Le bal Irène Némirovsky

Le bal Irène Némirovsky

Sa mère la considéra un moment sans parler ; puis elle vint se planter devant elle, les mains croisées sur sa poitrine. Tu pourrais, lui cria-t-elle, te déranger quand tu vois ta mère, mon enfant. Non ? Tu as le derrière collé sur ta chaise ? Comme c’est distingué… Où est miss bette ? Dans la pièce voisine, le bruit d’une machine à coudre rythmait une chanson, un watt sala I do, watt sala do henné houle bée gong ah… Roucouler d’une voix malhabile et fraîche. Miss, appela me campa, venez ici. – es, mars campa.

La petite Anglaise, les joues rouges, les yeux effarés et doux. Un chignon couleur de mêle roulé autour de sa petite tête ronde, se glissa par la porte entrebâillée. – Je vous ai engagée, commença sévèrement me campa, euro surveiller et instruire ma fille, n’est-ce pas ? Et non pour vous coudre des robes… Est-ce qu’annotaient ne sait pas qu’on se lève quand maman entre ? – Oh ! An-tonicité, oh canna ou ? Dit Miss avec une sorte de gazouillement attristé. -3 annotaient se tenait debout à présent et se balançait gauchement sur une jambe.

C’était une longue et plate fillette de quatorze

Désolé, mais les essais complets ne sont disponibles que pour les utilisateurs enregistrés

Choisissez un plan d'adhésion
ans, avec la figure pâle de cet âge, si réduite de chair qu’elle apparaît, aux yeux des grandes personnes, comme une tache ronde et claire, sans traits, des paupières baissées, cernées, une petite bouche close… Quatorze ans, les seins qui poussent sou la robe étroite d’écolière, et qui blessent et gênent le corps faible, enfantin… Les grands pieds et ces longues flûtes avec des mains rouges au bout, des doigts tachés d’encre, et qui deviendront un jour les plus beaux bras du monde, qui sait une nuque fragile, des cheveux courts, sans couleur, secs et légers… Tu comprends, annotaient, que c’est à désespérer de tes manières à la fin, ma pauvre fille… Assieds-toi. Je vais entrer encore une fois, et tu me feras le plaisir de te lever immédiatement, tu entends ? me campa recula de quelques pas et ouvrit une seconde fois la porte. annotaient se dressa avec lenteur et une si évidente mauvaise grâce 2 4 ouvrit une seconde mauvaise grâce que sa mère demanda vivement en serrant les lèvres d’un air de menace . – Ça vous gêne, par hasard, mademoiselle ? Non, maman, dit annotaient à voix basse. Alors, pourquoi fais-tu cette figure ? annotaient sourit avec une sorte d’effort lâche et pénible qui déformait douloureusement ses traits. Par moments, elle haïssait tellement les grandes personnes qu’elle aurait voulu les tuer, les défigurer, ou bien crier : « Non, tu m’embêter D, en frappant du pied ; mais elle redoutait ses parents depuis sa ôte petite enfance. Autrefois, quand annotaient était plus petite, sa mère l’avait prise souvent sur ses genoux, contre son c?Ur, caressée et embrassée. Mais cela annotaient l’avait oublié.

Tandis qu’elle avait gardé au plus profond d’elle-même le son, les éclats d’une voix irritée passant par-dessus sa tête, « cette petite qui est toujours dans mes jambes… Tu as encore taché ma robe avec tes sales souliers ! File au coin, ça t’apprendra, tu m’as entendue ? Petite imbécile ! » et un jour… Pour la première fois, ce jour-là elle avait désiré mourir… Au coin d’une rue, entendant une scène, cette phrase emportée, criée si fort que des passants s’étaient retournés : « Tu veux une gifle ? Oui ? » et la brûlure d’un soufflet…

En pleine rue… Elle avait onze ans, elle était grande pour son âge… Les passants, les grandes personnes, cela, ce n’était rien… Mais, au même Instant, des garçons sortaient de l’école et ils avaient ri en la regardant : « ah bien, ma vieille… » 3 4 garçons sortaient de Oh ! Ce ricanement qui la poursuivait tandis qu’elle marchait, la tête baissée, dans la rue noire d’automne… Les lumières dansaient à travers ses larmes. « Tu n’as pas fini de pleurnicher Oh, quel caractère Quand je te corrige, c’est pour ton bien, n’est-ce pas ? Ah ! Ta puis, ne recommence pas à m’énerver, je te conseille… » Sales gens… Et maintenant, encore, c’était exprès pour la tourmenter, la torturer, l’humilier, que, du matin au soir, on sacristain : « Comment est-ce que tu tiens ta fourchette ? » (devant le domestique, mon Dieu) et « tiens-toi droite. Au moins, n’aie pas l’air d’être bossue. » Elle avait quatorze ans, elle était une jeune fille, et, dans ses rêves, une femme aimée et belle… Des hommes la caressaient, l’admiraient, comme Indre spécialiser caresse hèlent et Marie, et jolies de

subjuguera, moud de Rouvre dans les livres… L’amour… Elle tressaillit. me campa achevait : Et si tu crois que je te paie une Anglaise pour avoir des manières comme ça, tu te trompes, ma petite… Plus bas, tandis qu’elle relevait une mèche qui barrait le front de sa fille : Tu oublies toujours que nous sommes riches, à présent, annotaient… , dit-elle. Elle se tourna vers l’Anglaise : -5 – Miss, j’aurai beaucoup de commissions pour vous cette semaine… Je donne un bal le 15… Un bal, murmura annotaient en ouvrant de grands yeux. – Mais oui, dit me campa en souriant, un bal…

Elle regarda annotaient avec une expression d’orgueil, puis elle désigna l’Anglaise à la dérobée d’un f 4 4 regarda annotaient avec une expression d’orgueil, puis elle désigna l’Anglaise à la dérobée d’un froncement de sourcils. – Tu ne lui as rien dit, au moins ? – Non, maman, non, dit vivement annotaient. Elle connaissait cette préoccupation constante de sa mère. Au commencement ? Il y avait deux ans de cela, – quand ils avaient quitté la vieille rue faveur après le génial coup de bourse d’élèvera campa, sur la baisse du franc d’abord et de la livre ensuite en 1926, qui leur avait donné la richesse, tous les matins,

annotaient était appelée dans la chambre de ses parents ; sa mère, encore au lit, polissait ses ongles ; dans le cabinet de toilette voisin, son père, un sec petit Juif aux yeux de feu, se rasait, se lavait, s’habillait avec cette rapidité folle de tous ses gestes, qui l’avait fait surnommer autrefois « fureur » par ses camarades, les Juifs allemands, à la Bourse. Il avait piétiné là, sur ces grandes marches de la Bourse, pendant des années… annotaient savait qu’auparavant, il avait été employé à la Banque de paris, et plus loin encore dans le passé, petit chasseur à la porte de la banque, en livrée bleue…

Un peu avant la naissance d’annotaient, il avait épousé sa maîtresse, mêle résine, la dactylo du patron. Pendant onze ans, ils avaient habité un petit appartement noir, derrière l’Opéra-Comique. annotaient se rappelait comme elle recopiait ses devoirs, le soir, sur la table de la salle manger, tandis que la bonne lavait la vaisselle avec fracas dans la cuisine et que me campa lisait des romans, accoudée sous la lampe, une grosse suspension avec un globe de verre d s 4 campa lisait des romans, accoudée sous la lampe, une grosse suspension avec un globe de verre dépoli où brillait le jet vif du gaz.

Quelquefois, me campa poussait un profond soupir irrité, si fort et si brusque, qu’il faisait sauter -6- annotaient sur sa chaise. campa demandait : « Qu’est-ce que tu as encore ? » et résine répondait : « Ça me fait mal au c?Ur de penser comme il y a des gens qui vivent bien, qui sont heureux, tandis que moi, je passe les meilleures années de ma vie dans ce sale trou à ravauder tes chaussettes… » campa haussait les épaules sans rien dire. Alors, le plus souvent, résine se tournait vers annotaient. « Et toi, qu’est-ce que tu as à écouter ? Ah te regarde ce que disent les grandes personnes ? Criait-elle avec humeur. Puis elle achevait : « Oui, va, ma fille, si tu attends que ton père fasse fortune comme il le promet depuis que nous sommes mariés, tu peux attendre, il en passera de l’eau sous le pont… Tu grandiras, et tu seras là, comme ta pauvre mère, à attendre… » Et quand elle disait ce mot « attendre », il passait sur ses traits durs, tendus, maussades, une certaine expression pathétique, profonde, qui remuait annotaient malgré elle et la faisait souvent allonger, d’instinct, ses lèvres vers le visage maternel. Ma pauvre petite », disait résine en lui caressant le front. Mais, une fois, elle s’était exclamée : « Ah ! Laisse-moi tranquille, haine, tu m’ennuies ; ce que tu peux être embêtante, toi aussi… Ah, et jamais plus annotaient ne lui avait donné d’autres baisers que ceux du matin et du soir, que parents et enfants peuvent échanger 6 4 avait donné d’autres peuvent échanger sans y penser, comme les serrements de mains de deux inconnus. Et puis, ils étaient devenus riches un beau jour, tout d’un coup, elle n’avait jamais bien pu comprendre comment.

Ils étaient venus habiter un grand appartement blanc, et sa mère avait fait teindre ses cheveux en un bel or tout neuf. annotaient allait un regard peureux vers cette chevelure flamboyante qu’elle ne reconnaissait pas. – annotaient, commandait me campa, répète un peu. Qu’est-ce que tu réponds quand on te demande où nous habitions l’année dernière ? – Tu es stupide, disait campa de la pièce voisine, qui veux qui parle à la petite ? Elle ne connaît personne. – Je sais ce que je dis, répondait me campa en haussant la voix : et les domestiques ? SI je la vois dire aux domestiques seulement un mot, elle aura affaire à moi, tu entends, annotaient ? Elle sait qu’elle doit se taire et apprendre ses leçons, un point, c’est tout. On ne lui amande pas autre chose.. Et, se tournant vers sa femme : Ce n’est pas une imbécile, tu sais ? Mais, dès qu’il était parti, me campa recommençait : – Si on te demande quelque chose, annotaient, tu diras que nous habitions le Midi toute l’année… Tu n’as pas besoin de préciser si c’était Cannes ou Nice, dis seulement le Midi… Moins qu’on ne t’interroge ; alors, il vaut mieux dire Cannes, c’est plus distingué…

Mais, naturellement, ton père a raison, il faut surtout te taire. Une petite fille doit parler le moins possible aux grandes personnes. Et elle 4 surtout te taire. Une petite fille doit parler le moins possible Et elle la renvoyait d’un geste de son beau bras nu, un peu épaissi, où brillait le bracelet de diamants que son mari venait de lui offrir et qu’elle ne quittait que dans son bain. annotaient se souvenait vaguement de tout cela, tandis que sa mère demandait à l’Anglaise . – Est-ce qu’annotaient a une belle écriture, au moins ? Pourquoi ? Amenda timidement annotaient. – Parce que, expliqua me campa, tu pourras m’aider ce soir à faire mes enveloppes… Je lance près de deux cents invitations, tu comprends ? Je ne m’en tirerais pas toute seule… Miss -8- bette, j’autorise annotaient à se coucher une heure plus tard que ‘habitude aujourd’hui… Tu es contente, j’espère ? Demanda-telle en se tournant vers sa fille. Mais comme annotaient se taisait, enfoncée de nouveau dans ses songes, me campa haussa les épaules. Elle est toujours dans la lune, cette petite, commenta-telle à mi- voix.

Un bal, ça ne te rend pas fière, non, de penser que tes parents donnent un bal ? Tu n’as pas beaucoup de c?Ur, je le crains, ma pauvre fille, acheva-t-elle avec un soupir, en s’en allant. _9_ Ce soir-là, annotaient, que l’Anglaise emmenait se coucher d’ordinaire sur le coup de neuf heures, resta au salon avec ses parents. Elle y pénétrait si rarement qu’elle regarda avec attention les boiseries blanches et les meubles dorés, comme houillères entrait dans une maison é ère lui montra B 4 lui montra un petit guéridon où il y a avait de l’encre, des plumes et un paquet de cartes et d’enveloppes. Assieds-toi là. Je vais te dicter les adresses. « Est-ce que vous venez, mon cher ami ? » dit-elle à voix haute en se tournant vers son mari, car le domestique desservait dans la pièce voisine, et, devant lui, depuis plusieurs mois, les campa se disaient « vous Quand M. campa se fut approché, résine chuchota : « Dis once, renvoie le larcin, veux-tu, il me gêne… » Puis, surprenant le regard d’annotaient, elle rougit et commanda vivement : – Allons, égorges, est-ce que vous aurez bientôt fini ? Rangez ce qui reste et vous pouvez monter…

Ensuite, ils demeurèrent silencieux, tous les trois, figés sur leurs chaises. Quand le domestique fut parti, me campa poussa un soupir. Enfin, je le déteste, ce égorges, je ne sais pas pourquoi. Quand il sert à table et que je le sens derrière mon dos, il me coupe l’appétit… Qu’est-ce que tu as à sourire bêtement, annotaient ? Allons, travaillons. Tu as la liste des invités, élèvera ? -10- Oui, dit campa ; mais attends que j’ôte mon veston, j’ai chaud. – Surtout, dit sa femme, n’oublie pas de ne pas le laisser traîner ici comme l’autre fois…