Le libraire de gerard bessette : herve jodoin, personnage indifferent ou contestataire ?

Le libraire de gerard bessette : herve jodoin, personnage indifferent ou contestataire ?

Quelque chose de particulier se trame au Quebec dans les annees 50. Ce qui sera la Revolution tranquille n’apparait pas du jour au lendemain. Une certaine energie bouillonne deja dans l’esprit de certains individus et a l’aube des annees 60, une idee commence a rallier les gens : le Quebec doit reprend la place qui lui convient. Le roman Le Libraire temoigne de ce contexte socio-historique. Herve Jodoin, personnage indifferent ou contestataire ? Cette desinvolture n’est-elle pas le reflet d’une certaine contestation ?

Nous etudierons tout d’abord le detachement dont fait preuve le personnage principal ; nous verrons ensuite la maniere dont il conteste les valeurs etablies. Herve Jodoin montre effectivement une certaine indifference face a la vie. Tout d’abord, il ne semble pas interesse aux etres humains. Il n’aime pas les contacts avec les autres et essaie de les reduire au minimum. Il ne repond pas si cela ne lui semble pas necessaire et replique encore moins aux « matrones qui ont essaye de [lui] tirer les vers du nez » (p. 10).

Un des facteurs de choix de la buvette Chez Treffle a ete « la discretion du personnel » a qui il a averti qu’il voulait « la paix » (p. 14). A la librairie, il n’a aucun contact

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avec les trois vieilles filles qui travaillent avec lui. Ces journees se passent donc dans une « paix relative » ou il doit tout de meme emettre de temps en temps « un grognement ». Et quand une des employees lui demande son aide, il lui repond froidement de se debrouiller : « Ce n’est pas sa bouderie qui m’empeche de dormir… » (p. 25). Il essaie egalement de se debarrasser de ses clients le plus vite possible.

Il supporte la presence de sa maitresse pour ce qu’elle lui apporte mais on voit bien qu’il desire le minimum de contact avec elle ; il se moque de ce qu’elle peut ressentir pour lui et de toute facon, il n’en voit pas l’interet. Et il en est de meme pour tous les personnages du roman. Ensuite, Herve Jodoin semble insensible a l’univers environnant et aux lieux qu’il frequente. Il choisit Chez Treffle entre autres pour sa situation geographique car l’etablissement se trouve a egale distance de la librairie et de sa chambre, seulement dix minutes de marche.

Il declare : « Comme je deteste les deplacements, je desirais me loger le plus pres possible de mon travail. » (p. 9) Il choisit sa place habituelle a la taverne en fonction de son cote pratique. Il n’a en effet pas grande distance a parcourir pour aller aux toilettes : « c’est l’endroit le plus chaud et celui qui me demande le moins de deplacement quand je dois aller me soulager » (p. 12). Finalement, il eprouve une indifference marquee a l’existence en general. Il cherche a diminuer l’ennui et l’importance des choses.

La desuetude des objets, des informations, des etablissements ne le derange nullement, que ce soit un vieux plan du village ou le journal local. C’est donc un etre indifferent a tout ce qui l’entoure qu’incarne le personnage principal. Malgre ce semblant d’indifference, Herve Jodoin fait figure de contestataire, a sa maniere. En premier lieu, Jodoin conteste l’autorite de la parole d’autrui, qu’il s’agisse du cure, du patron ou du milieu ambiant. Peu importe son attitude, ce personnage, meme s’il semble se soumettre a tout, affronte l’univers : c’est l’individu qui oppose la collectivite.

A son ancien collegue Nault qui lui demande s’il aime toujours les livres, il repond avec ironie que « les livres brulaient moins longtemps que le charbon, mais que, faute d’autre combustible, il [lui] arrivait de [s’]en servir. » (p. 21) Cet etre antisocial est plutot silencieux mais ces rares paroles s’expriment avec force et intelligence. Il ne parle pas s’il n’en voit pas l’interet mais ces repliques, meme si elles sont ambigues a force d’ironie, sont souvent cinglantes et sont toujours porteuses d’un message.

En second lieu, Herve Jodoin defie l’ordre et l’autorite clericale : la suprematie du pouvoir religieux est denoncee par plusieurs moyens dans ce recit. Jodoin refuse de se soumettre a la deficiente et alienante autorite religieuse de son epoque. Son indifference face a l’arrivee du cure a la libraire, qu’il reconnait « parce que les trois vieilles filles l’ont salue par son titre » (p. 65) demontre son peu d’interet pour la religion catholique. Jodoin se revele un etre marginal, ne se preoccupant pas de ce qui se passe a l’Eglise, pronant plutot des valeurs individuelles. Deuxiemement, les services religieux m’ennuyaient et je n’en voyais pas la necessite » (p. 114). En vendant un livre « interdit » a un etudiant, il va heurter de front les theses du clerge. Finalement, il rejette en bloc les modeles traditionnels. La famille, valeur sacree de la societe quebecoise, semble absente de ce roman. L’accent est litteralement mis sur le « je », le sujet, l’individu. Voici la seule description d’une famille : « Il y avait quelques abrutis qui attendaient dans la salle, entre autres une famille de cinq personnes avec un mioche morveux qui chialait continuellement. (p. 88). D’autre part, Jodoin s’empresse d’etaler au grand jour de nouvelles m? urs sexuelles. Le libraire ne se cache pas de son libertinage avec Rose : « Apres le cinquieme ou le sixieme verre, je lui ai pris la main, rugueuse, et je me suis mis a la peloter gentiment. Elle a reagi avec une vitesse surprenante. » (p. 81) L’allusion au mariage de Rose Bouthiller n’est guere plus tendre tout comme les propos qu’elle tient au sujet de son mari, un « bon a rien, un sans-c? r, un flanc mou, une crapule de la pire espece et un saligaud comme il ne s’en fabrique plus » (p. 55 et 78) Herve Jodoin est-il un etre indifferent ou contestataire ? Personnage plutot silencieux et antisocial, il semble indifferent a ce qui l’entoure, autant les etres humains, l’univers environnant et les lieux qu’il frequente que l’existence en general. Mais il n’hesite pas a prendre la parole lorsque cela lui semble necessaire. A sa maniere, il conteste l’autorite de la parole d’autrui, l’autorite catholique et les modeles traditionnels.

Desireux de denoncer le vecu social, cet anti-heros s’engage, a sa facon, dans le debat de societe qui secoue le Quebec. Pour lui, c’est la rebellion tranquille par l’indifference aux normes etablies. Le Libraire est un recit plus complexe qu’il n’y parait a premiere vue. L’histoire personnelle du personnage d’Herve Jodoin rencontre celle de l’histoire collective et politique du Quebec qui a pour but de reinventer un Quebec moderne, un Quebec qui retrouve une fierte perdue. Nombre de mots : 890