Les liaisons dangereuse

Les liaisons dangereuse

? PIERRE CHODERLOS DE LACLOS LES LIAISONS DANGEREUSES PREMIERE PARTIE LETTRE PREMIERE CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY aux Ursulines de… Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, et que les bonnets et les pompons ne prennent pas tout mon temps; il m’en restera toujours pour toi. J’ai pourtant vu plus de parures dans cette seule journee que dans les quatre ans que nous avons passes ensemble; et je crois que la superbe Tanville aura plus de chagrin a ma premiere visite, ou je compte bien la demander, qu’elle n’a cru nous en faire toutes les fois qu’elle est venue nous voir in fiocchi.

Maman m’a consultee sur tout; elle me traite beaucoup moins en pensionnaire que par le passe. J’ai une Femme de chambre a moi; j’ai une chambre et un cabinet dont je dispose, et je t’ecris a un Secretaire tres joli, dont on m’a remis la clef, et ou je peux renfermer tout ce que je veux. Maman m’a dit que je la verrais tous les jours a son lever; qu’il suffisait que je fusse coiffee pour diner, parce que nous serions toujours seules, et qu’alors elle me dirait chaque jour l’heure ou je devrais l’aller joindre

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l’apres-midi.

Le reste du temps est a ma disposition, et j’ai ma harpe, mon dessin et des livres comme au Couvent; si ce n’est que la Mere Perpetue n’est pas la pour me gronder, et qu’il ne tiendrait qu’a moi d’etre toujours a rien faire: mais comme je n’ai pas ma Sophie pour causer et pour rire, j’aime autant m’occuper. Il n’est pas encore cinq heures; je ne dois aller retrouver Maman qu’a sept: voila bien du temps, si j’avais quelque chose a te dire!

Mais on ne m’a encore parle de rien; et sans les apprets que je vois faire, et la quantite d’Ouvrieres qui viennent toutes pour moi, je croirais qu’on ne songe pas a me marier, et que c’est un radotage de plus de la bonne Josephine. Cependant Maman ma dit si souvent qu’une Demoiselle devait rester au Couvent jusqu’a ce qu’elle se mariat, que puisqu’elle m’en fait sortir, il faut bien que Josephine ait raison. Il vient d’arreter un carrosse a la porte, et Maman me fait dire de passer chez elle tout de suite. Si c’etait le Monsieur? Je ne suis pas habillee, la main me tremble et le coeur me bat.

J’ai demande a la Femme de chambre, si elle savait qui etait chez ma mere: “vraiment, m’a-t-elle dit, c’est M. C***. ” Et elle riait. Oh! je crois que c’est lui. Je reviendrai surement te raconter ce qui se sera passe. voila toujours son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu’a un petit moment. Comme tu vas te moquer de la pauvre Cecile! Oh! j’ai ete bien honteuse! Mais tu y aurais ete attrapee comme moi. En entrant chez Maman, j’ai vu un Monsieur en noir, debout pres d’elle. Je l’ai salue du mieux que j’ai pu, et suis restee sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges combien je l’examinais! Madame”, a-t-il dit a ma mere, en me saluant, “voila une charmante Demoiselle, et je sens mieux que jamais le prix de vos bontes. ” A ce propos si positif, il m’a pris un tremblement tel, que je ne pouvais me soutenir; j’ai trouve un fauteuil, et je m’y suis assise, bien rouge et bien deconcertee. J’y etais a peine, que voila cet homme a mes genoux. Ta pauvre Cecile alors a perdu la tete; j’etais, comme a dit Maman, tout effarouchee. Je me suis levee en jetant un cri percant; tiens, comme ce jour du tonnerre. Maman est partie d’un eclat de rire, en me disant: “Eh bien! qu’avez-vous?

Asseyez-vous et donnez votre pied a Monsieur. ” En effet, ma chere amie, le Monsieur etait un Cordonnier. Je ne peux te rendre combien j’ai ete honteuse: par bonheur il n ‘y avait que Maman. Je crois que, quand je serai mariee, je ne me servirai plus de ce Cordonnier-la. Conviens que nous voila bien savantes! Adieu. Il est pres de six heures, et ma Femme de chambre dit qu’il faut que je m’habille. Adieu, ma chere Sophie; je t’aime comme si j’etais encore au Couvent. P. S. – Je ne sais par qui envoyer ma Lettre: ainsi j’attendrai que Josephine vienne. Paris, ce 3 aout 17** LETTRE II LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT u Chateau de… Revenez, mon cher Vicomte, revenez: que faites-vous, que pouvez-vous faire chez une vieille tante dont tous les biens vous sont substitues? Partez sur-le-champ; j’ai besoin de vous. Il m’est venu une excellente idee, et je veux bien vous en confier l’execution. Ce peu de mots devrait suffire; et, trop honore de mon choix, vous devriez venir, avec empressement, prendre mes ordres a genoux: mais vous abusez de mes bontes, meme depuis que vous n’en usez plus; et dans l’alternative d’une haine eternelle ou d’une excessive indulgence, votre bonheur veut que ma bonte l’emporte.

Je veux donc bien vous instruire de mes projets: mais jurez-moi qu’en fidele Chevalier vous ne courrez aucune aventure que vous n’ayez mis celle-ci a fin. Elle est digne d’un Heros: vous servirez l’amour et la vengeance; ce sera enfin une rouerie de plus a mettre dans vos Memoires: oui, dans vos Memoires, car je veux qu’ils soient imprimes un jour, et je me charge de les ecrire. Mais laissons cela, et revenons a ce qui m’occupe. Madame de Volanges marie sa fille: c’est encore un secret; mais elle m’en a fait part hier. Et qui croyez-vous qu’elle ait choisi pour gendre?

Le Comte de Gercourt. Oui m’aurait dit que je deviendrais la cousine de Gercourt? J’en suis dans une fureur!… Eh bien! vous ne devinez pas encore? oh! l’esprit lourd! Lui avez-vous donc pardonne l’aventure de l’Intendante? Et moi, n’ai-je pas encore plus a me plaindre de lui, monstre que vous etes? Mais je m’apaise, et l’espoir de me venger rasserene mon ame. vous avez ete ennuye cent fois, ainsi que moi, de l’importance que met Gercourt a la femme qu’il aura, et de la sotte presomption qui lui fait croire qu’il evitera le sort inevitable. ous connaissez sa ridicule prevention pour les educations cloitrees, et son prejuge, plus ridicule encore, en faveur de la retenue des blondes. En effet, je gagerais que, malgre les soixante mille livres de rente de la petite Volanges, il n’aurait jamais fait ce mariage, si elle eut ete brune, ou si elle n’eut pas ete au Couvent. Prouvons-lui donc qu’il n’est qu’un sot: il le sera sans doute un jour; ce n’est pas la ce qui m’embarrasse: mais le plaisant serait qu’il debutat par la. Comme nous nous amuserions le lendemain en l’entendant se vanter! ar il se vantera; et puis, si une fois vous formez cette petite fille, il y aura bien du malheur si le Gercourt ne devient pas, comme un autre, la fable de Paris. Au reste, l’Heroine de ce nouveau Roman merite tous vos soins: elle est vraiment jolie; cela n’a que quinze ans, c’est le bouton de rose; gauche, a la verite, comme on ne l’est point, et nullement manieree: mais, vous autres hommes, vous ne craignez pas cela; de plus, un certain regard langoureux qui promet beaucoup en verite: ajoutez-y que je vous la recommande; vous n’avez plus qu’a me remercier et m’obeir. Vous recevrez cette Lettre demain matin.

J’exige que demain a sept heures du soir, vous soyez chez moi. Je ne recevrai personne qu’a huit, pas meme le regnant Chevalier: il n’a pas assez de tete pour une aussi grande affaire. Vous voyez que l’amour ne m’aveugle pas. A huit heures je vous rendrai votre liberte, et vous reviendrez a dix, souper avec le bel objet; car la mere et la fille souperont chez moi. Adieu, il est midi passe: bientot je ne m’occuperai plus de vous. Paris, ce 4 aout 17**. LETTRE VI CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY Je ne sais encore rien, ma bonne amie. Maman avait hier beaucoup de monde a souper.

Malgre l’interet que j’avais a examiner, les hommes surtout, je me suis fort ennuyee. Hommes et femmes, tout le monde m’a beaucoup regardee, et puis on se parlait a l’oreille; et je voyais bien qu’on parlait de moi: Cela me faisait rougir; je ne pouvais m’en empecher. Je l’aurais bien voulu, car j’ai remarque que quand on regardait les autres femmes, elles ne rougissaient pas; ou bien c’est le rouge qu’elles mettent, qui empeche de voir celui que l’embarras leur cause; car il doit etre bien difficile de ne pas rougir quand un homme vous regarde fixement. Ce qui m’inquietait le plus etait de ne pas savoir ce qu’on pensait sur mon compte.

Je crois avoir entendu pourtant deux ou trois fois le mot de jolie: Mais j’ai entendu bien distinctement celui de gauche; et il faut que cela soit bien vrai, car la femme qui le disait est parente et amie de ma mere; elle parait meme avoir pris tout de suite de l’amitie pour moi. C’est la seule personne qui m’ait un peu parle dans la soiree. Nous souperons demain chez elle. J’ai encore entendu, apres souper, un homme que je suis sure qui parlait de moi, et qui disait a un autre: “Il faut laisser murir cela, nous verrons cet hiver. >>; C’est peut-etre celui-la qui doit m’epouser; mais alors ce ne serait donc que dans quatre mois!

Je voudrais bien savoir ce qui en est. Voila Josephine, et elle me dit qu’elle est pressee. Je veux pourtant te raconter encore une de mes gaucheries. Oh! je crois que cette dame a raison! Apres le souper on s’est mis a jouer. Je me suis placee aupres de Maman; je ne sais pas comment cela s’est fait, mais je me suis endormie presque tout de suite. Un grand eclat de rire m’a reveillee. Je ne sais si l’on riait de moi, mais je le crois. Maman m’a permis de me retirer, et elle m’a fait grand plaisir. Figure-toi qu’il etait onze heures passees. Adieu, ma chere Sophie; aime toujours bien ta Cecile.

Je t’assure que le monde n’est pas aussi amusant que nous l’imaginions. Paris, ce 4 aout 17**. LETTRE IV LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL a Paris. Vos ordres sont charmants; votre facon de les donner est plus aimable encore; vous feriez cherir le despotisme. Ce n’est pas la premiere fois, comme vous savez, que je regrette de ne plus etre votre esclave; et tout monstre que vous dites que je suis, je ne me rappelle jamais sans plaisir le temps ou vous m’honoriez de noms plus doux. Souvent meme je desire de les meriter de nouveau, et de finir par donner, avec vous, un exemple de constance au monde.

Mais de plus grands interets nous appellent; conquerir est notre destin; il faut le suivre: peut-etre au bout de la carriere nous rencontrerons-nous encore; car, soit dit sans vous facher, ma tres belle Marquise, vous me suivez au moins d’un pas egal; et depuis que, nous separant pour le bonheur du monde, nous prechons la foi chacun de notre cote , il me semble que dans cette mission d’amour, vous avez fait plus de proselytes que moi. Je connais votre zele, votre ardente ferveur; et si ce Dieu-la nous jugeait sur nos oeuvres, vous seriez un jour la Patronne de quelque grande ville, tandis que votre ami serait au plus un Saint de village.

Ce langage vous etonne, n’est-il pas vrai? Mais depuis huit jours, je n’en entends, je n’en parle pas d’autre; et c’est pour m’y perfectionner, que je me vois force de vous desobeir. Ne vous fachez pas et ecoutez-moi. Depositaire de tous les secrets de mon coeur, je vais vous confier le plus grand projet que j’aie jamais forme. Que me proposez-vous? de seduire une jeune fille qui n’a rien vu, ne connait rien; qui, pour ainsi dire, me serait livree sans defense; qu’un premier hommage ne manquera pas d’enivrer, et que la curiosite menera peut-etre plus vite que l’amour.

Vingt autres peuvent y reussir comme moi. Il n’en est pas ainsi de l’entreprise qui m’occupe; son succes m’assure autant de gloire que de plaisir. L’amour qui prepare ma couronne hesite lui-meme entre le myrte et le laurier, ou plutot il les reunira pour honorer mon triomphe. vous-meme, ma belle amie, vous serez saisie d’un saint respect, et vous direz avec enthousiasme: “voila l’homme selon mon coeur. ” vous connaissez la Presidente Tourvel, sa devotion, son amour conjugal, ses principes austeres. Voila ce que j’attaque; voila l’ennemi digne de moi; voila le but ou je pretends atteindre:

Et si de l’obtenir je n’emporte le prix, J’aurai du moins de l’avoir entrepris. On peut citer de mauvais vers, quand ils sont d’un grand Poete. vous saurez donc que le President est en Bourgogne, a la suite d’un grand proces l’espere lui en faire perdre un plus important). Son inconsolable moitie doit passer ici tout le temps de cet affligeant veuvage. Une messe chaque jour, quelques visites aux Pauvres du canton, des prieres du matin et du soir, des promenades solitaires, de pieux entretiens avec ma vieille tante, et quelquefois un triste Wisth, devaient etre ses seules distractions.

Je lui en prepare de plus efficaces. Mon bon Ange m’a conduit ici, pour son bonheur et pour le mien. Insense! je regrettais vingt-quatre heures que je sacrifiais a des egards d’usage. Combien on me punirait, en me forcant de retourner a Paris! Heureusement il faut etre quatre pour jouer au Wisth; et comme il n’y a ici que le Cure du lieu, mon eternelle tante m’a beaucoup presse de lui sacrifier quelques jours. vous devinez que j’ai consenti, vous n’imaginez pas combien elle me cajole depuis ce moment, combien surtout elle est edifiee de me voir regulierement a ses prieres et a sa Messe.

Elle ne se doute pas de la Divinite que j’y adore. Me voila donc, depuis quatre jours, livre a une passion forte. vous savez si je desire vivement, si je devore les obstacles: mais ce que vous ignorez, c’est combien la solitude ajoute a l’ardeur du desir. Je n’ai plus qu’une idee; j’y pense le jour, et j’y reve la nuit. J’ai bien besoin d’avoir cette femme, pour me sauver du ridicule d’en etre amoureux: car ou ne mene pas un desir contrarie? O delicieuse jouissance! Je t’implore pour mon bonheur et surtout pour mon repos. Que nous sommes heureux que les femmes se defendent si mal! ous ne serions aupres d’elles que de timides esclaves. J’ai dans ce moment un sentiment de reconnaissance pour les femmes faciles, qui m’amene naturellement a vos pieds. Je m’y prosterne pour obtenir mon pardon, et j’y finis cette trop longue Lettre. Adieu, ma tres belle amie: sans rancune. Du Chateau de… 5 aout 17**. LETTRE V LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT Savez-vous, Vicomte, que votre Lettre est d’une insolence rare, et qu’il ne tiendrait qu’a moi de m’en facher? mais elle m’a prouve clairement que vous aviez perdu la tete, et cela seul vous a sauve de mon indignation.

Amie genereuse et sensible, j’oublie mon injure pour ne m’occuper que de votre danger, et quelque ennuyeux qu’il soit de raisonner, je cede au besoin que vous en avez dans ce moment. Vous, avoir la Presidente Tourvel! mais quel ridicule caprice! Je reconnais bien la votre mauvaise tete qui ne sait desirer que ce qu’elle croit ne pas pouvoir obtenir. Qu’est-ce donc que cette femme? des traits reguliers si vous voulez, mais nulle expression: passablement faite, mais sans graces: toujours mise a faire rire! avec ses paquets de fichus sur la gorge, et son corps qui remonte au menton!

Je vous le dis en amie, il ne vous faudrait pas deux femmes comme celle-la, pour vous faire perdre toute votre consideration. Rappelez-vous donc ce jour ou elle quetait a Saint-Roch, et ou vous me remerciates tant de vous avoir procure ce spectacle. Je crois la voir encore, donnant la main a ce grand echalas en cheveux longs, prete a tomber a chaque pas, ayant toujours son panier de quatre aunes sur la tete de quelqu’un, et rougissant a chaque reverence. Qui vous eut dit alors: vous desirerez cette femme? Allons, Vicomte, rougissez vous-meme, et revenez a vous.

Je vous promets le secret. Et puis, voyez donc les desagrements qui vous attendent! quel rival avez-vous a combattre? un mari! Ne vous sentez-vous pas humilie a ce seul mot? Quelle honte si vous echouez! et meme combien peu de gloire dans le succes! Je dis plus; n’en esperez aucun plaisir. En est-il avec les prudes? j’entends celles de bonne foi: reservees au sein meme du plaisir, elles ne vous offrent que des demi-jouissances. Cet entier abandon de soi-meme, ce delire de la volupte ou le plaisir s’epure par son exces, ces biens de l’amour, ne sont pas connus d’elles.

Je vous le predis; dans la plus heureuse supposition, votre Presidente croira avoir tout fait pour vous en vous traitant comme son mari, et dans le tete-a-tete conjugal le plus tendre, on reste toujours deux. Ici c’est bien pis encore; votre prude est devote, et de cette devotion de bonne femme qui condamne a une eternelle enfance. Peut-etre surmonterez-vous cet obstacle, mais ne vous flattez pas de le detruire: vainqueur de l’amour de Dieu, vous ne le serez pas de la peur du Diable; et quand, tenant votre Maitresse dans vos bras, vous sentirez palpiter son coeur, ce sera de crainte et non d’amour.

Peut-etre, si vous eussiez connu cette femme plus tot, en eussiez-vous pu faire quelque chose; mais cela a vingt-deux ans, et il y en a pres de deux qu’elle est mariee. Croyez-moi, Vicomte, quand une femme s’est encroutee a ce point, il faut l’abandonner a son sort; ce ne sera jamais qu’une espece. C’est pourtant pour ce bel objet que vous refusez de m’obeir, que vous vous enterrez dans le tombeau de votre tante, et que vous renoncez a l’aventure la plus delicieuse et la plus faite pour vous faire honneur. Par quelle fatalite faut-il donc que Gercourt garde toujours quelque avantage sur vous?

Tenez, je vous en parle sans humeur: mais, dans ce moment, je suis tentee de croire que vous ne meritez pas votre reputation; je suis tentee surtout de vous retirer ma confiance. Je ne m’accoutumerai jamais a dire mes secrets a l’amant de Madame de Tourvel. Sachez pourtant que la petite Volanges a deja fait tourner une tete. Le jeune Danceny en raffole. Il a chante avec elle; et en effet elle chante mieux qu’a une Pensionnaire n’appartient. Ils doivent repeter beaucoup de Duos, et je crois qu’elle se mettrait volontiers a l’unisson: mais ce Danceny est un enfant qui perdra son temps a faire l’amour, et ne finira rien.

La petite personne de son cote est assez farouche; et, a tout evenement, cela sera toujours beaucoup moins plaisant que vous n’auriez pu le rendre: aussi j’ai de l’humeur, et surement je querellerai le Chevalier a son arrivee. Je lui conseille d’etre doux; car, dans ce moment, il ne m’en couterait rien de rompre avec lui. Je suis sure que si j’avais le bon esprit de le quitter a present, il en serait au desespoir; et rien ne m’amuse comme un desespoir amoureux. Il m’appellerait perfide, et ce mot de perfide m’a toujours fait plaisir; c’est, apres celui de cruelle, le plus doux a l’oreille d’une femme, et il est moins penible a meriter.

Serieusement, je vais m’occuper de cette rupture. voila pourtant de quoi vous etes cause! aussi je le mets sur votre conscience. Adieu. Recommandez-moi aux prieres de votre Presidente. Paris, ce 7 aout 17**. LETTRE VI LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL Il n’est donc point de femme qui n’abuse de l’empire qu’elle a su prendre! Et vous-meme, vous que je nommai si souvent mon indulgente amie, vous cessez enfin de l’etre, et vous ne craignez pas de m’attaquer dans l’objet de mes affections! De quels traits vous osez peindre Madame de Tourvel!… quel homme n’eut point paye de sa vie cette insolente audace? quelle autre femme qu’a vous n’eut-elle valu au moins une noirceur? De grace, ne me mettez plus a d’aussi rudes epreuves; je ne repondrais pas de les soutenir. Au nom de l’amitie, attendez que j’aie eu cette femme, si vous voulez en medire. Ne savez-vous pas que la seule volupte a le droit de detacher le bandeau de l’amour? Mais que dis-je? Madame de Tourvel a-t-elle besoin d’illusion? non; pour etre adorable il lui suffit d’etre elle-meme. vous lui reprochez de se mettre mal; je le crois bien: toute parure lui nuit; tout ce qui la cache la depare: c’est dans l’abandon du neglige qu’elle est vraiment ravissante.

Grace aux chaleurs accablantes que nous eprouvons, un deshabille de simple toile me laisse voir sa taille ronde et souple. Une seule mousseline couvre sa gorge, et mes regards furtifs, mais penetrants, en ont deja saisi les formes enchanteresses. Sa figure, dites-vous, n’a nulle expression. Et qu’exprimerait-elle, dans les moments ou rien ne parle a son coeur? Non, sans doute, elle n’a point, comme nos femmes coquettes, ce regard menteur qui seduit quelquefois et nous trompe toujours.

Elle ne sait pas couvrir le vide d’une phrase par un sourire etudie; et quoiqu’elle ait les plus belles dents du monde, elle ne rit que de ce qui l’amuse. Mais il faut voir comme, dans les folatres jeux, elle offre l’image d’une gaiete naive et franche! comme, aupres d’un malheureux qu’elle s’empresse de secourir, son regard annonce la joie pure et la bonte compatissante! Il faut voir, surtout au moindre mot d’eloge ou de cajolerie, se peindre, sur sa figure celeste, ce touchant embarras d’une modestie qui n’est point jouee!… Elle est prude et devote, et de la vous la jugez froide et inanimee?

Je pense bien differemment. Quelle etonnante sensibilite ne faut-il pas avoir pour la repandre jusque sur son mari, et pour aimer toujours un etre toujours absent? Quelle preuve plus forte pourriez-vous desirer? J’ai su pourtant m’en procurer une autre. J’ai dirige sa promenade de maniere qu’il s’est trouve un fosse a franchir; et, quoique fort leste, elle est encore plus timide: vous jugez bien qu’une prude craint de sauter le fosse. Il a fallu se confier a moi. J’ai tenu dans mes bras cette femme modeste. Nos preparatifs et le passage de ma vieille tante avaient fait rire aux eclats la folatre Devote:

Mais, des que je me fus empare d’elle, par une adroite gaucherie, nos bras s’enlacerent mutuellement. Je pressai son sein contre le mien; et, dans ce court intervalle, je sentis son coeur battre plus vite. L’aimable rougeur vint colorer son visage, et son modeste embarras m’apprit assez que son coeur avait palpite d’amour et non de crainte. Ma tante cependant s’y trompa comme vous, et se mit a dire: “l’enfant a eu peur”; mais la charmante candeur de l’enfant ne lui permit pas le mensonge, et elle repondit naivement: “Oh non, mais… ” Ce seul mot m’a eclaire.

Des ce moment, le doux espoir a remplace la cruelle inquietude. J’aurai cette femme; je l’enleverai au mari qui la profane: j’oserai la ravir au Dieu meme qu’elle adore. Quel delice d’etre tour a tour l’objet et le vainqueur de ses remords! Loin de moi l’idee de detruire les prejuges qui l’assiegent! ils ajouteront a mon bonheur et a ma gloire. Qu’elle croie a la vertu, mais qu’elle me la sacrifie; que ses fautes l’epouvantent sans pouvoir l’arreter; et qu’agitee de mille terreurs, elle ne puisse les oublier, les vaincre que dans mes bras.

Qu’alors, j’y consens, elle me dise: “Je t’adore”; elle seule, entre toutes les femmes, sera digne de prononcer ce mot. Je serai vraiment le Dieu qu’elle aura prefere. Soyons de bonne foi; dans nos arrangements, aussi froids que faciles, ce que nous appelons bonheur est a peine un plaisir. vous le dirai-je? je croyais mon coeur fletri, et ne me trouvant plus que des sens, je me plaignais d’une vieillesse prematuree. Madame de Tourvel m’a rendu les charmantes illusions de la jeunesse. Aupres d’elle, je n’ai pas besoin de jouir pour etre heureux.

La seule chose qui m’effraie, est le temps que va me prendre cette aventure; car je n’ose rien donner au hasard. J’ai beau me rappeler mes heureuses temerites, je ne puis me resoudre a les mettre en usage. Pour que je sois vraiment heureux, il faut qu’elle se donne; et ce n’est pas une petite affaire. Je suis sur que vous admireriez ma prudence. Je n’ai pas encore prononce le mot d’amour; mais deja nous en sommes a ceux de confiance et d’interet. Pour la tromper le moins possible, et surtout pour prevenir l’effet des propos qui pourraient lui revenir, je lui ai raconte moi-meme, et comme n m’accusant, quelques-uns de mes traits les plus connus. vous ririez de voir avec quelle candeur elle me preche. Elle veut, dit-elle, me convertir. Elle ne se doute pas encore de ce qu’il lui en coutera pour le tenter. Elle est loin de penser qu’en plaidant, pour parler comme elle, pour les infortunees que j’ai perdues, elle parle d’avance dans sa propre cause. Cette idee me vint hier au milieu d’un de ses sermons, et je ne pus me refuser au plaisir de l’interrompre, pour l’assurer qu’elle parlait comme un prophete. Adieu, ma tres belle amie. vous voyez que je ne suis pas perdu sans ressource.

P. -S. – A propos, ce pauvre Chevalier, s’est-il tue de desespoir? En verite, vous etes cent fois plus mauvais sujet que moi, et vous m’humilieriez si j’avais de l’amour-propre. Du Chateau de… ce 9 aout 17**. LETTRE VII CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY Si je ne t’ai rien dit de mon mariage, c’est que je ne suis pas plus instruite que le premier jour. Je m’accoutume a n’y plus penser et je me trouve assez bien de mon genre de vie. J’etudie beaucoup mon chant et ma harpe; il me semble que je les aime mieux depuis que je n’ai plus de Maitres, ou plutot c’est que j’en ai un meilleur.

M. le Chevalier Danceny, ce Monsieur dont je t’ai parle, et avec qui j’ai chante chez Madame de Merteuil, a la complaisance de venir ici tous les jours, et de chanter avec moi des heures entieres. Il est extremement aimable. Il chante comme un Ange, et compose de tres jolis airs dont il fait aussi les paroles. C’est bien dommage qu’il soit Chevalier de Malte! Il me semble que s’il se mariait, sa femme serait bien heureuse… Il a une douceur charmante. Il n’a jamais l’air de faire un compliment, et pourtant tout ce qu’il dit flatte.

Il me reprend sans cesse, tant sur la musique que sur autre chose: mais il mele a ses critiques tant d’interet et de gaiete, qu’il est impossible de ne pas lui en savoir gre. Seulement quand il vous regarde, il a l’air de vous dire quelque chose d’obligeant. Il joint a tout cela d’etre tres complaisant. Par exemple, hier, il etait prie d’un grand concert; il a prefere de rester toute la soiree chez Maman. Cela m’a fait bien plaisir; car quand il n’y est pas, personne ne me parle, et je m’ennuie: au lieu que quand il y est, nous chantons et nous causons ensemble.

Il a toujours quelque chose a me dire. Lui et Madame de Merteuil sont les deux seules personnes que je trouve aimables. Mais adieu, ma chere amie: j’ai promis que je saurais pour aujourd’hui une ariette dont l’accompagnement est tres difficile, et je ne veux pas manquer de parole. Je vais me remettre a l’etude jusqu’a ce qu’il vienne. De… ce 7 aout 17**. LETTRE VIII LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE VOLANGES On ne peut etre plus sensible que je le suis, Madame, a la confiance que vous me temoignez, ni prendre plus d’interet que moi a l’etablissement de Mademoiselle de Volanges.

C’est bien de toute mon ame que je lui souhaite une felicite dont je ne doute pas qu’elle ne soit digne, et sur laquelle je m’en rapporte bien a votre prudence. Je ne connais point M. le Comte de Gercourt; mais, honore de votre choix, je ne puis prendre de lui qu’une idee tres avantageuse. Je me borne, Madame, a souhaiter a ce mariage un succes aussi heureux qu’au mien, qui est pareillement votre ouvrage, et pour lequel chaque jour ajoute a ma reconnaissance. Que le bonheur de Mademoiselle votre fille soit la recompense de celui que vous m’avez procure; et puisse la meilleure des amies etre aussi la plus heureuse des meres!

Je suis vraiment peinee de ne pouvoir vous offrir de vive voix l’hommage de ce voeu sincere, et faire, aussi tot que je le desirerais, connaissance avec Mademoiselle de Volanges. Apres avoir eprouve vos bontes vraiment maternelles, j’ai droit d’esperer d’elle l’amitie tendre d’une soeur. Je vous prie, Madame, de vouloir bien la lui demander de ma part, en attendant que je me trouve a portee de la meriter. Je compte rester a la campagne tout le temps de l’absence de M. de Tourvel. J’ai pris ce temps pour jouir et profiter de la societe de la respectable Madame de Rosemonde.

Cette femme est toujours charmante: son grand age ne lui fait rien perdre; elle conserve toute sa memoire et sa gaiete. Son corps seul a quatre-vingt-quatre ans; son esprit n’en a que vingt. Notre retraite est egayee par son neveu le Vicomte de Valmont, qui a bien voulu nous sacrifier quelques jours. Je ne le connaissais que de reputation, et elle me faisait peu desirer de le connaitre davantage: mais il me semble qu’il vaut mieux qu’elle. Ici, ou le tourbillon du monde ne le gate pas, il parle raison avec une facilite etonnante, et il s’accuse de ses torts avec une candeur rare.

Il me parle avec beaucoup de confiance, et je le preche avec beaucoup de severite. vous qui le connaissez, vous conviendrez que ce serait une belle conversion a faire: mais je ne doute pas, malgre ses promesses, que huit jours de Paris ne lui fassent oublier tous mes sermons. Le sejour qu’il fera ici sera au moins autant de retranche sur sa conduite ordinaire: et je crois que, d’apres sa facon de vivre, ce qu’il peut faire de mieux est de ne rien faire du tout. Il sait que je suis occupee a vous ecrire, et il m’a chargee de vous presenter ses respectueux hommages.

Recevez aussi le mien avec la bonte que je vous connais, et ne doutez jamais des sentiments sinceres avec lesquels j’ai l’honneur d’etre, etc. Du Chateau de… ce 9 aout 17**. LETTRE IX MADAME DE VOLANGES A LA PRESIDENTE DE TOURVEL Je n’ai jamais doute, ma jeune et belle amie, ni de l’amitie que vous avez pour moi, ni de l’interet sincere que vous prenez a tout ce qui me regarde. Ce n’est pas pour eclaircir ce point, que j’espere convenu a jamais entre nous, que je reponds a votre Reponse: mais je ne crois pas pouvoir me dispenser de causer avec vous au sujet du Vicomte de Valmont.

Je ne m’attendais pas, je l’avoue, a trouver jamais ce nom-la dans vos Lettres. En effet, que peut-il y avoir de commun entre vous et lui? vous ne connaissez pas cet homme; ou auriez-vous pris l’idee de l’ame d’un libertin? vous me parlez de sa rare candeur: oh! oui; la candeur de Valmont doit etre en effet tres rare. Encore plus faux et dangereux qu’il n’est aimable et seduisant, jamais, depuis sa plus grande jeunesse, il n’a fait un pas ou dit une parole sans avoir un projet, et jamais il n’eut un projet qui ne fut malhonnete ou criminel.

Mon amie, vous me connaissez; vous savez si, des vertus que je tache d’acquerir, l’indulgence n’est pas celle que je cheris le plus. Aussi, si Valmont etait entraine par des passions fougueuses; si, comme mille autres, il etait seduit par les erreurs de son age, blamant sa conduite je plaindrais sa personne, et j’attendrais, en silence, le temps ou un retour heureux lui rendrait l’estime des gens honnetes. Mais Valmont n’est pas cela: sa conduite est le resultat de ses principes.

Il sait calculer tout ce qu’un homme peut se permettre d’horreurs, sans se compromettre; et pour etre cruel et mechant sans danger, il a choisi les femmes pour victimes. Je ne m’arrete pas a compter celles qu’il a seduites: mais combien n’en a-t-il pas perdues? Dans la vie sage et retiree que vous menez, ces scandaleuses aventures ne parviennent pas jusqu’a vous. Je pourrais vous en raconter qui vous feraient fremir; mais vos regards, purs comme votre ame, seraient souilles par de semblables tableaux: sure que Valmont ne sera jamais dangereux pour vous, vous n’avez pas besoin de pareilles armes pour vous defendre.

La seule chose que j’ai a vous dire, c’est que, de toutes les femmes auxquelles il a rendu des soins, succes ou non, il n’en est point qui n’aient eu a s’en plaindre. La seule Marquise de Merteuil fait l’exception a cette regle generale; seule, elle a su lui resister et enchainer sa mechancete. J’avoue que ce trait de sa vie est celui qui lui fait le plus d’honneur a mes yeux: aussi a-t-il suffi pour la justifier pleinement aux yeux de tous, de quelques inconsequences qu’on avait a lui reprocher dans le debut de son veuvage .

Quoi qu’il en soit, ma belle amie, ce que l’age, l’experience et surtout l’amitie, m’autorisent a vous representer, c’est qu’on commence a s’apercevoir dans le monde de l’absence de Valmont; et que si on sait qu’il soit reste quelque temps en tiers entre sa tante et vous, votre reputation sera entre ses mains; malheur le plus grand qui puisse arriver a une femme. Je vous conseille donc d’engager sa tante a ne pas le retenir davantage; et s’il s’obstine a rester, je crois que vous ne devez pas hesiter a lui ceder la place. Mais pourquoi resterait-il? ue fait-il donc a cette campagne? Si vous faisiez epier ses demarches, je suis sure que vous decouvririez qu’il n’a fait que prendre un asile plus commode, pour quelque noirceur qu’il medite dans les environs. Mais, dans l’impossibilite de remedier au mal, contentons-nous de nous en garantir. Adieu, ma belle amie; voila le mariage de ma fille un peu retarde. Le Comte de Gercourt, que nous attendions d’un jour a l’autre, me mande que son Regiment passe en Corse; et comme il y a encore des mouvements de guerre, il lui sera impossible de s’absenter avant l’hiver. Cela me ontrarie; mais cela me fait esperer que nous aurons le plaisir de vous voir a la noce, et j’etais fachee qu’elle se fit sans vous. Adieu; je suis, sans compliment comme sans reserve, entierement a vous. P. S. – Rappelez-moi au souvenir de Madame de Rosemonde, que j’aime toujours autant qu’elle le merite. De.. , ce 11 aout 17**. LETTRE X LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT Me boudez-vous, Vicomte? ou bien etes-vous mort? ou, ce qui y ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que pour votre Presidente? Cette femme, qui vous a rendu les illusions de la jeunesse, vous en rendra bientot aussi les ridicules prejuges.

Deja vous voila timide et esclave; autant vaudrait etre amoureux. vous renoncez a vos heureuses temerites. vous voila donc vous conduisant sans principes, et donnant tout au hasard, ou plutot au caprice. Ne vous souvient-il plus que l’amour est, comme la medecine, seulement l’art d’aider a la Nature? Vous voyez que je vous bats avec vos armes: mais je n’en prendrai pas d’orgueil; car c’est bien battre un homme a terre. Il faut qu’elle se donne, me dites-vous: eh! sans doute, il le faut; aussi se donnera-t-elle comme les autres, avec cette difference que ce sera de mauvaise grace.

Mais, pour qu’elle finisse par se donner, le vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette ridicule distinction est bien un vrai deraisonnement de l’amour! Je dis l’amour; car vous etes amoureux. Vous parler autrement, ce serait vous trahir; ce serait vous cacher votre mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces femmes que vous avez eues, croyez-vous les avoir violees? Mais, quelque envie qu’on ait de se donner, quelque pressee que l’on en soit, encore faut-il un pretexte; et y en a-t-il de plus commode pour nous, que celui qui nous donne l’air de ceder a la force?

Pour moi, je l’avoue, une des choses qui me flattent le plus, est une attaque vive et bien faite, ou tout se succede avec ordre quoique avec rapidite; qui ne nous met jamais dans ce penible embarras de reparer nous-memes une gaucherie dont au contraire nous aurions du profiter; qui sait garder l’air de la violence jusque dans les choses que nous accordons, et flatter avec adresse nos deux passions favorites, la gloire de la defense et le plaisir de la defaite.

Je conviens que ce talent, plus rare que l’on ne croit, m’a toujours fait plaisir, meme alors qu’il ne m’a pas seduite, et que quelquefois il m’est arrive de me rendre, uniquement comme recompense. Telle dans nos anciens Tournois, la Beaute donnait le prix de la valeur et de l’adresse. Mais vous, vous qui n’etes plus vous, vous vous conduisez comme si vous aviez peur de reussir. Eh! depuis quand voyagez-vous a petites journees et par des chemins de traverse? Mon ami, quand on veut arriver, des chevaux de poste et la grande route! Mais laissons ce sujet, qui me donne d’autant plus d’humeur, qu’il me prive du plaisir de vous voir.

Au moins ecrivez-moi plus souvent que vous ne faites, et mettez-moi au courant de vos progres. Savez-vous que voila plus de quinze jours que cette ridicule aventure vous occupe, et que vous negligez tout le monde? A propos de negligence, vous ressemblez aux gens qui envoient regulierement savoir des nouvelles de leurs amis malades, mais qui ne se font jamais rendre la reponse. vous finissez votre derniere Lettre par me demander si le Chevalier est mort. Je ne reponds pas, et vous ne vous en inquietez pas davantage. Ne savez-vous plus que mon amant est votre ami-ne?

Mais rassurez-vous, il n’est point mort; ou s’il l’etait, ce serait de l’exces de sa joie. Ce pauvre Chevalier, comme il est tendre! comme il est fait pour l’amour! comme il sait sentir vivement! la tete m’en tourne. Serieusement, le bonheur parfait qu’il trouve a etre aime de moi m’attache veritablement a lui. Ce meme jour, ou je vous ecrivais que j’allais travailler a notre rupture, combien je le rendis heureux! Je m’occupais pourtant tout de bon des moyens de le desesperer, quand on me l’annonca. Soit caprice ou raison, jamais il ne me parut si bien.

Je le recus cependant avec humeur. Il esperait passer deux heures avec moi, avant celle ou ma porte serait ouverte a tout le monde. Je lui dis que j’allais sortir: il me demanda ou j’allais; je refusai de le lui apprendre. Il insista; ou vous ne serez pas, repris-je, avec aigreur. Heureusement pour lui, il resta petrifie de cette reponse; car, s’il eut dit un mot, il s’ensuivait immanquablement une scene qui eut amene la rupture que j’avais projetee. Etonnee de son silence, je jetai les yeux sur lui sans autre projet, je vous jure, que de voir la mine qu’il faisait.

Je retrouvai sur cette charmante figure, cette tristesse, a la fois profonde et tendre, a laquelle vous-meme etes convenu qu’il etait si difficile de resister. La meme cause produisit le meme effet; je fus vaincue une seconde fois. Des ce moment, je ne m’occupai plus que des moyens d’eviter qu’il put me trouver un tort. “Je sors pour affaire, lui dis-je avec un air un peu plus doux, et meme cette affaire vous regarde; mais ne m’interrogez pas. Je souperai chez moi; revenez, et vous serez instruit. ” Alors il retrouva la parole; mais je ne lui permis pas d’en faire usage. Je suis tres pressee, continuai-je. Laissez-moi; a ce soir. ” Il baisa ma main et sortit. Aussitot, pour le dedommager, peut-etre pour me dedommager moi-meme, je me decide a lui faire connaitre ma petite maison dont il ne se doutait pas. J’appelle ma fidele Victoire. J’ai ma migraine; je me couche pour tous mes gens; et, restee enfin seule avec la veritable, tandis qu’elle se travestit en Laquais, je fais une toilette de Femme de chambre. Elle fait ensuite venir un fiacre a la porte de mon jardin, et nous voila parties. Arrivee dans ce temple de l’amour, je choisis le deshabille le plus galant.

Celui-ci est delicieux; il est de mon invention: il ne laisse rien voir, et pourtant fait tout deviner. Je vous en promets un modele pour votre Presidente, quand vous l’aurez rendue digne de le porter. Apres ces preparatifs, pendant que victoire s’occupe des autres details, je lis un chapitre du Sopha, une Lettre d’Heloise et deux Contes de La Fontaine, pour recorder les differents tons que je voulais prendre. Cependant mon Chevalier arrive a ma porte, avec l’empressement qu’il a toujours. Mon Suisse la lui refuse, et lui apprend que je suis malade: premier incident.

Il lui remet en meme temps un billet de moi, mais non de mon ecriture, suivant ma prudente regle. Il l’ouvre, et y trouve de la main de victoire: “neuf heures precises, au Boulevard, devant les Cafes. ” Il s’y rend; et la, un petit Laquais qu’il ne connait pas, qu’il croit au moins ne pas connaitre, car c’etait toujours victoire, vient lui annoncer qu’il faut renvoyer sa voiture et le suivre. Toute cette marche romanesque lui echauffait la tete d’autant, et la tete echauffee ne nuit a rien. Il arrive enfin, et la surprise et l’amour causaient en lui un veritable enchantement.

Pour lui donner le temps de se remettre, nous nous promenons un moment dans le bosquet; puis je le ramene vers la maison. Il voit d’abord deux couverts mis; ensuite un lit fait. Nous passons jusqu’au boudoir, qui etait dans toute sa parure. La, moitie reflexion, moitie sentiment, je passai mes bras autour de lui et me laissai tomber a ses genoux. “O mon ami! lui dis-je, pour vouloir te menager la surprise de ce moment, je me reproche de l’avoir afflige par l’apparence de l’humeur; d’avoir pu un instant voiler mon coeur a tes regards.

Pardonne moi mes torts: je veux les expier a force d’amour. ” Vous jugez de l’effet de ce discours sentimental. L’heureux Chevalier me releva, et mon pardon fut scelle sur cette meme ottomane ou vous et moi scellames si gaiement et de la meme maniere notre eternelle rupture. Comme nous avions six heures a passer ensemble, et que j’avais resolu que tout ce temps fut pour lui egalement delicieux, je moderai ses transports, et l’aimable coquetterie vint remplacer la tendresse. Je ne crois pas avoir jamais mis tant de soin a plaire, ni avoir ete jamais aussi contente de moi.

Apres le souper, tour a tour enfant et raisonnable, folatre et sensible, quelquefois meme libertine, je me plaisais a le considerer comme un Sultan au milieu de son Serail, dont j’etais tour a tour les Favorites differentes. En effet, ses hommages reiteres, quoique toujours recus par la meme femme, le furent toujours par une Maitresse nouvelle. Enfin au point du jour il fallut se separer; et, quoi qu’il dit, quoi qu’il fit meme pour me prouver le contraire, il en avait autant de besoin que peu d’envie.

Au moment ou nous sortimes et pour dernier adieu, je pris la clef de cet heureux sejour, et la lui remettant entre les mains: “Je ne l’ai eue que pour vous, lui dis-je; il est juste que vous en soyez maitre: c’est au Sacrificateur a disposer du Temple. ” C’est par cette adresse que j’ai prevenu les reflexions qu’aurait pu lui faire naitre la propriete, toujours suspecte, d’une petite maison. Je le connais assez, pour etre sure qu’il ne s’en servira que pour moi; et si la fantaisie me prenait d’y aller sans lui, il me reste bien une double clef.

Il voulait a toute force prendre jour pour y revenir; mais je l’aime trop encore, pour vouloir l’user si vite. Il ne faut se permettre d’exces qu’avec les gens qu’on veut quitter bientot. Il ne sait pas cela, lui; mais, pour son bonheur, je le sais pour deux. Je m’apercois qu’il est trois heures du matin, et que j’ai ecrit un volume, ayant le projet de n’ecrire qu’un mot. Tel est le charme de la confiante amitie: c’est elle qui fait que vous etes toujours ce que j’aime le mieux, mais, en verite, le Chevalier est ce qui me plait davantage. De… ce 12 aout 17**.

LETTRE XI LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE VOLANGES Votre Lettre severe m’aurait effrayee, Madame, si, par bonheur, je n’avais trouve ici plus de motifs de securite que vous ne m’en donnez de crainte. Ce redoutable M. de Valmont, qui doit etre la terreur de toutes les femmes, parait avoir depose ses armes meurtrieres, avant d’entrer dans ce Chateau. Loin d’y former des projets, il n’y a pas meme porte de pretentions; et la qualite d’homme aimable que ses ennemis memes lui accordent, disparait presque ici, pour ne lui laisser que celle de bon enfant.

C’est apparemment l’air de la campagne qui a produit ce miracle. Ce que je vous puis assurer, c’est qu’etant sans cesse avec moi, paraissant meme s’y plaire, il ne lui est pas echappe un mot qui ressemble a l’amour, pas une de ces phrases que tous les hommes se permettent, sans avoir, comme lui, ce qu’il faut pour les justifier. Jamais il n’oblige a cette reserve, dans laquelle toute femme qui se respecte est forcee de se tenir aujourd’hui, pour contenir les hommes qui l’entourent. Il sait ne point abuser de la gaiete qu’il inspire.

Il est peut-etre un peu louangeur; mais c’est avec tant de delicatesse qu’il accoutumerait la modestie meme a l’eloge. Enfin, si j’avais un frere, je desirerais qu’il fut tel que M. de Valmont se montre ici. Peut-etre beaucoup de femmes lui desireraient une galanterie plus marquee; et j’avoue que je lui sais un gre infini d’avoir su me juger assez bien pour ne pas me confondre avec elles. Ce portrait differe beaucoup sans doute de celui que vous me faites; et, malgre cela, tous deux peuvent etre ressemblants en fixant les epoques. Lui-meme convient d’avoir eu beaucoup de torts, et on lui en aura bien aussi prete quelques-uns.

Mais j’ai rencontre peu d’hommes qui parlassent des femmes honnetes avec plus de respect, je dirais presque d’enthousiasme. vous m’apprenez qu’au moins sur cet objet il ne trompe pas. Sa conduite avec Madame de Merteuil en est une preuve. Il nous en parle beaucoup; et c’est toujours avec tant d’eloges et l’air d’un attachement si vrai, que j’ai cru, jusqu’a la reception de votre Lettre, que ce qu’il appelait amitie entre eux deux etait bien reellement de l’amour. Je m’accuse de ce jugement temeraire, dans lequel j’ai eu d’autant plus de tort, que lui meme a pris souvent le soin de la justifier.

J’avoue que je ne regardais que comme finesse, ce qui etait de sa part une honnete sincerite. Je ne sais; mais il me semble que celui qui est capable d’une amitie aussi suivie pour une femme aussi estimable, n’est pas un libertin sans retour. J’ignore au reste si nous devons la conduite sage qu’il tient ici a quelques projets dans les environs, comme vous le supposez. Il y a bien quelques femmes aimables a la ronde; mais il sort peu, excepte le matin, et alors il dit qu’il va a la chasse. Il est vrai qu’il rapporte rarement du gibier; mais il assure qu’il est maladroit a cet exercice.

D’ailleurs, ce qu’il peut faire au-dehors m’inquiete peu; et si je desirais le savoir, ce ne serait que pour avoir une raison de plus de me rapprocher de votre avis ou de vous ramener au mien. Sur ce que vous me proposez de travailler a abreger le sejour que M. de Valmont compte faire ici, il me parait bien difficile d’oser demander a sa tante de ne pas avoir son neveu chez elle, d’autant qu’elle l’aime beaucoup. Je vous promets pourtant, mais seulement par deference et non par besoin, de saisir l’occasion de faire cette demande, soit a elle, soit a lui-meme.

Quant a moi, M. de Tourvel est instruit de mon projet de rester ici jusqu’a son retour, et il s’etonnerait, avec raison, de la legerete qui m’en ferait changer. Voila, Madame, de bien longs eclaircissements: mais j’ai cru devoir a la verite un temoignage avantageux a M. de Valmont, et dont il me parait avoir grand besoin aupres de vous. Je n’en suis pas moins sensible a l’amitie qui a dicte vos conseils. C’est a elle que je dois aussi ce que vous me dites d’obligeant a l’occasion du retard du mariage de Mademoiselle votre fille.

Je vous en remercie bien sincerement: mais, quelque plaisir que je me promette a passer ces moments avec vous, je les sacrifierais de bien bon coeur au desir de savoir Mademoiselle de Volanges plus tot heureuse, si pourtant elle peut jamais l’etre plus qu’aupres d’une mere aussi digne de toute sa tendresse et de son respect. Je partage avec elle ces deux sentiments qui m’attachent a vous, et je vous prie d’en recevoir l’assurance avec bonte. J’ai l’honneur d’etre, etc. De… ce 13 aout 17**. LETTRE XII CECILE VOLANGES A LA MARQUISE DE MERTEUIL

Maman est incommodee, Madame; elle ne sortira point, et il faut que je lui tienne compagnie: ainsi je n’aurai pas l’honneur de vous accompagner a l’Opera. Je vous assure que je regrette bien plus de ne pas etre avec vous que le Spectacle. Je vous prie d’en etre persuadee. Je vous aime tant! voudriez-vous bien dire a M. le Chevalier Danceny que je n’ai point le Recueil dont il m’a parle, et que s’il peut me l’apporter demain, il me fera grand plaisir. S’il vient aujourd’hui, on lui dira que nous n’y sommes pas; mais c’est que Maman ne veut recevoir personne. J’espere qu’elle se portera mieux demain. J’ai l’honneur d’etre, etc.

De… ce 13 aout 17**. LETTRE XIII LA MARQUISE DE MERTEUIL A CECILE VOLANGES Je suis tres fachee, ma belle, et d’etre privee du plaisir de vous voir, et de la cause de cette privation. J’espere que cette occasion se retrouvera. Je m’acquitterai de votre commission aupres du Chevalier Danceny, qui sera surement tres fache de savoir votre Maman malade. Si elle veut me recevoir demain, j’irai lui tenir compagnie. Nous attaquerons, elle et moi, le Chevalier de Belleroche au piquet; et, en lui gagnant son argent, nous aurons, pour surcroit de plaisir, celui de vous entendre chanter avec votre aimable Maitre, a qui je le proposerai.

Si cela convient a votre Maman et a vous, je reponds de moi et de mes deux Chevaliers. Adieu, ma belle; mes compliments a ma chere Madame de Volanges. Je vous embrasse bien tendrement. De.. , ce 13 aout 17**. LETTRE XIV CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY Je ne t’ai pas ecrit hier, ma chere Sophie: mais ce n’est pas le plaisir qui en est cause; je t’en assure bien. Maman etait malade, et je ne l’ai pas quittee de la journee. Le soir, quand je me suis retiree, je n’avais coeur a rien du tout; et je me suis couchee bien vite, pour m’assurer que la journee etait finie: jamais, je n’en avais passe de si longue.

Ce n’est pas que je n’aime bien Maman; mais je ne sais pas ce que c’etait. Je devais aller a l’Opera avec Madame de Merteuil; le Chevalier Danceny devait y etre. Tu sais bien que ce sont les deux personnes que j’aime le mieux. Quand l’heure ou j’aurais du y etre aussi est arrivee, mon coeur s’est serre malgre moi. Je me deplaisais a tout, et j’ai pleure, pleure, sans pouvoir m’en empecher. Heureusement Maman etait couchee, et ne pouvait pas me voir. Je suis bien sure que le Chevalier Danceny aura ete fache aussi; mais il aura ete distrait par le Spectacle et par tout le monde: c’est bien different.

Par bonheur, Maman va mieux aujourd’hui, et Madame de Merteuil viendra avec une autre personne et le Chevalier Danceny: mais elle arrive toujours bien tard, Madame de Merteuil; et quand on est si longtemps toute seule, c’est bien ennuyeux. Il n’est encore qu’onze heures. Il est vrai qu’il faut que je joue de la harpe; et puis ma toilette me prendra un peu de temps, car je veux etre bien coiffee aujourd’hui. Je crois que la Mere Perpetue a raison, et qu’on devient coquette des qu’on est dans le monde.

Je n’ai jamais eu tant d’envie d’etre jolie que depuis quelques jours, et je trouve que je ne le suis pas autant que je le croyais; et puis, aupres des femmes qui ont du rouge, on perd beaucoup. Madame de Merteuil, par exemple, je vois bien que tous les hommes la trouvent plus jolie que moi: cela ne me fache pas beaucoup, parce qu’elle m’aime bien; et puis elle assure que le Chevalier Danceny me trouve plus jolie qu’elle. C’est bien honnete a elle de me l’avoir dit! elle avait meme l’air d’en etre bien aise. Par exemple, je ne concois pas ca. C’est qu’elle m’aime tant! et lui!… oh! ca m’a fait bien plaisir! ussi, c’est qu’il me semble que rien que le regarder suffit pour embellir. Je le regarderais toujours, si je ne craignais de rencontrer ses yeux: car, toutes les fois que cela m’arrive, cela me decontenance, et me fait comme de la peine; mais ca ne fait rien. Adieu, ma chere amie; je vas me mettre a ma toilette. Je t’aime toujours comme de coutume. Paris, ce 14 aout 17**. LETTRE XV LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL Il est bien honnete a vous de ne pas m’abandonner a mon triste sort. La vie que je mene ici est reellement fatigante, par l’exces de son repos et son insipide uniformite.

En lisant votre Lettre et le detail de votre charmante journee, j’ai ete tente vingt fois de pretexter une affaire, de voler a vos pieds, et de vous y demander, en ma faveur, une infidelite a votre Chevalier, qui, apres tout, ne merite pas son bonheur. Savez-vous que vous m’avez rendu jaloux de lui? Que me parlez-vous d’eternelle rupture? J’abjure ce serment, prononce dans le delire: nous n’aurions pas ete dignes de le faire, si nous eussions du le garder. Ah! que je puisse un jour me venger dans vos bras, du depit involontaire que m’a cause le bonheur du Chevalier!

Je suis indigne, je l’avoue, quand je songe que cet homme, sans raisonner, sans se donner la moindre peine, en suivant tout betement l’instinct de son coeur, trouve une felicite a laquelle je ne puis atteindre. Oh! je la troublerai… Promettez-moi que je la troublerai. vous-meme n’etes-vous pas humiliee? vous vous donnez la peine de le tromper, et il est plus heureux que vous. Vous le croyez dans vos chaines! C’est bien vous qui etes dans les siennes. Il dort tranquillement, tandis que vous veillez pour ses plaisirs. Que ferait de plus son esclave? Tenez, ma belle amie, tant que vous vous partagez entre lusieurs, je n’ai pas la moindre jalousie: je ne vois alors dans vos Amants que les successeurs d’Alexandre, incapables de conserver entre eux tous cet empire ou je regnais seul. Mais que vous vous donniez entierement a un d’eux! qu’il existe un autre homme aussi heureux que moi! je ne le souffrirai pas; n’esperez pas que je le souffre. Ou reprenez-moi, ou au moins prenez-en un autre; et ne trahissez pas, par un caprice exclusif, l’amitie inviolable que nous nous sommes juree. C’est bien assez, sans doute, que j’aie a me plaindre de l’amour. vous voyez que je me prete a vos idees, et que j’avoue mes torts.

En effet, si c’est etre amoureux que de ne pouvoir vivre sans posseder ce qu’on desire, d’y sacrifier son temps, ses plaisirs, sa vie, je suis bien reellement amoureux. Je n’en suis guere plus avance. Je n’aurais meme rien du tout a vous apprendre a ce sujet, sans un evenement qui me donne beaucoup a reflechir, et dont je ne sais encore si je dois craindre ou esperer. Vous connaissez mon Chasseur, tresor d’intrigue, et vrai valet de Comedie: vous jugez bien que ses instructions portaient d’etre amoureux de la Femme de chambre, et d’enivrer les gens. Le coquin est plus heureux que moi; il a deja reussi.

Il vient de decouvrir que Madame de Tourvel a charge un de ses gens de prendre des informations sur ma conduite, et meme de me suivre dans mes courses du matin, autant qu’il le pourrait, sans etre apercu. Que pretend cette femme? Ainsi donc la plus modeste de toutes ose encore risquer des choses qu’a peine nous oserions nous permettre! Je jure bien… Mais, avant de songer a me venger de cette ruse feminine, occupons-nous des moyens de la tourner a notre avantage. Jusqu’ici ces courses qu’on suspecte n’avaient aucun objet; il faut leur en donner un. Cela merite toute mon attention, et je vous quitte pour y reflechir.

Adieu, ma belle amie. Toujours du Chateau de… , ce 15 aout 17**. LETTRE XVI CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY Ah! ma Sophie, voici bien des nouvelles! je ne devrais peut-etre pas te les dire: mais il faut bien que j’en parle a quelqu’un; c’est plus fort que moi. Ce Chevalier Danceny… Je suis dans un trouble que je ne peux pas ecrire: je ne sais par ou commencer. Depuis que je t’avais raconte la jolie soiree que j’avais passee chez Maman avec lui et Madame de Merteuil, je ne t’en parlais plus: c’est que je ne voulais plus en parler a personne; mais j’y pensais pourtant toujours.

Depuis il etait devenu si triste, mais si triste, si triste, que ca me faisait de la peine; et quand je lui demandais pourquoi, il me disait que non: mais je voyais bien que si. Enfin hier il l’etait encore plus que de coutume. Ca n’a pas empeche qu’il n’ait eu la complaisance de chanter avec moi comme a l’ordinaire; mais, toutes les fois qu’il me regardait, cela me serrait le coeur. Apres que nous eumes fini de chanter, il alla renfermer ma harpe dans son etui; et, en m’en rapportant la clef, il me pria d’en jouer encore le soir, aussitot que je serais seule.

Je ne me defiais de rien du tout; je ne voulais meme pas: mais il m’en pria tant, que je lui dis que oui. Il avait bien ses raisons. Effectivement, quand je fus retiree chez moi et que ma Femme de chambre fut sortie, j’allais pour prendre ma harpe. Je trouvai dans les cordes une Lettre, pliee seulement, et point cachetee, et qui etait de lui. Ah! si tu savais tout ce qu’il me mande! Depuis que j’ai lu sa Lettre, j’ai tant de plaisir, que je ne peux plus songer a autre chose. Je l’ai relue quatre fois tout de suite, et puis je l’ai serree dans mon secretaire.

Je la savais par coeur; et, quand j’ai ete couchee, je l’ai tant repetee, que je ne songeais pas a dormir. Des que je fermais les yeux, je le voyais la, qui me disait lui meme tout ce que je venais de lire. Je ne me suis endormie que bien tard; et aussitot que je me suis reveillee (il etait encore de bien bonne heure), j’ai ete reprendre sa Lettre pour la relire a mon aise. Je l’ai emportee dans mon lit, et puis je l’ai baisee comme si… C’est peut-etre mal fait de baiser une Lettre comme ca, mais je n’ai pas pu m’en empecher.

A present, ma chere amie, si je suis bien aise, je suis aussi bien embarrassee; car surement il ne faut pas que je reponde a cette Lettre-la. Je sais bien que ca ne se doit pas, et pourtant il me le demande; et, si je ne reponds pas, je suis sure qu’il va encore etre triste. C’est pourtant bien malheureux pour lui! Qu’est-ce que tu me conseilles? mais tu n’en sais pas plus que moi. J’ai bien envie d’en parler a Madame de Merteuil qui m’aime bien. Je voudrais bien le consoler; mais je ne voudrais rien faire qui fut mal. On nous recommande tant d’avoir bon coeur! et puis on nous defend de suivre ce qu’il inspire, quand c’est pour un homme!

Ca n’est pas juste non plus. Est-ce qu’un homme n’est pas notre prochain comme une femme, et plus encore? car enfin n’a-t-on pas son pere comme sa mere, son frere comme sa soeur? il reste toujours le mari de plus. Cependant si j’allais faire quelque chose qui ne fut pas bien, peut-etre que M. Danceny lui-meme n’aurait plus bonne idee de moi! Oh! ca, par exemple, j’aime encore mieux qu’il soit triste. Et puis, enfin, je serai toujours a temps. Parce qu’il a ecrit hier, je ne suis pas obligee d’ecrire aujourd’hui: aussi bien je verrai Madame de Merteuil ce soir, et si j’en ai le courage, je lui conterai tout.

En ne faisant que ce qu’elle me dira, je n’aurai rien a me reprocher. Et puis peut-etre me dira-t-elle que je peux lui repondre un peu, pour qu’il ne soit pas si triste! Oh! je suis bien en peine. Adieu, ma bonne amie. Dis-moi toujours ce que tu penses. De… ce 19 aout 17**. LETTRE XVII LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES Avant de me livrer, Mademoiselle, dirai-je au plaisir ou au besoin de vous ecrire, je commence par vous supplier de m’entendre. Je sens que pour oser vous declarer mes sentiments, j’ai besoin d’indulgence; si je ne voulais que les justifier, elle me serait inutile.

Que vais-je faire apres tout que vous montrer mon ouvrage? Et qu’ai-je a vous dire, que mes regards, mon embarras, ma conduite et meme mon silence ne vous aient dit avant moi? Eh! pourquoi vous facheriez-vous d’un sentiment que vous avez fait naitre? Emane de vous, sans doute il est digne de vous etre offert; s’il est brulant comme mon ame, il est pur comme la votre. Serait-ce un crime d’avoir su apprecier votre charmante figure, vos talents seducteurs, vos graces enchanteresses, et cette touchante candeur qui ajoute un prix inestimable a des qualites deja si precieuses? non, sans doute; mais, ans etre coupable, ou peut etre malheureux; et c’est le sort qui m’attend, si vous refusez d’agreer mon hommage. C’est le premier que mon coeur ait offert. Sans vous je serais encore, non pas heureux, mais tranquille. Je vous ai vue; le repos a fui loin de moi, et mon bonheur est incertain. Cependant vous vous etonnez de ma tristesse; vous m’en demandez la cause: quelquefois meme j’ai cru voir qu’elle vous affligeait. Ah! dites un mot, et ma felicite sera votre ouvrage. Mais, avant de prononcer, songez qu’un mot peut aussi combler mon malheur. Soyez donc l’arbitre de ma destinee.

Par vous je vais etre eternellement heureux ou malheureux. En quelles mains plus cheres puis-je remettre un interet plus grand? Je finirai, comme j’ai commence, par implorer votre indulgence. Je vous ai demande de m’entendre; j’oserai plus, je vous prierai de me repondre. Le refuser, serait me laisser croire que vous vous trouvez offensee, et mon coeur m’est garant que mon respect egale mon amour. P. -S. – vous pouvez vous servir, pour me repondre, du meme moyen dont je me sers pour vous faire parvenir cette Lettre; il me parait egalement sur et commode. De… ce 18 aout 17**. LETTRE XVIII CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY

Quoi! Sophie, tu blames d’avance ce que je vas faire! J’avais deja bien assez d’inquietudes; voila que tu les augmentes encore. Il est clair, dis-tu, que je ne dois pas repondre. Tu en parles bien a ton aise; et d’ailleurs, tu ne sais pas au juste ce qui en est: tu n’es pas la pour voir. Je suis sure que si tu etais a ma place, tu ferais comme moi. Surement, en general, on ne doit pas repondre; et tu as bien vu, par ma Lettre d’hier, que je ne le voulais pas non plus: mais c’est que je ne crois pas que personne se soit jamais trouve dans le cas ou je suis. Et encore etre obligee de me decider toute seule!

Madame de Merteuil, que je comptais voir hier au soir, n’est pas venue. Tout s’arrange contre moi: C’est elle qui est cause que je le connais. C’est presque toujours avec elle que je l’ai vu, que je lui ai parle. Ce n’est pas que je lui en veuille du mal: mais elle me laisse la au moment de l’embarras. Oh! je suis bien a plaindre! Figure-toi qu’il est venu hier comme a l’ordinaire. J’etais si troublee que je n’osais le regarder. Il ne pouvait pas me parler, parce que Maman etait la. Je me doutais bien qu’il serait fache, quand il verrait que je ne lui avais pas ecrit. Je ne savais quelle contenance faire.

Un instant apres il me demanda si je voulais qu’il allat chercher ma harpe. Le coeur me battait si fort, que ce fut tout ce que je pus faire que de repondre que oui. Quand il revint, c’etait bien pis. Je ne le regardai qu’un petit moment. Il ne me regardait pas, lui; mais il avait un air qu’on aurait dit qu’il etait malade. Ca me faisait bien de la peine. Il se mit a accorder ma harpe, et apres, en me l’apportant, il me dit: “Ah! Mademoiselle!… ” Il ne me dit que ces deux mots-la; mais c’etait d’un ton que j’en fus toute bouleversee. Je preludais sur ma harpe, sans savoir ce que je faisais. Maman demanda si nous ne chanterions pas.

Lui s’excusa, en disant qu’il etait un peu malade; et moi, qui n’avais pas d’excuse, il me fallut chanter. J’aurais voulu n’avoir jamais eu de voix. Je choisis expres un air que je ne savais pas; car j’etais bien sure que je ne pourrais en chanter aucun, et on se serait apercu de quelque chose. Heureusement il vint une visite; et, des que j’entendis entrer un carrosse, je cessai, et le priai de reporter ma harpe. J’avais bien peur qu’il ne s’en allat en meme temps; mais il revint. Pendant que Maman et cette Dame qui etait venue causaient ensemble, je voulus le regarder encore un petit moment.

Je rencontrai ses yeux, et il me fut impossible de detourner les miens. Un moment apres je vis ses larmes couler, et il fut oblige de se retourner pour n’etre pas vu. Pour le coup, je ne pus y tenir; je sentis que j’allais pleurer aussi. Je sortis, et tout de suite j’ecrivis avec un crayon, sur un chiffon de papier: “Ne soyez donc pas si triste, je vous en prie; je promets de vous repondre. ” Surement, tu ne peux pas dire qu’il y ait du mal a cela; et puis c’etait plus fort que moi. Je mis mon papier aux cordes de ma harpe, comme sa Lettre etait, et je revins dans le salon. Je me sentais plus tranquille.

Il me tardait bien que cette Dame s’en fut. Heureusement, elle etait en visite; elle s’en alla bientot apres. Aussitot qu’elle fut sortie, je dis que je voulais reprendre ma harpe, et je le priai de l’aller chercher. Je vis bien, a son air, qu’il ne se doutait de rien. Mais au retour, oh! comme il etait content! En posant ma harpe vis-a-vis de moi, il se placa de facon que Maman ne pouvait voir, et il prit ma main qu’il serra… mais d’une facon!.. , ce ne fut qu’un moment: mais je ne saurais te dire le plaisir que ca m’a fait. Je la retirai pourtant; ainsi je n’ai rien a me reprocher.

A present, ma bonne amie, tu vois bien que je ne peux pas me dispenser de lui ecrire, puisque je le lui ai promis; et puis, je n’irai pas lui refaire du chagrin; car j’en souffre plus que lui. Si c’etait pour quelque chose de mal, surement je ne le ferais pas. Mais quel mal peut-il y avoir a ecrire, surtout quand c’est pour empecher quelqu’un d’etre malheureux? Ce qui m’embarrasse, c’est que je ne saurai pas bien faire ma Lettre: mais il sentira bien que ce n’est pas ma faute; et puis je suis sure que rien que de ce qu’elle sera de moi, elle lui fera toujours plaisir.

Adieu, ma chere amie. Si tu trouves que j’ai tort, dis-le-moi; mais je ne crois pas. A mesure que le moment de lui ecrire approche, mon coeur bat que ca ne se concoit pas. Il le faut pourtant bien, puisque je l’ai promis. Adieu. De… ce 20 aout 17**. LETTRE XIX CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY Vous etiez si triste, hier, Monsieur, et cela me faisait tant de pein