cache du reel, de ce trait justement qui se derobe habituellement a notre conscience immediate, le plus voyant pourtant et le plus certain, et qui nous creve les yeux : le reel est ce qui est « a l’exclusion de tout, dirait cette fois Mallarme.

Il y a donc, dans l’evidence de la realite du reel, quelque chose de derobe. Seulement, et c’est la que l’analogie avec la foi religieuse se confirmerait, ce n’est pas le reel qui se derobe intentionnellement dans sa manifestation, c’est nous qui nous derobons a sa realite et nous qui, au besoin et par une nouvelle imagination, soutenons faussement qu’il se derobe a nous, mysterieusement [4] .

En somme, la realite du reel ne peut etre l’objet que d’un mouvement positif de reconnaissance, pose en depit du danger que represente a notre egard le seul fait de cette realite. Ce mouvement positif, aux procedures reconnaissables et analysables, c’est precisement celui de la fiction. La fiction de la realite Dans cette perspective et par une extension de son sens habituel, j’appellerai donc fiction tout dispositif litteraire ou artistique (travail, fabrication, elaboration, poiesis… qui, permettant une suspension provisoire et consentie de notre incredulite « naturelle, nous mette reellement en presence de la realite du reel. Tout simplement et bien evidemment, la notion de fiction, dans son acception la plus rigoureuse, n’a de sens que par rapport a celle de realite : pour connaitre la premiere, il faut approfondir la seconde, et ce qui les noue l’une a l’autre dans notre experience. La fiction serait donc le mode de la mediation a l’immediatete du reel, de sa presence reelle.

Elle serait la condition de notre presence veritable au monde, elle pallierait l’impossibilite ou nous sommes habituellement de le considerer. Cela en nous offrant l’abri de sa facticite elle-meme : laisse donc, ce n’est que des images. Ainsi devrait-on compter deux objets, deux formes et deux niveaux de la croyance, et deux protections respectivement pour chaque articulation de cette croyance : croire aux images comme a des images, pour croire aux choses comme a des choses, telle serait l’ambiguite constitutive de la fiction.

Prenons deux exemples, dans lesquels cette ambiguite fonctionne, non sans les fragilites propres a toute foi. Selon l’Avant-propos de La Comedie humaine, la fiction ne peut s’en tenir a la « reproduction rigoureuse de la societe ; elle se fonde dans la decision d’envisager « la raison [des] effets sociaux, [de] surprendre le sens cache dans cet immense assemblage de figures, de passions et d’evenements, et de depeindre la Societe de acon qu’elle « porte avec elle la raison de son mouvement [5] . Sous le coup de la Revolution et apres la ruine de l’explication providentialiste, il s’agit de reconnaitre a la realite sociale (a la realite comme etant la Societe) a la fois son intention d’opacite et la rationalite immanente a cette intention : la raison des choses en leur mouvement, surprise en ce mouvement meme, par l’elaboration rusee d’un poete qui veille a ne pas manquer a cette intention dans le moment qu’il la devoile.

Construire le developpement narratif de cette rationalite, non sans proteger cette fiction du soupcon d’artifice qui ne peut manquer de la miner, comme construite justement, et comme trop interessee a attacher un sens a ce qui se defend d’en avoir.

Poser donc, par exemple, dans le personnage du pere Grandet, certaines boucles d’argent de sa culotte ou meme cette loupe veinee « que le vulgaire disait, non sans raison, pleine de malice, et que la logique premiere de l’histoire d’un avare n’appelait pas si necessairement [6] ; dans La Femme de trente ans, laisser deborder l’ordonnancement du recit lui-meme par la force destructrice de l’idee selon laquelle l’aveuglement d’une jeune fille sur l’incapacite d’un homme a sa fonction de mari brisera plusieurs vies et compromettra le lien social lui-meme ; laisser entendre, par les hesitations et le desordre meme de la arration, que madame de Mortsauf et madame Graslin meurent, l’une d’avoir manque a la loi imperieuse de l’amour pour avoir choisi celle, egalement imperieuse, de la Societe, l’autre en publiant orgueilleusement devant la Societe le repentir – et la gloire – d’avoir cede a la loi de l’amour. Car justement la fiction ne peut lever notre incredulite a l’egard de ce qui est que si la poetique de ses histoires et de ses personnages nous persuade des raisons ni humaines ni divines de la vie. Dans La Rochefoucauld, la fiction se cristallise et se multiplie.

Elle se concentre en des assertions aussi longues et aussi articulees que possible (c’est-a-dire tres breves, et tenant souvent en une seule phrase : sujet, verbe, predicat), aussi variees et aussi distrayantes (dirait Ponge), aussi peremptoires et aussi denuees de preuve que possible, et dont chacune, avant de revenir eventuellement sous une autre forme, prenne juste le temps de croyance que le lecteur consentira a soustraire au bruit de fond entretenu par les singeries de son amour-propre, l’inertie de sa paresse, les mouvements hasardeux de ses humeurs naturelles.

Ce sont des constats, mais au sens ou les juristes disent « Constat : il est constant que… , et quand cette locution produit par elle-meme un moment et un acte positifs de la plaidoirie ou du jugement : qui ne fait pas acquiescer a la realite du fait a travers une formule partageable n’a rien prouve, ni dans l’ordre du droit ni dans celui de la fiction.

Encore ces maximes venues de la sauvagerie des champs de bataille et formulees selon la grammaire la plus brutale doivent-elles s’avancer sous le couvert d’un jeu de salon et deguiser des evidences premieres (evidemment non reconnues) en subtilites infinies de l’esprit : flatter les aveuglements de la bete pour lui faire entrevoir ce qu’il en est de ce qui est par tout ce que ce n’est pas.

Maintenant je souhaiterais en venir a des remarques sur la fiction rimbaldienne, celle-ci choisie moins comme un exemple que pour l’espece de cas limite qu’elle constitue et de desespoir qu’elle revele a l’egard de toute fictionnalisation et de toute poetique. Rimbaud ou la desaffiliation Qu’est-ce que la filiation, et quelle autre scansion de la vie lui opposer ?

Telle est la pensee sous laquelle Rimbaud se sent force de ressentir et de concevoir son rapport avec la realite, et c’est ce qui lui rend ce rapport intolerable [7] . Apparemment la filiation est un lien objectif, le lien historique, organique et de dependance que l’enfant entretient avec sa parente et, a travers elle, avec tous les etres de reel : c’est le malheur non pas d’etre mais d’etre ne, c’est le malheur qui empoisonne definitivement le bonheur d’exister. Ce lien usurpe et bsorbe tous les autres : il ne decrit pas seulement une origine et une histoire personnelles, il ne s’etend pas seulement a l’histoire universelle comme naissance, vie et mort des races et des nations ou a la logique de la connaissance a travers les notions attenantes de l’origine et de la causalite ; il infecte les choses elles-memes, il leur prete une intention, une exigence, et pas n’importe laquelle : celle de nous tracer vis-a-vis d’elles l’obligation d’une sorte d’allegeance, de fidelite : de foi.

Par ce trait, qui ne les decrit pas, elles, mais qui decrit le rapport perverti que nous entretenons avec elles et qui, par la, malgre tout les compromet, nous avons une obligation envers elles et entre nous. Necessaire et contingente, c’est notre naissance qui nous assigne obligatoirement a la realite : a etre, et a etre sous la dependance du reel, qui ne depend pourtant de rien et surtout pas de lui-meme.

En meme temps ce lien non voulu nous assigne encore, autre noeud de la contradiction, a tout ce qui nous vole la realite, au Christ de la mere et du bapteme, au fils de l’homme et Fils de Dieu, garant ultime de toute filiation et gardien jaloux de toutes les fidelites qui nous depossedent du moment et des choses : nous sommes obliges a la realite et entre humains, alors que rien ne devrait nous la faire envisager (et nous faire nous-memes nous envisager), la pratiquer et l’aimer sous la pensee du lien ni sous quelque pensee que ce soit. « Quelle vie !

La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. Car comment etre au monde sans etre les fils du monde ? Comment faire que la filiation ne soit pas une loi et la loi meme du vivant ? C’est que, chez Rimbaud, il est question strictement, comme quelque chose a toucher immediatement (mais justement impossible a toucher immediatement), non pas du vivant ni meme du reel, mais de leur presence et de leur actualite, independamment de toute loi qui lierait la realite a elle-meme : la realite du reel, c’est ce qui fait qu’il est hic et nunc.

Ainsi posee, elle ne fait que recouvrer ce que le Christ lui avait vole par son incarnation historique : l’eternite comme simple instantaneite indefiniment renouvelee. Tout ici devrait relever du moment et du miracle, d’une actualisation perpetuelle des choses et des etres, de leur capacite realisee a etre purement et simplement. Au regard de ce fait, toute histoire est un destin fabrique, une « histoire sainte qui nous derobe le present, une fiction mensongere : Mathieu commence son Evangile par la genealogie de Jesus et Luc la place au moment du bapteme du Christ, au debut de sa vie publique.

Au fond, la filiation selon Rimbaud n’est qu’une image, une image de l’heritage elle-meme heritee, certes la plus pregnante et la mieux identifiable en une personne, l’image la plus irrefutable, la plus haie, car resumee en celui des deux parents qui est encore la et qui concentre sur lui l’evidence du biologique et la pregnance du symbolique, l’image de toutes les mediations imposees a la realite par nos fausses imaginations et par notre incapacite a la vivre. Comment s’en sortir sans un crime, sans le crime du parricide ? Ici, la vie de Vitalie Cuif femme Rimbaud, le fait qu’elle est en vie, l’atteste : Dieu n’est pas mort, il est a tuer.

Rimbaud ne rejette donc pas la realite du reel, au contraire il l’aime au plus haut point, ou il voudrait l’aimer, mais comme quelqu’un qui n’aurait jamais ete engendre. Dans un present absolu qui fonderait un passe entierement refondu et un futur a inventer, il voudrait instaurer avec les choses une relation sans obligation, ou bien alors une obligation nouvelle, entierement decidee, un pacte encore peut-etre mais paradoxal, entre ce qui ne saurait passer d’alliance et la volonte constamment libre de chacun et de tous : etre au monde sans etre venu au monde, poser et penser ce qui ne peut etre pense ni pose, croire sans aucune foi.

Il y a du Rousseau dans cet enfant-la, mais plus fou encore si c’est possible, dans la mesure ou Rousseau ne cherchait une union entierement raisonnee qu’entre les hommes et que politique. Et puis, meme s’il ne parvenait pas, de maniere convaincante, a assigner une origine au pacte, Rousseau pensait que le lien vient d’une decision, certes malheureuse : dans Rimbaud l’origine est identifiee mais elle est derobee explicitement a toute volonte, meme catastrophique ; elle ne peut donc etre changee, ni meme assumee. Les images poetiques de la desaffiliation

Voici ce qui est attendu du Genie des Illuminations, voila donc ce qu’il est, l’etre et la raison paradoxaux, fictifs, par lesquels les choses sont en marche, pour nous mais non par nous : Il est l’affection et le present puisqu’il a fait la maison ouverte a l’hiver ecumeux et a la rumeur de l’ete, lui qui a purifie les boissons et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyants et le delice surhumain des stations. Il est l’affection, la force et l’amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempete et les drapeaux d’extase.

Il est l’amour, mesure parfaite et reinventee, raison merveilleuse et imprevue, et l’eternite : machine aimee des qualites fatales. [… ] O ses souffles, ses tetes, ses courses ; la terrible celerite de la perfection des formes et de l’action. [… ] O fecondite de l’esprit et immensite de l’univers ! Son corps ! Le degagement reve, le brisement de la grace croisee de violence nouvelle ! [… ] Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines releves a sa suite. [… ] Son jour ! [… ]. Son pas ! [… ]. O Lui et nous ! [… ]. O monde ! et le chant clair des malheurs nouveaux !

Il nous a connus tous et nous a tous aimes. Sachons, cette nuit d’hiver, de cap en cap, du pole tumultueux au chateau, de la foule a la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le heler et le voir, et le renvoyer, et sous les marees et au haut des deserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour [8] . Cependant, est-il possible d’ecrire cela sans se situer encore dans la pensee et dans le personnage du Christ, ne serait-ce que par un Antechrist, sans se situer toujours dans la fiction d’une Histoire et dans une problematique de la raison ancienne, meme retournees l’une et l’autre ?

Le modele inevitable et l’ennemi intime du rapport a la realite, c’est toujours la filiation chretienne. Car cet ensemble de figures imaginaires que forment la Trinite et son modele de tout amour, les deux Testaments de la chute, de l’Incarnation et de la Redemption et le sacrement pour chacun de son bapteme, tout cela repond de maniere trop exacte et trop globale au probleme de notre rapport au monde reel des choses et de l’histoire. Quelle autre fiction lui opposer, plausible et vraie ? Reprenons. Comment se desaffilier ? Comment acquiescer, librement, ux choses, a leur necessite et a leur realite, a leur supreme contingence, a ce qui fait que nous les aimons comme elles sont ? Comment le faire sans passer un pacte, qui supposerait que la realite peut vouloir et transiger et que nous-memes nous puissions, face a elle et contradictoirement, parler, ecrire, acquiescer et signer ? Comment aimer ce qui n’entrerait pas ipso facto dans la categorie construite et generale de ce que l’on aime, ou de ce que l’on hait ? Comment serons-nous des humains si nous renoncons a tout feu et a tout lieu et a tout aveu des uns aux autres ?

Quelle communaute imaginer entre nous, politique ou poetique, qui eviterait dans sa devise le principe de la fraternite, empoisonne qu’il est par celui de la paternite ? Ou encore, comment adherer pleinement a la realite sans rompre une autre, une ultime et intime fidelite, celle qui unissait le sujet a lui-meme, sans rompre donc avec soi-meme et avec toute idee de subjectivite, sans detruire en effet cette presence de la conscience dans le sujet, qui fait que je separe les choses entre elles, que je les separe d’elles-memes et que je me separe d’elles ?

Comment donc faire en moi l’abnegation de cette humanite qui fait ma realite et qui me separe de toutes choses et de tous humains ? « Je est un autre : la syntaxe est agrammaticale, a la limite de la prononciation (ferons-nous la liaison entre le sujet et le verbe ? ). Mais qu’est-ce qu’une formule, si sa formulation ne brise pas les categories de la pensee et toute pensee, et si en plus elle brille tellement de sens ?

Comment appeler ce qu’on voudrait aimer, quel mot mettre au vocatif dans un aveu d’amour aux choses, puisque le nom meme de la Nature nous egare, lui qui nous renvoie a la mere romaine, lui qui evoque, en latin comme en grec, ce qui fait qu’il y a quelque chose plutot que rien, ce qui fait naitre toutes choses, ce qui fait que les choses memes sont comprises dans le lien abhorre de la generation, ce mot qui, des que prononce, traine a sa suite toutes les prosopopees de l’alma mater, meme dans un Lucrece ? Les tropes ?

Qu’est-ce qui nous permettrait de changer les choses l’une dans l’autre, sinon l’idee d’un ordre et d’une equivalence instituables entre les choses et la confiance dans la langue, idee et confiance egalement illusoires ? Car, justement, l’enfant prodige est bien place pour savoir que les jeux des mots ramenent a l’etymologie, et celle-ci a la filiation, le francais au latin, sa langue mere, et l’enfant a sa langue maternelle. Alors, « trouver une langue ? Encore et toujours l’affiliation Rimbaud se met bien vite a recuser le vers, car il sait, pour en avoir fait tant et plus, que l’hexametre virgilien se tourne aisement, a raison de soixante cent en une petite matinee, a coups de dictionnaire, de formules passe-partout et de chevilles bien memorisees ; de meme l’alexandrin et ses regularites integrees. Recusant une temporalite ou se formeraient des effets et des causes, il recuse donc aussi les histoires et les recits. Il recuse la rhetorique, car il renie le tresor herite des figures, la definition de cette theorie comme reflexion necessairement liee a la pratique de la poesie ancestrale et nationale, l’invention comme mouvement subordonne, et, pire encore si c’est possible, la familiarite trompeuse et chamailleuse des hommes de lettres et les obligeances qui la font vivre.

Quelle erreur d’avoir ecrit a Demeny, parmi tant de formules si vives alors, les mots sur Baudelaire : « le premier voyant, roi des poetes, un vrai Dieu ! Qu’y a-t-il donc a voir, sinon ce qui creve les yeux de chacun, et qu’avons-nous besoin d’un autre roi et d’un nouveau Dieu ? « On ne part pas (p. 415). On ne sort pas de l’ordre et du temps de la fidelite. On ne deroge pas a l’histoire de France ni a celle de l’Evangile, sinon pour revendiquer le sang paien, les Gaulois, la negritude, mais encore est-ce des especes de sangs et de filiations ! Et il faut bien etre en enfer des lors que l’on refuse l’etat de grace : on n’en sort pas. A qui me louer ? Quelle bete faut-il adorer ? Quelle sainte image attaque-t-on ? Quels coeurs briserai-je ? Quel mensonge dois-je tenir ? – Dans quel sang marcher [sinon dans le mien] ? (p. 415). Une saison en enfer s’efforce d’orchestrer des voix aussi differentes et aussi grincantes, aussi discordantes que possible. C’est le seul livre publie, mais avec la cacophonie comme principe d’ordre, une histoire quand meme encore, du debut a la fin d’une folie, et qui va vers des conclusions. Non pas une conclusion en effet, mais plusieurs et combien ironiques, parmi lesquelles : « Moi ! oi qui me suis dit mage ou ange, dispense de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir a chercher, et la realite rugueuse a etreindre ! Paysan ! (p. 441). Toujours les mots de la fidelite, un desaveu mordant, une fausse fin. Ainsi des voix se disputent-elles le « Je si precieux des poetes lyriques et la narration des conteurs d’histoires. L’incoherence et l’inconsequence deviennent le principe d’ecriture de celui qui n’entend etre ni fidele ni oblige, serait-ce a lui-meme. Reprenons encore. Est-il meme bien sur que le reel soit cette pure immediatete qu’on a cru voir « une fois ?

D’ou vient cette certitude de ce qui est et de ce qu’on est ? S’il est un instant ou tout ce qu’on est se trouve rassemble, de maniere indubitable et irrefutable, c’est celui de l’affirmation de ce qui est. Ce moment equilibre a lui seul tout le poids de ce dont on vient : on ne revendique peut-etre pas en vain contre ce qui a fait ce qu’on est. La force propre, unique et irresistible, de ce qui est prevaut des qu’on veut bien ceder a son evidence, presenter au miracle qui abolit perpetuellement les lois un autre regard que celui qui s’abaisse sous le front bute des heros de Flaubert [9] .

Certes, pour penser cela, il faut bien consentir a douer la realite des proprietes de la grace divine, ou bien decider qu’on ne fait par la que reprendre au christianisme son bien. Mais alors il y a peut-etre une voie, celle qui s’ouvrirait a la parole d’une nouvelle alliance et d’une nouvelle bonne nouvelle. Quel programme a remplir, qui suppose de retourner toujours la force de nuisance de l’Evangile et de depasser l’Arbre de la Croix ! « Tenir le pas gagne. Dure nuit ! le sang seche fume sur ma face, et je n’ai rien derriere moi, que cet horrible arbrisseau !… (p. 441).

La parole de Rimbaud entend se situer dans le seul moment de l’affirmation de ce qui est et d’elle-meme, elle refuse de s’enliser meme dans sa propre temporalite, elle invente ses propres scansions, sa propre chair et sa propre langue. Ce programme est-il vraiment insense ? Apres tout, la definition de la parole, meme dans Saussure, c’est qu’elle met en acte la langue. Mais alors elle doit noter des instants faibles, presque nuls, ou exasperes, ce qui revient au meme. C’est le principe de decomposition du sujet dans son enonciation annonce dans la lettre du voyant, qui demeurera et qui sera fecond.

Le contraire exact de ce qui sera la composition de la Recherche du temps perdu quand, venu d’une obsession voisine et tout autant paralysante (eviter l’ordre chronologique d’une histoire commencee a la naissance et dominee par les presences maternelles comme par l’absence du pere), Proust inventera la fiction principielle des reveils, d’un moment etendu, faible et fort a la fois, quelconque, indefiniment renouvele, moment des aberrations justes, capable de porter dans la conscience d’un seul la narration des evenements de sa vie, telle qu’elle absorbe la realite des choses, des etres, et la sienne.

L’un subjective toute chose dans le moi, l’autre desubjective toute apparition de sujet. « J’ecrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. (p. 428). Le programme premier de l’alteration de soi « par un long, immense et raisonne dereglement de tous les sens fut quand meme rempli, suivant une idee simple et efficace : si notre relation immediate aux choses ne se fait evidemment que par les sens, ou plutot si ce rapport ne s’etablit que dans la decomposition de l’edifice sensoriel sous la pression acceptee des choses, alors il faut rechercher activement ces etats orts de la faiblesse du sujet. Simplement, la parole ne sera pas non plus l’instrument meme neutre d’un compte rendu mais juste l’activite dans laquelle s’effectue la dissolution des cinq sens, et non pas l’assomption baudelairienne des synesthesies : car elle est le sujet lui-meme en tant qu’il est au monde, ici et maintenant, cette fois a travers la tension particuliere de sa decomposition. Il faut admettre que la presence du « monde muet a l’humain et de l’humain au « monde muet se realise dans la parole, quand elle met la langue, et que le sujet se met par la lui-meme, « dans tous ses etats.

Telle est la lecon dont Ponge se souviendra, dans une intention finalement plus proche de celle de Rimbaud que de Breton, en rejetant absolument la technique de l’ecriture automatique ainsi que l’image trompeuse d’une arriere-scene inconsciente. L’autre lecon, c’est qu’a ce niveau-la de la poesie on est aux limites de toute fiction et de toute poetique : pas de description, pas de recit, pas de regularites meme non normatives, meme inventees.

S’il l’on peut encore parler d’une poetique de l’evidence dans le tout premier Rimbaud, on mesure le chemin parcouru depuis Flaubert et Baudelaire. D’une technique et d’une depense deployees en effet autour des faits de la conscience et non plus de la description, on est arrive quasiment a « une forme rhetorique par objet (c. -a-d. par poeme) [10] : l’evidence des choses et du sujet poetique a lui-meme, bien avant Ponge ne supporte plus les fictions au sens classique, les poetiques, ni meme aucune mediation. Des la Saison (si les Illuminations viennent bien ensuite… , il y a des especes de romances, des paroles sans histoires, des balbutiements, la formule des « peintures idiotes, dessus de portes, decors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires… et des morceaux dans cette esthetique. Certains instants s’ecrivent, « o bonheur, o raison, « O saisons, o chateaux ! , purs de lendemain et de passe, et de distinctions entre les sens, mais non sans variantes, non sans repentirs peut-etre… Soit les deux premiers quatrains du celebre poeme, a gauche la version de la Saison, a droite celle des Fetes de la patience (pp. 32 et 348-350) : Elle est retrouvee ! Quoi ? l’eternite. C’est la mer melee Au soleil. Mon ame eternelle, Observe ton voeu Malgre la nuit seule Et le jour en feu. Elle est retrouvee Quoi ? – L’Eternite C’est la mer allee Avec le soleil. Ame sentinelle, Murmurons l’aveu De la nuit si nulle Et du jour en feu. Nous ne sommes pas oblige de determiner laquelle des deux versions serait la premiere dans une chronologie, ou la plus fidele a l’esprit de Rimbaud, ni de rechercher le sens de l’une par le rapport a l’autre, uisque la variation et l’incertitude, l’incessante modulation, l’obsession justement, apparaissent comme le principe et la seule logique de ces « refrains niais, rhythmes naifs et que le souci de Rimbaud n’est surement pas celui du perfectionnement : la poesie ne saurait relever d’un processus historicisable de creation. Cependant, dans la version des Fetes, la voix detache l’eternite et lui donne une majuscule et, meme si cela devait nous paraitre moins conforme a l’intention et a la recherche rimbaldiennes, les mots d’« ame eternelle rappellent mieux (sauf ironie ? ceux de la liturgie et des cantiques que l’image de l’« ame sentinelle. Mais ces deux « versions nous disent surtout combien la parole est fugace, variable, et difficile. Car il y a bien plus qu’une nuance entre d’une part l’image du veilleur a qui on murmure le mot du passage entre la nuit et le jour, le secret de l’accord des contraires et de l’accord avec ces contraires et, d’autre part, l’injonction spirituelle d’observer certain voeu de fidelite en depit des evenements qui s’y refusent. Toujours est-il que, apres 1871, le vers justement fait l’objet de traitements sauvages.

Toute mesure normee du temps (saint Augustin ! ), toute scansion de la parole poetique, donc toute forme de fiction doit etre pourchassee. D’ou ces alexandrins frappes au coeur de leur decompte en douze syllabes, de leurs regularites accentuelles, des dispositifs meme rares de strophes et de rimes. C’est le temps du bout de chemin avec Verlaine, et des malentendus sur le vers nouveau, entre bien d’autres. Dans certains poemes, le vers epique tient encore et prospere meme, par l’exasperation. Indignatio facit versus : Qu’est-ce pour nous, mon coeur, que les nappes de sang

Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris De rage, sanglots de tout enfer renversant Tout ordre ; et l’Aquilon encor sur les debris Et toute vengeance ? Rien !… – Mais si, tout encor, Nous la voulons ! Industriels, princes, senats, Perissez ! Puissance, justice, histoire, a bas ! Ca nous est du. Le sang ! le sang ! la flamme d’or ! (p. 316) Puis surviennent les 10 et 11-syllabes aux accents voyageurs, aux assonances hasardeuses, avec parfois leurs variantes courtes, leurs voix egarees et diverses : La Riviere de Cassis roule ignoree

En des vaux etranges : La voix de cent corbeaux l’accompagne, vraie Et bonne voix d’anges : Avec les grands mouvements des sapinaies Quand plusieurs vents plongent. (pp. 330-331) [… ] Plates-bandes d’amarantes jusqu’a L’agreable palais de Jupiter. – Je sais que c’est Toi, qui, dans ces lieux, Meles ton Bleu presque de Sahara ! (p. 358) [… ] – Et verrai-je le bois jaune et le val clair, L’Epouse aux yeux bleus, l’homme au front rouge, – o Gaule, Et le blanc agneau Pascal, a leurs pieds chers, – Michel et Christine, – et Christ ! – fin de l’Idylle. (pp. 367-368)

C’est la grammaire qui porte desormais la revendication de la parole : le vocatif, les phrases nominales ou l’indicatif, au present le plus souvent, les enumerations, toutes figures de la simple designation. Au defaut, les futurs du performatif et les presents de l’imperatif et de l’optatif : Qu’il vienne, qu’il vienne, Le temps dont on s’eprenne. (p. 430, var. pp. 346-347) Comme aussi avec cet ordre intime aux faims : Mangez les cailloux qu’on brise, Les vieilles pierres d’eglises ; Les galets des vieux deluges, Pains semes dans les vallees grises. (p. 431, var. p. 361)

Et, quand il y a du passe, c’est bien souvent celui de la denegation : Assez vu. La vision s’est rencontree a tous les airs. Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours. Assez connu. Les arrets de la vie… – O Rumeurs et Visions ! Depart dans l’affection et le bruit neufs ! (p. 466) Un autre passe encore, celui qui a cours dans les recits de reves, et dont la grammaire procure autant d’instants separes, imaginaires, rigoureusement non historiques, tel ce jour des Rois ou l’on regne en vertu de l’election et des proclamations egarees de son desir et meme pas par le hasard trop bjectif d’une feve (p. 466) : Un beau matin, chez un peuple fort doux, un homme et une femme superbes criaient sur la place publique. « Mes amis, je veux qu’elle soit reine ! « Je veux etre reine ! Elle riait et tremblait. Il parlait aux amis de revelation, d’epreuve terminee. Ils se pamaient l’un contre l’autre. En effet ils furent rois toute une matinee ou les tentures carminees se releverent sur les maisons, et toute l’apres-midi, ou ils s’avancerent du cote des jardins de palmes. Tel est le royaume des designatifs et de leur puissance d’evocation, comme chez Nerval, mais ici fracassante.

Car, avec les Illuminations, on entre certainement dans un travail economique de la langue, des plus performants. Les moindres instruments de la syntaxe, les deictiques, les prepositions, les ponctuations font voir ce qu’on ne saurait ni decrire, ni raconter, ni voir. Ainsi dans ce passage reduit justement a des « Phrases (p. 469) : Quand le monde sera reduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux etonnes, – en une plage pour deux enfants fideles,- en une maison musicale pour notre claire sympathie, – je vous trouverai.

Qu’il n’y ait ici-bas qu’un vieillard seul, calme et beau, entoure d’un « luxe inoui, – et je suis a vos genoux. Que j’aie realise tous vos souvenirs, – que je sois celle qui sais vous garrotter, – je vous etoufferai. Que voyons-nous en lisant ces phrases ? Nous voyons, oui, mais au sein de l’espace commun de la langue et non pas, dans l’etendue physique balisee, espace et temps, de l’experience des choses, quelque chose ou quelque evenement qui aurait eu lieu ou qui aurait lieu, ou qui aura lieu ; ou plutot, avec ces phrases, nous sommes institues dans l’espace visuel imaginaire qui est celui de la langue travaillee par la parole.

Cet espace est conflictuel parce qu’on y est dans l’univers d’une menace, determine exclusivement par l’expression implicite et triviale d’un « entre quat’zyeux, de ces locutions qui donnent rendez-vous « au coin du bois a qui « me cherche, et ne me trouvera pas : car « je vous trouverai. Ainsi cette locution allusive, mais aussi celles de « luxe inoui et de « calme et beau signalent un bruissement de voix exterieures, parmi lesquelles l’une qui ressemblerait a celle de Baudelaire.

Dans cet espace imaginaire et presque ouvertement lyrique, regle notamment par les tonalites de la ponctuation, mais aussi par la forme grammaticale mobile et ambigue d’un indicatif de certitude (« quand le monde sera reduit) suivi d’un subjonctif insistant, qui fait condition, voeu, incantation, le genre feminin du sujet agressif, masque jusqu’ici, eclate presque au dernier moment et reflue etrangement sur tout le passage precedent. Vierge folle et decidement assassine. Tout ci fait effet de deixis. Directement produite par l’usage des sujets grammaticaux de la premiere et de la deuxieme personnes (je/vous/nous), la situation oppose en action deux personnages et en implique un troisieme, le lecteur, a travers celle des deux personnes qui est agressivement designee mais aussi a travers la prise en charge de la parole de celle qui agresse l’autre : ainsi l’instance de la lecture doit-elle se scinder elle-meme sous la pression de cette voix efficiente.

En meme temps, les tirets et les guillemets ; les demonstratifs proprement dits (ici-bas) et les articles comme les adjectifs qui en font fonction (le monde, un seul bois noir, une plage, une maison, un vieillard) ; la brutalite finale des mots designant d’abord l’instrument puis l’action de l’etranglement ; tout cela determine a dresser « la scene : « Drole de menage..

Enfin ce sont des « phrases, mais aussi ce ne sont que des « phrases, comme le rappellent au lecteur le titre et la langue, dans laquelle le lecteur et les personnages sont etablis : la deixis est, comme chez Flaubert ou Kafka, la forme de l’ironie, l’autre effet d’une autre parole, celle de l’instance narratrice, dissimule dans le premier effet et qui l’abolit. Comme dans le recit d’un mauvais reve, le travail de la parole constitue a mesure, par toutes ses inflexions, et la situation (a deux voix et a rois personnages maintenant) et son fonctionnement et ses affects et son sens, tous faits que le lecteur ne percoit qu’a travers cette espece de recit de reve. Mais ici justement, qui reve ? Et meme y a-t-il, y eut-il un reve ? C’est bien le lecteur qui parle necessairement la scene, sa voix forme le quatrieme et dernier personnage, non pas de son reve (car ce n’est pas le sien, sauf a posteriori) mais d’un appareil imaginaire construit par l’auteur, de toutes pieces.

Comme Breton l’a bien vu, il n’y a pas ici de description, de « chose vue, mais une sorte d’image poetique, au sens premier de ce terme, une imagerie d’objets et d’actions que la capacite dynamique de l’ecriture determinerait seule a exister. La situation de la deixis et tout ce qu’elle montre ne feraient qu’un avec les procedures grammaticales qui font que tout cela est.

C’est ce que nous suggere l’analogie entre le recit de reve et l’illumination, mais cette analogie s’arrete en chemin, car, dans le cas des reves et de leur recits, nul quand meme ne met en doute qu’il y a eu reve et qu’il y a une certaine realite psychique, meme si nous ne connaissons l’une et l’autre qu’a travers le travail du reve. Mais quel est le sens de cette imagerie, ou serait-elle purement gratuite ? Comment l’evidence s’etablit-elle dans cette parole, et quelle sorte meme d’evidence ? Meme si on ne veut pas ci rechercher les raisons du mysterieux et mystifiant silence de Rimbaud, il faut bien convenir que, bientot, il n’y aura plus de parole, ni d’evidence, sinon celle, quel que soit son sens, de ce silence. Derniere affiliation, dernier deni, derniere fiction Reprenons encore une fois. Ici comme dans l’ordre du droit, la filiation n’est pas un fait ni une necessite biologiques, c’est une construction de l’ordre symbolique. C’est l’image inevitable de la necessite ; c’est la mere des fictions, mais ce n’est qu’une fiction : car il faut bien etre ne, mais non pas forcement etre un fils.

Au-dela de ce seul fait d’etre, aussi inenvisageable en lui-meme et fixement que tous les autres faits et evenements, tout est fiction. Ancrant sa puissance dans l’existence de chacun, refuge de toutes les peurs et finalement de la peur de la realite, pretexte et modele de tous les abus, image recurrente et pregnante de toutes les mediations que l’on puisse jeter sur ce qui n’est pas mediatisable et sur ce qui se perd des que la fiction apparait, la filiation sert de patron meme a la poesie, comme l’a montre Pierre Michon.

Car comment etre poete sans se referer aux maitres, aux peres et aux freres, a la langue, ou sans se poser comme le fils de ses oeuvres ? Rimbaud aura perdu d’avance le sens de l’image, que les surrealistes souhaiteront exalter a travers la confiance dans la parole (« Les mots ne mentent pas) : pour lui, nulle foi, nulle fidelite, pas de contrat ; ni au sein de la langue, ni au sein de la parole ; ni entre le sujet et la langue dans la parole ; ni entre les sujets au sein de la parole dans la langue ; ni, on l’a vu, au sein du sujet.

C’est la fin ou plutot c’est le deni de la communaute lyrique des humains : car on n’arrache pas si facilement les racines de la communaute, on ne s’y arrache pas soi-meme, « on ne part pas. Avec lui, plus consequent que ses admirateurs, la pratique et le nom de l’image tendent donc a s’abolir, en meme temps que les autres tropes de la rhetorique, dans la deixis generalisee que nous proposerait desormais la poesie, et inversement celle-ci pourrait bien se definir, image ou non, par ce seul geste de la designation.

Car la parole poetique ne serait pas une mediation de ce qui serait vu en quelque sorte par ailleurs ; elle ne serait pas non plus une operation interpretative du sensible : travaillant a meme les categories qui structurent ensemble les operations de tous les sens dans le langage, a l’instant et au niveau ou celles-ci sont premieres et inventives, son mouvement voudrait inscrire le sujet dans l’ordre de la realite, immediatement, et en tant seulement qu’il le proclame. Mais le geste de la designation echoue lui aussi. Les choses se derobent a ce qui st toujours une intention, et avec elles s’efface le sujet qui pretendait encore a les montrer simplement et a fonder par la, absolument, sa nouvelle subjectivite. Que reste-t-il, avant ce silence de Rimbaud, que nous ressentons couramment comme l’echec de toute sa tentative ? A montrer et a rejouer en son moment l’acte de la fuite de tout sens, ou comment se derobe toute mediation, c’est-a-dire toute fiction et, en dernier lieu, la fiction supreme qui n’est pas celle de la filiation mais bien plus rebelle encore, celle du sens.

Car c’est le sens qui a la vie dure ; nous y croyons, au sens, et surtout a celui que revetirait la poesie dans Rimbaud ; nous y croyons bien plus que Rimbaud lui-meme, comme l’a montre Pierre Michon dans l’evocation qu’il fait de tous les hommes qui se veulent les freres en poesie de « Rimbaud le fils, bien apres que celui-ci a decide de laisser filer tout sens : « Penche par-dessus votre epaule dans la bibliotheque de Confolens je les ai regardes avec vos yeux : s’ils furent editeurs, je les ai vus faire de la Saison le petit objet magique in-folio qui rassasie mieux que le pain, et decoit davantage ; s’ils furent poetes, je les ai vus en esprit recopier telle Illumination ecrite a l’instant, n’en etre pas rassasies, et recopiant ce petit tourbillon dans lequel toute la langue fuit avec le sens qui s’en va, je les ai vus eer comme a Charleville beait Vitalie Cuif devant les tartines virgiliennes : nous avons vu dans Londres Germain Nouveau relever la tete au milieu d’une Illumination, offrir le fier profil, la barbiche de poete, le regard melancoliquement porte la-bas sur le sens qui s’en va [11] . Du sens, qui est la derniere des fictions, on ne peut montrer que comment il se perd. Mais, au fond, n’est-ce pas deja beaucoup ? Bien avant les vers defaits de la Saison et les proses balbutiantes des Illuminations, la premiere mise en oeuvre, ironique, de la disparition du sens et la premiere provocation aux vaines elucubrations du desir de sens se formulent a travers le sonnet des Voyelles, avec le succes immediat que l’on sait parmi les poetes parisiens et la depense hermeneutique qui s’ensuivit, jusqu’a Faurisson et parmi nous.

Tellement, quand il s’agit de Rimbaud et d’un theme crucial comme celui de la chair communiable des mots, et quand la disparition du sens se realise a nos yeux selon le developpement consacre d’une forme entre toutes dediee au sens (le sonnet d’alexandrins), cette disparition devient la fiction la plus innocente et la plus maligne, la mieux signalee, la plus provocante, et celle que nous soupconnons le moins ! Rimbaud repere et refuse l’esprit du scheme de Coleridge. Decidement, « nous ne sommes pas au monde. Nous vivons en permanence sous l’empire de la fiction. Si « negative, si irreflechie qu’elle soit, c’est elle, sous toutes les formes possibles, qui est premiere, immediate (congenitale), constamment et sournoisement active, c’est elle qui suspend continument notre presence a la realite des choses : nous ne serons pas a la realite du reel, c’est-a-dire a la notre, tant que nous nous dirons et nous penserons, tant que nous vivrons sur le mode et sous la protection des fictions.

Il faut donc traquer ce principe de tous les consentements, sauf du seul qui serait adequat ; il faudrait sortir de tout regime de la foi, meme de la foi dans la realite ; il faudrait soutenir ce commandement a peine et cependant pleinement humain : etre au monde, un point c’est tout. Si bien que Rimbaud, sejournant a Harar ou mourant a Marseille, n’est pas un trafiquant ni un mourant ordinaires, mais un homme qui, ayant traverse de part en part l’univers de la fiction, s’est mis deliberement et definitivement en presence de la realite. Aussi n’est-il personne qui, mieux que lui, ressemble a l’homme ordinaire et mime mieux que lui l’abnegation sans phrases que chacun d’abord et volontiers fait en soi de toute poesie et de toute realite. Mais justement le mime de l’homme premier n’est pas l’homme premier, et peut-etre la fiction derniere consiste-t-elle dans cette imitation-la.