La Sociologie Urbaine Stebe Jean Marc Hellip

La Sociologie Urbaine Stebe Jean Marc Hellip

QUE SAIS-JE ? La sociologie urbaine JEAN-MARC STEBE Professeur, université de Lorraine HERVE MARCHAL Maître de conférence HCR, université de Lorraine Quatrième édition mise à jour 8e mille 25 p g Introduction Appréhender, penser Lhypothèse de H. Lefebvre [1], qui envisageait une urbanisation totale de la planète, se vérifie de plus en plus. En un siècle, le nombre de citadins au niveau planétaire a en effet été multiplié par 12.

En 2009, pour la première fois de son histoire, la population mondiale est devenue majoritairement urbaine : plus de 3,7 milliards d’individus résident désormais dans une ille, soit plus de 50 % de la population mondiale. Chaque année, ces urbains sont rejoints par 60 millions d’autres, si bien qu’en 2030 ils seront environ cinq milliards. Cest surtout en Asie et en Afrique que la croissance des villes sera la plus forte : d’ici à 2030, la population urbaine de ces deux continents doublera.

Cela étant précisé, ce phénomène sans précédent dans Ihistoire de l’humanité ne doit pas nous faire oublier que beaucoup des mondiale se produira dans une large mesure au sein des petites villes. Cette entrée dans le régime de l’urbain mondialisé nous mpose de constater que l’humanité s’engage sans doute irréversiblement

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dans le « temps des villes » Voyons quand, où et pourquoi sont apparues les premières villes. l. – La première révolution urbaine Contrairement à ce que l’on a pu lire ici et là, Jéricho ne peut être considérée comme la première ville du monde.

Ce n’était rien de plus qu’un grand village des débuts du Néolithique 8500 av. J. – La diversité sociale qui crée un mode de vie urbain n’apparaît que bien plus tard sur la scène (proto)historique. C’est en effet au IVe millénaire qu’apparaissent en Basse-Mésopotamie les remières formes de vie urbaine : entre le Tigre et l’Euphrate (actuel Irak) se développe l’urbanisme qui consiste à organiser rationnellement la vie de milliers d’hommes concentrés dans un espace restreint.

Ce phénomène s’est déroulé en d’autres régions du monde, notamment dans la vallée de l’Indus, en Chine, en Égypte et en Amérique du Sud, mais vraisemblablement à des dates un peu plus tardives. Mais qu’est-ce qu’une ville pour ceux qui étudient cette époque lointaine ? Les archéologues et les historiens de la haute Antiquité affirment qu’un village, même très grand, demeure un village ant qu’il n’abrite que des paysans. Une ville, en effet, est peuplée par des individus qui vivent d’autres ressources que du travail de la terre.

Elle est donc un lieu artificiel où une concentration d’habitants s’active, échange des biens et des idées, et produit autre chose que des denrées alimentaires. Le regroupement des personnes et des activités, la spécialisation des tâches et la suprématie du cadre 2 25 regroupement des personnes et des activités, la spécialisation des tâches et la suprématie du cadre bâti sur l’environnement naturel sont au fondement de la ville.

La variété des constructions qui caractérise les premières villes laisse apparaître la diversité sociale de la population : artisans, commerçants, scribes, fonctionnaires et savants y coexistent. En outre, les traces d’une écriture constituée de dessins souvent abstraits, rarement figuratifs, sont repérables. Il semble qu’? Uruk, par exemple, en Mésopotamie du Sud, existaient des bâtiments ornés de tels dessins conçus par des architectes en vue de réunir les gens de la cité.

Cette ville sumérienne, patrie du roi Gilgamesh, semble être le lieu de naissance d’une culture atérielle homogène : céramique, tablettes archaïques, principes architecturaux… Ce qui fait d’Uruk une ville, peut-être la première de ce nom, ce n’est pas sa taille, mais la présence d’une hiérarchie du bâti et de lieux voués aux activités politiques et/ou religieuses. Si le développement de la culture humaine produit la VIIIe, celle- ci produit également celui-là.

La ville a été rendue possible grâce à la concentration dans un espace déterminé d’individus qui ont su inventer et construire l’espace urbain par le recours à la géométrie, à la statistique, à fécrlture, à la politique… Parallèlement, ces divers domaines de connaissance n’ont pu voir le jour qu’à travers l’existence des premières entités urbaines qui sont autant de nouvelles formes de vie humaine. Il. – La deuxième révolution urbaine Bien évidemment, l’histoire de l’urbanisation n’est pas linéaire.

SI l’urbanisme se codifie avec Platon et Aristote, lesquels diffusent le tracé des voies en damier, si Rome comptait v 3 25 avec Platon et Aristote, lesquels diffusent le tracé des voies en damier, si Rome comptait vraisemblablement un million d’habitants et était de la sorte la plus grande ville de l’Antiquité, es villes du Moyen Âge sont, elles, plutôt de petite taille, protégées derrière leurs remparts [4]. Avec le développement du commerce et de la monnaie, elles verront émerger en leur sein la figure du marchand. La formation de la ville marchande médiévale représente un temps fort de l’urbanisation.

Les surplus de l’économie rurale donnent un nouvel élan à l’artisanat et au commerce, si bien que la ville devient un carrefour où se rencontrent le monde technique et marchand, d’une part, et le monde de plus en plus distinct des campagnes, d’autre part. Toutefois, c’est à la Renaissance que de nouvelles évolutions ignificatives apparaissent. Un nouveau lieu devient dans une large mesure le centre essentiel de la vie urbaine : le marché. En outre, les villes sont davantage reliées entre elles grâce aux routes royales. C’est aussi à ce moment que des cités-États voient le jour, en Italie notamment.

Sur le plan théorique, un débat oppose les partisans du schéma en damier à ceux du schéma radioconcentrique articulé autour d’une structure urbaine plus centrée. Parallèlement, Part de la perspective commence à se diffuser. Mais toutes ces nouveautés apparaissent finalement peu mportantes au regard des changements considérables qui interviennent au xviiie et au xixe siècle avec ressor de la révolution industrielle. La trilogie « fer-houille-machine ? vapeur » modifie en profondeur les conditions mais aussi les lieux de production manufacturière.

Cette mutation de fond s’accompagne d’un accroissement important de la populat 4 25 manufacturière. Cette mutation de fond s’accompagne d’un accroissement important de la population urbaine. Alors que dans l’Angleterre du début du xixe siècle n’existait aucune ville de plus de 100 000 habitants, 28 villes dépassent ce nombre n 1845. En France, Mulhouse passe de 10 000 habitants en 1812 à plus de 36 000 en 1836 ; Roubaix, de 8 000 en 1816 à 65 000 en 1866. Berlin, quant à elle, passe de 200 000 habitants en 1800 à 2 millions en 1900.

En Amérique du Nord se produit également le même phénomène d’urbanisation intensive. Ces évolutions n’iront pas sans difficulté, surtout pour la nouvelle classe sociale qui se constitue alors : le prolétariat. Des taudis voient le jour, l’insalubrité devient un problème de santé publique dès lors qu’elle génère des épidémies (choléra) qui touchent riches et pauvres. L’augmentation spectaculaire de la population urbaine fait exploser les frontières traditionnelles des villes qui commencent à se projeter dans l’espace.

C’est ainsi que s’amorce ce mouvement structurel de « conurbation terme inventé en 191 5 par p. Geddes afin de désigner ce processus qui voit les villes étendre toujours plus loin leur influence au-delà de leur périmètre d’origine. Depuis, la ville ne cesse de s’agrandir, de gagner du terrain. Prise dans un mouvement centrifuge, elle voit ses fragments résidentiels s’éloigner de plus en plus loin, remettant en question et rendant de plus en plus poreuses les rontières entre l’urbain et le rural (cf. infra). Ill. La troisième révolution urbaine Au regard de l’accélération du processus d’urbanisation depuis une trentaine d’années, ne sommes-nous pas en train de vivre une troisième révolution urbaine, celle de l’urbain mondialisé ? Mise en év S 25 en train de vivre une troisième révolution urbaine, celle de l’urbain mondialisé ? Mise en évidence par nombre de géographes, urbanistes et sociologues, cette révolution se caractérise par des manières de penser, d’agir et de sentir de plus en plus homogénéisées via de multiples éseaux (Internet, téléphonie, transport aérien… ). ? cet égard, la troisième révolution urbaine invite à prendre en considération le développement exponentiel des nouvelles technologies de finformation et de la communication (ntic), la « cosmopolitisation » exacerbée des individus ainsi que l’accroissement considérable des mobilités à travers le monde, qu’elles soient le fait de l’élite cinétique internationale ou de migrants à la recherche d’un Eldorado, parfois intégrés dans des réseaux d’économie informelle En outre, elle réinterroge le rôle de l’État-nation qui ne peut plus agir dans un cadre trictement national, étant donné qu’il doit compter avec une échelle d’action planétaire en raison de l’interdépendance des nations Et ce, d’autant plus que la globalisation de l’économie, de la finance, de la politique ou encore de la culture s’impose comme une nouvelle manière d’organiser le monde. À n’en pas douter, les grandes villes qui forment désormais un archipel mégalopolitain mondial (amm) s’inscrivent dans cette tendance de fond, la sous-tendent, et Pamplifient même. Des métropoles comme Shanghai, Tokyo, New York, Londres ou encore Paris, que S.

Sassen appelle « Villes globales » [8], s’engagent dans le jeu e la globalisation à partir de spécificités plus ou moins propres (finance, culture, science, mode, gastronomie, congrès… ). IV. – Une ou des cultures urbaines ? La « grande ville telle que nous la c gastronomie, congrès… ). IV. — Une ou des cultures urbaines ? La « grande ville D, telle que nous la connaissons aujourd’hui, à la fois centre politique, administratif, religieux et surtout économique, est une invention de la modernité. F. Tbnnies, dès 1 887, a analysé sociologiquement le rôle culturel joué par la ville moderne. Cette dernière permettrait l’émergence de la vie sociétaire i. e. e la vie fondée sur le contrat et le calcul effectué en fonction d’un but à atteindre, et non sur la chaleur, la profondeur des liens et la confiance.

Aussi, la ville cosmopolite voit-elle la « volonté organique » basée sur une compréhension et des sentiments réciproques liés à rhabitude, à la coutume et à la mémoire disparaitre au profit de la « volonté réfléchie » fondée sur l’individualisme, le commerce, l’industrie, les relations monétaires ou encore l’opinion publique. G. Simmel, vers les années 1900, considérera également l’urbanisation galopante comme un mouvement de fond qui prive les individus e liens affectifs pour finalement vivre selon des règles et des valeurs impersonnelles. La grande ville moderne est, dans ce sens, un creuset culturel d’où peuvent sortir de nouvelles manières de penser, de sentir et d’agir. Cela étant dit, il convient de prendre ses distances par rapport aux discours qui insistent sur Puniformisation des modes de vie et le modelage des citadins par « la » ville.

Car, même si d’un point de vue macrosociologique, cette dernière peut apparaître comme étant à l’origine d’un mode de vie urbain, il reste que celui-ci se décline concrètement à travers une multiplicité de groupes ‘appartenance et de cultures urbaines ou, mieux, d’« aires morales pour parler comme les sociologue 25 de cultures urbaines ou, mieux, d’« aires morales pour parler comme les sociologues de l’École de Chicago. En explorant finement la ville, ces derniers ont effectivement mis en évidence la complexité de la vie urbaine articulée autour de nombreuses aires urbaines, voire de ghettos (cf. infra). La ville moderne est décrite tantôt comme malsaine, dépravante, à l’origine de nombreux maux, tantôt comme un lieu de mouvement où la vie sociale s’accélère, où l’esprit s’ouvre ? ‘autre, au monde… Aujourd’hui, la ville et rurbain sont trop souvent identifiés dans les médias et le sens commun comme la cause quasi exclusive de nombreuses difficultés (insécurité, racisme, pollution, etc. qui trouvent pourtant leur raison d’être dans d’autres dimensions (chômage, inégalités sociales, politiques énergétiques, etc. ). Même s’il est actuellement fréquent d’associer l’émergence de problèmes sociaux à certains territoires urbains, comme le fait la « politique de la ville » qui opère la connexion entre zones dites « sensibles » et problèmes sociaux l ne faut pas oublier que la question sociale déborde la question urbaine et que la ville ne peut être tenue pour seule responsable de tous les maux de la société. V. – Quelle définition sociologique de la ville ? S’employant à rendre visibles les différentes figures de la ville, Y.

Grafmeyer [10], propose une définition dont l’un des intérêts, et non des moindres, est de suggérer toute la complexité de l’objet ici étudié. « La ville, écrit-il, est à la fois territoire et population, cadre matériel et unité de vie collective, configuration d’objets physiques et nœud de relations entre sujets sociaux. ? La ville renvoie donc à deux ordres de réalité : d’un côté, une v 8 25 relations entre sujets sociaux. » La ville renvoie donc à deux ordres de réalité : d’un côté, une ville statique, sinon figée, du moins circonscrite pour un temps dans des cadres matériels ; de l’autre, une ville dynamique, composée de citadins et de groupes en relation.

La distinction opérée par Lefebvre [1 1] entre habitat et habiter exprime bien cette tension entre, d’une part, une ville cristallisée dans une certaine morphologie de l’habitat et, d’autre part, une ville en mouvement où s’expriment de multiples anières d’habiter et de s’approprier un lieu. Plus largement, la ville apparaît comme une médiation entre un ordre lointain, renvoyant aux institutions (État, Église), aux codes juridiques et aux principes moraux, et un ordre proche, correspondant aux relations directes et à l’immédiateté de la vie quotidienne [12]. Si l’objectif de cette définition est d’interroger à juste titre les relations entre l’institué et l’informel, entre le conçu et le vécu, il reste qu’elle ne parvient pas à dépasser in fine le dualisme entre espace et société. Dans ce sens, R.

Ledrut a insisté, notamment ans L’espace en question [13], sur la nécessaire remise en cause de la tension entre formes concrètes et structures abstraites, « entre la ville conçue et traitée comme réalité spatiale et la ville saisie comme entité sociale et politique les rapports sociaux et la vie quotidienne se déroulant nécessairement dans un cadre spatial. Mais Ledrut rejoint Lefebvre sur le fait que la ville échappe en partie à ceux – les urbanistes notamment – qui ont le pouvoir de l’instituer à partir d’une certaine organisation de l’espace. En effet, la ville est aussi modelée et appropriée par les usagers. Elle 9 25 rganisation de l’espace. En effet, la ville est aussi modelée et appropriée par les usagers. Elle est une œuvre qui ne reflète pas dans la transparence l’ordre des concepteurs et autres décideurs.

D’une façon générale, la ville est un point d’articulation privilégié entre un espace densifié, différencié et limité dans son étendue, et une population agrégée, hétéroclite, spécialisée ; elle est un lieu de confrontation entre de multiples acteurs de la vie sociale et une matérialité donnée, instituée, formalisée. Dès lors, le rôle du sociologue urbain est d’appréhender les multiples formes ‘interaction entre ces deux dimensions de la ville, de rendre visible la complexité du lien entre la ville plus ou moins cristallisée dans des institutions et des bâtiments et la ville « vivante b, en mouvement, toujours susceptible de déborder les cadres urbains constitués. L’espace reçoit l’empreinte de la société tout autant que l’inverse. VI. – La ville existe-t-elle ?

Philosophes, économistes, démographes, urbanistes, géographes, archéologues, architectes et, bien évidemment, sociologues portent tous des regards plus ou moins singuliers sur la ville [14]R. Ledrut [15] mais aussi K. Lynch [16] ont insisté sur le fait que la ville n’existe pas à la manière d’une œuvre faite pour un spectateur qui la saisirait du dehors. Elle ne s’offre pas au regard tel un produit fini doté d’une définition objective fixée une fois pour toutes dans des représentations sui generis. La ville s’appréhende du point de vue de ceux qui la vivent du dedans et qui, à leur façon, participent à son invention. Elle est l’objet de multiples images qu’il convient de saisir à partir d’enquêtes empiriques menées auprès des habitants. Cimagi 00F 125