Langeag

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L’ouvrage que nous connaissons sous le titre de l’Art d’aimer porte en latin le titre d’Ars amatoria, c’est-a-dire « art amoureux » ou, plus clairement, « traite de l’amour ». Le titre sous lequel la tradition le designe vient des deux premiers vers du premier livre, dans lequel Ovide definit son sujet en ces termes : Siquis in hoc artem populo non nouit amandi / Hoc legat et lecto carmine doctus amet (« s’il y a une personne de notre peuple qui ne connait rien a l’art d’aimer, qu’elle lise ce poeme et, instruite par cette lecture, qu’elle aime »).

Il s’agit d’apprendre a aimer, comme on apprendrait tel ou tel art Livre I v. 1-34 : preambule : but de l’ouvrage ; Ovide professeur d’amour ; precaution liminaire : ne chante que les « amours permises ». v. 733-746 : conclusion et transition vers le livre III -les jeunes gens vont remercier Ovide : Naso magister erat (729-744) -mais voici que les jeunes femmes demandent elles aussi des conseils (745-746) Livre III v. 1-198 : introduction -Ovide donne des armes aux Amazones apres en avoir donne aux Grecs (1-6) I,7 : « Moi, Venus m’a donne comme maitre au tendre amour » ; III,43 : « Mais Cytheree [= Venus, habitante de

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l’ile de Cythere, voir le tableau de Watteau « l’embarquement pour Cythere »] m’ordonna de vous instruire [vous, les femmes] ») ; a l’avertissement qu’il donne au vers 29 du livre I (Vsus opus mouet hoc : « c’est avec mon experience que j’ecris cet ouvrage ») repond la conclusion aux vers 791-792 du livre III (Siqua fides, arti, quam longo fecimus usu, / Credite : « Si l’on peut avoir confiance en quoi que ce soit, fiez-vous a mon Art d’aimer, que j’ai ecrit grace a une longue experience »)..

Certains Modernes2 ont ainsi defendu l’idee qu’il avait construit son poeme, et le livre I en particulier, selon les parties de l’art oratoire, en les prenant au sens propre : – inuentio et loci I, 41 sq : choix de la matiere a traiter et maniere dont on va le faire – dispositio I passim : tactique d’approche – elocutio I, 457-483, il faut savoir parle pour plaire – actio I, 485-522 : etre present ; la tenue ; I, 563-600 : au cours d’un diner… – memoria ? III, 329 sq : il faut lire de bons auteurs Si Ovide a ecrit un traite, il veut que son enseignement ait une portee pratique, et non theorique.

Il l’affirme d’ailleurs clairement au tout debut du livre I, dans les vers 3 a 8 ou il compare l’art d’aimer a celui de la voile et du char, comparaison qu’il developpe a travers les figures epiques de Tiphys et d’Automedon. Il place ainsi L’Art d’aimer sous le patronage d’Homere, modele didactique par excellence, a qui il a emprunte la double image de la voile et du char, ainsi que l’anaphore1 : son Ars amatoria veut donner a ses lecteurs des artes, a comprendre comme un savoir-faire et des moyens pour aimer et se faire aimer. ) La figure du magister Au vers I, 7, Ovide se donne le nom d’artifex, celui qui maitrise une ars au sens concret du terme ; c’est ainsi qu’il faut comprendre le fait que le poete se compare au pilote Tiphys, et au cocher Automedon, dans le preambule du livre I. De meme, apres avoir lu ses vers, ses lecteurs deviendront eux-aussi « artifices »2. L’originalite d’Ovide reside dans son refus de l’inspiration poetique, clairement enonce aux vers I, 25-30.

Il affirme d’abord ne pas etre le porte-parole d’Apollon, pourtant traditionnellement considere comme le patron des poetes, et plus particulierement de ceux qui refusent la poesie epique3 ; il se demarque ensuite de la tradition hesiodique en niant avoir jamais rencontre les Muses4 et s’il invoque Venus, c’est a titre propiatoire uniquement, tout comme il le fera de la Muse Erato au livre II5. Le poete adopte une figure originale, celle du uates peritus qui tire sa legitime de son experience ; c’est en ce sens qu’il faut comprendre la paronomase parete perito au vers I, 29.

Il s’inscrit ainsi dans un mouvement initie par Properce, qui affirmait que son talent n’etait que son amour pour Cynthie6. L’eloge de l’experience est un motif recurrent de l’Ars7. Pour le poete-magister, il peut s’agir de son experience personnelle8 ou d’une experience plus livresque, apportee par les manuels techniques (celui de Philaenis, son De medicamine faciei femineae) ou ses lectures poetiques : ainsi, quand il raconte qu’il mit en desordre les cheveux de sa maitresse dans un mouvement de colere (Ars II, 169-170), on peut se demander s’il s’agit d’un souvenir reel ou d’une reminiscence du poeme I, 7 des Amours.

Le style didactique Ovide emploie peu de termes techniques et leur prefere les periphrases, sans doute pour des raisons metriques3. Le champ lexical de l’enseignement est omnipresent, avec des verbes tels que docere (III 43, 195, 251, 255, 320, 769), praecipere (I 264, II 273, III 28 et 197) ou les noms pracepta (II 745, III 57, 257, 651), praeceptor (I, 17, II 161 et 497) et magister (II 173 et 744 ; III 341 et 812). Les expressions imperatives sont nombreuses, au point qu’on a parle a leur propos de surenchere : il y a en effet en moyenne une expression mperative tous les 4-5 vers dans L’Art d’aimer alors qu’elles n’apparaissent que tous les 7-8 vers dans les Georgiques et tous les 33 vers dans le De rerum natura. On a note la preference d’Ovide pour les imperatifs et les subjonctifs actifs a la difference de Virgile qui prefere la 3eme personne de l’indicatif actif. Afin d’appuyer son propos, le poete a souvent recours a des analogies et des exempla. Certains sont empruntes a la nature R la comparaison des femmes a des fourmis et des abeilles, aux vers I, 93-97 par exemple R d’autres, plus nombreux, a la mythologie et a l’epopee.

Ovide traite souvent les figures mythologiques et epiques avec humour, en leur donnant une dimension humaine et en leur pretant des traits inaccoutumes : ainsi, Achille se fait taper sur les doigts dans le prologue du livre I, la course d’Atalante et Milanion illustre la perseverance dont un amant malheureux doit faire preuve (II, 185-192) et les vers II, 709-710 nous revelent les prouesses sexuelles d’Hector4. L’Art d’aimer fait une large place a la tradition didactique des exempla-digressions R mythe de Dike chez Aratos, Grande Mere au livre II du De rerum natura, laudes Italiae au livre II des Georgiques.

Certaines de ces digressions sont affichees comme telles par le poete : ainsi, apres avoir longuement raconte l’aventure de Cephale et Procris, il conclut au vers III 747 : « sed repetamus opus, mais revenons a notre sujet ». Les digressions sont motivees de deux manieres : elles peuvent avoir un but illustratif, comme l’excursus sur Cephale et Procris, qui expose les dangers de la jalousie5 ; elles peuvent egalement Conclusion

L’Art d’aimer adopte le style et la mise en forme caracteristiques des oeuvres didactiques. Ovide s’y presente explicitement comme magister ; il s’adresse a plusieurs discipuli, clairement identifies : les destinataires internes sont l’Amour et les hommes dans les livres I et II, les puellae dans le livre III. Par son sujet, l’Ars amatoria s’inscrit dans la tradition grecque de l’erotodidaxis, et par sa forme, dans celle de la grande poesie didactique representee par Hesiode, Lucrece et Virgile.

Il faut toutefois noter qu’il s’inspire aussi de la tradition theatrale et elegiaque des conseils amoureux ; il puise egalement a la rhetorique, par le titre de son oeuvre et son gout des exempla et des digressions, ainsi qu’a l’epopee, a laquelle il emprunte de nombreuses figures. Si L’Art d’aimer est bien une poesie didactique, elle s’inscrit a la croisee de multiples traditions dont elle se nourrit avec originalite et qu’elle renouvelle.