La visite de la vieille dame

La visite de la vieille dame

ACTE PREMIER Avant le lever du rideau, on entend le timbre d’une gare ; au lever, on voit un ecriteau : « Gullen. » C’est evidemment le nom de la petite ville qui est indiquee dans le fond : ruinee et dechue. Le batiment de la gare est egalement a l’abandon : cloture ou non, selon le pays ; un tableau horaire a moitie dechire contre le mur ; des installations rouillees ; une porte avec l’inscription : « Entree interdite. » Au milieu : la miserable avenue de La Gare, simplement indiquee elle aussi.

A gauche : une maisonnette nue, au toit de tuiles, avec des affiches lacerees sur les murs sans fenetres ; a gauche, un ecriteau : « Dames » ; a droite, un autre : « Hommes. » Le tout baigne dans un chaud soleil d’automne. Devant la maisonnette, un banc ou sont assis quatre hommes. Un cinquieme arrive, s’assoit a cote d1eux et se met a peindre des lettres rouges sur une banderole visiblement destinee a un cortege : « Bienvenue a Clairette ! » On entend le bruit de tonnerre d’un express qui passe. (On suppose les voies au-dessus de la fosse d’orchestre, paralleles a la

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rampe. ) Le chef de gare salue.

Les hommes sur le banc marquent par un mouvement de tete de gauche a droite qu’ils suivent le rapide des yeux. LE PREMIER HOMME. La Gudrun, Hambourg-Naples ! LE DEUXIEME. A 11 h 27, ce sera le Roland-Furieux, Venise-Stockholm. LE TROISIEME. Le seul plaisir qui nous reste : on regarde passer les trains. LE QUATRIEME. Il y a cinq ans, la Gudrun et le Roland-Furieux s’arre-taient a Gullen. Le Diplomate et la Loreley aussi ; tous des rapides internationaux. LE PREMIER. Intercontinentaux. LE DEUXIEME. Maintenant, meme les trains omnibus ne s’arretent plus. Sauf deux de Kaffigen et celui de Kalberstadt a 1 h 13.

LE TROISIEME. Nous sommes ruines. LE QUATRIEME. Les usines Wagner effondrees. LE PREMIER. Les laminoirs Bockmann en faillite. LE DEUXIEME. Les Forges de la Place-au-soleil eteintes. LE TROISIEME. On vit des allocations de chomage. LE QUATRIEME. Des soupes populaires. LE PREMIER. On vit ? LE DEUXIEME. On vegete. Sonnerie du timbre de la gare. LE DEUXIEME. Il est grand temps que la milliardaire arrive. Parait qu’elle a fonde un hopital a Kalberstadt. LE TROISIEME. Une creche a Kaffigen et une eglise commemorative a la capitale. LE PEINTRE. Elle a commande son portrait a Zimt, le barbouilleur academique.

LE PREMIER. Elle en a, de l’argent. Elle possede l’Armenian Oil, les Western Railways, la North broadcasting Company et tout le quartier reserve de Hongkong. Bruit de train. Le chef de gare Salue. Les hommes suivent l’express des yeux, de droite a gauche. LE QUATRIEME. Le Diplomate. LE TROISIEME. Avec ca, notre ville brillait par sa culture. LE DEUXIEME. Une des premieres du pays. LE TROISIEME. D’Europe. Sonnerie du timbre. LE QUATRIEME. Goethe a passe une nuit ici, a l’auberge de l’Apotre Dore. LE TROISIEME. Brahms y a compose un quatuor LE DEUXIEME. Berthold Schwarz invente la poudre. LE PEINTRE.

Et moi qui ai suivi brillamment les cours de l’Ecole des Beaux-Arts a Paris, ou est-ce que j’en suis maintenant ? Je peins des enseignes pour les boulangers… et ca ! Bruit de train qui s’arrete. A gauche parait un controleur comme s’il sautait du marche-pied sur le quai. LE CONTROLEUR. Gullen ! LE PREMIER. L’omnibus de Kaffigen. Un voyageur est descendu. Venant de la gauche, il passe devant les hommes assis sur le banc et il disparait dans l’edicule, cote « Hommes ». LE DEUXIEME. L’huissier. LE TROISIEME. Il vient pour la saisie de l’Hotel de Ville. LE QUATRIEME. Les autorites ne sont pas mieux loties que nous.

Le chef de gare donne le depart. Le contro-leur sort a droite, en faisant comme s’il sautait sur le marchepied du dernier wagon. De la ville arrivent le Maire, le Proviseur du college classique, le Pasteur et Ill, tous misera-blement vetus. Ill est un homme d’a peu pres soixante-cinq ans. LE MAIRE. Notre illustre visiteuse arrivera par l’omnibus de Kal-berstadt a 1 h 13. LE PROVISEUR. Il y aura des chants du ch? ur mixte et du patronage. LE PASTEUR. On sonnera la cloche d’incendie. Elle n’est pas encore au Mont-de-Piete. LE MAIRE. La fanfare municipale se produira a la Place du Marche et l’Union sportive formera une pyramide en l’honneur de a milliardaire. Apres quoi, banquet a l’Apotre Dore. Malheureusement, nos finances ne nous permettent pas d’illuminer la Collegiale et l’Hotel de Ville. L’huissier sort de l’edicule. L’HUISSIER. Bonjour, Monsieur le maire. Mes respects. LE MAIRE. Qu’est-ce que vous venez chercher par ici, Monsieur l’huissier ? L’HUISSIER. Vous le savez bien, Monsieur le maire. Je me trouve devant une tache ecrasante. Essayez de saisir une ville entiere ! LE MAIRE. Vous ne trouverez rien a la mairie, sauf une vieille machine a ecrire. L’HUISSIER. Vous oubliez le musee du Vieux Gullen. LE MAIRE. Vendu depuis trois ans aux Americains.

Nos caisses sont vides. Personne ne paie plus d’impots. L’HUISSIER. Faudra faire une enquete. Toute la region est prospere ; il n’y a que Gullen en faillite, avec ses Forges de la Place-au-soleil. LE MAIRE. On se trouve devant une veritable enigme economique. LE PREMIER HOMME. C’est un coup monte par les francs-macons. LE DEUXIEME. Une machination des Juifs. LE TROISIEME. La haute finance est derriere. LE QUATRIEME. Les communistes ! Le timbre de la gare annonce un train. L’HUISSIER. J’ai des yeux d’epervier ; je deniche toujours quelque chose. Je vais faire un tour du cote de la Recette municipale.

Il s’en va du cote de la ville. LE MAIRE. Il est preferable qu’il nous pille maintenant, plutot qu’apres la visite de la milliardaire. Le peintre a termine l’inscription et la montre aux autres. ILL. Mais Monsieur le maire, ca ne va pas : c’est trop intime ! Il faut mettre : « Bienvenue a Claire Zahanassian ! LE PREMIER. Quoi ? C’est notre Clara ! LE DEUXIEME. Clairette Wascher ! LE TROISIEME. On l’a vue grandir. LE QUATRIEME. Son pere etait macon. LE PEINTRE. Bon. Je vais simplement ecrire au verso « Bienvenue a Claire Zahanassian ! » Si jamais la milliardaire est emue, on pourra toujours lui presenter le recto.

Un nouveau rapide passe de droite a gauche Les hommes le suivent des yeux. Le chef de gare salue. LE DEUXIEME. Le Financier, Zurich-Hambourg. LE TROISIEME. Toujours a l’heure. On pourrait regler sa montre sur lui. LE QUATRIEME. Je t’en supplie ! Qui est-ce qui possede encore une montre, ici ? LE MAIRE. Messieurs, la milliardaire est notre seul espoir. LE PASTEUR. Sauf Dieu ! LE MAIRE. Sauf Dieu. LE PROVISEUR. … Qui ne paie pas. LE MAIRE. Ill, vous etiez tres ami avec elle autrefois : tout depend de vous. LE PASTEUR. Mais ils se sont quittes ! Il m’est revenu une vague histoire… Ill ! avez-vous quelque chose a confesser a votre pasteur ?

ILL. Nous etions tres bons amis. On etait jeunes, pleins de temperament. J’etais un peu la, il y a quarante-cinq ans ! Et Clairette ? Je la vois encore dans la grange a Colas : elle etait comme une lumiere dans l’ombre. Et dans la foret de l’Ermitage, elle courait pieds nus sur la mousse, avec ses beaux cheveux rouges qui flottaient dans le vent. Une vraie petite sorciere, diablement belle. Mince, souple comme un epi, et tendre ! – Non, non : c’est la vie qui nous a separes. La vie ! Ca arrive ! LE MAIRE. Il faudrait qu’on me fournisse quelques details sur Madame Zahanassian, pour mon petit discours au banquet de l’Apotre Dore.

Il tire un carnet de sa poche. LE PROVISEUR. J’ai parcouru les vieux registres de l’ecole. Helas ! Les notes de Clara Wascher sont atrocement mauvaises. La conduite aussi. Juste si j’ai trouve un cinq en histoire naturelle. LE MAIRE, prenant note. Bon. Un cinq en histoire naturelle. C’est bien. ILL. Je peux vous aider, Monsieur le maire. Clairette avait la passion de la justice. Une fois, on avait arrete un vagabond : elle a attaque le gendarme a coups de pierres. LE MAIRE. Amour de la justice. Pas mal. Cela fait toujours son petit effet. Mais je prefere passer sous silence l’histoire du gendarme.

ILL. Avec ca, d’une bonte ! Elle partageait tout. Un jour elle a vole des pommes de terre pour une pauvre vieille. LE MAIRE. Propension a la bienfaisance. Cela, Messieurs, il faut absolument que je le mentionne ; c’est capital. Est-ce que quelqu’un se souvient d’un batiment construit par son pere ? Cela ferait bien dans mon discours. PLUSIEURS VOIX. Pas ame qui vive. LE MAIRE, en rempochant son carnet. Pour ma part, je suis pret. (A Ill) C’est a vous de faire le reste. ILL. Je vois. Il s’agit de lui faire cracher ses millions. LE MAIRE. Tres juste. LE PROVISEUR. Une goutte de lait ne nous suffit plus.

LE MAIRE. Mon cher ami, il y a longtemps que vous etes la personnalite la plus populaire de Gullen. Je demissionnerai au printemps et j’ai deja pris contact avec l’opposi-tion. Nous nous sommes mis d’accord pour vous proposer comme mon successeur. ILL. Mais, Monsieur le maire… LE PROVISEUR. C’est la verite. ILL. Messieurs, au fait ! Je commencerai par decrire a Clara notre situation miserable. LE PASTEUR. Soyez prudent, delicat. ILL. Il faut agir avec intelligence. LE PROVISEUR. Pas de faute de psychologie. ILL. La fanfare municipale et votre ch? ur mixte n’empor-teront pas le morceau tout seuls.

LE MAIRE. Bien parle. Ill, vous avez raison. Une reception man-quee a la gare peut faire aller au diable toute notre affaire. C’est un moment crucial. Madame Zahanassian foule enfin le sol de sa patrie, elle retrouve une ambiance familiere, elle se sent a la maison, elle est emue, elle a les larmes aux yeux. – Naturellement ; elle ne me verra pas en manches de chemise comme maintenant ; je serai en noir, solennel, avec mon tube, mon epouse a cote de moi, mes deux petites-filles en blanc et chargees de roses. Mon Dieu, pourvu que tout se passe bien au bon moment ! LE PREMIER. Le Roland-Furieux.

LE DEUXIEME. Venise-Stockholm, 11 h 27. LE PASTEUR. 11 h 27 ? Nous avons presque deux heures pour nous endimancher. LE MAIRE. Kuhn et Hauser deploieront la banderole. Vous autres, vous agiterez vos chapeaux. Mais, s’il vous plait ! ne hurlez pas comme l’an dernier pour la visite du ministre. Cela a fait tres mauvaise impression et nous attendons toujours notre subvention. Pas de joie delirante, ce serait deplace. Plutot un bonheur contenu ; un peu la larme a l’? il : la tendresse d’une ville qui retrouve son enfant. Soyez detendus et cordiaux, mais surtout que l’organisation soit impeccable.

La cloche d’incendie doit se mettre en branle tout de suite apres la fin du ch? ur. Attention, j’insiste… Le bruit de tonnerre du train qui approche rend son discours incomprehensible. Les hommes se penchent pour voir passer l’express qui vient de la droite. Le chef de gare salue. Tout a coup, les freins grincent furieusement. La stupefaction se lit sur tous les visages. Les cinq hommes assis se levent d’un bond. LE PEINTRE. Le rapide… LE PREMIER … S’arrete… LE DEUXIEME. … A Gullen ! LE TROISIEME. Dans ce trou ! LE QUATRIEME. Le plus miserable… LE PREMIER. … Le plus pitoyable de toute la ligne Venise-Stockholm !

LE CHEF DE GARE. Les lois de la nature sont abolies ! Le Roland-Furieux doit surgir en grondant dans la courbe de Leuthenau, passer en mugissant devant nous et se reduire a un point noir dans la depression de Puckenried. Claire Zahanassian arrive de la droite. C’est une inconfortable vieille carcasse de soixante-trois ans, habillee de noir, aux vetements amples, avec un chapeau immense, un collier de perles, d’enormes bracelets d’or, paree comme une chasse ; impossible, mais precisement pour cela tres femme du grand monde, d’une grace peu commune en depit de tout ce qu’elle a de grotesque.

Sa suite se compose du valet de chambre Boby, dans les quatre-vingts ans, por-tant des lunettes noires ; de deux femmes de chambre avec des valises ; de son mari N° 7 (grand, svelte, moustache noire) qu’elle appelle Moby et qui porte un attirail complet de pecheur a la ligne. Un chef de train tres anime accom-pagne le groupe ; il porte casquette et sacoche rouge. CLAIRE ZAHANASSIAN. C’est bien Gullen ? LE CHEF DE TRAIN, essouffle. Madame, vous avez tire la sonnette d’alarme. CLAIRE ZAHANASSIAN. Je tire toujours les sonnettes d’alarme. LE CHEF DE TRAIN. Je proteste energiquement.

Dans ce pays, on ne tire jamais la sonnette d’alarme, meme en cas d’alarme. Le respect de l’horaire est le premier de nos principes. Puis-je vous demander une explication ? CLAIRE ZAHANASSIAN. Nous sommes bien a Gullen, Moby. Je reconnais ce triste trou. La-bas, la foret de l’Ermitage avec le ruisseau ou tu pourras pecher tes truites et tes brochets ; a droite, le toit de la grange a Colas. ILL, comme au sortir d’un reve. Clara ! LE PROVISEUR. La Zahanassian ! DES VOIX. La Zahanassian ! LE PROVISEUR. Le ch? ur mixte n’est pas pret, ni le patronage. LE MAIRE. Les gymnastes ! Les pompiers ! LE PASTEUR.

Le sacristain ! LE MAIRE. Je n’ai pas ma redingote. Pour l’amour du Ciel ! Mon tube ! Mes petites-filles ! LE PREMIER. Clara Wascher, Clara Wascher ! Il part en courant en direction de la ville. LE MAIRE, criant apres lui. N’oubliez pas mon epouse. LE CHEF DE TRAIN. J’attends une explication – ordre de service ! – au nom de la direction des Chemins de fer ! CLAIRE ZAHANASSIAN. Vous etes un imbecile. Je veux juste visiter le patelin ; est-ce que je devais sauter de votre express en marche ? LE CHEF DE TRAIN. Vous avez arrete le Roland-Furieux uniquement parce que vous ?… CLAIRE ZAHANASSIAN. Evidemment.

LE CHEF DE TRAIN. Madame, si vous desirez visiter Gullen, vous avez a votre disposition l’omnibus de 12 h 40 a Kalberstadt. Comme tout le monde. Arrivee a Gullen a 1 h 13. CLAIRE ZAHANASSIAN. L’omnibus qui s’arrete a Loken, Brunnhubel, Beisen-bach et Leuthenau ? Pretendez-vous me faire perdre une heure pour traverser ce pays sinistre ? LE CHEF DE TRAIN. Madame, cela vous coutera cher. CLAIRE ZAHANASSIAN. Boby, donne cent mille. LA FOULE. Cent mille ? Le valet de chambre obeit. LE CHEF DE TRAIN. Mais, Madame ?… CLAIRE ZAHANASSIAN. Ajoute trois cent mille pour l’Amicale des veuves des cheminots.

Murmures : « Trois cent mille ! » LE CHEF DE TRAIN, en touchant l’argent. Madame, cette institution n’existe pas. CLAIRE ZAHANASSIAN. Fondez-la. Le maire s’est approche du chef de train pour lui glisser quelques mots a l’oreille apres lui avoir vainement tapote l’epaule. LE CHEF DE TRAIN. Comment ? Vous etes Madame Zahanassian ? Oh pardon ! C’est tout autre chose, bien sur. Il va de soi que nous nous serions arretes a Gullen si nous avions eu la moindre idee… Je vais vous rendre votre argent, Madame. Quatre cent mille ! Bon Dieu ! LA FOULE. Quatre cent mille ! CLAIRE ZAHANASSIAN.

Bagatelle ! Gardez ! LA FOULE. Gardez ! LE CHEF DE TRAIN. Est-ce que Madame desire que le Roland-Furieux attende qu’elle ait termine sa visite ? La direction des Chemins de fer se ferait un plaisir… On dit que le portail de la Collegiale est remarquable. Gothique. Avec un Jugement dernier. CLAIRE ZAHANASSIAN. Foutez-moi le camp avec votre tortillard. LE MARI VII, plaintif Mais la presse, ma poupee, la presse qui n’est pas descendue ? Les reporters sont en train de dejeuner au wagon-restaurant en tete, ils ne se doutent de rien. CLAIRE ZAHANASSIAN. Laisse-les, Moby.

Pour le moment, je n’ai pas besoin de la presse a Gullen ; et plus tard, elle viendra. Entre-temps, le deuxieme homme a rapporte de la ville la redingote du maire. Le maire s’avance solennellement vers Claire Zahanas-sian. Le peintre et le quatrieme homme brandissent la banderole : « Bienvenue a Claire Zahan ». – Le peintre n’a pas eu le temps de terminer. Le chef de gare donne le depart. LE CHEF DE TRAIN. Que Madame ne se plaigne surtout pas aupres de la direction. C’est un simple malentendu. Le train se remet en mouvement. Le chef de train court a petits pas vers la gauche, comme s’il allait sauter sur un marchepied.

LE MAIRE. Tres honoree Madame, en tant que maire de Gullen, j’ai l’honneur insigne de recevoir en votre personne un enfant de notre… Le reste du discours du maire, qui continue de parler inebranlablement, echappe a l’oreille a cause du bruit du train qui s’eloigne a grand fracas. CLAIRE ZAHANASSIAN. Monsieur le maire, je vous remercie de votre beau discours. Claire Zahanassian se dirige vers Ill qui vient a sa rencontre un peu embarrasse. CLAIRE ZAHANASSIAN. Alfred ? ILL. C’est beau que tu sois venue. CLAIRE ZAHANASSIAN. Je me le suis promis depuis toujours, depuis que j’ai quitte Gullen – je n’ai pense qu’a ca.

Ill, peu assure. C’est gentil de ta part. CLAIRE ZAHANASSIAN. Toi aussi tu as pense a moi ? ILL. Sans arret. Tu le sais bien, Clara. CLAIRE ZAHANASSIAN. C’etait merveilleux, tous ces jours que nous avons passes ensemble. Ill, fier. Et comment ! (Au proviseur, bas. ) Vous voyez, Monsieur le proviseur : je la tiens ! CLAIRE ZAHANASSIAN. Appelle-moi comme tu m’appelais d’habitude. ILL, gene. Mon petit chat sauvage. CLAIRE ZAHANASSIAN, en ronronnant comme une vieille chatte. Et encore comment ? ILL. Ma petite sorciere. CLAIRE ZAHANASSIAN. Toi, tu etais ma panthere noire. ILL. Je le suis toujours. CLAIRE ZAHANASSIAN.

Absurde ! Tu es devenu gras, gris et ivrogne. ILL. Mais toi, tu es restee la meme, ma petite sorciere. CLAIRE ZAHANASSIAN. Allons donc ! Moi aussi, je suis devenue vieille et grasse. Sans compter que ma jambe gauche s’en est allee : accident d’auto. Je ne voyage plus qu’en express. Mais la prothese est impeccable, tu ne trouves pas ? (Elle souleve sa jupe pour lui faire voir sa jambe gauche. ) Je la remue parfaitement. ILL, en s’epongeant. Je ne l’aurais jamais devine, mon petit chat sauvage. CLAIRE ZAHANASSIAN. Mon septieme mari, Alfred. Il possede des plantations de tabac. Sommes tres heureux en menage.

ILL. Enchante. CLAIRE ZAHANASSIAN. Viens saluer, Moby. Son vrai nom, c’est Pedro ; mais Moby fait mieux. Surtout, cela rime avec Boby. Un valet de chambre se garde toute une vie, c’est sur son nom qu’il faut regler celui des maris. (Le mari N° 7 s’incline. ) N’est-il pas mignon, avec sa moustache noire ? Moby, reflechis ! (Le mari N° 7 reflechit. ) Plus fort ! (Il reflechit plus fort. ) Encore plus fort ! LE MARI VII. Mais je ne peux pas, ma poupee, vraiment pas. CLAIRE ZAHANASSIAN. Bien sur, tu peux. Essaie encore. (Le mari N° 7 reflechit encore plus fort. Sonnerie du timbre de la gare. ) Vois-tu ?

C’est tres bien. Il a presque l’air demoniaque, comme ca : pas vrai, Alfred ? On dirait un Bresilien ; erreur ! Son pere etait Russe. Lui, il est Grec orthodoxe. Un pope nous a maries. Ceremonie interessante. (Elle lorgne l’edicule avec un face-a-main incruste d’ivoire. ) Le chalet de necessite, Moby, c’est papa qui l’a construit. Travail soigne. Quand j’etais gosse, je restais des heures assise sur ce toit et je crachais, mais seulement sur les hommes. Au fond, le ch? ur mixte et le patronage se sont rassembles, LE PROVISEUR. Madame, je suis ami des Muses et proviseur du college classique.

A ce double titre, je vous demande la permis-sion de vous rendre l’hommage d’un modeste chant de folklore execute par notre ch? ur mixte et le patronage. CLAIRE ZAHANASSIAN. Allez, l’instituteur ! Expediez-nous votre modeste chant du folklore. Le proviseur brandit un diapason et donne le ton. La chorale se met a chanter ; mais un train arrive de la gauche a ce moment, si bien qu’on n’entend plus les chanteurs qui continuent a mimer un chant solennel. Apres le passage du train, on entend les dernieres mesures du chant populaire. LE MAIRE, decu. La cloche d’incendie ! A present, c’est la cloche d’incen-die qu’on devrait entendre !

CLAIRE ZAHANASSIAN. Bien chante, mes amis de Gullen. Surtout la basse, le grand blond au fond a gauche avec sa grosse pomme d’Adam. L’adjudant de gendarmerie se fraie un passage a travers le ch? ur et vient se mettre au garde-a-vous devant Claire Zahanassian. L’ADJUDANT. Hahncke, adjudant de gendarmerie. A votre disposition, Madame. CLAIRE ZAHANASSIAN, le jaugeant. Merci. Je ne veux faire arreter personne. Mais il se peut que la ville de Gullen ait bientot besoin de vous. Savez-vous fermer un ? il de temps en temps ? L’ADJUDANT. Bien sur, Madame. Autrement qu’est-ce que je devien-drais a Gullen ?

CLAIRE ZAHANASSIAN. Apprenez a fermer les deux. L’adjudant est ahuri. ILL. C’est tout a fait Clara, ma petite sorciere toute crachee. Il se tape sur les cuisses. Le maire se coiffe de son tube, enfin apporte par ses deux petites-filles, jumelles de sept ans a nattes blondes. LE MAIRE. Madame, voici mes deux petites-filles, Hermine et Adol-phine. Il n’y a que mon epouse qui manque. Il s’eponge. Les deux fillettes font une reve-rence et tendent a la visiteuse un bouquet de roses rouges. CLAIRE ZAHANASSIAN. Mes felicitations pour vos gosses. (Elle met brusquement les roses dans les bras du chef de gare. Tenez. Le maire passe en cachette son tube au pasteur qui s’en coiffe. LE MAIRE. Notre pasteur, Madame. CLAIRE ZAHANASSIAN. Aha, le pasteur ! Savez-vous reconforter les mourants ? LE PASTEUR. Je fais de mon mieux. CLAIRE ZAHANASSIAN. Et les condamnes a mort ? LE PASTEUR. La peine de mort est abolie dans notre pays, Madame. CLAIRE ZAHANASSIAN. On la retablira peut-etre. Le pasteur un peu deconcerte repasse le tube au maire. ILL, en riant. Tu pousses la plaisanterie un peu loin, mon petit chat sauvage. CLAIRE ZAHANASSIAN. A present, je veux voir le patelin. (Le maire lui offre le bras. Vous en avez, des idees, Monsieur le maire. Je ne fais pas des kilometres a pied avec ma prothese. LE MAIRE, affole. Tout de suite, tout de suite ! Le docteur a garde sa vieille Mercedes. L’ADJUDANT, en claquant les talons. A vos ordres, Monsieur le maire ! Je vais requisitionner la voiture et je l’amene ici. CLAIRE ZAHANASSIAN. Pas la peine. Depuis mon accident, je ne me deplace plus qu’en chaise a porteurs. Roby et Toby, en avant ! De la gauche arrivent deux monstres hercu-leens qui machent du chewing-gum. Ils ame-nent une chaise a porteurs de style ancien. L’un d’eux porte une guitare sur le dos.

CLAIRE ZAHANASSIAN. Deux gangsters de Manhattan, condamnes a la chaise electrique a Sing-Sing. Liberes sur ma demande pour me servir de porteurs. Cela m’a coute un million de dollars par tete. La chaise provient du Louvre ; cadeau du presi-dent Coty. Quel homme aimable ! Il ressemble tout a fait a ses portraits dans les journaux. Roby et Toby, en ville ! LES DEUX PORTEURS. Yes, Mam ! CLAIRE ZAHANASSIAN. Mais d’abord a la grange a Colas, puis a la foret de l’Ermitage : je desire faire un pelerinage avec Alfred aux lieux privilegies de notre vieil amour. Entre-temps qu’on depose mes bagages et le cercueil a l’Apotre Dore.

LE MAIRE, estomaque. Le cercueil ? CLAIRE ZAHANASSIAN. Il fait partie de mes bagages, ca peut toujours servir. Roby et Toby, allez ! Les deux monstres macheurs de chewing–gum emportent Claire Zahanassian vers la ville. Sur un signe du maire, tout le monde eclate en hourras qui s’apaisent au moment ou la foule decontenancee voit deux porteurs charges d’un cercueil tres richement decore. La cloche d’in-cendie se met a sonner. LE MAIRE. La cloche d’incendie, enfin ! La population emboite le pas au cercueil. Derriere : les femmes de chambre avec les bagages et des valises innombrables que portent des habitants de Gullen.

L’adjudant de gendar-merie regle le trafic. Au moment ou il veut se joindre a la queue du cortege, il voit apparaitre deux petits vieillards gras et mous, fort soigneu-sement vetus, qui se tiennent par ta main. LES DEUX BONSHOMMES, ensemble et presque en chantant d’une voix aigue. Nous sommes a Gullen, nous le sentons, nous le sentons. Nous le sentons a l’air que nous respirons, l’air de Gullen. L’ADJUDANT. Qui etes-vous ? LES DEUX BONSHOMMES. Nous appartenons a la vieille dame, nous appartenons a la vieille dame. Elle nous appelle Koby et Loby. L’ADJUDANT. Madame Zahanassian loge a l’auberge de l’Apotre Dore.

LES DEUX BONSHOMMES, tres gais. Nous sommes aveugles, nous sommes aveugles. L’ADJUDANT. Aveugles ? Dans ce cas, je vais vous conduire. LES DEUX BONSHOMMES. Merci bien, Monsieur l’agent, merci bien. L’ADJUDANT. Si vous etes aveugles, comment savez-vous que je suis de la police ? LES DEUX BONSHOMMES ; A votre voix, a votre voix. Tous les policiers ont la meme voix. L’ADJUDANT. Vous devez avoir eu des demeles avec l’autorite, mes petits bonshommes. LES DEUX BONSHOMMES, etonnes. Des hommes ? Il nous prend pour des hommes. L’ADJUDANT. Qu’est-ce que vous etes, alors ? LES DEUX BONSHOMMES. Vous verrez, vous verrez.

L’ADJUDANT, deconcerte. Toujours de bonne humeur, au moins. LES DEUX BONSHOMMES, hilares. On nous gave de cotelettes et de jambon, de cotelettes et de jambon. Tous les jours, tous les jours. L’ADJUDANT. A ce regime-la, je ferais peut-etre aussi des cabrioles. Allons ! Donnez-moi la main. (Pour lui) Ces etrangers ont un humour bizarre. Il remonte vers la ville, entre les deux bonshommes qu’il mene par la main. LES DEUX BONSHOMMES, en continuant de sautiller comme des enfants. Allons rejoindre Boby et Moby, Roby et Toby. Changement de decor a vue. Les facades de la gare et de la maisonnette s’elevent dans les cintres.

Le fond qui representait la petite ville s’est transforme en interieur de l’auberge de l’Apotre Dore. On peut faire descendre des cintres une vraie figure d’apotre, enseigne doree de l’auberge, embleme qui planerait au-dessus du plateau au cours des deux scenes a l’auberge qui suivent. Tableau du luxe dechu : tout est pourri, use, casse, empoussiere ; le platre s’en va par morceaux. Au fond un escalier ; des porteurs en procession infinie le montent avec leurs charges. Le maire et le proviseur boivent le coup a une table au premier plan a droite. LE MAIRE. Des valises, rien que des valises en tas.

Et tout a l’heure, ils ont monte une panthere noire dans une cage, un vrai fauve en chair et en os. LE PROVISEUR. Elle a fait mettre le cercueil dans une piece speciale. LE MAIRE. Les femmes illustres ont de ces idees ! LE PROVISEUR. Elle a l’air de vouloir s’installer ici pour longtemps. LE MAIRE. Tant mieux ! Alfred Ill en fera ce qu’il voudra. Il l’a appelee « mon petit chat sauvage » et « ma petite sor-ciere » ; il va lui soutirer des centaines de millions. A la sante de la dame, mon cher ami ! A la resurrection des laminoirs Bockmann par Claire Zahanassian ! LE PROVISEUR. Des usines Wagner ! LE MAIRE.

Des Forges de la Place-au-soleil ! Si elles demarrent, tout demarre avec : la commune, votre college, la pros-perite pour tous ! Ils trinquent. LE PROVISEUR. Je corrige les exercices grecs et latins des eleves de Gullen depuis plus de vingt ans ; eh bien, Monsieur le maire ; il y a seulement une heure que je sais ce que c’est que l’epouvante. L’apparition de la vieille dame en noir a sa descente du train m’a proprement terrifie : j’ai cru voir une Parque – (Pour le maire qui n’a pas compris) une deesse de la mort. Au lieu de Clara, elle devrait s’appeler Clotho. On la croirait bien capable de couper le fil des vies humaines.

Entre l’adjudant de gendarmerie. Il accroche son kepi a une patere. LE MAIRE. Prenez place a table, adjudant. L’ADJUDANT. C’est pas un plaisir, d’exercer dans ce patelin. Mais dorenavant, les fleurs vont pousser sur nos ruines. J’etais dans la grange a Colas avec Ill et la milliardaire. Quelle scene emouvante. Le couple etait recueilli comme a l’eglise. J’etais gene d’y etre. C’est pour ca que je me suis ecarte, quand ils sont partis pour la foret de l’Ermitage. Une procession dans les regles ! Devant, la chaise a porteurs ; Ill a cote et, par derriere, le valet de chambre et le septieme mari avec sa canne a peche.

LE PROVISEUR. Consommation d’hommes excessive ! Une seconde Lais- (Meme jeu) une grande courtisane ! L’ADJUDANT. Et puis les deux gros petits bonshommes. Le diable sait ce que ca veut dire. LE PROVISEUR. Ils me mettent mal a l’aise. Des monstres surgis du fin fond de l’enfer. LE MAIRE. Je me demande ce qu’ils cherchent dans la foret de l’Ermitage. L’ADJUDANT. Comme dans la grange a Colas, Monsieur le maire. Ils font la tournee des endroits ou a brule leur passion, comme on dit. LE PROVISEUR. Passion devorante. Ici, je pense a Shakespeare : Romeo et Juliette. Messieurs, je suis bouleverse.

C’est la premiere fois que je sens la grandeur antique a Gullen. LE MAIRE. Surtout, nous allons boire a la sante de notre excellent Ill qui se donne tant de peine pour ameliorer notre sort. Messieurs, buvons au plus aime des citoyens de notre ville, a Ill mon successeur ! Ils trinquent, puis se figent. L’apotre de l’en-seigne s’envole dans les cintres. De gauche arrivent les quatre hommes du debut portant un simple banc de bois sans dossier qu’ils placent a gauche. Le premier homme monte sur le banc. Il porte pendu au cou un grand c? ur de carton perce d’une fleche avec les initiales A. C.

Les trois autres se placent en demi-cercle autour de lui. Ils portent des bran-chages au bout de leurs bras tendus, pour figurer des arbres. LE PREMIER HOMME. Nous sommes des bouleaux, des pins, des hetres… LE DEUXIEME. Des sapins vert fonce… LE TROISIEME. De la mousse, du lichen, des fourres de lierre… LE QUATRIEME. Une garenne, un sous-bois… LE PREMIER. Des nuages qui passent, des appels d’oiseaux… LE DEUXIEME. Un coin preserve de l’antique foret vierge d’Allemagne… LE TROISIEME. Des fausses oronges, des chevreuils effarouches… LE QUATRIEME. Du bruit dans les ramures… Ou de tres vieux reves !

Du fond arrivent les deux monstres masti-quant qui portent la chaise de Claire Zahanas-sian. Ill marche a cote. Derriere, le mari N° 7. Tout au fond, le valet de chambre qui mene les deux bonshommes par la main. CLAIRE ZAHANASSIAN. La foret de l’Ermitage ! Arretez, Roby et Toby ! LES DEUX BONSHOMMES Arretez, Roby et Toby ; arretez, Roby et Toby. Claire Zahanassian descend de la chaise a porteurs, lorgne la foret, se dirige vers le pre-mier homme qui est debout sur le banc, les bras etendus. Elle lui tape sur le ventre, puis lui tate les bras et le nez. CLAIRE ZAHANASSIAN. Alfred ! Le c? ur que tu as grave.

Presque efface. Avec nos deux noms, ecartes l’un de l’autre. L’arbre a pousse. Son tronc et ses branches se sont epaissis, comme nous. Il y a bien longtemps que je n’ai pas marche dans la foret de ma jeunesse ; gambade parmi les branchages et le lierre violet. – Allez donc promener votre chaise derriere les taillis, macheurs de chewing-gum ! J’en ai assez de voir vos gueules. Et toi, Moby, va vers ton ruisseau et tes poissons. Les deux monstres s’en vont par la gauche en emportant la chaise. Le mari N° 7 sort a droite. Claire Zahanassian et Ill s’assoient sur le banc, de part et d’autre du premier homme.

CLAIRE ZAHANASSIAN. Regarde : un chevreuil. Le troisieme homme mime le chevreuil, fait un bond et disparait. ILL. La chasse est fermee. CLAIRE ZAHANASSIAN. Nous nous sommes embrasses sur cette roche, il y a plus de quarante-cinq ans. Nous nous sommes aimes sous ces buissons, sous ce hetre, parmi les fausses oronges dans la mousse. J’avais dix-sept ans et toi pas tout a fait vingt. Apres, tu as epouse Mathilde Blumhard, avec sa petite epicerie, et moi le vieux Zahanassian avec ses milliards. Le vieux hanneton carapace d’or m’a trouvee dans un bordel de Hambourg ; mes cheveux rouges lui ont tape dans l’? l. ILL. Clara ! CLAIRE ZAHANASSIAN. Boby, un Henry Clay. LES DEUX BONSHOMMES. Un Henry Clay, un Henry Clay. Le valet de chambre arrive du fond, il lui tend un cigare et lui donne du feu. CLAIRE ZAHANASSIAN. J’aime bien les cigares. En fait, je devrais filmer ceux que fabrique mon mari, mais ils ne m’inspirent pas confiance. ILL. C’est pour ton bien que j’ai epouse Mathilde. CLAIRE ZAHANASSIAN. Elle avait de l’argent. ILL. Je voulais ton bonheur ; j’ai du renoncer au mien. Tu etais jeune et belle : l’avenir t’appartenait. CLAIRE ZAHANASSIAN. Maintenant c’est le present qui m’appartient. ILL.

Si tu etais restee parmi nous, tu serais aussi pauvre que moi. CLAIRE ZAHANASSIAN. Tu es pauvre ? ILL. Comme un epicier ruine dans une ville en faillite. CLAIRE ZAHANASSIAN. Aujourd’hui, c’est moi qui ai l’argent. ILL. Depuis que tu m’as quitte, je vis dans un enfer. CLAIRE ZAHANASSIAN. Moi, je suis devenue l’enfer. ILL. Je me debats avec ma famille qui me reproche notre pauvrete tous les jours. CLAIRE ZAHANASSIAN. La petite Mathilde ne t’a pas rendu heureux ? ILL. Le principal, c’est que tu sois heureuse. CLAIRE ZAHANASSIAN. Tes enfants ? ILL. Aucun ideal. CLAIRE ZAHANASSIAN. Cela leur viendra plus tard.

Ill se tait. Tous deux ont le regard perdu dans la foret de leur jeunesse. ILL. Je mene une vie ridicule. Jamais sorti vraiment de ce patelin. Un voyage a Berlin, un autre dans le Tessin, c’est tout. CLAIRE ZAHANASSIAN. A quoi bon ? Moi, je connais le monde entier. ILL. Tu as les moyens de voyager. CLAIRE ZAHANASSIAN. Non : c’est que le monde m’appartient. Ill se tait. Elle fume… ILL. Maintenant tout va changer. CLAIRE ZAHANASSIAN. Certainement. ILL, l’observant attentivement. Tu nous aideras ? CLAIRE ZAHANASSIAN. Je ne laisserai pas tomber la ville de ma jeunesse. ILL. Nous avons besoin de beaucoup de millions.

CLAIRE ZAHANASSIAN. Peu de chose. ILL. Au moins une centaine. CLAIRE ZAHANASSIAN. Une misere. ILL, enthousiasme. Mon petit chat sauvage ! D’emotion, il lui tape sur la cuisse gauche. Il retire precipitamment sa main. CLAIRE ZAHANASSIAN. Ca fait mal. Tu as tape sur la charniere de ma prothese. Le premier homme sort de sa poche une vieille pipe qu’il frappe avec une clef rouillee. CLAIRE ZAHANASSIAN. Un pic ILL. C’est comme autrefois, quand on etait jeunes et audacieux et qu’on venait s’aimer dans la foret de l’Ermitage, du temps de nos amours. Le disque clair du soleil, la-haut sur les cimes !

Des nuages a l’horizon, l’appel du coucou… LE QUATRIEME. Coucou, coucou ! Ill tate le premier homme. ILL. Du bois bien frais, du vent dans les branches, un murmure qui m’evoque le ressac de la mer. Comme autrefois. Tout est comme autrefois. Les trois hommes qui figurent les arbres soufflent et agitent les bras. ILL. Si le temps pouvait etre aboli, n’a petite sorciere ! Si la vie ne nous avait pas separes ?… CLAIRE ZAHANASSIAN. Tu le voudrais ? ILL. Je ne voudrais que ca, rien que ca ! Tu sais : je t’aime ! (Il lui baise la main droite. ) La meme main blanche et fraiche. CLAIRE ZAHANASSIAN. Erreur.

Encore une prothese. En ivoire. ILL, en lachant la main, horrifie. Clairette, est-ce que tu es toute en protheses ? CLAIRE ZAHANASSIAN. Presque ! Suite d’un accident d’avion en Afghanistan. Je me suis degagee en rampant sous les decombres, seule survivante. L’equipage aussi a peri. Moi, on n’a pas ma peau. LES DEUX BONSHOMMES. On n’a pas sa peau, on n’a pas sa peau. Le mari N° 7 arrive de la droite en courant, avec un : gros poisson au bout de sa ligne. LE MARI VII. Il y en a un qui a mordu. Un brochet. Il pese plus de douze livres. LES DEUX BONSHOMMES. Il y en a un qui a mordu, il y en a un qui a mordu.

On entend une fanfare. L’enseigne de l’Apotre Dore redescend des cintres. Les habitants. de Gullen apportent des tables couvertes de nappes pitoyables. On met les couverts et les plats sur trois tables paralleles aux rangs du public. Le pasteur arrive du fond. D’autres gens entrent, dont un homme en maillot de gymnaste. Au premier plan a droite, le, maire, le proviseur et l’adjudant se raniment. La foule applaudit. Le maire se dirige vers le banc ou. se trouvent Claire Zahanassian et Ill. Les arbres sont redevenus des citoyens et ont gagne le fond. LE MAIRE. Cette tempete d’applaudissements vous est dediee, Madame.

CLAIRE ZAHANASSIAN. Elle est pour la fanfare municipale, Monsieur le maire. Elle a joue a la perfection. Et la pyramide de l’Union sportive a ete merveilleuse. J’aime les hommes en maillot et culotte courte ; ils ont l’air si naturel. LE MAIRE. Puis-je vous conduire a table ? Il mene Claire Zahanassian a la table du milieu et il lui presente sa femme. Mon epouse. CLAIRE ZAHANASSIAN, en lorgnant l’epouse. Minette Dummermuth, notre premiere de classe. Le maire lui presente une seconde femme, aussi usee et aussi rebarbative que la sienne. LE MAIRE. Madame Ill. CLAIRE ZAHANASSIAN. Mathilde Blumhard.

Je te vois encore guetter Ill derriere la porte du magasin. Tu es maigre et pale, ma bonne. De la droite, le medecin arrive en courant. C’est un homme trapu dans la cinquantaine, avec une moustache et des cheveux noirs ebouriffes, des cicatrices au visage Il est vetu d’un vieux frac. LE MEDECIN, essouffle. J’ai du foncer, avec ma vieille Mercedes, pour arriver a temps. LE MAIRE. Le docteur Nusslin, notre medecin. Claire Zahanassian lorgne le medecin pendant qu’il lui baise la main. CLAIRE ZAHANASSIAN. Interessant. Vous delivrez les certificats de deces ? LE MEDECIN, interloque. Les certificats de deces ?

CLAIRE ZAHANASSIAN. Quand quelqu’un meurt ? LE MEDECIN. Sans doute, Madame. C’est une obligation. J’y suis prepose par les autorites. CLAIRE ZAHANASSIAN. Un de ces jours, vous pourriez diagnostiquer une attaque. LE MEDECIN. Une attaque ? ILL, riant. Delicieux, simplement delicieux ! CLAIRE ZAHANASSIAN, se detournant du medecin en lorgnant le gymnaste en maillot. Faites encore quelques exercices. Le gymnaste plie le genou et remue les bras. CLAIRE ZAHANASSIAN. Admirables, ces muscles. Quelle force ! Avez-vous deja etrangle quelqu’un ? LE GYMNASTE, dans sa flexion, fige de stupeur. Etrangle? CLAIRE ZAHANASSIAN.

Lancez encore une fois les bras en arriere, Monsieur le gymnaste. Et puis vous ferez un appui facial. ILL, riant. Les plaisanteries de Clara, ca vaut de l’or. Elles me font mourir de rire. LE MEDECIN. A moi, elles me donnent des frissons dans le dos. ILL, a voix basse. Elle a promis des centaines de millions. LE MAIRE. , le souffle coupe. Des centaines ? ILL. De millions. LE MEDECIN. Tonnerre ! La milliardaire s’est detournee du gymnaste. CLAIRE ZAHANASSIAN. Maintenant, j’ai faim, Monsieur le maire. LE MAIRE. Nous n’attendons plus que Monsieur votre epoux, CLAIRE ZAHANASSIAN. Inutile. Il est a la peche et je vais divorcer.

LE MAIRE. Divorcer ? CLAIRE ZAHANASSIAN. Ca vous surprend ? Mon mari aussi sera surpris. J’epouse un acteur de cinema. LE MAIRE. Mais vous nous disiez que vous avez fait un heureux mariage. CLAIRE ZAHANASSIAN. Tous mes mariages sont heureux. Mais le reve de ma jeunesse a ete de me marier a la Collegiale de Gullen. Il faut realiser ses reves de jeunesse. La ceremonie sera grandiose. Tous s’assoient. Claire Zahanassian prend place entre le maire et Ill. A cote d’Ill, sa femme ; a cote du maire, la sienne. A droite, derriere une autre table : le proviseur, le pasteur et l’adjudant de gendarmerie ; a gauche, les quatre hommes.

D’autres invites d’honneur dans le fond, avec leurs epouses, au-dessous de la banderole « Bienvenue a Clairette» Le maire se leve, rayonnant de joie, la serviette deja denouee. Il fait tinter son verre. LE MAIRE. Madame, chers concitoyens ! Madame, il y a aujourd’hui quarante-cinq ans que vous avez quitte notre petite ville, que le prince electeur Hasso le Noble a fondee jadis et qui repose si aimablement entre la foret de l’Ermitage et la depression de Puckenried. Quarante-cinq ans, neuf lustres, ca fait beaucoup de temps. Bien des choses se sont passees, des choses ameres.

Cela a ete triste pour le monde, triste pour nous. Mais, Madame, nous ne vous avons jamais oubliee – vous, notre Clara. (Applaudissements. ) Ni vous, ni votre famille. Votre mere, cette splendide creature eclatante de sante (Ill lui chuchote quelque chose) – helas emportee prematurement par la tuberculose ; et votre pere, si populaire, qui a edifie a la gare un batiment que les gens du metier et les profanes frequentent beaucoup (Ill, meme jeu) – admirent beau coup ; tous deux vivent encore parmi nous en pensee comme les meilleurs et les plus meritants.

Et vous, Madame, vous gambadiez dans nos rues helas bien delabrees aujourd’hui ! – comme une charmante collegienne aux boucles blondes (Ill, meme jeu) aux belle boucles rousses. Qui ne vous connaissait ? Deja a cette epoque, chacun sentait le charme de votre personnalite, chacun pressentait votre ascension dans l’humanite a de hauteurs vertigineuses. (Il tire son carnet de sa poche. ) Personne n’a pu vous oublier, c’est un fait. Vos exploits scolaires sont encore cites en exemple par le corps enseignant, car vous etiez particulierement etonnante dans la branche principale de nos etudes : I’histoire naturelle.

C’etait l’expression de votre sympathie pour toutes les creatures et pour tous les etres qui ont besoin de protection. Votre amour de la justice et votre sens de la bienfaisance provoquaient deja l’admiration de cercles etendus. (Applaudissements). C’etait notre Clara, qui avait procure de la nourriture a une pauvre vieille, en lui achetant des pommes de terre avec l’argent de poche qu’elle avait peniblement gagne chez des voisins, la Sauvant ainsi de devoir mourir de faim – pour ne mentionner qu’une seule de ses actions charitables. (Applaudissements frenetiques. ) Madame, chers concitoyens !

Les tendres germes de ces dispositions rejouissantes se sont puissamment epanouis. La collegienne aux boucles rousses est devenue une grande dame qui comble le monde avec ses bienfaits. Qu’on pense a ses ? uvres sociales, a ses maternites et a ses soupes populaires, a ses fondations artistiques et a ses creches ; cela vous donnera l’envie de crier avec moi en l’honneur de celle qui retrouve son pays : Vive Clara ! Hourras. Tonnerre d’applaudissements. CLAIRE ZAHANASSIAN. Monsieur le maire, habitants de Gullen ! La joie desinteressee que vous inspire ma visite m’emeut.

J’etais en verite une enfant assez differente de ce qu’il parait dans le discours du maire: j’ai ete battue a l’ecole. Et les pommes de terre de la vieille Boll, je tes ai volees, avec Ill pour complice, pas du tout pour eviter a la vieille maquerelle de crever de faim, mais pour coucher enfin une fois avec Alfred dans un vrai lit ; c’etait plus confortable que la foret de l’Ermitage ou la grange a Colas. Mais pour apporter tout de meme ma contribution a votre joie, je vous declare tout de suite que je suis prete a faire a Gullen un cadeau de cent milliards.

Cinquante milliards pour la ville et cinquante a se repartir entre tous les habitants. LE MAIRE, begayant. Cent milliards. La foule est figee de stupeur. CLAIRE ZAHANASSIAN. A une condition. La foule eclate d’une joie indescriptible. Ill se frappe la poitrine d’enthousiasme. ILL. Cette Clara ! Merveilleux ! A se tordre ! Je vous dis : c’est ma petite sorciere toute crachee ! Il l’embrasse. LE MAIRE. Madame a dit a une condition. Puis-je la connaitre ? CLAIRE ZAHANASSIAN. La voila. Je vous donne cent milliards, et pour ce prix je m’achete la justice. Silence total.

LE MAIRE. Comment faut-il le comprendre, Madame ? CLAIRE ZAHANASSIAN. Comme je l’ai dit. LE MAIRE. Mais on ne peut pas acheter la justice ! CLAIRE ZAHANASSIAN. On peut tout acheter. LE MAIRE. Je ne comprends toujours pas. CLAIRE ZAHANASSIAN. Boby, avance. Le valet de chambre vient se placer au milieu derriere les trois tables. Il ote ses lunettes noires. LE VALET DE CHAMBRE. Je ne sais pas si l’un de vous me reconnait. LE PROVISEUR. Hofer, le president du tribunal. LE VALET DE CHAMBRE. Exact. Il y a quarante-cinq ans, j’etais president du tribunal de Gullen.

Apres quoi j’ai ete nomme a la cour d’appel de Kaffigen, jusqu’au moment ou Madame Zahanassian m’a fait l’offre d’entrer comme valet de chambre a son service, il y a vingt-cinq ans maintenant. J’ai accepte. C’est une carriere peut-etre un peu bizarre pour un homme qui a passe par l’universite, mais les gages qu’on me proposait etaient si fantastiques… CLAIRE ZAHANASSIAN. Au fait, Boby. LE VALET DE CHAMBRE. Comme vous venez de l’entendre, Madame Claire Zahanassian vous donne cent milliards, mais pour ce prix elle exige la justice.

En d’autres termes : Madame Zahanassian offre cent milliards, a condition que vous repariez l’injustice qu’elle a subie a Gullen. Monsieur Ill, voulez-vous avoir l’obligeance ?… Ill se leve. ILL. Que me voulez-vous ? LE VALET DE CHAMBRE. Avancez, Monsieur Ill. ILL. Si vous voulez. Il s’avance devant la table de droite en haussant les epaules. LE VALET DE CHAMBRE. C’etait en 1910. Comme president du tribunal de Gullen, j’ai eu a rendre un jugement dans un proces en recherche de paternite. Claire Zahanassian, alors Clara Wascher, Vous accusait d’etre le pere de son enfant, Monsieur Ill. (Ill se tait. Vous avez recuse cette paternite et vous avez produit deux temoins. ILL. Vieilles histoires ! J’etais jeune, je ne savais pas. CLAIRE ZAHANASSIAN. Roby et Toby, amenez Koby et Loby. Les deux monstres mastiquant introduisent les deux bonshommes qui restent a gauche en se tenant gaiement par la main. LES DEUX BONSHOMMES. Nous sommes la, nous sommes la. LE VALET DE CHAMBRE. Les reconnaissez-vous, Monsieur Ill ? Ill se tait. Les deux bonshommes sautillent d’un pied sur l’autre. LES DEUX BONSHOMMES. Nous sommes Koby et Loby, Koby et Loby. ILL. Je ne les connais pas. LES DEUX BONSHOMMES. Nous avons change, nous avons change.

LE VALET DE CHAMBRE. Dites vos noms. LE PREMIER. Jakob Huhnlein, Jakob Huhnlein. LE SECOND. Ludwig Sparr, Ludwig Sparr. LE VALET DE CHAMBRE. Eh bien, Monsieur Ill ? ILL. Ca ne me dit rien. LE VALET DE CHAMBRE. Jakob Huhnlein et Ludwig Sparr, reconnaissez-vous Monsieur Ill ? LES DEUX BONSHOMMES. Nous sommes aveugles, nous sommes aveugles. LE VALET DE CHAMBRE. Le reconnaissez-vous a sa voix ? LES DEUX BONSHOMMES. A sa voix, a sa voix. LE VALET DE CHAMBRE. En 1910, j’etais juge et vous etiez temoins. Qu’avez-vous jure devant le tribunal de Gullen ? LES DEUX BONSHOMMES. Qu’on avait couche avec Clara, qu’on avait couche avec Clara.

LE VALET DE CHAMBRE. Vous l’avez jure devant moi, devant le tribunal, devant Dieu. Etait-ce la verite ? LES DEUX BONSHOMMES. Faux temoignage, faux temoignage ! LE VALET DE CHAMBRE. Pourquoi l’avez-vous fait ? LES DEUX BONSHOMMES. Alfred nous avait achetes, nous avait achetes. LE VALET DE CHAMBRE. Avec quoi ? LES DEUX BONSHOMMES. Un litre d’eau-de-vie, un litre d’eau-de-vie. CLAIRE ZAHANASSIAN. Racontez maintenant ce que j’ai fait de vous. LE VALET DE CHAMBRE. Racontez. LES DEUX BONSHOMMES. La dame nous a cherches, la dame nous a cherches. LE VALET DE CHAMBRE. En effet, Claire Zahanassian les a fait chercher, dans le monde entier.

Jakob Huhnlein s’etait expatrie au Canada et Ludwig Sparr en Australie. Mais elle vous a trouves. Qu’est-ce qu’elle a fait de vous ? LES DEUX BONSHOMMES. Elle nous a livres a Roby et Toby, a Toby et Roby. LE VALET DE CHAMBRE. Et qu’est-ce qu’ils ont fait de vous ? LES DEUX BONSHOMMES. Des aveugles et des eunuques, des aveugles et des eunuques. LE VALET DE CHAMBRE. Voila l’affaire : un juge, un prevenu, deux faux temoins et une erreur judiciaire en 1910. Je demande a la plaignante si c’est bien cela. CLAIRE ZAHANASSIAN. C’est cela. ILL, en tapant du pied. Il y a prescription, il y a prescription depuis longtemps. Vieille histoire absurde.

LE VALET DE CHAMBRE. Je demande a la plaignante ce qu’il est advenu de l’enfant. CLAIRE ZAHANASSIAN, doucement. Il a vecu un an. LE VALET DE CHAMBRE. A vous, que vous est-il arrive ? CLAIRE ZAHANASSIAN. Je suis devenue une putain. LE VALET DE CHAMBRE. Pourquoi ? CLAIRE ZAHANASSIAN. Le tribunal m’avait marquee. LE VALET DE CHAMBRE. Et maintenant, Claire Zahanassian, vous voulez la justice ? CLAIRE ZAHANASSIAN. Je me l’offre. Cent milliards pour Gullen, Si quelqu’un tue Alfred Ill. Silence de mort. Madame Ill se jette sur son mari et l’embrasse. MADAME ILL. Fredy ! ILL. Ma petite sorciere, tu ne peux pas exiger ca ?

Tu n’en es pas morte. CLAIRE ZAHANASSIAN. Non, mais je n’ai rien oublie, Ill. Ni la foret de l’Ermitage, ni la grange a Colas, ni le lit de la vieille Boll – ni ta trahison ! Nous sommes devenus vieux tous les deux, toi decati et moi charcutee par les bistouris. Je veux que nous soldions notre compte. Tu as choisi ta vie et tu m’as impose la mienne. Tu voulais que le temps soit aboli, tout a l’heure dans la foret de nos souvenirs ; eh bien, je l’ai aboli et je veux la justice. La justice pour cent milliards. LE MAIRE, se levant, pale et digne. Madame Zahanassian ! Nous sommes encore en Europe et nous ne sommes toujours pas des paiens.

Au nom de la ville de Gullen, au nom de l’humanite, je refuse votre offre. Nous preferons rester pauvres, plutot que de nous couvrir de sang; Tempete d’applaudissements. CLAIRE ZAHANASSIAN. J’attendrai. Rideau. Acte II La petite ville, seulement indiquee. Au fond, l’auberge de l’Apotre Dore, vue de l’exterieur. Facade Art Nouveau tres decrepite. Un balcon. A droite, une pancarte : « Alfred Ill, Epicerie. » Au-dessous, un comptoir de boutique assez sale ; derriere, des etageres avec de la marchandise defraichie. Quand quelqu’un passe la porte imaginaire du magasin, une mince cloche tinte. A gauche, l’inscription : « Police ».

Au-dessous, une table en bois avec le telephone. Deux chaises. C’est le matin. Roby et Toby, toujours mastiquant, traversent la scene en transportant des couronnes et des fleurs a l’hotel, comme pour un enterrement. Ill les regarde par la devanture. Sa fille nettoie le plancher a genoux. Son fils prend une cigarette a la bouche. ILL. Des couronnes. LE FILS. Ils en ramenent tous les matins de la gare. ILL. Pour le cercueil vide a l’Apotre Dore. LE FILS. Ca ne fait peur a personne. ILL. Toute la ville est pour moi. (Le fils allume sa cigarette. ) Maman descend pour dejeuner ? LA FILLE. Non. Elle dit qu’elle est fatiguee.

ILL. Mes enfants, vous avez une bonne maman. Vraiment, il faut le dire : une excellente maman. Qu’elle reste en haut, qu’elle se menage ! Nous dejeunerons tous les trois. Nous ne l’avons pas fait depuis longtemps. Je propose des ? ufs et une boite de jambon americain. Nous allons faire les choses bien, comme dans le bon temps, quand les Forges de la Place-au-soleil ronflaient. LE FILS. Faudra que tu m’excuses. Il ote sa cigarette de la bouche. ILL. Tu ne veux pas manger avec nous, Karl ? LE FILS. Je vais a la gare. Il y a un man? uvre malade ; ils ont peut-etre besoin d’un remplacant. ILL.

Trimer sur la voie en plein soleil, ce n’est pas une occupation pour mon fils. LE FILS. C’est mieux que rien. Le fils sort. La fille se releve. LA FILLE. Papa, faut que je m’en aille. ILL. Toi aussi ? Comme ca? 0u donc, si je peux me permettre de poser une question a Mademoiselle ma fille ? LA FILLE. Au bureau de placement. Il y aura peut-etre du travail. La fille s’en va. Ill est emu et se mouche. ILL. Braves gosses ! Des sons de guitare tombent du balcon. VOIX DE CLAIRE ZAHANASSIAN. Boby, passe-moi ma jambe gauche. VOIX DU VALET DE CHAMBRE Je n’arrive pas a mettre la main dessus. VOIX DE CLAIRE ZAHANASSIAN. Derriere e bouquet des fiancailles, sur la commode. Chez Ill. Un client arrive – le premier homme. ILL. Bonjour, Hofbauer. LE PREMIER. Des cigarettes. ILL. Comme d’habitude ? LE PREMIER. Non, pas ca. Des vertes. ILL. Plus cheres. LE PREMIER. Inscrivez-les. ILL. Parce que c’est vous, Hofbauer, et parce qu’il faut nous serrer les coudes. LE PREMIER. On joue de la guitare. ILL. Un des gangsters de Sing-Sing. Les deux bonshommes sortent de l’hotel, portant des cannes a peche et tout un attirail de pecheurs. LES DEUX BONSHOMMES. Belle matinee, Alfred, belle matinee ! ILL. Allez au diable ! LES DEUX BONSHOMMES. A la peche, a la peche.

Ils s’en vont par la gauche. ILL. Avec les cannes du septieme mari. LE PREMIER. Dans le divorce, la milliardaire a tout rafle. ILL. On dit qu’il y a aussi laisse ses plantations de tabac. LE PREMIER C’est pour cela qu’elle veut faire des noces faramineuses avec le huitieme. On a celebre les fiancailles hier. Sur le balcon, Claire Zahanassian arrive en matinee. Elle remue la main droite, puis la jambe gauche. Ici, on peut faire entendre quelques pincements de guitare. Par la suite, ils accompagneront les scenes du balcon, un peu comme pour un recitatif d’opera : valses ou fragments de chants nationaux, selon le texte.

CLAIRE ZAHANASSIAN. Me voila reajustee. Roby, le chant populaire armenien ! (Melodie a la guitare. ) L’air prefere de Zahanassian ; il voulait l’entendre tous les matins. C’etait un homme modele ! A cote de son enorme flotte petroliere et de son ecurie de course, il possedait des milliards en banque. Se marier dans ces conditions, ca valait le coup ! Et quel maitre a danser. Il connaissait toutes les diableries. Tout ce que je sais me vient de lui. Deux femmes arrivent chez Ill. Elles lui tendent des seaux a lait. LA PREMIERE FEMME. Du lait, Monsieur Ill. LA SECONDE. Mon bidon, Monsieur Ill.

ILL. Bonjour. Un litre pour chacune de ces dames ? Il ouvre une bonbonne et veut y puiser. LA PREMIERE. Du lait non ecreme, Monsieur Ill. LA SECONDE. Deux litres de lait entier, Monsieur Ill. ILL. Du lait entier ? Il ouvre une seconde bonbonne et y puise. CLAIRE ZAHANASSIAN, lorgnant les alentours. Belle matinee d’automne. Un leger brouillard dans les rues, une brume argentee et, par la-dessus, un ciel de violette comme les peignait mon troisieme mari, le comte Holk, le fameux ministre des Affaires etrangeres qui occupait ses vacances en peignant des croutes. C’etait affreux. Elle s’assied ceremonieusement. ) D’ailleurs, le comte tout entier etait affreux. LA PREMIERE. Et du beurre. Deux cents grammes. LA SECONDE. Deux kilos de pain blanc. ILL. Eh bien, Mesdames, on a herite ? LES DEUX FEMMES, ensemble. Vous inscrirez. ILL. Je comprends : il faut s’entraider. LA PREMIERE. Et du chocolat : deux tablettes. LA SECONDE. Quatre. ILL. A inscrire aussi ? LES DEUX FEMMES. Oui, oui. LA SECONDE. On va le manger ici, Monsieur Ill. LA PREMIERE. C’est chez vous qu’on est le mieux. Elles vont s’asseoir au fond du magasin pour manger leur chocolat. CLAIRE ZAHANASSIAN. Un Winston !

A present que nous avons divorce, je veux tout de meme gouter les cigares du N°7. Pauvre Moby, avec sa passion pour la peche a la ligne, il doit etre bien triste dans l’express qui l’emmene au Portugal. LE PREMIER Regardez-la : elle fume comme un sapeur. ILL. Toujours les cigares les plus chers. Un scandale ! LE PREMIER C’est du gaspillage. Elle devrait avoir honte, en face d’une humanite qui manque de tout. CLAIRE ZAHANASSIAN, fumant. Bizarre. Ils sont tres convenables. ILL. Elle a mal calcule son coup. Je suis un vieux pecheur, Hofbauer – qui ne l’est pas ? C’est vrai que je lui ai fait une sale blague – j’etais jeune !

Mais comme ils lui ont rive son clou, les gens de Gullen, a l’Apotre Dore ! Ils ont refuse en bloc, malgre notre misere a tous. La plus belle heure de ma vie. CLAIRE ZAHANASSIAN. Scotch, Boby. Sec. Un deuxieme client arrive, miserable et loqueteux, comme tout le monde – le deuxieme homme. LE DEUXIEME. Bonjour. Il va faire chaud aujourd’hui. LE PREMIER. Le beau se maintient. ILL. Il y en a du monde, ce matin ! On ne voyait plus personne, mais maintenant, c’est un defile. LE PREMIER. C’est qu’on vous soutient. Notre Ill peut compter sur nous. LES FEMMES, en mangeant leur chocolat.

A la vie a la mort, Monsieur Ill, a la vie a la mort ! LE DEUXIEME. Il n’y a pas a dire : tu es la personnalite la plus aimee de la ville. LE PREMIER. La plus importante. LE DEUXIEME. On va t’elire maire au printemps. LE PREMIER. C’est comme si c’etait fait. LE DEUXIEME. Une bouteille de gniole. Ill prend une bouteille sur l’etagere. Le valet de chambre verse le whisky. CLAIRE ZAHANASSIAN. Va reveiller le nouveau. Je n’aime pas que mes maris dorment si tard. ILL. A quatre cent cinquante ? LE DEUXIEME. Non, pas ca. ILL. C’est ce que tu prends d’habitude. LE DEUXIEME. Au fond, je prefere du cognac.

ILL. Tu sais ce que ca coute ? Personne ne peut plus se payer ca. LE DEUXIEME. Il faut bien s’offrir une petite douceur de temps en temps. Une fille a demi nue traverse la scene avec Toby a ses trousses. LA PREMIERE FEMME, en mangeant son chocolat. Un scandale, de voir la Louise se tenir comme ca. LA SECONDE, meme jeu. Sans compter qu’elle est fiancee avec son pianiste, le grand blond de la rue Berthold Schwarz. Ill prend une bouteille de cognac en hesitant. ILL. Enfin, comme tu voudras. LE DEUXIEME. Et du tabac pour la pipe. ILL. Du gris ? LE DEUXIEME. Non, du Prince Albert. ILL fait le compte.

Sur le balcon parait le mari N° 8. Acteur de cinema, grand, svelte, moustache rousse, en robe de chambre. Il peut etre joue par le meme acteur que le mari N° 7. LE MARI VIII. Ma petite sauterelle, est-ce que ce n’est pas merveilleux : notre premier petit dejeuner de fiances ? On croit rever. Un petit balcon sous un orme qui frissonne, la fontaine de la place de l’Hotel-de-Ville et son murmure, quelques poules qui courent sur le pave, ca et la des femmes qui bavardent en se racontant leurs petites miseres et, pardessus les toits, la tour de la Collegiale ! CLAIRE ZAHANASSIAN. Hoby, assieds-toi et tais-toi.

Le paysage, je le vois toute seule et les pensees ne sont pas ton fort. LE DEUXIEME. Voila le mari maintenant. LA PREMIERE FEMME, en mangeant son chocolat. Le huitieme. LA SECONDE, meme jeu. Bel homme. Acteur de cinema. Ma fille l’a vu dans L’Orpheline et le Braconnier. LA PREMIERE. Moi, en cure dans le dernier Graham Greene. Le mari N° 8 embrasse Claire Zahanassian. Accords a la guitare. LE DEUXIEME, montrant le balcon. Avec de l’argent, on peut s’offrir tout ce qu’on veut. LE PREMIER, en frappant le poing sur le comptoir. Pas chez nous. ILL, qui a termine son compte. Deux mille trois cent quatre-vingts. LE DEUXIEME.

Inscris-les. ILL. Pour cette semaine, je veux bien faire une exception ; mais pense a me payer le 1er du mois, quand tu toucheras ton allocation. (Le deuxieme se dirige vers la porte. ) Helmesberger ! (Le deuxieme s’arrete. Ill s’approche de lui. ) Tu as des souliers neufs. Des jaunes, tout neufs. LE DEUXIEME. Ben quoi ? ILL. Vous aussi, Hofbauer, vous avez des souliers neufs. (Ill regarde les femmes et se dirige lentement vers elles, plutot effraye. ) Vous aussi. Des souliers neufs. Des jaunes, tout neufs. LE DEUXIEME. Il n’y a pas de mal a ca. LE PREMIER On ne peut pas marcher eternellement dans de vieilles godasses.

ILL. Des souliers neufs. Comment avez-vous pu vous acheter des souliers neufs ? LES FEMMES. On les a fait inscrire, Monsieur Ill, on les a fait inscrire. ILL. Vous les avez fait inscrire ? Et en quel honneur vous l’obtenez, ce credit ? LE DEUXIEME. Toi aussi, tu nous fais credit. ILL. Avec quoi vous allez payer ? (Silence. Ill se met a bombarder les clients avec de la marchandise. Tous s’enfuient. ) Du lait entier, du Prince Albert, du cognac. Avec quoi vous paierez ? Avec quoi ? Il se rue vers le fond et sort. LE MARI VIII. On dirait qu’il se passe quelque chose en bas, dans le magasin. CLAIRE ZAHANASSIAN.

Ils doivent se battre sur le prix de la viande. Puissant accord a la guitare. Le mari No 8 se leve brusquement. LE MARI VIII. Pour l’amour du Ciel, ma petite sauterelle, vous avez entendu ? CLAIRE ZAHANASSIAN. Ce bruit ? C’est ma panthere noire. LE MARI VIII. Quelle panthere noire ? CLAIRE ZAHANASSIAN. Un cadeau du pacha de Marrakech. Elle se promene dans le salon. Un beau gros matou bien mechant, avec des yeux fulgurants. Je l’aime beaucoup. – Tu peux servir, Boby. L’adjudant de gendarmerie s’assied a la table de gauche. Il fume et boit de la biere ; parlant lentement et posement. Ill est entre par le fond.

L’ADJUDANT. Qu’est-ce qui vous amene, Ill ? Prenez place. (Ill reste debout. ) Vous tremblez. ILL. Je demande l’arrestation de Claire Zahanassian. L’adjudant bourre sa pipe et l’allume confortablement. L’ADJUDANT. C’est curieux, tres curieux. Le valet de chambre sert le petit dejeuner et apporte le courrier. ILL. Je le demande en tant que futur maire. L’ADJUDANT, dans un nuage de fumee. L’election n’est pas faite. ILL. Vous allez l’arreter sur-le-champ. L’ADJUDANT. Vous voulez dire que vous avez l’intention de la denoncer ? Vous le pouvez. Pour l’arrestation, c’est la police qui decide. A-t-elle commis un crime ?

ILL. Elle pousse les gens de cette ville a me tuer. L’ADJUDANT. Et il faudrait que j’arrete cette dame, tout simplement? Il se verse de la biere. CLAIRE ZAHANASSIAN. Eisenhower m’envoie ses felicitations. Nehru aussi. ILL. C’est votre devoir. L’ADJUDANT. Bizarre, extremement bizarre. ILL. Rien de plus simple. L’ADJUDANT. Mon cher Ill, cette affaire n’est pas si simple. Examinons le cas posement. La dame a fait a la ville de Gullen la proposition de donner cent milliards en echange de – vous savez ce que je veux dire. C’est exact ; j’y etais. Mais ce n’est pas un pretexte suffisant pour que la police agisse et s’en renne a Madame Zahanassian. La loi est formelle. ILL. Il y a provocation au meurtre. L’ADJUDANT. Attention, Ill, attention. Il n’y aurait provocation au meurtre, que si le projet de vous faire assassiner avait ete pense serieusement. C’est clair ? ILL. Il me semble. L’ADJUDANT. Eh bien ? Il est impossible de prendre l’offre de la dame au serieux ; parce que le prix de cent milliards est exagere, vous etes oblige d’en convenir. Pour une chose semblable, on offre cent mille ou deux cent mille, mais certainement pas davantage, croyez-moi. Cela prouve une fois de plus que tout ceci n’est pas serieux.

Et meme si ca l’etait, alors ce serait la dame que la police ne devrait plus prendre au serieux, car il serait prouve qu’elle est folle. Compris ? ILL. Folle ou pas folle, son offre reste une menace pour ma vie. C’est pourtant logique. L’ADJUDANT. Pas du tout. Vous ne pouvez pas etre menace par un projet, mais seulement par la mise en ? uvre de ce projet. Faites-moi constater une seule tentative reelle, un commencement d’execution, par exemple un homme qui dirigerait une arme contre vous ; j’accourrai a la vitesse du vent. Mais il se trouve justement que personne n’a l’intention de passer a l’action.

Au contraire. La manifestation a l’Apotre Dore a ete impressionnante. J’ai un peu de retard, mais je vous en felicite. ILL. Je suis beaucoup moins rassure que vous, Monsieur l’adjudant. L’ADJUDANT. Vraiment ? ILL. Mes clients achetent du meilleur pain, du meilleur lait, de meilleures cigarettes. L’ADJUDANT. Vous faites de meilleures affaires. Il boit. CLAIRE ZAHANASSIAN. Boby, fais acheter en bloc toutes les actions Dupont. ILL. Helmesberger m’a pris du cognac. Avec ca, il y a des annees qu’il n’a pas gagne un sou. Il vit des soupes populaires. L’ADJUDANT. Je gouterai le cognac ce soir. Je suis invite chez lui.

Il boit. ILL. Ils ont tous des souliers neufs ; des jaunes, tout neufs. L’ADJUDANT. Qu’est-ce que vous avez contre les chaussures neuves ? Je porte aussi des souliers neufs. Il montre ses pieds. ILL. Vous aussi. L’ADJUDANT. Regardez. ILL. Jaunes, aussi. Et vous buvez de la biere de Pilsen. L’ADJUDANT. Excellente. ILL. Avant, vous buviez de la biere de chez nous. L’ADJUDANT. Infecte. Musique a la radio. ILL. Vous entendez ? L’ADJUDANT. Eh bien ? ILL. De la musique. L’ADJUDANT. La Veuve joyeuse. ILL. A la radio. L’ADJUDANT Chez Hagholzer, a cote. Il devrait fermer sa fenetre. Il prend note dans un carnet. ILL.

Comment Hagholzer peut-il s’offrir un poste ? L’ADJUDANT. Ca le regarde. ILL. Et vous, Monsieur l’adjudant, avec quoi paierez-vous votre biere de Pilsen et vos souliers neufs ? L’ADJUDANT. Ca me regarde. (Le telephone qui est sur la table sonne. L’adjudant decroche le recepteur. ) Poste de police de Gullen ! CLAIRE ZAHANASSIAN. Boby, telephone aux Russes que j’accepte leurs propositions. L’ADJUDANT. Entendu. Il repose le recepteur. ILL. Et mes clients, avec quoi paieront-ils ? L’ADJUDANT. Ca ne regarde pas la police. Il se leve et prend un fusil qui pendait au dossier de sa chaise. ILL. Moi, ca me regarde.

L’ADJUDANT. Personne ne vous menace. Il charge son arme. ILL. Toute la ville fait des dettes. Avec les dettes, le bien-etre augmente ; et avec le bien-etre, la necessite de me tuer. Comme ca, la dame n’a plus qu’a rester assise sur son balcon, a boire du cafe, fumer des cigares – et a attendre. Il suffit qu’elle attende. L’ADJUDANT. Vous vous montez la tete. ILL. Vous tous, vous attendez. L’ADJUDANT. Vous avez bu un coup de trop. (Il manie son arme. ) Bon, le voila charge. Soyez tranquille. La police est la pour faire respecter les lois, pour veiller a l’ordre et pour proteger les citoyens. Elle connait son devoir.

Que l’ombre d’une menace surgisse n’importe ou, de la part de qui que ce soit, elle interviendra, Monsieur Ill, comptez-y. ILL, doucement. Toujours est-il que vous avez une nouvelle dent en or, Monsieur l’adjudant. L’ADJUDANT. Heu ? ILL. Une dent en or toute neuve. L’ADJUDANT. Vous etes fou ? Ill s’avise que l’arme est dirigee contre lui ; il leve lentement les mains. L’ADJUDANT. D’ailleurs : pas le temps de discuter vos hallucinations. Faut que je m’en aille. La panthere noire a fichu le camp : le petit chouchou de cette toquee de milliardaire. On part pour la chasse. Il sort par le fond. ILL. Votre gibier, c’est moi.

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