Le bonheur

Le bonheur

LE BONHEUR 1. La quete du bonheur o Il est difficile de concevoir un individu recherchant, non le bonheur, mais son propre malheur. L’acces au bonheur parait etre un desir universel, mais apres ce constat, c’est la definition meme du bonheur qui fait immediatement probleme. o Etymologiquement, bonheur designe ce qui echoit a un sujet, mais par hasard, en fonction d’une « chance » : l’individu le recevrait alors passivement. Si cette chance est « bonne », cela signifie-t-il qu’elle nous accorde un « bien » (y compris moral), ou plus simplement quelque chose de momentanement agreable ?

Surgit ici une nouvelle difficulte : le bonheur peut-il etre admis comme passager ? n’implique-t-il pas au contraire un etat durable ? Enfin, s’il nous est accorde par des circonstances heureuses, comment s’en rendre maitre ? o Avant d’aborder ces questions, on doit souligner que le terme ne s’applique qu’a un etre pleinement conscient, et donc capable, d’une part de concevoir ce qui pourrait le rendre heureux, de l’autre d’apprecier relativement a cette conception la situation dans laquelle il se trouve. Ce n’est que metaphoriquement que l’on peut evoquer le bonheur d’un enfant ou d’un animal, car l n’y a de bonheur que la ou existe une reflexion sur l’accord

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possible entre l’etre et le monde. 2. Bonheur et moralite o La philosophie de l’Antiquite affirme globalement une relation entre la vie heureuse et l’exigence morale : rechercher le bonheur, c’est viser le souverain Bien. Dans ce contexte, le bonheur resulte de decisions humaines, il ne depend plus seulement du hasard. o On peut alors considerer que le bonheur est la consequence de la pratique de la vertu : le sage, l’homme vertueux, est justement recompense de ses efforts.

C’est la definition de la vertu qui divise ensuite les philosophes. Aristote considere qu’etre vertueux, c’est realiser pleinement ce pour quoi on est apte : la vertu de l’homme consiste alors a se consacrer a la pensee rationnelle (la theoria) une fois que les besoins elementaires sont satisfaits. Pour les Epicuriens, etre heureux, c’est connaitre l' »ataraxie » (absence de trouble), ce qui ne peut s’obtenir qu’en selectionnant les desirs et en ne satisfaisant que ceux que la nature rend necessaires. Le bonheur reside alors dans une vie ascetique.

Quant aux Stoiciens, ils developpent egalement une conception assez « negative » de la vertu et du bonheur, puisque de leur point de vue, c’est en acquiescant a l’ordre du monde et a sa rationalite globale que le sage peut en beneficier. o Tout autre est la position de Kant. Il considere que le bonheur ne peut constituer un but pour l’existence morale, qui ne doit etre reglee que par l’idee de loi emanant de l’autonomie de la volonte. De plus, le bonheur accessible au cours de la vie terrestre lui parait manquer de plenitude.

Prendre le bonheur au serieux, c’est le penser comme devant etre illimite. Aussi ne peut-il concerner que la vie posthume de l’ame, et son seul rapport avec la moralite est qu’elle nous en rend dignes (sans toutefois qu’il soit obtenu automatiquement : c’est une decision de Dieu qui nous l’accorde ou non). 3. Bonheur et societe o Le rigorisme kantien rejoint ainsi la tradition chretienne : le bonheur n’est pas de ce monde. C’est neanmoins au XVIIIe siecle que l’eventualite du bonheur commence a etre pensee en relation avec les conditions de la vie sociale.

L’addition des progres partiels (dans l’education, l’organisation politique, la liberte, la production et la consommation des marchandises) ne permettrait-elle pas de garantir une vie de plus en plus heureuse pour une population de plus en plus nombreuse ? o Rousseau reagit deja negativement face a un tel espoir, en denoncant l’alienation de l’etre dans l’exteriorite et dans un paraitre trompeur : » C’est en vain qu’on cherche au loin son bonheur quand on neglige de le cultiver en soi-meme. Les analyses ulterieures de la societe de consommation considerent de meme que les « petits bonheurs » qu’elle nous promet remplissent une fonction ideologique : l’acquisition interminable d’indices de standing et de marques de distinction sociale n’aboutit qu’a une fuite en avant, qui masque la realite des inegalites dans l’acces aux marchandises. Le bonheur espere n’est qu’un mythe. o On peut alors s’interroger, notamment a partir des conceptions freudiennes, pour savoir si la plenitude impliquee par le bonheur est realisable.

Si toute culture s’elabore sur un refoulement des pulsions, les desirs les plus profonds de l’individu sont condamnes a ne jamais trouver leur satisfaction. Puisque toute civilisation est necessairement repressive, force est de constater que le bonheur n’est rien de plus qu’une utopie. Peut-etre est-elle necessaire au deploiement de l’activite humaine, mais la lucidite oblige a la situer comme un but impossible a atteindre.