Lecture analytique la dent d’or

Lecture analytique la dent d’or

Introduction Fontenelle est a la fois un ecrivain et un scientifique. Il a publie ses principaux ouvrages a la fin du XVII° siecle mais ses idees annoncent le « Siecle des Lumieres ». Dans Entretiens sur la pluralite des mondes (1686), il vulgarise sous forme de dialogue philosophique les acquis recents de l’astronomie. Dans De l’origine des fables (1684) et l’Histoire des oracles (1687), il denonce la propension au merveilleux, qui a puissamment contribue a faire naitre des superstitions, et l’exploitation de ces superstitions par les ideologues religieux.

L’histoire celebre de « la dent d’or » est un bon exemple de son propos. Nous verrons qu’il y adopte la technique de l’apologue, c’est a dire d’un recit a visee argumentative. En conteur talentueux, il multiplie les procedes litteraires visant a seduire et a amuser le lecteur, pour mieux le convaincre. I – La structure d’un apologue L’etude de la composition du texte permet de cerner l’intention de l’auteur et d’analyser ses idees. 1°§ La these soutenue . La premiere phrase prone l’observation des faits, la methode experimentale, l’objectivite du savant : observons avant d’interpreter.

On peut considerer ce plaidoyer en faveur de l’observation comme la these principale du texte. La deuxieme phrase, sous forme de raisonnement concessif

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(« il est vrai que … mais ») indique le defaut qui pousse les hommes a l’erreur : la precipitation. Verifier les faits exige une patience, les gens presses preferent « courir » vers des explications toutes faites. 2°et 3°§ Un recit en guise de demonstration. La phrase du 2°§ constitue une annonce situant le lieu et le moment (en Allemagne, au XVI° siecle). On constate simultanement l’introduction du passe simple et des indices spatio-temporels : nous sommes bien dans un recit.

L’element initial de l’histoire est une evenement d’apparence surnaturelle : il est venu une dent d’or a un enfant de Silesie. Puis l’essentiel du texte est consacre a raconter la ruee des savants sur l’evenement, leurs polemiques, leurs theories visant a attribuer la merveille a une intervention divine. Enfin, apres l’intervention d’un orfevre, un denouement rapide nous apprend que la dent en or n’etait qu’une supercherie. 4°§ Elargissement du propos. Ce quatrieme paragraphe est celui qui permet a l’auteur de developper sa pensee profonde.

Il le fait en trois phrases qui sont trois etapes du raisonnement. La premiere phrase indique que l’erreur de methode commise par les pseudo-savants dans l’anecdote de la dent d’or se produit en realite « sur toutes sortes de matieres », c’est a dire dans bien d’autres domaines de la science et de la philosophie. Fontenelle nous invite donc a interpreter son histoire comme une anecdote symbolique dont la portee depasse de beaucoup les limites geographiques et historiques qui sont les siennes. Il nous invite a en generaliser les enseignements.

La deuxieme phrase prend pour cible la superstition : l’ignorance, nous dit Fontenelle, est moins grave que la croyance en de fausses verites (l’obscurantisme), et il reprend l’accusation du premier paragraphe : le manque de rigueur dans l’observation des faits. On retrouvera frequemment cet appel a la modestie du savant chez les philosophes du XVIII° siecle. Par exemple, dans l’article Philosophe de l’Encyclopedie : quand on ne sait pas, mieux vaut l’avouer. Enfin, la troisieme phrase condamne implicitement le tort cause a la science par les explications religieuses du monde. Nous n’avons pas les principes qui menent au vrai », dit-il : il entend par la les outils scientifiques susceptibles de nous permettre de comprendre les phenomenes naturels (reprise du theme de notre « ignorance »). Mais « nous en avons d’autres qui s’accommodent tres bien avec le faux » : quels sont ces « autres principes »? Un « principe » est une verite premiere, une regle elementaire. Les principes, autres que scientifiques, dont il est question ici ne peuvent etre que les principes de la religion. Or, ces « verites » de la religion « s’accommodent tres bien du faux » comme l’a montre l’histoire de la dent d’or.

Rien ne vaut mieux qu’un petit miracle pour renforcer la croyance des foules dans la bonte et la puissance de Dieu. Ainsi, on trouve deja chez Fontenelle cette satire de l’exploitation religieuse de la superstition populaire par les theologiens que l’on retrouvera frequemment au XVIII° siecle, notamment chez Voltaire (on pense par exemple au chapitre de Candide sur le tremblement de terre de Lisbonne). II – L’art de plaire Comme dit La Fontaine dans sa fable Le Lion et le patre, en parlant des histoires qu’il invente (les « feintes ») : « En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire ».

Plaire pour mieux instruire, pourrions-nous ajouter. Fontenelle a retenu la lecon du fabuliste. 1) La satire des faux-savants fait sourire le lecteur. De nombreux exemples d’ironie emaillent le texte. Les expressions « belle et docte replique », « grand homme », « tant de beaux ouvrages » sont de faux eloges qu’il faut bien entendu prendre a contre-pied pour comprendre la veritable pensee de l’auteur. C’est ce qu’on appelle parler par antiphrase. On note plusieurs moqueries concernant l’arrivisme de ces intellectuels qui multiplient les ouvrages inutiles pour profiter d’un effet de mode.

L’un d’entre eux est sense rediger son livre « afin que cette dent d’or ne manquat pas d’historien » : autrement dit, il affecte de presenter comme un devoir ce qui n’est en realite qu’une manifestation d’opportunisme, car tout montre dans le texte que ce ne sont pas les commentateurs qui manquent. De Libavius, Fontenelle nous dit que pour fabriquer son livre il « ramasse tout ce qui avait ete dit de la dent » : ce qui signifie qu’il se contente de compiler ce que les autres ont dit avant lui. Le verbe « ramasser » s’accompagne en outre de connotations pejoratives (on ramasse ce qui traine, des ordures).

L’accumulation des noms latins participe a la tonalite satirique du texte. L’habitude de latiniser son nom vient du moyen-age, a l’epoque ou les livres savants etaient rediges en latin. Mais au XVII° siecle, cette pratique etait desuete et on se souvient que Moliere s’en moquait deja dans ses personnages de medecins (Le Medecin malgre lui, Le Malade imaginaire). Ici, tous les noms sont latinises : Horstius, Rullandus, Ingolsteterus, Libavius. Cette accumulation est evidemment destinee a amuser le lecteur. 2) Les interventions directes du narrateur animent le recit.

On se rend compte en observant le texte que certaines phrases pourraient facilement etre retranchees du recit sans que la coherence de la narration s’en ressente. Ce sont des phrases de commentaire, meme si elles ne portent pas toujours les marques de premiere personne qui signalent l’implication personnelle du locuteur. La phrase qui constitue le 2° paragraphe fait apparaitre une premiere personne (« je ne puis m’empecher d’en parler ici) et annonce au lecteur qu’il va lire une histoire plaisante (« si plaisamment »). On croit entendre un conteur populaire qui tente d’attirer l’attention du public.

Un peu plus loin, le narrateur interpelle son lecteur (« vous ») pour lui faire remarquer l’absurdite de la theorie echafaudee par les theologiens : « Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux Chretiens, ni aux Turcs.  » On notera le ton familier de ce « figurez-vous ». Au moment d’en arriver au denouement, l’intervention de l’orfevre, le narrateur marque une pause dans son recit pour glisser une phrase ironique annoncant la chute sans la devoiler : « Il ne manquait autre chose a tant de beaux ouvrages, sinon qu’il fut vrai que la dent etait d’or. La phrase laisse deviner que la dent n’etait pas d’or, sans nous dire encore comment la supercherie fut devoilee. Enfin le recit se termine par un dernier commentaire soulignant la methode absurde suivie par les doctes : « mais on commenca par faire des livres, et puis on consulta l’orfevre.  » Toutes ces intrusions de l’auteur dans le recit proprement dit s’accompagnent d’un ton spontane, enjoue et familier propre a seduire le lecteur. 3) Le style de maxime produit un effet d’eloquence et de persuasion.

Le texte est aussi parseme de maximes, c’est a dire de phrases breves, rythmees, resumant une idee generale ou enoncant un precepte, une regle. La premiere phrase du texte en est un exemple. On y trouve plusieurs traits stylistiques caracteristiques du precepte : l’imperatif (« assurons-nous »), la construction en antithese (« fait/cause »). Le parallelisme de construction joint a l’antithese est la caracteristique de plusieurs des phrases qui terminent le texte : « mais on commenca par faire des livres, et puis on consulta l’orfevre » (le sujet est « on » dans les deux propositions, puis vient le verbe au passe simple suivi de son complement).

Les deux dernieres phrases fonctionnent de meme : « par les choses qui sont / par les choses qui ne sont point »; « nous n’avons pas les principes qui menent au vrai / mais nous en avons d’autres qui s’accommodent fort bien du faux ». La construction symetrique de la formule, par ailleurs redigee au present de verite generale, produit un effet percutant. C’est le style que l’on trouve dans les proverbes, les morales des fables de La Fontaine. Conclusion

On a donc avec ce texte un bon exemple de cette prose d’idees qui nait au XVII° siecle et va se developper avec les Lumieres : un plaidoyer en faveur de la rigueur scientifique, redige par un homme de sciences qui n’en est pas moins ecrivain, et qui s’exprime dans un style alerte, ironique, seduisant. L’argumentation cherche a se donner un tour plaisant et c’est pourquoi elle emprunte parfois la technique de l’apologue, c’est a dire du recit a portee didactique. Nous en avons un bon exemple avec la petite histoire de la dent d’or.