La representation theatrale chez les romains

La representation theatrale chez les romains

La representation theatrale chez les Romains – 1. De la pantomime etrusque a la pantomime imperiale 1. 1 Les jeux sont un lieu d’accueil Les jeux servent a Rome a recevoir les spectacles etrangers que les Romains accueillent pour des raisons religieuses: spectacles etrusque et grecs. A chaque importation nouvelle, les jeux sceniques assimilent le nouveau spectacle en le transformant en un spectacle ludique. 1. 2 Les jeux changent de statut avec l’Empire Sous la Republique les jeux definissent un espace en dehors des normes civiques.

Le peuple des jeux s’oppose au peuple des armees et au peuple des assemblees. Avec l’Empire l’opposition civique-ludique s’efface et le theatre devient l’unique pretexte pour une collectivite qui veut se rassembler. On distinguera 3 dates qui marquent l’histoire du theatre romain : 364 av. J. -C. : la creation des jeux sceniques ouvre une periode de theatre sans texte 240 av. J. -C. : la creation des jeux grecs marque le debut de theatre a texte 27 av. J. -C. : creation de la pantomime romaine. La comedie a disparu. La tragedie donne naissance a la pantomime.

Le texte de theatre n’est plus qu’un livret ; il n’y a plus de litterature dramatique. On est revenu

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a un theatre presque sans texte. 2. Les premiers jeux sceniques 2. 1 Le theatre et la peste En 364 av. J. -C. , une peste s’abat sur Rome. Apres avoir tout essaye pour arreter l’epidemie, les Romains font venir d’Etrurie des acteurs pour qu’il donnent un spectacle scenique (les Anciens pensaient que seuls les rites peuvent desormais les aider). Le rituel est ensuite celebre annuellement et integre aux Grands Jeux, entre la procession et les spectacles du cirque. 2. 2 Le theatre ludique

C’est alors que se mettent en place les jeux sceniques, qui constitueront la matrice de tout le theatre romain a venir. Les aristocrates commencent a donner des jeux prives et le public romain apprecie. 3. Le temps des jeux grecs Cette periode, qui s’ouvre en 240 av. J. -C. , et prend fin avec la Republique, est la grande epoque du theatre a texte. Tous les genres dramatiques qu’a connus Rome vont etre crees; certains auront meme le temps de disparaitre. 3. 1 La multiplication des jours de jeux sceniques Les jeux publics et prives se multiplient ; ils sont aussi plus longs.

L’introduction de divinites etrangeres est l’occasion pour les Romains de creer de nouveaux jeux associes a la fondation de leur temple. Les generaux triomphants offrent au peuple des jeux somptueux pour celebrer leurs victoires ; les chefs de clan font de meme lors des funerailles d’un membre de leur famille. Les ediles, qui sont des magistrats responsables des jeux publics, se ruinent pour seduire le peuple depensant bien au-dela de ce que leur permettrait l’allocation qui leur est allouee. 3. 2 La place croissante des textes dramatiques au theatre La traduction de tragedies t de comedies grecques correspond a une hellenisation de la culture romaine. Non seulement il y a desormais du theatre a texte, mais encore un interet croissant est porte aux textes dramatiques, surtout de la part de l’elite. Les jeunes gens de l’aristocratie ont une double formation, grecque et latine. Leurs pedagogues sont le plus souvent grecs et c’est en Grece qu’ils vont terminer leurs etudes. Or, en Grece, la tragedie et la comedie sont considerees comme des uvres litteraires ; les grands poetes dramatiques sont honores. Ce ne sera jamais le cas a Rome, cependant on voit peu a peu le statut des auteurs dramatiques changer.

D’abord appeles « scribes », ils obtiendront le nom de « poetes » (du grec poietes). A la fin de la Republique, certains hommes politiques en viennent meme, pendant leurs loisirs, a ecrire des tragedies. Certes, elle ne sont pas destinees a la scene, mais le phenomene est d’autant plus interessant : il prouve que la tragedie peut etre considere comme un genre litteraire en soi. Neanmoins ce changement d’attitude vis-a-vis du texte de theatre n’a aucun effet sur les spectacles eux-memes. Il y a une contradiction insoluble entre les deux points de vue, celui qui fait de la tragedie un evenement, celui que en fait un monument.

Si le poete dramatique imite une tragedie grecque sans se soumettre aux imperatifs des jeux sceniques, sans ecrire sa piece dans les cadres obliges du ludisme, sa tragedie ne sera jamais recue au theatre. Cette epoque est marquee par trois phases dont il faut rappeler les caracteristiques. 3. 3 Les scribes, les poetes et les orateurs 3. 3. 1 De Livius Andronicus a Ennius : le temps des scribes Durant une premiere periode d’une quarantaine d’annees, les auteurs dramatiques ne sont que des techniciens de la scene et rien ne les distingue des scribes c’est-a-dire des greffiers de la vie publique.

Livius Andronicus, en 240 av. J. -C. , est le premier a traduire une tragedie et une comedie grecques pour les scenes romaines. Andronicos est a l’origine un Grec de Tarente, venu a Rome comme esclave quand il etait enfant. Il est d’abord pedagogue du fils de Livius Salinator. Celui-ci l’affranchit et lui donne son nom. Livius Andronicus reste le client de son maitre, qui lui fait confier la redaction du premier theatre dramatique latin. Il elabore un systeme d’ecriture qui mele le texte au spectacle de la danse des historions*, en attribuant le texte a un chanteur, tandis que l’auteur danse son role.

La multiplication des jeux appelle la multiplication des poetes. Naevius, Plaute, Caecilius prennent la suite de Livius Andronicus. Naevius est un citoyen, mais un provincial qui vient de Campanie. Sa premiere piece est jouee en 235 av. J. -C. Il ecrit des comedies et des tragedies. Il est connu pour avoir enfreint la regle qui interdit toute allusion politique au theatre. Il attaqua les nobles Metelli et evita de peu la mort. Plaute est le plus illustre auteur comique de cette epoque. Il n’ecrit que des comedies. Son succes vient sans doute du fait qu’il a ete comedien avant d’ecrire des pieces de theatre.

Originaire du nord de l’Ombrie, il est ne non loin de l’actuelle ville de Rimini. Apres avoir ete sans doute recrute comme auxiliaire dans l’armee romaine, il reste a Rome apres sa demobilisation et gagne sa vie en jouant les souffre-douleur dans les farces de l’exodium*. Pendant la crise du theatre correspondant a la deuxieme guerre punique, il survit peniblement comme garcon boulanger. Il a quarante ans quand, en 210 av. J. -C. , il ecrit ses premieres pieces. Son succes sera sans faille jusqu’a la fin de sa vie. Les Anciens lui attribuent cent trente pieces. C’est un technicien du spectacle comique.

Il introduit dans la comedie des choregraphies et des musiques empruntees aux mimes et donne une importante preponderante, dans ses pieces, a la partie chantee. Caecilius Statius est un Gaulois Insubre, ne pres de Milan et dont la vie ressemble a celle de Livius Andronicus. Arrive comme esclave a Rome, affranchi par son maitre Caecilius, il tente difficilement de gagner sa vie comme auteur de comedies. On lui reproche de rester trop influence par ses modeles grecs. Cette epoque est donc celle de la mise en place des genres de la comedie et de la tragedie ; les auteurs inventent les formes ‘ecriture qui permettent la transposition d’un spectacle grec en un spectacle romain C’est dans ces memes annees qu’apparait un nouveau genre dramatique, qui est une autre facon de transposer la tragedie grecque a Rome. La pretexte est une piece ou les personnages sont vetus de costume des magistrats romains : la toge pretexte. Les sujets sont empruntes a la plus ancienne histoire de Rome, comme ceux du Romulus de Livius Andronicus ou du Clastidius de Naevius (le sujet en est la victoire des Romains sur le Gaulois Virodomar).

Mais la pretexte obtient peu de succes ; son sujet manque d’exotisme, comme ses personnages, et convient mal a l’atmosphere ludique du theatre latin, qui n’est pas le lieu de la celebration des valeurs traditionnelles. Cette tragedie grecque en costumes romains, necessairement serieuse, ne saurait etre qu’ennuyeuse ou choquante. Ennuyeuse si ses personnages ne sont que de vertueux declamateurs, choquante si, sous le deguisement romain, resurgissent des personnages de tragedie, monstrueux et furieux. 3. 3. 2 D’Ennius a Accius : le temps des poetes En 207 av. J. -C. a lieu un evenement symbolique : le college des scribes et des historions, devenu recemment le college des poetes, se transporte de l’Aventin, colline plebeienne, au Palatin, colline aristocratique. Les poetes dramatiques changent aussi de divinite protectrice : ils abandonnent Minerve, deesse des Archives, pour Hercule, divinite grecque et aristocratique qui, associe aux Muses, conjugue la poesie et la memoire. Il y a la une volonte issue d’une certaine aristocratie romaine, de promouvoir la poesie dramatique. Ce sera, pendant pres d’un siecle, le temps des poetes.

Ennius est le representant le plus illustre de cette nouvelle generation d’auteurs dramatiques. Il a d’autres ambitions que celle de survivre maigrement. Il veut la gloire et introduit l’epopee a Rome ; il chante ainsi la noblesse des Scipions, ses puissants protecteurs. Ennius est ne en 239 av. J. -C. , en Calabre. Il se dit descendant du roi Messapos et la reincarnation d’Homere. Il fait d’abord carriere dans l’armee, puis vient a Rome, ou il trouve place parmi la clientele des Scipions. Il meurt en 169 av. J. -C. , laissant deux comedies, deux pretextes et vingt tragedies.

Son succes fut immense et ses tragedies furent conservees. Longtemps, en Italie, il y eut des troupes itinerantes, specialisees dans les uvres d’Ennius, les Ennianistes, qui parcouraient le pays en presentant des recitals de morceaux choisis du maitre, essentiellement les grands airs tragiques. Apres la mort d’Ennius, les poetes semblent desormais constituer une caste, et les aristocrates sont devenus leurs protecteurs naturels. C’est pour les meilleurs des poetes une evidente promotion sociale. Paculius, ne a Brindes en 220 av. J. -C. , est le neveu d’Ennius. Il est d’abord peintre et ne se fait poete ramatique que plus tard. Tout naturellement, il est soutenu par le clan des Scipions. Il ecrit, a partir de 160 av. J. -C. , douze tragedies et une pretexte. Luscius de Lanuvium, ne vers 210 av. J. -C. , est un poete a l’ancienne mode, plus proche de Plaute que l’Ennius. Il n’a pas de protecteur puissant (la promotion sociale ne touche donc que certains poetes, ceux proteges par l’aristocratie et integres a la clientele des puissants clans de la noblesse), il n’a pas d’autre ambition que de vivre de sa profession ; ses comedies sont donc tres techniques, il ne cherche pas la gloire.

Il est en cela a l’oppose de son jeune concurrent Terence. Terence, ne vers 185 av. J. -C. , a Carthage, commence sa vie comme Livius Andronicus. Esclave punique, amene a Rome par les vainqueurs, il devinent le jeune favori de son maitre Terentius, qui l’affranchit. Malgre le soutien des jeunes gens du clan des Scipions, il a du mal a faire passer aupres du public ses comedies, ou la parole tient plus de place que la musique. De 167 a 160 av. J. -C. , il presente six comedies, puis, abandonne par ses protecteurs, il quitte Rome pour la Grece, ou il disparait.

De meme qu’a l’epoque precedente etait apparue la pretexte, le IIeme siecle voit la naissance d’une sorte de comedie en costume romain, la togata, ou les personnages sont vetus de la toge romaine. Il semble que , pour compenser l’effet du reel apporte par cette romanisation des personnages, la comedie en toge ait force sur la bouffonnerie et la danse clownesque. Au theatre, elle est jouees dans l’exodium, comme les atellanes auxquelles elle doit ressembler. Finalement, le genre disparait, vite confondu avec le mime. Les poetes dramatiques n’ont pas eclipse les scribes.

Les deux types d’auteur coexistent selon une hierarchie qui organise tous les groupes sociaux a Rome. Les professionnels de l’ecriture dramatique continuent a fournir assidument leur contingent de tragedies, de mimes et, de moins en moins, de comedies. Ce genre s’essouffle au profit de la tragedie, qu’accompagne un mime ou quelque farce d’exodium. Bientot, voici que va s’ajouter a ces deux types d’auteurs dramatiques que sont le scribe et le poete, un troisieme : l’orateur. 3. 3. 3 D’Accius a Varius : le temps des orateurs Accius fut-il le dernier des poetes ou le premier des orateurs qui se consacrerent a l’art dramatique ?

Il inaugure, en tout cas, une troisieme generation d’auteurs dramatiques. Accius appartient a la dynastie professionnelle d’Ennius et de Pacuvius. En cela, c’est encore un poete. Il est ne a Pisaure, de colons romains, en 170 av. J. -C. Il est protege par les Junii Bruti, pour qui il ecrit aussi de la poesie epique. Il apparait surtout comme un intellectuel imbu de sa personne, cherchant a tout prix a s’elever dans la societe romaine. Il ecrit quarante-cinq pieces, essentiellement des tragedies, qui rencontrent un grand succes aupres du public. Son theatre est tres efficace sur le plan scenique.

Il fabrique des personnages excessifs et monstrueux, conformes a l’esthetique tragique romaine En meme temps, ses contemporains lui reconnaissent aussi une grande efficacite rhetorique. Il connait l’art de la persuasion. Accius semble avoir frequente a la fin de sa vie le groupe des « hommes nouveaux » du parti conservateur et ses amis s’etonnent de ne pas le voir se lancer dans la politique, comme ils l’ont fait eux-memes. Mais Accius ne confond pas les spectacles du theatre et ceux du Forum. Maitre du college des poetes, il affiche son mepris des amateurs, comme Julius Caesar Strabo, patricien et auteur dramatique a ses heures.

Accius meurt tres age, a plus de quatre-vingt-dix ans. Desormais, et jusqu’a la fin de la Republique, vont coexister les trois types d’auteurs dramatiques. On rencontre de plus en plus frequemment ces nobles amateurs qui, dans leurs maisons de campagne, occupent leurs loisirs, a traduire des tragedies en grec. Il s’agit pour eux d’exercices rhetoriques. Certes, ils suivent les regles de l’ecriture dramatique mises au point au IIIeme siecle, mais, s’ils connaissent parfaitement ce qu’est la mise en scene de la parole dans les spectacles civiques, ils ignorent le plus souvent les secrets de la musique ludique.

Il est meme bien vu, dans leur milieu, de mepriser ce qui releve de la mise en scene. Dans ces conditions, il n’est pas etonnant que la plupart, quand ils se risquent a donner leurs pieces a un chef de troupe, ils n’obtiennent aucun succes. Ciceron temoigne que leurs ecrits sont plus elegants qu’adaptes a la realite theatrale. En quelque sorte, ils se trompent de spectacle. Horace n’ecrit pas de tragedies, mais ce poete qui a vecu la fin de la Republique et le debut de l’Empire, cet ami de Mecene et d’Auguste, ce partisan de l’esprit nouveau a ecrit sur le theatre.

Il dit ce que la poesie dramatique devrait etre, a son avis, pour a la fois etre un monument et creer des evenements. Malheureusement, il fonde sa theorie du theatre sur la Poetique d’Aristote et sa theorie de la mimesis. Or, Aristote ne tient aucun compte de la mise en scene et ignore volontairement les conditions de representation et de reception d’un texte dramatique. Aussi, en reprenant les perspectives d’Aristote, il elimine le ludisme, il considere le theatre comme une forme de representation mimetique de la realite donc la seule matiere premiere est constituee par les mots.

Pourtant, Horace rend hommage aux premiers auteurs dramatiques latins, regrettant seulement qu’ils ecrivent mal et que, par consequent, leurs textes ne puissent acceder au statut de monuments. En fait, Horace veut resoudre la quadrature du cercle : conserver la puissance de la tradition dramatique romaine et la soumettre aux theories d’Aristote. Horace met tous ses espoirs dans Varius, un membre du cercle des amis de Mecene. Celui-ci ecrivit effectivement un Thyeste pour les jeux associes au triomphe qui suivit la victoire d’Actium.

Ce fut un succes. Mais le sujet dit bien que Varius n’etait pas un poete aristotelicien. Car la victoire d’Actium est celle d’Octave sur Antoine, l’un et l’autre heritiers de Cesar, qui se font la guerre pour le pouvoir, comme Atree et Thyeste, les deux heritiers mythologiques de Tantale, roi d’Argos. Si la tragedie de Varius avait ete ecrite avec l’idee que le theatre est une representation de la realite et des comportements humains, le choix de son auteur aurait ete du dernier mauvais gout, pour ne pas dire d’une dangereuse maladresse politique.

Varius est donc un auteur traditionnel, un poete qui tente, comme avant lui Ennius et Accius, de concilier la tragedie monument avec la tragedie evenement, sans se soucier des theories grecques. La tache n’est pas facile, car les critiques litteraires, et ils sont nombreux a Rome, ne jugent pas une uvre a son succes, mais selon la conformite a des regles elaborees pour un theatre different : le theatre grec. Celles-ci, en particulier, ne prennent jamais en compte le caractere ludique du theatre latin. Celui-ci, finalement, est juge comme un spectacle civique. 4.

Les spectacles imperiaux : la confusion des espaces 4. 1 Les jeux, centre de la vie publique 4. 1. 1 La neutralisation de l’opposition entre le ludique et le civique A la fin de la Republique s’installent les theatres permanents ; les jeux ne constitueront plus une parenthese dans la vie de citoyens qui se consacrent a la politique et a la guerre. 4. 1. 2 La mythologie prend le pouvoir Certains empereurs qui pretendent a un statut sur-humain utilisent les figures de la tragedie comme modeles de cette surhumanite. Le monde imaginaire de la scene se confond avec la nouvelle societe imperiale.

Les impossibles heros mythologiques de la tragedie s’incarnent dans les empereurs. Ils sont les nouveaux Hercules et les nouveaux Apollons. Les aristocrates bravent l’infamie et montent sur la scene pour devenir des heros. Les combats de gladiateurs ne se distinguent plus des jeux du cirque et les exploits de l’arene illustrent le pouvoir divin du prince. C’est ce genre nouveau de la pantomime, cette tragedie-ballet qui devient le spectacle prefere des Romains et accentue encore l’irrealite ludique des spectacles mythologiques. 4. 2 Le theatre a texte quitte les scenes

Avec le debut de l’Empire, la tension entre le theatre monument et le theatre evenement aboutit a une rupture. 4. 2. 1 Les lectures publiques Sous le regne d’Auguste, une pratique se systematise, celle de la lecture publique recitatio. Dans le cadre des maisons privees, les nobles organisent des lectures de poemes dramatiques auxquelles ils convient leurs amis. Le texte est seulement declame, comme un discours. Le but n’est pas de susciter le plaisir theatral, mais de proposer au jugement des auditeurs une uvre qui pretend a etre un monument de la culture latine.

Le theatre n’est pas le seul genre present dans les lectures publiques, la poesie, l’histoire et les discours oratoires sont egalement offerts au jugement d’un public amical et erudit. L’auteur de ces oeuvres, le maitre de maison ou un de ses proteges, ne cherche pas le succes public des theatres ; dans la perspective qui est celle d’Horace, il ecrit une uvre serieuse, souvent une tragedie, et se laisse prendre a tous les pieges de la mimesis. Il donne un contenu allegorique a sa piece et, comme on le voit dans le Dialogue des orateurs de Tacite, le theatre a texte devient un instrument de propagande contre les empereurs.

Atree est alors le modele du prince tyrannique. La poesie dramatique devient un exercice purement rhetorique, ou le noble Romain, desormais prive de la grande eloquence politique et judiciaire, montre sa maitrise de la parole dans des domaines qui auparavant n’etaient qu’exercices preparatoires a sa carriere d’orateur, la declamation, l’histoire et la poesie. Seul espace d’une forme de parole politique, la lecture publique devient normalement aussi un espace residuel de contestation et de liberte pour les nobles prives de liberte par le Prince. . 2. 2 La pantomime Parallelement, un nouveau genre de spectacle est cree. Pylade et Bathylle, deux affranchis d’Auguste, fabriquent a partir du genre tragique des pieces de theatre ou tout est chante et danse. Un auteur unique tient tous les roles. Un chanteur, soutenu par un ch ur, chante le texte, un livret ecrit par un poete ; un orchestre les accompagne. La danse de l’auteur est suffisamment expressive pour rendre inutile la comprehension des paroles du chanteur. Tout est mime par la danse.

Ce nouveau spectacle est une sorte de retour aux premiers jeux sceniques latins. Il est tout a fait conforme au ludisme. La seule difference avec les pantomimes du IVeme siecle reside dans le fait que les sujets sont tous repris de la mythologie grecque, qui est desormais le langage commun d’une culture romaine etendue de la (Grande-)Bretagne a la Syrie, de la Mauritanie a la Russie. Peut-etre est-ce la raison de son succes, en tout cas la pantomime va devenir, avec les mimes, le spectacle theatral par excellence jusqu’a la fin de l’Empire. 4. Les tragedies de Seneque Les poetes dramatiques ne disparaissent pas pour autant, mais ils deviennent des amateurs ; les professionnels, eux, vont a ce qui rapporte : les livrets de mime et de pantomime. Entre les orateurs engages et les librettistes interesses, on rencontre aussi quelques poetes dramatiques dans la lignee d’Ennius et d’Accius ; Seneque est l’un d’entre eux, et c’est grace a lui que nous avons acces a des textes complets de tragedies romaines. Lucius Annaeus Seneca est ne entre 2 av. J. -C. , et 2 apr. J. -C. , a Cordoue.

Son pere est un riche chevalier romain, qui quitte l’Espagne pour Rome quand son fils est encore un bebe. Apres une jeunesse agitee qui lui vaut d’etre exile par Claude en Corse, Seneque devient le pedagogue du jeune Neron, puis son premier ministre. Sur le plan philosophique, c’est un adepte du stoicisme, qui semble etre pour lui surtout un systeme intellectuel. Il a peut-etre conseille a Neron d’assassiner sa mere Agrippine par realisme politique, mais il est bientot depasse par son disciple, qui se lance dans sa folle politique d’un monde mene par la chant du prince.

Entraine dans la conjuration de Pison contre Neron, il doit se suicider en 64 apr. J. -C. Quand Seneque a-t-il ecrit ses tragedies ? Durant son exil en Corse ? Dans le temps qui separe sa retraite politique de sa mort ? Difficile a dire. Pour ce qui nous importe, il suffit de constater que Seneque n’a pas ete un orateur et qu’il n’a pas pratique l’ecriture rhetorique. L’etude de sa correspondance et de ses traites de philosophie en temoigne. L’education qu’il a donnee a Neron le confirme egalement : il ne lui a pas appris l’eloquence, mais la poesie et la philosophie.

La lecture des tragedies de Seneque revele des oeuvres dont l’efficacite spectaculaire est evidente. Elles ne sont intelligibles que si l’on reconstitue le spectacle auquel elles pouvaient donner lieu. L’ecriture est organisee non pas par une logique du discours, mais le jeu de l’acteur. Ces tragedies ont-elles ete representees ? Nous n’en saurons jamais rien, mais l’important est qu’elles aient ete ecrites comme si elles devaient l’etre et non comme des uvres de propagande destinees a la lecture publique. Sont-elles, aussi, susceptibles d’une interpretation philosophique ?

On ne peut, sauf au prix d’incroyables contorsions intellectuelles, pour ne pas dire de sophismes, en faire des uvres stoiciennes. Peut-etre offrent-elles une philosophie pessimiste du pouvoir absolu et de l’heroisme en general, mais elles affirment alors que l’homme heroique n’a le choix qu’entre la saintete et la monstruosite, deux facons de l’exclure de l’humanite. Seneque nous a laisse huit tragedies completes et une a l’etat fragmentaire. Une tragedie pretexte, Octavie, lui a ete attribuee, semble-t-il a tort. 5. Conclusion

Le type de theatre que propose le theatre romain correspond a l’evolution contemporaine de la scene? Ce theatre ou la musique occupe le role principal, qui n’a rien d’intellectuel puisqu’il s’adresse a la sensibilite et non a la reflexion, ce theatre sans distanciation et sans message, qui ne vise qu’a produire un spectacle total, est, pour toutes ces raisons, actuellement redecouvert par les troupes d’avant-garde americaines et japonaises. Le theatre romain comme theatre du jeu et de l’acteur est proche des conceptions de Gordon Graig, de Tadeus Kantor ou encore de Dario Fo.

Theatre de la gratuite ou le spectacle est le but et non le moyen, ou l’acteur est une super-marionnette et les corps des artistes sont des instruments servant a fabriquer des images improbables, des voix etranges, des personnages virtuels. En fait la redecouverte du theatre romain dans sa specificite nous met en presence d’une theatralite etonnamment proche des experiences les plus modernes. Sa meconnaissance depuis la fin du XVIIe siecle ne doit pas nous faire croire a un theatre depasse, farcesque, declamatoire ou academique.

Il faut se rappeler aussi que le succes et le prestige de la tragedie et de la comedie latines ont depasse les frontieres du temps imparti a la civilisation romaine. Quand, a la Renaissance, l’Europe redecouvre le theatre antique, c’est d’abord par l’intermediaire des tragedies de Seneque. Ce fut lui qu’admirerent et imiterent les nouveaux poetes tragiques dans toutes l’Europe, jusqu’a l’epoque classique, de Shakespeare a Corneille. Les poetes baroques ne connaissent pas d’autre auteur tragique venu de l’Antiquite. La commedia dell’arte, Moliere lui-meme sont issus de la comedie romaine.

Il faut attendre l’age classique en France, la seconde moitie du XVIIeme siecle pour que la tragedie grecque eclipse la tragedie romaine. C’est de cette epoque que date la desaffection qui touche le theatre latin depuis plusieurs siecles. Seuls quelques esprits isoles, Antonin Artaud ou Robert Brasillach, si l’on s’en tient aux Francais, ont eu, dans la premiere moitie du XXeme siecle, assez de liberte pour prendre leurs distances avec les traditions classique ou romantique, relire Seneque et en retrouver la puissance tragique.

La dimension musicale du theatre de Plaute et de Terence n’a pas pour sa part ete veritablement redecouverte. Finalement, le rapport que chaque epoque entretient avec le theatre latin est revelateur de sa propre esthetique theatrale, la redecouverte du theatre romain correspond a un interet contemporain pour le theatre evenement et le theatre du jeu. Pour cela il convient de ne pas enfermer le theatre romain dans une histoire chronologique qui le coupe de la modernite et de ne pas le soumettre aux exigences d’une lecture litteraire en oubliant que ces textes etaient prevus pour des corps dansants et chantants. . Lexique Exodium : courte farce qui suit immediatement la tragedie et sert a ramener la gaiete ludique dans le public. Ludi : fetes rituelles qui durent un jour ou plus, et au cours desquelles ont lieu les representations theatrales. Mimesis : terme grec signifiant « imitation » ou « representation ». La mimesis est le concept clef de la theorie aristotelicienne du theatre. Le theatre latin n’est pas un theatre de la mimesis. Pantomime : genre dramatique apparu a Rome sous le regne d’Auguste.