La republique

La republique

Sujet : Jean Giraudoux a pu dire du theatre : « C’est tres simple, cela consiste a etre reel dans l’irreel. » Pensez-vous que cette affirmation puisse convenir a la fois a un certain theatre et a d’autres genres litteraires ? » Introduction Quels rapports l’art entretient-il, malgre toutes les conventions qui le structurent, avec le reel ?

Cette question fait remonter aux premieres theories artistiques enoncees par les Grecs, lorsque Platon chasse les poetes de la cite parce qu’ils mettent en scene de puissants tyrans et que ces representations artistiques peuvent induire en erreur les citoyens ; ou lorsque le meme Platon eleve le peintre Zeuxis au premier rang parce que les oiseaux, rapportait une fable, venaient picorer les grains de raisin qu’il dessinait. L’art est-il une mimesis, comme le disaient les Grecs, une imitation du reel ?

Ou le reel present dans l’art est-il le fruit de rapports infiniment plus complexes que la simple copie ? Le theatre, selon Giraudoux, se debat entre deux ecueils, le reel et l’irreel : « C’est tres simple, cela consiste a etre reel dans l’irreel. » Cette reflexion faite sur le genre theatral peut aisement s’applique a tous les genres litteraires. L’art est evidemment fait

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d’irreel, il n’est pas besoin d’y insister longuement : personnages qui n’ont de chair que celle que le papier leur confere, coherence dramatique de leurs destins, angue ecrite et non parlee, en vers, etc. Mais au sein de cet irreel, il peut exister une apparition du reel, et, selon Giraudoux, c’est ce qui fait la valeur de l’art. Comment, donc, le reel peut-il se manifester dans l’irreel, et comment ce melange confere-t-il precisement sa valeur a la litterature ? On examinera trois points de rencontre entre reel et irreel : en premier lieu l’irrealite permet de conferer un poids specifique aux apparitions du reel par un systeme de contrepoint ; elle peut egalement renvoyer au reel par un travail critique ; enfin, toute ? vre, aussi fantaisiste soit-elle, est inseree dans un milieu specifique dont elle se fait l’echo avec d’autant plus de profondeur qu’elle est de valeur. 1. L’irreel permet une apparition plus saisissante du reel Le reel et l’irreel peuvent entretenir des rapports de mise en valeur qui font apparaitre le premier dans les circonstances qui pourraient lui sembler les moins propices. Si Le Jeu de l’amour et du hasard a une valeur litteraire qui lui fait depasser le simple canevas de la comedie italienne, c’est que s’y glisse, au c? ur d’une structure tres conventionnelle, une verite saisissante.

Marivaux n’abolit pas les contraintes de ce type de theatre : on y trouve a la fois l’intrigue amoureuse entre deux couples de maitres et de valets, le jeu du masque – on sait que la comedie italienne se joue en masques pour les roles masculins – des stratagemes et des quiproquos. Cette structure issue de la commedia dell’arte est fondamentalement irreelle et se presente comme un aimable divertissement leger. Mais Le Jeu de l’amour et du hasard permet, dans des situations convenues, de faire jaillir une intelligence du reel dans ce sujet rebattu qu’est l’amour.

Lorsque Silvia se sent prise d’amour pour Dorante, son attitude face a Lisette puis a son pere et a son frere reflete une authenticite psychologique amoureuse qui, sans caracteriser la jeune premiere de maniere singuliere, releve d’une verite de l’amour. Le feu des repliques de Silvia lorsque l’on touche a « Bourguignon », qui n’est que Dorante deguise, sa susceptibilite excessive, sa nervosite, tout la revele sans qu’elle ait dit mot de son amour et nul ne s’y trompe : « J’ai donc besoin qu’on me defende, qu’on me justifie ? On peut donc mal interpreter ce que je fais. Mais que fais-je ? e quoi m’accuse-t-on ? Instruisez-moi, je vous en conjure : cela est-il serieux ? me joue-t-on ? se moque-t-on de moi ? Je ne suis pas tranquille. » L’amour commence par se cacher, et se cacher d’abord a soi-meme en pretendant se cacher aux autres. Mais ces derniers voient toujours plus clair, et ni Mario ni Monsieur Orgon ne s’y trompent, pas plus que Lisette. Reel et irreel jouent ensemble dans ce moment du Jeu de l’amour et du hasard. Il releve des conventions du theatre italien que Silvia soit amoureuse de Dorante, et cet amour, immediat, n’a rien qui, en soi, le fasse echapper a l’irreel de cette regle.

Mais sa manifestation, en revanche, dans ce monde de carton et de masques, emprunte des voies qui relevent de la connaissance intime des mecanismes profonds de l’amour, que l’on retrouvera tout aussi bien, par exemple, a la fin du XVIIIe siecle dans l’incapacite de Valmont a reconnaitre le sentiment qu’il porte a Madame de Tourvel. Derriere cette attitude commune, cette decouverte psychologique fondamentale de l’age classique, l’amour-propre. Car si Silvia refuse de s’avouer son amour, c’est parce qu’elle prend Dorante pour un valet et ne peut s’imaginer lier son sort au sien sans dechoir.

Si elle est l’heroine de la piece, c’est que seul son amour-propre ne cede pas : Dorante, en revanche, la demandera en mariage en la prenant pour une soubrette. L’art de Marivaux transcende ainsi, sans les rompre, ces barrieres irreelles qu’impose la comedie italienne et ce dernier cadre aboutit a un melange d’une extreme singularite, profondeur et transparence complete, reel et irreel. L’irreel et le reel peuvent entretenir des rapports qui inversent celui qui se deroule dans les pieces de Marivaux. Le reel peut etre une production litteraire liee a une accumulation d’irrealites successives dans un cadre entierement reel.

Le Cote de Guermantes, dans son traitement de l’aristocratie du faubourg Saint-Germain, produit ainsi un effet de reel par le deplacement constant des comportements et surtout du langage des personnages dans leur cadre. Les Guermantes, le duc comme la duchesse, dans des registres differents, sont parfaitement inseres dans un monde reel, celui de la haute societe de la fin du XIXe siecle, et tout est fait pour pourvoir d’une realite precise ce cadre social, que connait parfaitement Proust, comme le sien propre.

Mais en lieu et place des figures attendues de ces membres eminents du faubourg, telles que le narrateur lui-meme se prepare a les rencontrer, sorte de dieux vivants dont la conversation doit le faire entrer dans les arcanes de l’intelligence et de la finesse, sans pour autant tomber le moins du monde dans une caricature qui ne fera que reprendre de simples cliches, le portrait de la duchesse en femme – dont les jeux de mots et les idees sont un melange de provocation gratuite, de sottises, d’affirmations peremptoires medisantes voire scatologiques – batit un effet de reel par la parfaite incongruite de ce comportement dans le cadre ou il se devoile. La princesse de Parme manque de tomber a la renverse devant la derniere affirmation d’Oriane : « – Zola, un poete ! – Mais oui, repondit en riant la duchesse, ravie par cet effet de suffocation.

Que votre Altesse remarque comme il grandit tout ce qu’il touche. Vous me direz qu’il ne touche justement qu’a ce qui… porte bonheur ! Mais il en fait quelque chose d’immense ; il a le fumier epique ! C’est l’Homere de la vidange ! Il n’a pas assez de majuscules pour ecrire le mot de Cambronne. » Ces « mots » de la duchesse sont si « irreels » dans sa societe choisie qu’ils provoquent ainsi un effet detonnant et aboutissent a faire de cette femme une personne qui echappe a la convention litteraire pour renvoyer a l’imprevisibilite du reel. Que l’on se soit beaucoup attache a rechercher les modeles de Proust indique cet effet particulier produit sur le lecteur.

L’irreel produit un effet de reel, la encore, par contrepoint, et tout cet art de Proust repose, comme dans l’entrevue avec Charlus, a la fin du meme volume, sur ce singulier melange. Ce rapport de contrepoint n’epuise pas les possibilites de relation entre le reel et l’irreel. Lorsque Proust donne de la haute societe l’image qui est la sienne dans Le Cote de Guermantes, il existe un effet de distance critique pour le narrateur, issu de la bourgeoisie, qui se faisait une merveille du salon si huppe de la duchesse. Le narrateur ne manque pas de souligner a quel point il s’etonne de voir si fort prise et si ferme ce salon qui ne differe pas des salons de la bourgeoisie. Cette apprehension critique permet de se pencher sur un autre type de relation entre reel et irreel au ein de la litterature. 2. L’irreel renvoie au reel par le travail critique Lorsque Voltaire se met a la redaction des contes philosophiques, en marge d’un travail d’intellectuel ou il se sent surveille constamment par une censure toujours en eveil, cette forme litteraire dont il est l’inventeur lui permet, au sein d’un cadre irreel, non de creer des effets de reel mais de renvoyer a la realite en s’en faisant le denonciateur. Le conte philosophique fonctionne sur un canevas de roman picaresque, ou les personnages ne sont dotes d’aucune realite psychologique et ou l’interet est lie aux voyages incessants du heros lance par terre et par mer pour retrouver sa belle.

Le roman picaresque fonctionne ainsi dans l’irrealite complete des acteurs et des situations. Voltaire reprend ces conventions, non pour les faire jouer de facon interne comme Marivaux et la comedie italienne mais pour viser les desordres de son monde en transportant ses heros dans des situations ou certaines rencontres renvoient non a des individualites mais a une critique sociale globale. C’est ainsi le cas, dans Candide, de la guerre des Abares et des Bulgares, qui, dans la « boucherie heroique », permet la denonciation des ravages de la guerre de sept ans : « [Candide] passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village voisin ; il etait en cendres : c’etait un village abare que es Bulgares avaient brule, selon les lois du droit public. Ici des vieillards cribles de coups regardaient mourir leurs femmes egorgees, qui tenaient leurs enfants a leurs mamelles sanglantes ; la des filles, eventrees apres avoir assouvi les besoins naturels de quelques heros, rendaient les derniers soupirs ; d’autres, a demi brulees, criaient qu’on achevat de leur donner la mort. Des cervelles etaient repandues sur la terre a cote de bras et de jambes coupes. » « Lois du droit public » et « besoins naturels de quelques heros » appartiennent ainsi pleinement au mode antiphrastique comique du conte voltairien sans sacrifier pour autant la denonciation globale des combats et des armees en campagne.

Le conte philosophique passe ainsi en revue les themes de la lutte des philosophes du XVIIIe siecle : l’Eglise bien sur, mais aussi l’esclavage, le parisianisme, la medecine, etc. Le reel est ainsi present de maniere symbolique dans le conte. Mais ce role critique de la litterature qui renvoie au reel peut renvoyer a un reel de la litterature comme production sociale. L’Education Sentimentale est une ecriture critique du romantisme litteraire : elle renvoie constamment en filigrane a un reel qui est celui d’une epoque du roman. La fiction denonce la fiction de la litterature romantique. L’histoire de Frederic Moreau, dans la figure de son heros sans qualites, uniquement caracterise ar un narcissisme qui n’est peut-etre que celui de son epoque et ne lui appartient ainsi meme pas, dans son impuissance amoureuse, tout cela compose non pas tant un personnage reel en lui-meme qu’une figure inversee qui cherche a dire la verite du romantisme lorsque celui-ci cherche a s’inscrire dans le reel. Lorsque Madame Arnoux, lors de sa derniere entrevue avec Frederic, lui declare, avec une poetique romantique convenue que : « Quelquefois, vos paroles me reviennent comme un echo lointain, comme le son d’une cloche apporte par le vent ; et il me semble que vous etes la, quand je lis des passages d’amour dans les livres. », elle donne la verite de la vie de Frederic Moreau, de meme que ce dernier, en l’apercevant pour la premiere fois, l’avait prise pour une heroine de roman. La boucle se referme sur l’irrealite du romantisme, qui est en soi une realite sociologique, psychologique et, avec la revolution manquee de 1848, politique.

Et si l’histoire trop lache de Frederic est en soi presque irreelle a force d’incapacite a ressentir, a vouloir, a agir, cette absence est en elle-meme une symbolique de l’absence de reel du romantisme lui-meme. Par-dela cette critique du romantisme, Flaubert est egalement l’ecrivain de ce Second Empire qui renie les annees flamboyantes du romantisme. L’ecrivain est toujours l’image de son temps. Le reel de son temps envahit l’? uvre authentique, que l’auteur en fasse son but ou non. 3. Le reel, qui releve des structures profondes d’une societe, n’est jamais absent d’une ? uvre litteraire Jusqu’au c? ur de l’? uvre la moins susceptible de se voir analysee a l’aune du reel, le sens profond de l’ecriture s’anime des preoccupations d’un temps donne. Pantagruel en est l’illustration la plus saisissante.

Pantagruel est un geant, si ses rencontres, de Panurge, de l’etudiant limousin, de Baisecul et Humevesne, sont avant tout drolatiques et irreelles – a-t-on jamais vu dire : « Nous transfretons la Sequane au dilicule et au crepuscule ; nous deambulons par les compites et les quadrivies de l’urbe ; nous despumons la verbocination latiale, et, comme verisimiles amorabonds ; captons la benevolence de l’omnijuge, omniforme, et omnigene sexe feminin » ? Mais la pulverisation du rapport entre signifiant et signifie releve d’une transformation du monde qui est l’effet meme de la Renaissance. Le vieux monde, ou se trouvait assuree la relation entre choses et mots, eclate et c’est cette dislocation qui provoque a la fois de nouveaux discours globaux, comme le protestantisme et bientot la science astronomique et, a un stade anterieur, au moment ou se percoit la deconstruction necessaire avant la reconstruction les discours absurdes et abscons des Panurge, Baisecul-Humevesne et etudiant limousin. Sans philosophie, sans reflexion inguistique, Pantagruel, au-dela de son rire, est l’image meme du langage renaissant, d’un monde brusquement ouvert ou les relations traditionnelles se sont rompues. L’irreel le plus revendique, au sein de la grande ? uvre, se transforme en intelligence du reel. Dans un sens inverse, la situation se retrouve dans le Rene de Chateaubriand. Rene est un recit irreel a la fois dans l’enchainement de ses evenements et dans la psychologie du personnage lui-meme. L’inceste n’a aucune valeur psychologique et ne fonctionne que comme ressort unique d’un recit qui en est par ailleurs particulierement depourvu ; les attitudes successives de Rene ne relevent pas plus d’une authenticite interieure ou meme dramatique.

Mais cet ensemble d’irrealite n’en renvoie pas moins a une verite de la generation romantique, eprise, dans un elan dont Flaubert denonce le factice, de nature, d’absolu, de vents ebouriffants, de solitude. Chateaubriand lui-meme donne une cle de la verite de Rene pour les hommes de son temps en s’etonnant, dans les Memoires d’outre-tombe, d’avoir vu fleurir, apres la publication du recit, une multitude de « Rene » les cheveux au vent et le regard sombre. Singulier destin d’un ? uvre qui cree sa propre figure dans le reel a partir de l’irreel d’un personnage. Ce n’est pas le portrait d’une generation qui apparait ainsi mais une epoque entiere qui dote a posteriori un irreel de reel.