Le langage

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Le Langage et l’ethique de la parole Cours Introduction Si l’element symbolique en general constitue le socle de la culture, le langage est la condition de toute vie humaine et sociale. Il y a une grande difference entre le langage humain et le langage animal. Le cri des animaux exprime un affect, une emotion, parfois il annonce un comportement ou repond a celui d’un congenere. Il y a donc communication. Pourtant ce langage n’est pas articule en phrases, il n’est donc pas intelligent au sens ou il n’exprime pas la pensee logique.

D’autre part les animaux communiquent a l’aide de signaux ayant une signification precise et limitee (sinon unique). Tandis que le langage humain, intentionnel, conscient, souvent imprevisible ouvre des usages et des significations multiples, voire infinis. L’apparition de la faculte linguistique est un phenomene long, lie a l’evolution de la boite cranienne et aux techniques de fabrication d’outils de l’Homo habilis (plus de 2 millions d’annees) jusqu’a l’Homo sapiens beaucoup plus recent : « outils pour la main et langage pour la face sont deux poles d’un meme dispositif » affirme Leroi-Gourhan.

En realite nous avons trois notions bien distinctes et trois series de problemes. 1° D’abord la langue : la langue represente un

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systeme particulier de mots, un ensemble fixe dans une societe donnee (ainsi parle-t-on de la langue francaise ou anglaise), un pur produit de l’histoire sociale et culturelle. La langue est definie generalement comme un systeme de signes. 2° Le langage lui-meme se definit comme la principale faculte humaine de communication. Elle est universelle, tous les hommes la possedent malgre les handicaps ou les pathologies possibles.

Le probleme est celui de la finalite de cette fonction : d’abord expression de soi, ou d’abord communication avec l’autre ? 3° La parole designe l’acte individuel par lequel s’exerce concretement la fonction du langage, et ceci grace aux organes de la phonation (glotte, pharynx, etc. ). Comme tout acte, cet acte de parole suppose un sujet. Et comme tout acte encore, il peut changer la realite : la parole n’est pas sans consequences ! La parole represente un pouvoir, un moyen pour le sujet d’influencer autrui et de transformer le monde ; c’est aussi et avant tout l’occasion de signifier son propre desir.

C’est pourquoi il sera interessant de poser le probleme d’une ethique de la parole. Peut-on tout dire ? Quand faut-il prendre la parole ? Qu’est-ce qu’une parole vraie, authentique ? Qu’est-ce que bien se parler les uns les autres ? I – LA CONSTITUTION DU LANGAGE 1. Le signe linguistique 1° La langue est composee de signes. Le signe, pris en un sens tres general, est un outil de representation : il remplace quelque chose pour quelqu’un. Le signe s’adresse a quelqu’un et evoque pour lui un objet ou un fait – passe, present, ou avenir – en l’absence de ceux-ci. 2° Les signes linguistiques presentent un aspect oral et un aspect ecrit.

On distingue classiquement trois grands types de notations ecrites apparues dans l’histoire (depuis 4000 ans av. J. -C. ). 1° Les pictogrammes sont des dessins complexes ou une serie de dessins fixant un contenu sans se referer a sa forme linguistique (chez les Indiens d’Ameriques, les Esquimaux…). Il n’y a pas de rapport entre le langage oral et le langage ecrit. 2° Les ideogrammes (parfois appeles logogrammes) sont des marques des differents mots : contrairement au precedent, ce type d’ecriture est deja ordonne (exemple : les Chinois). 3° Les phonogrammes sont des marques des elements minimaux de la langue parlee : les phonemes.

Les signes ecrits, les lettres, sont des transcriptions plus ou moins fideles des phonemes oraux. Ces ecritures phonetiques (arabe, hebreu, latin, grec, francais, etc. ) sont incontestablement les plus recentes et aussi les plus complexes. 2. L’arbitraire du signe Contrairement aux symboles (donc aussi aux pictogrammes), les signes qui composent la langue ne ressemblent pas aux choses : on dit qu’ils sont conventionnels ou arbitraires. Le symbole au contraire est un signe qui ressemble a l’objet signifie (comme les signaux visuels du code de la route ressemblent aux divers obstacles rencontres sur la route). ) Signe et referent. Le signe ne se caracterise pas d’abord par sa relation avec une chose mais par sa relation avec les autres signes. C’est pour cela que la langue est un systeme. Rappelons qu’un “systeme” est, selon l’expression de Condillac, « la disposition des differentes parties d’un art ou d’une science dans un ordre ou elles se soutiennent toutes mutuellement et ou les dernieres s’expliquent par les premieres.  » Certes le signe (un mot par exemple) possede ce qu’on appelle un referent dans la realite (une chose ou une classe de choses).

Mais il n’est pas lie a ce referent par quelque lien naturel ou necessaire ; au contraire d’apres le linguiste Ferdinand de Saussure, ce lien doit etre considere comme conventionnel et arbitraire. Il n’y a aucun lien magique entre le chat et le mot « chat », aucune ressemblance. Il n’y aucune raison d’appeler un chat « chat », tout simplement parce que si le mot chat n’existait pas a cote, par exemple, du mot « lynx », eh bien on appellerait sans doute les chats « lynx »… Bien sur la « magie » ancienne etaient fondee sur la croyance inverse : les mots etaient censes refleter les choses !

Une chose, un mot ; le mot, la chose. D’ou la superstition qui entouraient certains mots “magiques” : manier le mot, c’etait manier la chose ! Appeler le demon par son nom, c’etait le faire sortir de sa boite. En revanche les liens qu’entretiennent les signes entre eux dans la langue sont tout a fait essentiels et determinants. « Dans la langue il n’y a que des differences » ecrit Saussure. Cela explique tout simplement le sens des mots ! « Dans la langue il n’y a que des differences. (… ) Ce qu’il y a d’idee ou de matiere phonique dans un signe importe moins que ce qu’il y a autour de lui dans les autres signes.

La preuve en est que la valeur d’un terme peut etre modifiee sans qu’on touche ni a son sens ni a ses sons, mais seulement par le fait que tel autre terme voisin aura subi une modification. (… ) De meme les synonymes « craindre, redouter » n’existent que l’un a cote de l’autre; “craindre” s’enrichira de tout le contenu de “redouter” tant que “redouter” n’existera pas. Meme, allons plus loin: “chien” designera le loup tant que le mot “loup” n’existera pas. Le mot, donc, depend du systeme; il n’y a pas de signes isoles. (… ) Si vous augmentez d’un signe la langue, vous diminuez d’autant la signification des autres.

Reciproquement, si par impossible on n’avait choisi au debut que deux signes, toutes les significations se seraient reparties sur ces deux signes.  » (Saussure) b) Signifie et signifiant. Mais la constitution du signe est un peu plus complexe, d’autant que le referent n’en fait pas lui-meme partie. Le signe se compose d’un signifie et d’un signifiant, c’est-a-dire d’un contenu et d’une forme. Le signifie est l’ensemble de ses significations et de ses usages, tout ce qui compose le sens du mot. Le signifiant est son aspect materiel, a la fois ecrit (avec ses lettres) et oral (sa prononciation).

Il n’empeche, selon Saussure, le lien entre le signifie et le signifiant n’est pas moins arbitraire que le lien entre signe et referent : une simple comparaison entre les langues suffit pour nous en convaincre. “Ainsi l’idee de «s? ur» n’est liee par aucun rapport interieur avec la suite de sons s—o—r qui lui sert de signifiant ; il pourrait etre aussi bien represente par n’importe quelle autre : a preuve les differences entre les langues et l’existence meme de langues differentes : le signifie «b? uf» , a pour signifiant b—o—f d’un cote de la frontiere, et o—k—s (Ochs) de l’autre. (Saussure) Le fait que certaines onomatopees et exclamations semblent mimer les phenomenes reels ne doit pas nous leurrer : il s’agit en fait de cas assez rares et donc d’importance secondaire. Ce probleme de l’arbitraire du signe fut deja aborde par Platon dans son dialogue Cratyle, ou les deux personnages, Cratyle et Hermogene, defendent des theses contraires : le premier pense que si le nom represente justement l’objet, il doit lui ressembler jusque dans ses elements derniers (cad que certaines lettres, par exemples, representeront mieux la douceur, d’autres la durete, etc. ; mais le nom “sklerotes” (durete) par exemple, contient une lettre (le “l”) qui evoque au contraire la douceur ; or le nom “sklerotes” est cependant comprehensible ; par consequent l’on doit se ranger a l’avis d’Hermogene et dire plutot que le mot represente la chose et son sens grace a une part de convention (ce que Saussure appelle l’”arbitraire”). 3) La critique du signe 1° Pourtant la theorie du signe, qui a eu l’avantage, pour la premiere fois, de permettre d’etudier la langue comme un systeme rigoureux soumis a des lois et des structures ordonnees, est aujourd’hui critiquee.

On ne considere plus que la langue est d’abord un systeme de signes, mais plutot qu’elle est un support du discours. C’est l’enonce, c’est-a-dire la phrase, qui est la veritable unite elementaire du langage. 2° D’abord la theorie du signe reduit abusivement le langage et ses enonces a une unite elementaire qu’elle appelle “signe” mais qui repose en realite sur le “mot”. Or il est de plus en plus difficile d’admettre que l’unite minimale de la langue soit le mot. En effet, le mot n’obtient sa signification complete que dans une phrase, c’est-a-dire dans un rapport grammatical ou plus precisement syntaxique.

D’autre part, ce meme mot est decomposable en elements morphologiques, les morphemes, plus petits que lui, porteurs eux-memes de signification. Par exemple dans les mots donner, don, donneur, on peut isoler le morpheme don-, qui implique l’idee d’offre, et les morphemes -er, -, -eur qui attribuent diverses modalites a la racine don-. Enfin, la signification de ce mot ne sera complete que si on l’etudie dans un discours, en tenant compte des circonstances entourant la prise de parole. 3° D’autre part, la notion de l’arbitraire du signe a ete remise en question.

Il s’agit en realite d’un faux probleme. Il n’y a evidemment aucun rapport “naturel” ou “necessaire” entre un mot et une chose ou meme entre un mot et une idee representee ; mais il y a bien un rapport quand meme etabli par l’usage et ses evolutions selon des lois qui echappent en grande partie aux usagers de la langue (et parfois meme aux linguistes ! ). II – LES FONCTIONS DU LANGAGE A – Une fonction d’expression 1) Exprimer les passions et les affects 1°Quand on se demande, pourquoi le langage, pourquoi ce besoin de parler, on est tente justement de repondre comme Lucrece : par besoin ! Quant aux divers sons du langage, c’est la nature qui poussa les hommes a les emettre, et c’est le besoin qui fit naitre les noms des choses: a peu pres comme nous voyons l’enfant amene par son incapacite meme de s’exprimer avec la langue, a recourir au geste qui lui fait designer du doigt les objets presents. ” L’expression du besoin et le besoin de communiquer semblent d’emblee aller de paire. 2° Pourtant certains philosophes ont vu surtout dans le langage, notamment sous son aspect phonique, une premiere expression des passions.

L’on peut en effet considerer que la tonalite et l’accent, si importants, expriment en priorite le niveau affectif du sujet. “Ce n’est ni la faim, ni la soif, mais l’amour, la haine, la pitie, la colere, qui leur ont arrache les premieres voix. Les fruits ne se derobent point a nos mains ; on peut s’en nourrir sans parler ; on poursuit en silence la proie dont on veut se repaitre : mais pour emouvoir un jeune c? ur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes.

Voila les plus anciens mots inventes, et voila pourquoi les premieres langues furent chantantes et passionnees avant d’etre simples et methodiques. (Rousseau, Essai sur l’origine des langues “ (1781). On remarque tout d’abord que l’expression des passions ne s’effectue nullement en dehors de la communication. Simplement, insister sur les passions plutot que sur le besoin revient a humaniser d’emblee le langage, car pour Rousseau la passion et la sensibilite representent les qualites essentielles de l’homme, a cote de la raison qui intervient plus tard dans le processus d’education et de « perfectionnement ».

Cela revient aussi a pretendre que le langage n’a pas seulement une fonction utilitaire ; d’emblee il s’avere ludique, seducteur, passionne, si humain ! 2) Exprimer la pensee en general 1° Pour Descartes au 17e, les choses sont claires : l’homme parle parce que l’homme pense d’abord, le langage n’a d’autre fonction que d’exprimer la pensee. C’est en ce sens que le langage est le propre de l’homme. Descartes tente de le demontrer ainsi : “Or, il est, ce me semble, fort remarquable que la parole, etant ainsi definie, ne convient qu’a l’homme seul.

Car, bien que Montaigne et Charon aient dit qu’il y a plus de difference d’homme a homme, que d’homme a bete, il ne s’est toutefois jamais trouve aucune bete si parfaite, qu’elle ait use de quelque signe, pour faire entendre a d’autres animaux quelque chose qui n’eut point de rapport a ses passions; et il n’y a point d’homme si imparfait, qu’il n’en use; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensees.

Ce qui me semble un tres fort argument pour prouver que ce qui fait que les betes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensee, et non point que les organes leur manquent”. Ou l’on voit tres nettement que, pour Descartes, c’est le langage qui derive de la pensee et non l’inverse. 2° Cependant des amendements considerables seront apportes a la theorie classique. Le rapport pensee/langage (de la pensee vers le langage) n’est pas remis en cause, mais avec Rousseau ou Hegel par exemple il n’est plus question d’envisager la pensee sans le langage. Il faut donc enoncer des propositions, il faut donc parler pour avoir des idees generales ; car sitot que l’imagination s’arrete, l’esprit ne marche plus qu’a l’aide du discours”. (Rousseau). —”Nous n’avons conscience de nos pensees, nous n’avons des pensees determinees et reelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les differencions de notre interiorite, et que par suite nous les marquons de la forme externe, mais d’une forme qui contient aussi le caractere de l’activite interne la plus haute.

C’est le son articule, le mot, qui seul nous offre une existence ou l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par consequent, vouloir penser sans les mots, c’est une tentative insensee. (… ) On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu’il y a de plus haut c’est l’ineffable… Mais c’est la une opinion superficielle et sans fondement; car en realite l’ineffable c’est la pensee obscure, la pensee a l’etat de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi, le mot donne a la pensee son existence la plus haute et la plus vraie. (Hegel) 3° Une pensee ineffable et inexprimable ? – Neanmoins, certains philosophes contemporains, comme Bergson, ont dissocie la pensee et le langage, en conservant un avantage a la pensee. Il existerait aux yeux de Bergson une pensee intuitive non rationnelle, un au-dela des carcans du langage logique ou utilitaire, et donc aussi une realite ineffable, interieure : la duree. Autres exemples, Wittgenstein : « Il y a assurement de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’element mystique. Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. Il est difficile evidemment de concevoir l’inexprimable – qui par la-meme devrait etre tu ou bien montre –, toutefois l’on pourrait tenter d’isoler deux cas de figure : l’ineffable et l’indicible. Le premier equivaudrait a un « trop-a-dire » comme dans la passion ou le sublime, tandis que le second se tiendrait en un « rien-a-dire » (l’horreur, la mort propre ? ). On pourrait egalement soutenir, aux antipodes de Descartes, que le corps pense a sa maniere comme inconsciemment, donc sans les mots (these de Nietzsche qui rapporte la communication verbale au phenomene peripherique et tardif de la conscience).

On pourrait se demander s’il n’existe pas un langage du corps, non verbalise : la danse, l’erotisme ? 4° Pourtant, selon la science linguistique moderne, il ne saurait y avoir de “reste” inexprimable, inaccessible au langage et reserve a la pensee. Car pensee et langage, en somme, sont une seule et meme chose. Pas de pensee sans mots et pas de mots sans pensee. Quant au langage corporel… le corps n’est-il pas lui-meme eduque, dresse, sensibilise, erotise a l’aide des mots ? 3) Exprimer la pensee logique (raison) : les structures grammaticales du langage traduisent-elles les structures logiques de l’esprit humain ? ° Traditionnellement, la grammaire se definit comme l’etude des formes et des constructions de la phrase (elle se confond de plus en plus avec la syntaxe). En traitant des categories grammaticales, la grammaire traditionnelle distingue: les parties du discours (substantif, adjectif, etc. ) les modalites (genre, nombre, temps, etc. ) et les relations syntaxiques (rapport entre les deux precedentes). 2° Une question se pose : ces categories marquent-elles des elements et des rapports d’ordre specifiquement linguistique, ou sont-elles au contraire une simple transposition de notions logiques liees a l’entendement et a la raison ?

Depuis Aristote et jusqu’au XVIIIe siecle, les philosophes ont souvent voulu imposer l’adequation de la grammaire a la logique. C’est la these rationaliste classique. Voici ce qu’ecrit l’Abbe Froment, 1756 : « Comme il n’y a qu’une grammaire dans le monde pour toutes les langues, parce qu’il n’y a qu’une logique pour tous les hommes, il ne faut pas etre surpris de trouver dans une langue, quelque singuliere qu’elle soit, les memes principes et les memes regles que dans les autres langues mais, outre ces principes communs et ces regles generales, chaque langue a ses tours propres et ses usages particuliers » ° Pour Chomsky (linguiste contemporain), les regles et les structures de la “grammaire universelle” reproduisent certains schemas mentaux, plus biologiques que logiques : « La grammaire est un systeme de regles et de principes determinant les proprietes formelles et semantiques des phrases. On utilise la grammaire, en interaction avec d’autres mecanismes mentaux, parler et comprendre une langue. (… )

Definissons la “grammaire universelle” (GU) comme le systeme des principes, des conditions et des regles qui sont des elements ou des proprietes de toutes les langues humaines, pas simplement par accident, mais par necessite — necessite biologique et non logique, evidemment. Ainsi on peut considerer que GU exprime l’« essence du langage humain ». GU ne variera pas selon les individus. Elle specifiera l’etat auquel aboutit l’apprentissage du langage quand celui-ci se fait avec succes.

L’objet de l’apprentissage, la structure cognitive acquise, aura les proprietes de GU, tout en possedant aussi d’autres proprietes, des proprietes contingentes. Toutes les langues humaines seront conformes a GU; leurs differences tiendront a ces proprietes contingentes.  » (Chomsky) 4° Mais ce point de vue un peu trop biologiste, supposant une sorte de « nature humaine », est conteste par d’autres linguistes. Benjamin Lee Whorf, par exemple, soutient que c’est bien plutot la nature de chaque langue qui determine les schemas mentaux, voire meme les idees communes et les prejuges.

Son point de vue est davantage sociologique :“La formulation des idees n’est pas un processus independant, strictement rationnel dans l’ancienne acception du terme, mais elle est liee a une structure grammaticale determinee et differe de facon tres variable d’une grammaire a l’autre. Nous decoupons la nature suivant les voies tracees par notre langue maternelle. ” Donc on peut parfaitement imaginer que notre intelligence se developpe differemment, non seulement selon notre degre d’apprentissage du langage, ce qui est assez evident, mais en fonction de la langue meme que l’on parle. ° Un langage formalise pour la logique et pour la science ? – Le langage naturel semble un pietre instrument pour les besoins de rigueur et meme d’exactitude de la science. Celle-ci cherche donc regulierement a “formaliser” un langage specifique, un langage astreint a des regles strictes et meme parfois reduit a des symboles mathematiques. Leibniz, le premier, reva d’une “langue universelle” a la fois simple et juste. Depuis, ce projet a ete partiellement realise par la logique mathematique (Frege).

Mais une telle langue, entierement formalisee, n’est finalement utile qu’aux mathematiques elles-memes ne peut pretendre exprimer le reel dans sa diversite. Cette fonction d’expression, mais aussi de signification, semble donc averee. Pourtant, comment imaginer qu’elle puisse exister en dehors de toute situation sociale de communication ? B) Une fonction de communication 1) Nommer, demander, prendre possession du monde 1° Quel besoin ont donc les hommes de nommer les choses ?

Toujours cette meme immaturite de l’homme a la naissance qui le voue a la dependance a l’autre et donc au langage pour survivre. Au depart l’enfant designe la chose qu’il convoite, puis il la nomme des qu’il dispose du mot, c’est-a-dire des qu’on le lui apprend. Dans l’usage quotidien de la parole, la demande est essentielle, prioritaire ! Elle n’est precedee que par le cri. Et la nomination equivaut alors a une veritable prise de possession de la chose, en meme temps qu’une affirmation de soi. ° Mais l’on ne saurait se limiter au besoin : il en va de notre “installation” dans le monde, de notre pouvoir d’exister vraiment. Dans la Traversee du miroir, Lewis Carroll rapportait un dialogue entre Alice et un moustique, dans lequel le moustique faisait remarquer a Alice qu’il etait inutile pour les insectes d’avoir des noms, puisqu’ils etaient incapables d’y repondre. A quoi Alice repondait : “A eux, ca ne sert a rien, mais j’imagine que cela a une utilite pour les gens qui les nomment. Autrement pourquoi les choses auraient-elles des noms ? Parler est le moyen premier et essentiel dont les hommes disposent pour maitriser le monde : nommer les choses et les idees est la condition et le debut de la connaissance grace a quoi on s’approprie symboliquement le monde, c’est-a-dire aussi qu’on fait sa place dans la societe. 2) Une fonction sociale 1° La communication est proprement la fonction sociale du langage, en tant qu’un acte de discours s’adresse toujours a quelqu’un (de meme que le signe, a-t-on dit, represente quelque chose pour quelqu’un). Cette fonction est donc premiere, voire principale.

Deja Locke en 1690 : « Lorsqu’un homme parle a un autre, c’est afin de pouvoir etre entendu ; le but du langage est que ces sons ou marques puissent faire connaitre les idees de celui qui parle a ceux qui l’ecoutent.  » 2° Donc le langage est d’abord une fonction sociale de communication avant d’etre une faculte personnelle d’expression. Un individu, meme normalement constitue biologiquement, n’apprendrait jamais a parler tout seul. Il n’en a pas les moyens, meme physiologiques. En effet le son linguistique est produit par ce qu’on appelle improprement les “organes de la parole”.

Or comme le remarque le linguiste Sapir, au fond, “il n’y a, a proprement parler, pas d’organes de la parole ; il y a seulement des organes qui sont fortuitement utiles a la production des sons du langage. ” Cela prouve bien que langage est une fonction sociale et non pas biologique, rendue pourtant possible par le fonctionnement biologique. On arrive a localiser les differentes manifestations materielles du langage dans divers centres cerebraux : le centre auditif commande l’audition du sens; les centres moteurs, les mouvements de la langue, des levres, du larynx, etc. le centre visuel, le travail de reconnaissance visuelle necessaire dans la lecture, etc. Mais tous ces centres ne controlent que des parties du langage, car la synthese se s’effectue qu’au niveau social de l’echange, de l’apprentissage, de la pratique effective du langage. 3° Il existe un “schema communicationnel” type degage par Roman Jakobson, montrant que le langage se fait d’emblee a plusieurs : “(… ) tout acte de parole met en jeu un message et quatre elements qui lui sont lies : l’emetteur, le receveur, le theme du message, et le code utilise. (… Je pense que la realite fondamentale a laquelle le linguiste a affaire, c’est l’interlocution — l’echange de messages entre emetteur et receveur, destinateur et destinataire, encodeur et decodeur. “ 3) L’evolution de cette fonction. Les 3 phases La fonction de communication apparait avec le langage lui-meme mais a du se developper dans sa complexite selon trois phases successives (selon le prehistorien Leroy-Gourhan) : une phase de communication pratique, une phase de communication indirecte (le recit), et une derniere phase ou l’homme exprime ses sentiments et ses idees. Le langage du Neanderthalien ne devait pas differer beaucoup du langage tel qu’il est connu chez les hommes actuels. Essentiellement lie a l’expression du concret, il devait assurer la communication au cours des actes, fonction primordiale ou le langage est etroitement lie au comportement technique ; il devait aussi assurer la transmission differee des symboles de l’action sous forme de recits. Cette seconde fonction a du emerger progressivement chez les Archanthropiens, mais il est difficile d’en faire la demonstration. Enfin, au cours du developpement des Paleanthropiens, apparait une roisieme fonction, celle dans laquelle le langage depasse le concret et le reflet du concret pour exprimer des sentiments imprecis dont on sait a coup sur qu’ils entrent pour une part dans la religiosite. “ (A. Leroi-Gourhan, le Geste et la Parole) 4) Une fonction de normalisation. Code et interdits. Parler c’est utiliser une langue (le francais, par ex. ), et une langue, comme le note Emile Benveniste, reflete une culture donnee avec notamment ses normes et ses interdits. On dira donc que la langue impose un code a ses utilisateurs. “Langue et societe ne se concoivent pas l’une sans l’autre. … ) J’appelle culture le milieu humain, tout ce qui, par-dela l’accomplissement des fonctions biologiques, donne a la vie et a l’activite humaine forme, sens et contenu. La culture est inherente a la societe des hommes, quel que soit le niveau de civilisation. Elle consiste en une foule de notions et de prescriptions, aussi en des interdits specifiques (… )” (Benveniste). De fait, comme la culture, la langue contient des interdits et toute la grammaire est la pour indiquer ce qu’il est possible et ce qu’il n’est pas possible de dire…

Remarquons a l’inverse que si la langue est l’outil par lequel se formule, voire se fabrique les interdits, il n’y aurait pas d’exercice possible du langage sans que n’existe une Loi sous-jacente aux lois, une regle de culture plus fondamentale que les regles juridiques, une loi constituante pour le psychisme de tout homme car elle lui permet normalement acceder au desir via la demande, il s’agit bien sur de l’interdit de l’inceste… Si cet interdit n’etait pas observe, quel besoin auraient les hommes de parler ? Ou plutot quel desir ?

Ne seraient-ils pas dans la realisation absolument mortelle de leur desir le plus secret, le plus originel, si l’on en croit Freud, a savoir le desir incestueux ? 5) Les pouvoirs de la parole et les aspects « performatifs » du langage : « quand dire c’est faire » (Austin) 1°En evoquant les « pouvoirs de la parole », on ne fait pas allusion a quelque croyance sur sa puissance « magique »… On veut juste rappeler que « dire » revient souvent (sinon toujours) a agir. La communication intersubjective agit forcement sur les sujets. °J. -L. Austin (Quand dire, c’est faire, 1963) est l’auteur d’une theorie des actes de langage, qui  tend a depasser la simple theorie de la communication. Il distingue au depart les enonces constatifs, c’est-a-dire les enonces au mode indicatif qui decrivent des etats de choses dans le monde et qui sont susceptibles de verite ou de faussete, et les enonces performatifs, (du verbe anglais to perform, accomplir), ceux dont l’enonciation revient, dans certaines circonstances, a la performance d’une action (par ex. “Je declare la seance ouverte” : la seance est donc ouverte). Austin demontre ainsi qu’il est des cas ou parler ce n’est pas seulement decrire ce que l’on est en train de faire, ou affirmer qu’on le fait — c’est le faire. Il en resulte que le langage est surtout l’art d’agir sur les autres et sur le monde. C’est pourquoi, a l’evidence, il n’y a pas seulement une science du langage, mais egalement place doit etre faite a une ethique de la parole… III – ETHIQUE DE LA PAROLE 1) Parole et verite : qu’est-ce que « parler vrai » ? 1° Commencons par « critiquer » !

Il y a un probleme avec la « communication », c’est qu’elle est devenue autre chose qu’une simple condition de la vie sociale, un schema communicationnel neutre… La communication accompagne le destin de la societe : elle s’alourdit, s’empate, se corrompt, se mass-mediatise, et maintenant se virtualise… En parodiant Sartre, on pourrait dire desormais « l’enfer, c’est la communication » ! Bref il semble legitime d’effectuer une « critique de la communication ». Certains auteurs refusent depuis longtemps de reduire le discours a la communication et mettent en valeur la notion meme de sujet.

Ils font remarquer d’une part que d’autres usages (comme le geste, la mimique) peuvent servir a cette fin de communiquer, d’autre part que dans ce rapport aux autres que constitue le discours, il faut revenir sur la distinction du langage et de la parole. Le discours en tant que langage a sans doute une fonction de communication, avec d’ailleurs bien des aspects alienants ; mais en tant que parole, il implique le sujet lui-meme qui cherche non plus a dire quelque chose a quelqu’un (communication), mais cherche a se dire lui-meme et a se situer par rapport a ce grand Autre que constitue le langage lui-meme. ° Cela revient d’une certaine maniere a reposer le probleme de la verite sous la forme d’une interrogation sur le “parler vrai”. Heidegger, par exemple, met en valeur une fonction du langage, ou plus exactement de la parole, qui n’est autre que la poesie : ici la parole ne designe rien, ne communique pas, ne decrit pas davantage, tout au plus elle evoque. Encore ne faut-il pas la voir comme un embellissement du langage ordinaire ; c’est bien plutot le langage ordinaire qui apparait comme un “affaissement” de la vraie parole, qu’est le poeme.

Heidegger : “La parole du poete n’est pas une exaltation melodique du parler courant. Renversons la proposition. C’est bien plutot celui-ci qui n’est plus qu’un poeme oublie, fatigue par l’usage, et d’ou a peine encore se laisse entendre un appel. ” Pour Heidegger, parole poetique est la seule qui cherche a dire la verite, en ceci qu’elle est une sorte de “convocation” d’un grand Autre qui est l’Etre lui-meme. 3° De son cote, la psychanalyse voit dans la “parole” un acte du sujet ou celui-ci cherche a se reconnaitre a travers un Autre, representant l’inconscient. Lacan distingue une vraie parole qu’il appelle parole pleine”, authentique, et une parole “vide” inauthentique qui n’est que langage, sans signification subjective. ”La parole pleine est celle qui vise, qui forme la verite telle qu’elle s’etablit dans la reconnaissance de l’un par l’autre. La parole pleine est parole qui fait acte. ” Une parole pleine n’est pas une parole qui communique mais une parole qui questionne l’autre (sans forcement qu’elle prenne la forme materielle d’une question), afin qu’a travers la reponse de celui-ci quelque chose de l’inconscient soit entendu, l’inconscient qui est precisement selon Lacan, le “discours de l’Autre”.

Mais de quel “autre” s’agit-il ? Ce n’est pas un simple interlocuteur, celui a qui je parle sur la scene du monde ; cet Autre qui m’appelle a parler et que Lacan ecrit avec un grand A se situe sur une autre scene : il n’est pas celui a qui je parle mais celui grace a qui je parle, peut-etre meme celui qui parle en moi a travers l’autre, c’est-a-dire donc mon inconscient. Or on ne « communique » pas avec l’inconscient : celui-ci parvient a se signifier autrement.

Pas a travers les paroles les plus sensees ou les plus conscientes, les plus « communicatives ». Rien n’est plus vrai, rien n’est plus « reussi » au regard de l’inconscient qu’un lapsus, une parole echappee… Il y a des paroles qui ne signifient rien, mais qu’il est important et significatif de dire a tel ou tel moment. L’enonciation plutot que l’enonce. Dire « je t’aime » par exemple… n’a pas beaucoup de sens, litteralement, mais cela peut etre capital, surtout quand les mots nous echappent.

En resume la parole ne sert pas seulement a informer, mais aussi a evoquer, a appeler, a interpeler, a questionner… Parler vrai, ce n’est pas seulement transmettre une information juste, c’est le fait de s’ouvrir a l’autre, de permettre et de favoriser la parole de l’autre… Il s’agit bien d’un probleme ethique. Mais comment faire ? 2) Parler a autrui : qu’est-ce que bien (se) parler ? Attardons-nous sur ce que « parler a autrui » veut dire. Nous proposons de distinguer trois modalites de paroles impliquant autrui, dans un sens qui va de l’objectivation vers la subjectivation : parler d’autrui, parler avec autrui, et parler a autrui. ° – Parler d’autrui : cette premiere modalite est avant tout celle de la nomination. Le nom est ce que l’on possede en propre, il symbolise notre identite, et en meme temps il represente la plus formidable des alienations. D’abord nous n’avons pas choisi notre nom, ni meme notre prenom. Donner un nom propre, c’est autre chose que designer simplement un objet en sa particularite ; c’est en marquer aussi bien le privilege, voire la propriete. On ne baptise pas un chien en general, on baptise son chien : « Medor » signifie que cet animal m’appartient. Mon nom que j’appelle improprement « propre » represente ‘abord le pouvoir de celui qui me l’a donne. Par ailleurs, nommer autrui permet evidemment de parler de lui, discourir sur lui, en son absence. C’est le discours le plus commun, dans lequel nous pretendons le plus souvent a un savoir sur autrui, que nous capturons ainsi dans des phrases le plus souvent reductrices. Au pire, c’est la substance meme du bavardage, du « colportage » ou du « ragot », de la rumeur : la rumeur, bel exemple d’une absence totale d’ethique de la parole ! C’est le discours du « on » de l’anonymat, irresponsable et foncierement malveillant.

Pouvoir de persuasion et d’intimidation, par massification (discours mass-mediatique) : le coup de massue au moyen du langage. Cette dimension objectivante et litteralement assommante du discours, Lacan l’appelait aussi le « mur du langage », a quoi il opposait bien sur la parole vraie. Citons encore le procede de l’injure, qui voisine d’ailleurs avec la nomination pure : injurier, traiter autrui de « noms d’oiseaux », ce n’est pas tant choisir tel ou tel signifie particulierement degradant, c’est d’abord et en tant que tel reduire autrui a un mot. Tu n’es que… : voila l’injure !

Pour preuve, certaines expressions particulierement ordurieres, employees dans un contexte particulier, erotique par exemple, seront totalement exemptes de signification injurieuse. Elles deviennent alors des paroles d’amour. 2° – Parler avec autrui. Vient ensuite la situation du dialogue, laquelle nous fait indeniablement progresser vers l’autre. Pourtant, l’on ne saurait s’en satisfaire, et voici pourquoi. Tout dialogue n’est pas obligatoirement une discussion rationnelle et respectueuse ; certains dialogues apparaissent comme de faux echanges, de veritables pieges.

C’est le cas avec le discours du seducteur et du flatteur. Don Juan n’a qu’a flatter en une femme ce qu’elle croit qu’elle est, faire reluire le « moi-ideal’ comme dirait Freud pour gagner la partie. Discours foncierement malhonnete et trompeur qui est de plus en plus celui de la communication marchande, la publicite, tous ces discours qui pretendent savoir ce qu’est notre bonheur, qui pretendent legiferer sur notre desir ! Que dire ensuite de la discussion rationnelle ?

Il existe des theories « dialogiques » qui se veulent aussi bien des ethiques que des theories de la societe, comme celle du philosophe allemand Jurgen Habermas avec sa « theorie de l’agir communicationnel » – rien d’autre qu’une ethique de la discussion. Habermas defend l’idee d’une « raison communicationnelle » qu’il oppose a la raison purement « instrumentale ». La premiere vise d’abord l »‘intercomprehension » entre les humains, notamment par le dialogue, tandis que la seconde vise la maitrise des objets.

Il s’agit d’un processus rationnel prenant trois formes. En effet le dialogue qui aboutit a l’intercomprehension vise a la fois la verite objective, la justesse normative (la justice), la sincerite subjective. Dans tous les cas, la frequentation d’autrui s’effectue sur l’etablissement d’un consensus. Ce qui signifie qu’autrui n’est envisage que sous l’angle de la sociabilite, et non pour lui-meme, c’est-a-dire sous l’angle de sa subjectivite. On peut meme dire que c’est la societe davantage qu’autrui lui-meme qui fait l’objet de cette reflexion.

Enfin le dialogue lui-meme n’est envisage que sous l’angle de la discussion rationnelle, comme si c’etait sa fonction principale, ou la plus haute, ce qui reste encore a demontrer. Cette theorie d’obedience sociologique est donc interessante mais encore insuffisante. D’une facon generale, si le label « discussion rationnelle » convient sans doute ethiquement pour parler avec autrui, il ne permet en aucune maniere de parler a autrui en tant que sujet. Sans compter qu’a l’instar de la seduction, la discussion recele ses propres pieges, ses propres perversions.

Cela se produit en particulier lorsque dans une discussion l’on en vient a programmer la reponse de l’autre, lorsque la discussion se transforme en interrogatoire regle confisquant, au benefice d’un seul, l’initiative de la parole. N’est-ce point le cas, d’une certaine facon, avec les dialogues de Platon mettant en scene Socrate, celui-ci conduisant (au sens fort du terme) autrui a accoucher (maieutique) de la verite, pratiquement au forceps ? 3° – Parler a autrui (1) : une ethique du bien dire. Ethique de la parole, ethique du dire, ethique du bien-dire… Il faudrait peut-etre commencer par rappeler la difference qui existe entre l’ethique et la morale. Une distinction de type historique ou savante prendrait ici trop de temps, et serait delicate. On peut cependant rappeler que la morale, concue comme metaphysique des moeurs depuis Kant, separe formellement le domaine du bonheur (mais aussi de la jouissance et du desir) du domaine de la moralite, ce dernier n’etant lie qu’aux imperatifs universels de la Raison pratique.

Au contraire l’ethique, telle que la concevaient les philosophies eudemonistes de l’Antiquite, incluaient la recherche du bonheur dans la quete superieure du Bien; et c’est egalement ainsi que l’entendent les philosophes contemporains du type Foucault ou Deleuze, qui, en marge de la psychanalyse, cherchent les conditions d’une nouvelle ethique qui serait en meme temps une esthetique de l’existence. Pour affiner cette distinction en rapport avec le domaine qui nous interesse ici, celui de la parole, nous enoncerons ceci : la morale porte sur l’action selon ce que dit la Loi, l’ethique (de la parole) porte sur le dire en tant qu’il est un acte.

Il est evident que « bien dire », ce n’est pas dire le bien mais dire bien ce que l’on dit. Qu’est-ce que dire bien ? Ce n’est pas enjoliver ou rendre agreables nos propos par des figures de style. Bien dire, ce n’est pas chercher a seduire autrui par de belles paroles ; ce n’est pas non plus dire a autrui ce qu’il a a faire. C’est parler a autrui en s’adressant a lui, en ne l’ignorant pas en tant que sujet.

Ce n’est pas de la « communication » et ce n’est pas toujours la raison qui peut cela : lorsque le maitre zen prononce une parole repondant a la question du disciple, la reponse peut bien paraitre absurde, elle peut bien etre adressee aux nuages, elle n’en va pas moins toucher sa cible surement. Je dis bien lorsque autrui est present dans ma parole ; je medis, non lorsque je dis du mal d’autrui, mais lorsque je ne m’adresse qu’a moi. La bonne parole est en meme temps un don : elle ouvre, elle passe la parole a l’autre ; la mauvaise se referme en discours.

Au niveau de l’acte meme de parole, de la decision de parole, il est clair que « bien-dire » est fonction essentiellement de l’occurrence, du choix, du « moment » de la prise de parole. Savoir quand il faut prendre la parole – eviter de couper l’autre, mais d’autre part le couper quand il faut ! – voila concretement un savoir ethique. Savoir s’il faut dire la verite, toute la verite, toujours la verite, etc. Il n’y a de reponse a ces questions que dans la prise en compte du moment de parler, du « differer » qui s’avere parfois preferable, necessaire, ou au contraire impossible. ° – Parler a autrui (2) : une esthetique (ou une poetique) du bien dire, l’esprit. – Mais ce n’est pas tout. Il s’agit aussi et surtout de savoir comment on va dire. Parce que bien-dire, ce n’est tout de meme pas seulement preserver la possibilite infinie du dire. La dimension ethique de la parole ne se concentre pas uniquement sur le fait de parler ou de ne pas parler, et a quel moment. C’est bien la maniere, la forme, et plus encore peut-etre l’intonation qui va constituer ou non un acte de bien-dire. L’intonation est un element essentiel de l’enonciation, elle est aussi determinante quant au sens des phrases. Ne me parle pas comme ca !  » : le « comme ca » renvoie bien a la maniere de dire et singulierement au ton employe. « Mettre les formes », d’une facon generale, s’avere donc determinant du point de vue d’une ethique de la parole. Nous invoquons un art de la parole qui conjoigne une poetique et une erotique, sans cesser pour autant d’etre une ethique, c’est-a-dire sans cesser d’etre une parole ou il y a va de la verite du sujet… Or si l’ethique du dire nous fait obligation de preserver le desir (de dire), l’esthetique nous autorise a introduire le plaisir voire une forme de jouissance dans le dire.

Mais alors, concretement, qu’est-ce que cette jouissance du dire, dont on a fait, finalement, la teneur meme du bien-dire? Il existe un mot tres diversement employe depuis la nuit des temps, un mot permettant de reunir la raison et le gout, mais aussi justement l’effort et le plaisir : c’est le mot « esprit ». Pourquoi pas d’ailleurs cet « esprit de finesse » dont parlait si bien Pascal, en l’opposant a l’esprit de geometrie ? Si nous pouvions « avoir de l’esprit » et faire preuve de finesse, sans exclure pour autant la rigueur et l’exactitude, ce serait deja pas mal en maniere d’ethique de la parole !

Bien entendu il nous faut evoquer le « trait d’esprit » si cher a Freud, puisqu’il semble temoigner justement d’une jouissance de la parole, ou en tout cas d’une presence de la jouissance dans la parole. « L’intention du trait d’esprit est de produire du plaisir » disait Freud (Le Mot d’esprit et sa relation avec l’inconscient, 1905). Mais ce n’est pas tout, Freud soulignait aussi que le mot d’esprit revet une fonction sociale. « Personne ne peut se contenter d’avoir fait un mot d’esprit pour soi seul » soulignait Freud, lequel voyait dans cette activite de la pensee « la plus sociale de toutes les prestations psychiques tendant au plaisir ».

Le mot d’esprit va faire lien, ou amorcer la possibilite d’un nouveau lien, une complicite nouvelle. Par exemple l’on pourrait conferer bien des vertus pedagogiques, voire educatives, au trait d’esprit : lorsqu’un sujet delinquant se moque des sanctions, ne veut rien entendre de la loi, de la raison ou de la discussion, il faudra bien que quelque parole (decalee ? ) le fasse bouger a un moment donne a condition que cette parole fasse sens, et cela ne se produira que si elle emporte dans le meme temps quelque jouissance – une jouis-sens pour tout dire !

Dans la pratique meme de la psychotherapie, le trait d’esprit, frere du lapsus, realise dans la concision ce que Lacan nomme un « pas-de-sens » au double sens du terme : l’absurde, mais aussi ce qui permet le passage d’un sens a l’autre. Jouis-sens, encore ! Meme si en theorie la jouissance ne se rabat nullement sur le plaisir, le « plaisir des mots » semble bien proche de la jouissance sous l’espece d’une « joie » singuliere, cette rejouissance (synthese de la joie et de la jouissance ! que l’on eprouve a creer du sens, fut-ce a partir d’un non-sens. Certes en matiere d’ethique, humour et esprit resteront a jamais insuffisants. Peut-etre bien, cependant il est beaucoup d’especes d’humour. Il y a notamment, helas, l’humour douteux… C’est qu’il ne faudrait pas confondre l’humour avec la plaisanterie : l’humour est par definition une sorte de decalage, un jeu sur l’impropriete des mots, une pratique hardie de la metaphore, bref le vrai humour est poetique.

C’est d’ailleurs par ce biais qu’une ethique de la parole se conforte d’une esthetique de l’ecriture. Le poeme, fut-il recite oralement, se concoit par ecrit, et c’est ainsi egalement que l’humour et l’esprit se travaillent. Quoi qu’il en soit, l’esprit s’avere plus large que l’humour en ceci qu’en produisant du sens, il accorde effectivement la recherche poetique de l’humour avec l’exigence de verite, c’est-dire rigueur et exactitude (esprit de geometrie), et c’est justement dans ce trait d’union que se tient l’esprit.

Conclusion et ouverture : la valeur de l’Ecriture 1° L’ecriture apparait tantot comme une fixation trop rigide du langage oral, dont il faut se mefier si l’on veut conserver au langage sa fluidite et son pouvoir indefiniment createur ; tantot comme un moyen precieux de donner au langage une stabilite qu’il ne possede pas naturellement, d’en etende la portee dans l’espace, d’en fixer dans le temps la duree. On trouve chez Platon le mythe suivant. Le demon Theuth vantait les merites de l’ecriture, qu’il venait d’inventer, au roi egyptien Thamous : “L’enseignement de l’ecriture, o roi, dit Theuth, accroitra la science et la memoire des egyptiens ; car j’ai trouve la le remede de l’oubli et de l’ignorance”. Mais Thamous contestait cela : “(… elle produira l’oubli dans les ames en leur faisant negliger la memoire: confiants dans l’ecriture, c’est du dehors, par des caracteres etrangers, et non plus du dedans, du fond d’eux-memes qu’ils chercheront a susciter leurs souvenirs; tu as trouve le moyen, non pas de retenir, mais de renouveler le souvenir, et ce que tu vas procurer a tes disciples c’est la presomption qu’ils ont la science, non la science elle-meme; car quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront tres savants et ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode parce qu’ils se croiront savants sans l’etre. (Platon) 2° Julia Kristeva releve une autre fonction de l’ecriture : celle qui permet a un sujet d’habiter un reel en le parcourant “horizontalement”, en le traversant infiniment, sans pouvoir cependant le depasser vers un au-dela transcendant. “L’ecriture dure, se transmet, agit en l’absence des sujets parlants. Elle utilise pour s’y marquer l’espace, en lancant un defi au temps : si la parole se deroule dans la temporalite, le langage avec l’ecriture passe a travers le temps en se jouant comme une configuration spatiale.

Elle designe ainsi un type de fonctionnement ou le sujet, tout en se differenciant de ce qui l’entoure, et dans la mesure ou il marque cet environnement, ne s’en extrait pas, ne se fabrique pas une dimension ideale (la voix, le souffle) pour y organiser la communication, mais la pratique dans la matiere et l’espace meme de cette realite dont il fait partie, tout en s’en differenciant parce qu’il la marque. Acte de differenciation et de participation par rapport au reel, l’ecriture est un langage sans au-dela, sans transcendance. ” Publie par dm a l’adresse 17:26 Libelles : * Cours, Langage le langage