Le recit de theramene dans phedre

Le recit de theramene dans phedre

Dans la scene 6 du dernier acte de Phedre, Racine developpe un long recit dans lequel est racontee la mort du heros Hippolyte, injustement banni et maudit par son pere. Ce long developpement detaille l’horreur de cette mort tragique. Quelle est ici l’intention de l’auteur ? Pour repondre a cette question, nous etudierons d’abord les differents registres presents dans ce passage ainsi que leur importance. Puis nous nous demanderons quel est le role de cette scene. Avec ce recit commence la catastrophe au sens etymologique du terme grec qui signifie la fin, le denouement.

On n’est donc pas surpris de trouver ici le registre tragique. « Ce heros expire », c’est-a-dire qui est mort, doit sa fin a une fatalite imposee par les dieux. C’est constamment rappele dans le texte. Au vers 20, d’abord, par Hippolyte lui-meme : « Le ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie. » Puis c’est Theramene qui, au vers 28, voit dans cette cette scene que « des dieux triomphe la colere. » Enfin Thesee fait chorus qui, au vers 31, evoque les « inexorables dieux. On doit rattacher a cette serie le terme « malheureux » qui, au vers 6, signifie victime des coups du sort, de l’ineluctable destin. Au tragique est souvent associe le registre pathetique, qui ne manque

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pas non plus ici. Ainsi, c’est au moment ou Hippolyte est meconnaissable, qu’il n’est plus qu’un « corps defigure » (v. 27), que son pere le reconnait comme digne de lui : « O mon fils ! », s’ecrie Thesee. Ce pere infanticide est pitoyable, de meme que son fils qui meurt sans l’amour de son pere, ce qui n’augure d’aucun repos pour son ame apres la mort, « pour apaiser mon sang et mon ame plaintive. Enfin et surtout, ce chatiment tombe sur la tete de celui qui le meritait le moins ; cette contradiction est exprimee de facon saisissante dans le vers 20 dont les deux hemistiches opposent les deux termes : « Le ciel, dit m’arrache une innocente vie. » Un autre registre attendu ici est le registre epique, indispensable a la tragedie classique. Son exageration d’abord frappe les esprits : le sang du heros se repand sur les alentours au point de guider ceux qui tentent de lui porter secours, et c’est sur trois vers que Theramene l’evoque (v. 5-17). Le caractere heroique d’Hippolyte participe aussi au registre epique : au seuil de la mort, ses propos sont maitrises, tant sur la forme que sur le fond. Son alexandrin reste d’une regularite exemplaire et ses dernieres pensees vont a son pere, sans animosite, et a son amante, souhaitant a l’un et a l’autre reconciliation et apaisement : « Dis-lui qu’avec douceur il traite sa captive. » Toute cette scene provoque chez les spectateurs internes des reactions diverses.

Le registre lyrique est donc lui aussi bien present. Theramene a vu grandir Hippolyte dont il a ete le precepteur ; on voit combien cette mort l’affecte. Il dit sa « douleur » au vers 4, il court vers le corps « en soupirant », ce qui, au sens classique, exprime une forte peine. La suite de l’escorte n’est pas en reste : « De nos cris douloureux la plaine retentit » ; ce vers 10 amplifie l’emotion des presents. La douleur de Theramene perturbe d’ailleurs son recit, l’interrompt aux vers 4 et 5 : « Excusez ma douleur.

Cette image cruelle / Sera pour moi de pleurs une source eternelle » Le premier hemistiche du vers 4 est une didascalie interne : il signifie que Theramene s’est interrompu et s’en justifie. D’ailleurs la reprise est penible et embarrassee : « J’ai vu, Seigneur, j’ai vu… » Les propos de Thesee ne sont pas moins perturbes a l’evocation de ces evenements. Son premier vers n’a plus la regularite epique, mais s’enonce sur le rythme 3+9 syllabes : « O mon fils ! cher espoir que je me suis ravi ! » Les trois points d’exclamation sur les deux vers 30 et 31 montrent aussi l’afflux de ses emotions.

Cependant celles-ci sont assez contradictoires ; dans le vers 30, Thesee semble s’accuser puisqu’il est le sujet du verbe ravir ; le vers suivant place au contraire les dieux en position d’agent : « Inexorables dieux, qui m’avez trop servi ! ». Ceux-ci sont accuses a la fois de l’execution de la peine et de leur cruaute. Enfin son dernier vers rejoint le constat de Theramene : la vie entiere sera consacree au deuil d’Hippolyte. Le recit de Theramene remplace la representation directe de la scene, d’une part parce qu’elle serait techniquement impossible a representer, d’autre part parce que tant d’horreur choquerait les bienseances.

Or, paradoxalement, le recit insiste sur cette horreur : il faut se demander quel est le role de ce passage, quelles sont les intentions de Theramene et, au dela du personnage, quelles sont celles de Racine lui-meme dans un tel developpement. Le recit est d’abord narre a Thesee par Theramene. Celui-ci cherche a attendrir le pere et probablement a eveiller en lui un sentiment de culpabilite. En effet, d’une part, les propos que rapporte Theramene sont ceux ou Hippolyte evoque son amour pour Aricie : « Prends soin apres ma mort de la triste Aricie. Ces mots montrent indirectement qu’Hippolyte ne peut aimer Phedre ; leur authenticite est assuree par la proximite de la mort et par la generosite qui les accompagne. A cette revelation s’ajoute l’hypotypose : Theramene evoque longuement le corps meurtri d’Hippolyte, aux vers 4, 7, 9, 15, 16, 17, 19, 27, 28 et 29, soit sur dix vers ! A l’innocence de la victime, il oppose les souffrances et les ravages physiques qui lui ont ete imposes, et il y insiste afin que son interlocuteur mesure bien les consequences de ses decisions. Et on a vu que Thesee, pris par le remords, commence a regretter sa propre cruaute.

Celle des dieux est elle aussi mise en evidence par le recit, et de differentes manieres. En effet, d’une part, le heros avait tue le monstre, se liberant ainsi du chatiment de Neptune. Or l’acharnement du destin est plus fort qu’Hippolyte et son ironie est cruelle : c’est avec ses propres chevaux que les dieux choisissent de le tuer, « les chevaux que sa main a nourris. » Hippolyte est ainsi une fois de plus trahi par ceux qui lui sont les plus proches. Cette ironie cruelle des dieux est renforcee par l’etymologie du nom : Hippolyte signifie celui qui delie les chevaux, qui leur rend leur liberte.

Ces dieux sont donc bien cruels qui abandonnent le corps de leur victime au pied du cimetiere parental, comme pour bien montrer que cette mort n’a rien d’accidentel, de hasardeux. Devant ce malheur, le recit montre encore que les personnages se hierarchisent par leurs reactions. Theramene, personnage secondaire, craint les dieux, il s’epouvante quand il voit que « triomphe la colere divine » (v. 28). Thesee, lui, est accusateur au vers 31, reprochant les dieux d’avoir favorise son propre aveuglement ; ceux-ci en effet connaissaient evidemment l’innocence de l’accuse : « Inexorables dieux qui m’avez trop servi ! Enfin, Hippolyte, au vers 20, constate sans s’y arreter la cruaute du destin, avec un detachement digne du heros de la tragedie classique. Il faut enfin ajouter que ce recit assure le role cathartique que Racine assigne a la tragedie a la suite d’Aristote. Tant de desordre, tant de souffrances, tant de regrets doivent faire horreur au spectateur et le prevenir des dangers que produisent les exces des passions. Le seul but de ce long recit n’est pas de raconter ce qu’on ne peut pas montrer sur scene. On voit que les intentions de l’auteur sont ici multiples, touchant aussi bien a la suite de l’action qu’a l’avenir des personnages.